L’enjeu des stratégies des acteurs locaux pour l’accès à l’eau potable à Nikki, Bénin
p. 27-41
Remerciements
Je tiens à remercier le Fonds National Suisse pour avoir financé le projet de recherche intitulé « Luttes de conceptions entre ONG internationales et communes autour des projets d’accès à l’eau potable au Bénin », dont est issu cet article.
Texte intégral
Introduction
1En Afrique, grâce aux processus de décentralisation initiés dans les années 1990, les collectivités décentralisées locales deviennent responsables de la fourniture des services de base, tels que le service de l’eau potable, à leurs citoyens. Elles sont généralement assistées dans cette tâche par des Organisations Non-Gouvernementales Internationales (ONGI) qui peuvent leur offrir une aide financière et technique. Ces différents acteurs – collectivités locales, citoyens, ONGI – peuvent cependant avoir des conceptions de l’eau et de son service considérablement variées. Les ONGI, qui ont adopté la doctrine néolibérale, promeuvent une conception de l’eau comme un bien économique, dont la vente est nécessaire pour assurer un service efficace et durable (Nations Unies, 1992 ; Petrella, 2012 ; Vincent, 2003). De plus, la gestion des ouvrages doit, selon elles, être professionnalisée (Moriarty et al., 2013). Au contraire, certains usagers conçoivent l’eau comme une ressource sacrée qui ne peut être commercialisée et qui doit être gérée par les communautés (Baron & Bonnassieux, 2011 ; Hauenstein, 1984). Les collectivités locales intègrent progressivement les idées de leurs partenaires au développement, mais restent aussi ancrées dans des espaces locaux, où les croyances et valeurs traditionnelles sont très prégnantes. Leurs conceptions tendent à être un assemblage de valeurs. Il est alors intéressant de se demander quelles stratégies ces acteurs mettent en place pour favoriser leurs conceptions, et quelles formes prend le service de l’eau en fonction des résultats des luttes entre ces acteurs.
2Le service public de l’eau potable béninois constitue un bon exemple pour étudier ces questions. Le Bénin est un pays décentralisé d’Afrique ayant délégué la responsabilité de ce service aux communes depuis 2003. Cette délégation signifie que les communes sont chargées de la fourniture et de la distribution de l’eau aux ménages, de la gestion des ouvrages et de la protection de la ressource. Néanmoins, la République du Bénin a adopté en 2005 une stratégie nationale qui fournit les règles en vigueur pour la gestion du service de l’eau potable (République du Bénin, 2010 : 26-27 ; Direction Générale de l’Hydraulique ou DG-Eau, 2005 ; DG-Eau, 2008). Trois points essentiels sont à retenir de cette stratégie. Les communes doivent déléguer la gestion des ouvrages à de petits opérateurs privés, appelés délégataires dans le cas des ouvrages simples, tels que les forages à pompe à motricité humaine, dont il est plutôt question dans cet article. Les délégataires doivent vendre l’eau au niveau des points d’eau. La vente de l’eau est instaurée pour assurer la durabilité des ouvrages et ainsi grâce aux recettes récoltées, les délégataires peuvent entretenir les infrastructures, payer les petites réparations et payer des redevances à la mairie pour les réhabilitations. Les mairies doivent assurer un suivi de la gestion (DG-Eau, 2005 ; DG-Eau, 2008). Ce système doit être appliqué sur l’ensemble du territoire communal afin de créer un service sain, équitable et durable. Il est alors de la responsabilité des communes d’imposer ce nouveau système de gestion à leurs citoyens qui usaient auparavant des points d’eau gratuitement, et les géraient de manière communautaire (DG-Eau, 2005 : 14). Malgré l’existence d’une stratégie nationale, il apparaît qu’au Bénin, les acteurs locaux du secteur de l’eau ont différentes conceptions, et luttent pour les favoriser et transformer le service de l’eau.
3Cette recherche s’appuie sur la théorie de l’action de Bourdieu qui permet d’expliquer les luttes qui apparaissent entre les acteurs de l’eau et sur l’approche de l’écologie politique de l’eau et la théorie de la fragmentation des territoires par les réseaux de Jaglin, qui permettent d’intégrer dans l’étude des luttes sociales des composantes spatiales, naturelles et infrastructurelles et ainsi de mieux comprendre les résultats des luttes. Ces approches seront présentées dans les deux premières parties. Ensuite, les méthodes de collecte et d’analyse des données, ainsi que les caractéristiques de la commune d’étude seront exposées. Finalement, les stratégies que la commune de Nikki, les ONGI, les usagers et les autorités traditionnelles2 mettent en place pour imposer leurs conceptions de l’eau aux autres acteurs et les impacts de ces stratégies sur le service de l’eau potable de Nikki seront présentés.
La théorie de l’action appliquée au secteur de l’eau potable
4Selon Bourdieu (1994 : 55), les pratiques des acteurs et leurs relations se dessinent dans un espace social, défini comme « un champ, c’est-à-dire à la fois comme un champ de forces, dont la nécessité s’impose aux agents qui s’y trouvent, et comme un champ de luttes à l’intérieur duquel les agents s’affrontent, avec des moyens et des fins différenciés selon leur position dans la structure du champ de forces, contribuant ainsi à en conserver ou à en transformer la structure ». Il existe plusieurs champs dans le monde social qui apparaissent suivant l’évolution des sociétés (ibid. : 159). Cet auteur parle, par exemple, du champ littéraire et du champ politique. Également, Pesche (1995) fait référence à un champ du développement. Il est alors possible de parler d’un champ de l’eau potable.
5Les acteurs présents dans un champ sont animés par des intérêts, des enjeux spécifiques à ce champ particulier, qui motivent leur soumission à la structure du champ et leur lutte contre les autres acteurs pour la prévalence de leurs intérêts (Bourdieu, 1994 : 159-160 ; Bourdieu, 1980 : 111- 112). L’intérêt du champ rassemble et divise les acteurs en même temps (Bourdieu, 1994 : 68). Les acteurs du champ de l’eau potable s’y regroupent grâce à leur intérêt commun pour l’accès à l’eau potable, aussi bien pour y accéder que le fournir. Le champ local de l’eau potable regroupe alors différents acteurs comme les communes, les partenaires du secteur de l’eau potable, les prestataires de services comme les entrepreneurs ou les délégataires et les usagers.
6Mais comme il est possible de le voir dans la précédente citation, ces acteurs sont guidés par « des moyens et des fins différenciés » (ibid. : 55) dans le champ de l’eau potable, c’est-à-dire, bien qu’ils partagent un intérêt commun, ils ne possèdent pas les mêmes idées ou conceptions – habitus –, ni les mêmes moyens – capitaux – économiques, techniques, relationnels et symboliques pour atteindre cet objectif. De plus, à côté de cet intérêt commun, il existe des intérêts secondaires et parfois non partagés. Par exemple, les élus locaux ou les autorités traditionnelles peuvent voir dans la vente de l’eau potable une source financière pour le développement ou personnelle. Ces différentes conceptions face à l’intérêt commun et ces intérêts secondaires entraînent une lutte entre les acteurs. Ils tentent, par diverses stratégies, de prendre le contrôle du champ de forces, afin que sa structure corresponde à leurs conceptions, et qu’elles s’imposent alors à tous les acteurs du champ (Bourdieu, 1979 : 279 et 284 ; Bourdieu, 1994 : 91). Il est toutefois plus facile pour les dominants, les acteurs détenteurs du plus grand « volume de capital global » d’impacter la structure du champ (Bourdieu, 1994 : 56 ; Bourdieu, 1979 : 119). Les communes béninoises font face à d’importantes faiblesses économiques et techniques ; elles n’arrivent alors pas toujours à imposer la stratégie nationale aux communautés. Malgré leurs prérogatives légales, les communes doivent aussi lutter pour leurs intérêts. Néanmoins, de par leur proximité avec les ménages, les communes partagent ou comprennent l’habitus qui guide ces derniers, et ceci leur offre une grande capacité à l’interaction et à la négociation. Ceci leur donne aussi un avantage dans la lutte que les ONGI n’ont pas, et ces dernières devront s’appuyer sur les communes ou des intermédiaires sociaux pour interagir avec les ménages.
Impact des relations de pouvoir sur le waterscape et vice-versa
7Dans le domaine de l’eau potable, l’écologie politique permet de compléter la théorie de l’action de Bourdieu en y intégrant des composantes naturelles et infrastructurelles. Le concept de waterscape est ici très utile. Le waterscape est une « sociospatial configuration that is constituted by social and ecological processes, which become manifest through the particular nature of flows, artefacts, institutions and imagineries that characterize a particular context » (Budds & Hinojosa-Valencia, 2012 : 125). Le waterscape est une « entité socio-naturelle produite » quotidiennement par la circulation de l’H2O dans la nature et dans l’anthroposphère, par les activités humaines en rapport avec l’eau, comme la construction d’un forage ou l’approvisionnement en eau potable à une borne-fontaine, et par les relations entre acteurs de l’eau (Loftus, 2007 : 48-49 ; Swyngedouw, 2005 : 27-28). Mais le waterscape n’est pas seulement produit par les activités et les relations, il les produit et reproduit également (Swyngedouw, 2006 ; Budds, 2009 : 420). Les éléments socio-naturels du waterscape ont du pouvoir sur les acteurs. Ce pouvoir dépend de la relation que chaque acteur entretient avec le waterscape (Loftus, 2007 : 46 et 55). Ces relations ne dépendent pas seulement des activités socio-économiques que les acteurs entreprennent, mais dépendent aussi de leurs perceptions de la ressource « eau » et de la matérialité de l’eau (Loftus, 2006 : 1041 ; Swyngedouw, 2005 : 28). Ces relations peuvent renforcer ou affaiblir les acteurs (Swyngedouw, 2006 : 115). Par leurs actions, les acteurs entrent dans une lutte pour le pouvoir dans et sur le waterscape, qui par certains aspects correspond à la lutte dans le champ de l’eau potable. En effet, les acteurs sont guidés par leurs conceptions et les règles du service qui correspondent à l’habitus et ils usent de leurs savoirs, de leurs moyens financiers, de leurs relations et de leur légitimité qui correspondent aux capitaux pour lutter dans le champ de l’eau potable et transformer les composantes imaginaires et institutionnelles du waterscape. Mais avec l’approche de l’écologie politique de l’eau, il est possible de voir que les acteurs peuvent aussi gagner du pouvoir ou en perdre, grâce à la relation qu’ils ont avec les composantes naturelles ou infrastructurelles du waterscape. Ces composantes – notées * dans le tableau 1 – n’ont pas d’équivalents dans la théorie bourdieusienne, mais les prendre en considération permet de mieux comprendre les résultats des luttes entre acteurs de l’eau. Le tableau 1 récapitule les équivalences entre le champ de l’eau potable et le waterscape.
Tableau 1 : Équivalences entre le champ de l’eau potable et le waterscape.
| Champ de l’eau potable | Composantes waterscape | Exemples concrets |
| Habitus | Conceptions, imaginaires, croyances autour de l’eau | « L’eau purifie », « l’eau est un bien commun » |
| Habitus | Documents officiels | Stratégie AEP |
| Acteurs, habitus | Institutions Eau | Direction Générale de l’Eau, communes, délégataires |
| Capital culturel | Connaissances de l’eau | Expert hydraulique, météorologiste |
| Capital économique | Flux financiers, marchandisation de l’eau | Prix de la bassine, redevances |
| Intérêt premier de la lutte / * | Infrastructures d’eau potable (accès à l’eau potable) | FPM, AEV |
| * | Sources d’eau non potable | Puits traditionnel, marigots |
| * | Environnement naturel | Nappe phréatique, pluie, cours d’eau |
8Pour étudier les impacts des luttes sur le waterscape et les feedbacks du waterscape sur les acteurs, la théorie de Sylvy Jaglin (2005), sur la fragmentation des territoires par les réseaux, est très utile. Afin de combler les lacunes communales dans la fourniture de l’eau et la gestion des ouvrages hydrauliques, d’autres acteurs, notamment les ONGI, interviennent pour fournir un accès à l’eau aux citoyens. L’intervention d’acteurs différenciés sur le territoire communal peut conduire à la territorialisation du service. La territorialisation est « la multiplication de systèmes locaux de régulation mal ou non coordonnés en eux », des microsystèmes de gestion (Jaglin, 2005 : 159-160). Cela signifie que chaque intervenant met en place un système de gestion des infrastructures qu’il a construites selon ses conceptions, sans nécessairement s’aligner sur la réglementation nationale ou sur ce qui existe déjà. Ceci fragmente le service de l’eau et le territoire communal.
9La territorialisation est problématique, car elle bloque la mise en place d’un service équitable – assurant un accès juste à tous sans discrimination –, sain – répondant à des normes sanitaires de qualité – et durable – protégeant la ressource pour les générations futures. L’apparition d’une « régulation spatialisée », où la commune contrôle tous les microsystèmes de fourniture de l’eau grâce à un système général de gestion, est nécessaire pour un tel service de l’eau (ibid. : 178 et 186). Pour ce faire, les communes doivent arriver à contrôler le champ de l’eau potable et convaincre tous les acteurs de respecter les conceptions communales du service de l’eau. En outre, ceci renforcera leurs capacités à administrer leurs territoires.
Figure 1 : Territorialisation et spatialisation du service de l’eau.

10La territorialisation et la spatialisation, illustrées sur la figure 1, résultent alors des luttes, et représentent une caractéristique du waterscape local.
11Ainsi, il est intéressant de se demander quelles formes prennent les luttes de conceptions entre les acteurs de l’eau, comment le waterscape est mobilisé par les acteurs, et comment ces luttes impactent le waterscape et le service public de l’eau. Afin de répondre à ces questions, l’article s’appuie sur l’exemple de la commune de Nikki.
Méthodologie
Collecte et analyse des données
12Une étude de terrain a été entreprise entre mars et décembre 2015 au Bénin et dans la commune de Nikki pour collecter des données. Vingt-six entretiens3 ont été réalisés avec des élus locaux ou des employés techniques de la mairie, avec les ONG internationales, avec les services national et déconcentré de l’eau, avec des délégataires, des vendeuses d’eau et des usagers. L’observation et des données secondaires ont aussi été sources d’informations importantes. Une analyse thématique a été effectuée en formant des catégories liées à la stratégie nationale, aux conflits liés à l’eau ou à la gestion, aux conceptions de l’eau, au rôle de la mairie, à la collaboration entre acteurs et aux positions dans le champ de l’eau potable. Ces catégories ont ensuite été interprétées pour tirer des conclusions sur les coopérations et les conflits autour de l’accès à l’eau potable et de leurs impacts sur le service.
Présentation du cas d’étude
13La commune de Nikki, située au nord-est du Bénin, a une population estimée à 140878 habitants en 2010 répartie sur une superficie de 3171 km2 (Afrique Conseil, 2006 : 10 ; Amoussou & Kpakatia Soulemane, 2011 : 6). En 2015, 60 % de la population de Nikki avait accès à une source d’eau potable (DG-Eau, 2016). L’accès universel n’est donc pas encore acquis et de nombreux ménages s’approvisionnent encore à des sources d’eau non potable, comme les puits traditionnels ou les marigots, faute d’alternatives saines (N2). La mairie travaille avec différents partenaires dont deux ONG internationales : CARE International et Helvetas Swiss Intercooperation pour améliorer le taux d’accès à l’eau potable sur le territoire communal. CARE a cofinancé douze nouveaux forages et trois réhabilitations de forages entre 2011 et 2016 (CARE France, 2010) et Helvetas a offert la transformation de vingt-quatre puits en forages à pompe à motricité humaine entre 2011 et 2015 (Helvetas Swiss Intercooperation Bénin, 2010).
Luttes de conceptions autour de l’accès à l’eau potable à Nikki
Deux conceptions majeures : la gratuité ou la marchandisation de l’eau
14La commune de Nikki et les partenaires suivent la stratégie nationale et la législation communale pour la gestion des ouvrages hydrauliques. Ainsi, théoriquement, en même temps que le réseau hydraulique communal se développe, le service s’uniformise et se spatialise. Mais ceci est sans compter que le bon fonctionnement du système de gestion dépend aussi de l’acceptation des ménages.
15La commune de Nikki compte une importante population réticente à la vente de l’eau. Tout d’abord, pour certaines communautés, en particulier au nord du Bénin et chez les Peulhs, l’eau est « un don de Dieu » et ne peut être vendue (H1 ; H3 ; C2). Mais la sacralité de l’eau n’est pas la seule raison. Une vendeuse d’eau bariba explique qu’en saison des pluies seuls « les étrangers » – entendre ici les groupes non originaires du nord du Bénin – consomment toujours l’eau des forages. Les Baribas préfèrent consommer l’eau des puits – désormais considérée par l’État comme non potable – en saison des pluies et se tournent vers les forages en saison sèche, lorsque l’eau des puits s’est tarie (J4). Il apparaît ici que les groupes ethniques peulhs et baribas4 favorisent l’eau des puits par habitude, mais aussi par goût – l’eau des puits ou de surface étant jugée meilleure5 – et à cause de la gratuité et n’optent pour l’eau des forages qu’en dernier recours (H1), alors que des communautés du Sud préfèrent l’eau des forages en toute saison. Il peut être dit que l’ensemble des communautés originaires de Nikki conçoivent l’eau comme un bien commun gratuit. Également, certains groupements peulhs ayant des habitats dispersés et se déplaçant souvent pour la transhumance du bétail, et certains ménages vivant essentiellement d’agriculture saisonnière, sont dans l’incapacité financière de payer l’eau quotidiennement ou mensuellement, et préfèrent payer annuellement lors du retour au camp ou après la vente des récoltes (H1 ; I1 ; I2).
16La DG-Eau a pris en compte ces spécificités socioculturelles dans la stratégie nationale et a introduit la possibilité de mettre en place un système de cotisation dans les localités où la vente de l’eau est impossible (G1 ; H1 ; H3 ; N2). Ce système rencontre plusieurs difficultés. Le montant de la cotisation doit être défini en fonction du coût du service afin d’assurer l’entretien et la maintenance de l’ouvrage, mais il s’avère que la cotisation est généralement fixée sur le montant de la redevance à verser à la commune. La redevance ne couvre que la maintenance et le renouvellement des infrastructures, mais ne couvre pas l’entretien. Si une panne mineure survient, les ménages sont amenés à cotiser une nouvelle fois, ce qui peut créer un long arrêt dans le service (N2 ; N3). Les modalités de cotisation sont généralement décidées par le chef du village et le plus souvent celui-ci fixe un montant par ménage, sans tenir compte de la taille du ménage, ce qui crée des inégalités et des conflits au sein du village (N2 ; N3). Il arrive également qu’une personne influente décide de payer la totalité de la cotisation et/ou de la réparation. Ceci lui procure un certain prestige et les ménages considèrent ensuite que le forage lui appartient. Si cette personne vient à disparaître, le forage sera abandonné dès qu’il ne sera plus fonctionnel (H3 ; N3). Dans d’autres situations, il arrive que le chef de village garde la cotisation pour lui au lieu de la remettre à la mairie et les ménages n’osent pas la lui demander, si besoin est, pour les réparations (N1). Pour ces raisons, la DG-Eau estime que ce système de paiement doit rester exceptionnel (DG-Eau, 2008 : 36).
Stratégies d’influence : la sensibilisation et la prudence
17La mairie de Nikki et les ONG réalisent des campagnes de sensibilisation grâce à des intermédiaires sociaux pour changer ces mentalités et faire comprendre aux ménages l’importance de la vente de l’eau pour la durabilité des infrastructures (N3 ; H1). La commune et les ONG essaient aussi de motiver les ménages en montrant l’exemplarité des communautés voisines qui acceptent la vente de l’eau (N3 ; I3).
18Bien que ces campagnes portent progressivement leurs fruits – les habitants achètent plus souvent l’eau de boisson et de cuisson par exemple –, le changement de comportement prend du temps et l’introduction de la vente de l’eau peut entraîner des conflits avec les ménages et les pousser à retourner aux sources d’eau non potables (H1 ; N3 ; C2 ; J1). Afin d’éviter ceci, la mairie a pour l’instant opté pour un montant annuel de la redevance jugé très faible de 90000 francs CFA6 par ouvrage que les délégataires doivent remettre à la commune.
« Donc [la Mairie] a fixé un taux, le reste c’est pour [le délégataire] ça ne nous regarde pas. Maintenant j’ai dit que c’est au début, c’est pour permettre d’abord à la population d’adhérer à la vente parce que c’était difficile, on n’était pas d’accord. Avec le temps on entrevoit signer un contrat par cas […] parce que quelqu’un qui gère un forage dans une grosse agglomération vous n’allez pas lui prendre le même argent que celui qui vend peut-être dans un hameau. Ce cas par cas on veut en arriver là, mais pour le moment on veut d’abord, on ne veut pas bousculer d’abord la sensibilité des gens, que les gens repartent à leurs conditions initiales, nous on veut que ce soit un acquis. Une fois qu’ils vont se retrouver dedans complètement et qu’ils ne peuvent plus reculer, […] on va revoir » (N2).
19Le système choisi par la mairie de Nikki pour ne pas « bousculer la sensibilité » des habitants tient compte de l’habitus des ménages et des composantes matérielles et infrastructurelles du waterscape communal – les alternatives aux forages comme les puits et les eaux de surface – qui donnent du pouvoir aux ménages. La commune de Nikki opte pour un compromis entre ce qu’elle souhaite – un système de gestion fonctionnel, équitable, sain et durable – et ce que la population souhaite – consommer l’eau gratuitement –, en fixant la redevance à un prix acceptable pour les ménages, mais des « poches de résistance » subsistent où les communautés ne paient pas le service de l’eau (N2 ; I4).
20Mais avec ce montant fixe de 90000 francs, la mairie de Nikki n’est pas équitable envers ses différents délégataires. Certains, « dans un hameau », peuvent difficilement trouver les 90000 francs, alors que d’autres, « dans une grosse agglomération », empochent de grandes sommes en supplément. Ce principe a également un impact sur les salaires des vendeuses d’eau. Si le délégataire peine pour payer les 90000 francs, la vendeuse n’aura qu’un maigre salaire ne lui permettant pas de subvenir à ses besoins (J5 ; J6). Tant que la commune n’arrivera pas à imposer sur l’ensemble des ouvrages hydrauliques la vente de l’eau et une redevance proportionnelle aux ventes, le service public de l’eau ne sera pas spatialisé. Il est, de plus, loin d’être soutenable. En effet, le tarif de 90000 francs CFA ne permet pas d’assurer le service en continu sur l’ensemble du territoire, car dès que la commune doit prendre en charge quelques réparations, la caisse est vide. Par exemple, une baudruche coûte 200000 francs CFA, il faut donc plus de deux redevances annuelles pour couvrir la réparation d’une pompe (N2).
Stratégies d’attaque : le chantage, la négociation et la collaboration
21La commune n’est pas la seule à faire face à la réticence des ménages. Dans le village de Tontarou, CARE a réhabilité un forage et a souhaité qu’il soit mis en délégation selon la stratégie nationale. Les habitants de Tontarou refusent de payer l’eau malgré les sensibilisations qu’ils ont reçues, et ils ont même menacé de ne pas utiliser le forage si CARE leur imposait la vente de l’eau. Afin de respecter la stratégie nationale, CARE a fermé pendant un temps l’accès au forage, interdisant ainsi son utilisation, et espérant faire changer d’avis la communauté. Celle-ci s’est simplement tournée vers le premier forage déjà présent dans le village, mais qui ne permet plus de couvrir les besoins de toute la population. Après quelques mois, CARE a finalement ouvert le forage, voyant que sa stratégie n’avait pas fonctionné et se disant que l’objectif premier du forage est de fournir de l’eau à la population. Les habitants de Tontarou ont maintenant accès à deux forages gratuitement. Ils constituent une des poches de résistance contre lesquelles la mairie lutte pour imposer un service spatialisé (C3).
22L’ONG Helvetas a aussi fait face à une population réticente à la vente de l’eau. Afin d’éviter l’abandon d’une nouvelle source d’eau potable et le gaspillage de financement, Helvetas a cherché le soutien de la mairie de Nikki qui a une forte légitimité sur son territoire.
« En janvier 2014, on devait réhabiliter un puits, mais la population s’est soulevée, on était accompagné de la première adjointe au maire, […] avec le chef d’arrondissement, le chef du village et le chef traditionnel, les quatre autorités étaient là, mais le village s’est soulevé, il a dit non, nous on ne veut pas acheter de l’eau […]. Et ça a été des problèmes. Et la première adjointe a dit “bon il n’y a pas de souci, si vous ne voulez pas qu’on modifie le puits, on repart, mais sachez que […] je mets une croix sur votre village, même si au niveau communal on doit distribuer des choses […] vous, votre localité n’aura plus ça”. Nous sommes partis. Après, les sages du village ont fait une délégation pour aller voir le maire et ses adjoints pour dire non de laisser tomber ça […] c’est les jeunes qui se sont révoltés, qu’eux ils acceptent que le puits soit modifié et finalement on est allé. Tu vois ça dans d’autres communes, ce n’est pas évident que tu aies le soutien du maire ou du premier adjoint au maire pour aller régler une telle crise au niveau de la localité » (H1).
23Grâce à la collaboration de Helvetas, des autorités communales et traditionnelles, la vente de l’eau a été acceptée dans ce village. Aussi bien CARE, qu’Helvetas et la commune de Nikki font du chantage auprès de la population pour les pousser à acheter l’eau. La commune et les ONG tentent de responsabiliser les ménages pour la durabilité des infrastructures. Alors que le chantage de la commune et d’Helvetas fonctionne et aboutit à la délégation d’un puits réhabilité, le chantage de CARE n’a pas fonctionné, et cette dernière a cédé au profit de la communauté de Tontarou.
24Il apparaît ici que les ONG tentent de respecter la stratégie nationale, et se conforment aux conceptions communales du service de l’eau, mais les ménages sont les acteurs qui s’y opposent, car ils ont une conception différente de l’eau potable, qu’ils perçoivent comme un don du Ciel ne pouvant être commercialisé (H1). Les acteurs luttent pour faire accepter leurs conceptions, et différentes stratégies sont employées pour développer un service de l’eau équitable, sain et durable, mais les habitants de Nikki ont une position avantageuse dans le champ de l’eau potable, car la mairie et les ONG souhaitent éviter qu’ils s’approvisionnent à des sources d’eau impures. Cette position avantageuse, qui correspond à un fort capital symbolique, leur vient de la relation favorable qu’ils ont avec le waterscape et leur donne la possibilité d’influencer le système de gestion de l’eau potable sur le territoire communal, aboutissant à la territorialisation du service à Nikki. Les autorités traditionnelles et les « sages » jouent aussi un rôle, et peuvent conduire à la territorialisation ou à la spatialisation du service, selon leurs intérêts et les conceptions qu’ils adoptent.
Conclusion
25Le service public de l’eau potable au Bénin est régi par une stratégie nationale qui institue la vente de l’eau et la délégation de la gestion des ouvrages hydrauliques pour créer un système durable. Les communes sont responsables de son application sur leurs territoires politico-administratifs et, ainsi, du passage des conceptions et des usages locaux de l’eau, d’un bien commun gratuit à un bien économique. Certaines communautés s’opposent fortement à cette nouvelle conception de l’eau et ceci entraîne une lutte entre les ménages d’un côté et les communes et ONG de l’autre. Les communes et les ONG ont recours à des stratégies pour faire progressivement accepter la vente de l’eau, et assurer ainsi la durabilité des infrastructures hydrauliques. Plus une commune est respectée sur son territoire – grâce à un fort capital symbolique –, comme la commune de Nikki, plus il est facile pour elle de motiver les usagers de changer leurs pratiques. Cependant, grâce à l’approche de l’écologie politique de l’eau, il a été possible de voir que le waterscape local donne du pouvoir aux ménages dans la lutte – ce qui n’était pas visible dans un champ purement bourdieusien – et ceci bloque la spatialisation du service public de l’eau potable de Nikki pour qu’il soit entièrement équitable, sain et durable.
26Il est utile de préciser que la conception de l’eau comme un don du Ciel qui ne peut être commercialisé n’existe pas partout au Bénin, les communes du Sud font en effet moins face à des résistances à la marchandisation de l’eau. Une étude approfondie et comparée sur les différentes conceptions de l’eau des usagers au Bénin permettrait de mieux comprendre les résistances qui apparaissent au Nord et d’améliorer les stratégies de sensibilisation en conséquence.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
2 Bien que les ONGI ne soient pas des acteurs locaux, elles travaillent dans, et influencent l’espace local, elles sont donc considérées comme telles dans cet article. Il existe d’autres acteurs dans le champ local de l’eau potable, comme les délégataires ou les entreprises qui ont aussi des idées et des intérêts pour le service de l’eau. Il n’est, cependant, pas ressorti de l’étude dans la commune de Nikki que ces acteurs mettent en place des stratégies visant à imposer leurs conceptions face à celles des autres.
3 Afin de préserver l’anonymat des interviewés, une lettre et un numéro ont été attribués à chacun. Les lettres font référence à l’institution dans laquelle la personne interviewée travaille. Le numéro permet de distinguer les différentes personnes au sein de l’institution. A : Association des Consommateurs d’Eau Potable ; C : CARE International ; G : DG-Eau ; H : Helvetas Swiss Intercooperation ; I : Intermédiateur social ; J : Délégataire ou vendeuse d’eau ; K : Usager ; N : Mairie de Nikki.
4 Les termes « Peulhs » et « Baribas », employés par les interviewés, sont repris ici car ils correspondent à des catégories socioculturelles et ethniques qui font sens pour ces derniers.
5 Elle est plus « fraîche » (A2), plus « douce » (I4), dotée de « vertus » (N5), contrairement à l’eau des forages qui a le goût du chlore, qui est « potassée », qui est « salée » (A2).
6 Soit 137 euros en date du 1.06.17 ; ce montant est toutefois dans la moyenne nationale.
Auteur
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Morgane Anziani-Vente
anziani.morgane@hotmail.fr
Géographe, post-doctorante, chargée de partenariats chez Eau Vive Internationale.
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