Introduction. L’accès à l’eau en Afrique : vers de nouveaux paradigmes ?
p. 11-24
Texte intégral
1Près de 40 ans après la conférence sur l’eau des Nations Unies de Mar del Plata en 1977, et plus de 20 ans après la conférence internationale sur l’eau et l’environnement de Dublin de 1992, ce qui avait été présenté comme « le modèle mondial de gestion de l’eau » a montré ses limites. Ses trois piliers (la gestion intégrée des ressources en eau – GIRE, les partenariats public-privé et la marchandisation de la ressource en eau) ont tous montré leurs insuffisances lorsqu’ils ont été appliqués dans des territoires où les configurations hydrosociales étaient très différentes de celles des pays du Nord où ils avaient été pensés.
2À l’heure du bilan pour le moins contrasté des Objectifs du Millénaire sur l’eau en Afrique, il n’existe plus aujourd’hui de modèle global « de remplacement » pour répondre aux défis liés à l’accès à l’eau sur le continent. Des recherches récentes montrent au contraire l’émergence de nouvelles conditions diversifiées d’accès à la ressource, qui reposent sur des formes de solidarités anciennes ou émergentes, et qui intègrent les configurations hydrosociales locales.
3L’objectif de cet ouvrage est d’explorer, à partir de situations concrètes fondées sur des données empiriques récentes, ces formes nouvelles d’organisation, et de voir dans quelle mesure elles pourraient apporter des solutions alternatives aux nombreux problèmes actuels liés à l’accès inégal à l’eau.
4Il s’agit ici d’interroger les différentes politiques nationales et le cadre international au sein duquel les politiques de l’eau sont conçues d’une part, et les processus d’appropriation et de gestion de l’eau par les acteurs locaux d’autre part. Alors que ces questions sont le plus souvent étudiées de façon sectorielle, nous souhaitons ici privilégier des approches transversales à travers trois thèmes (Compétitions, conflits et coopérations autour de l’accès et des usages de l’eau ; Échelles et modalités de la gestion de l’eau ; Justices et injustices), qui recoupent à la fois des questions théoriques et qui répondent à des problématiques spécifiques posées par la gestion de l’eau sur le continent.
L’accès à l’eau en Afrique : un problème majeur, mais mal connu
Des enjeux multiples
5Il est bien connu que la question de l’accès à l’eau en Afrique recoupe de multiples enjeux : sanitaires tout d’abord avec les maladies liées à l’eau très largement prévalentes sur le continent, économiques par l’importance de l’agriculture irriguée, mais aussi d’ordre énergétique, avec la production hydroélectrique ou encore sécuritaire. Ces enjeux, qui sont censés s’aggraver avec le changement climatique, créent des concurrences exacerbées pour l’accès à l’eau. Les tensions entre différents usages de l’eau sont aujourd’hui étudiées à travers le prisme des risques, des crises et de la sécurisation, comme le montrent les nombreux articles récents sur le Water-Food-Energy nexus1 dans différents pays africains2 (voir par exemple Gulati et al., Aquatic proceedings, 2013) ou encore les recherches sur les impacts des changements climatiques. Le thème des crises est d’ailleurs très largement relayé dans les médias internationaux, comme lors de la récente « pénurie d’eau » qui a frappé la ville du Cap en 2018.
6La première hypothèse de cet ouvrage est que la multiplicité des usages et des enjeux n’est pas nécessairement source de conflits, mais que les conflits et la coopération liés à l’eau trouvent leur source dans l’imbrication de la ressource dans la fabrique sociale, et que le nexus eau-société est encore peu connu en Afrique.
L’approche statistique et ses limites
7Tous les rapports officiels, qu’ils émanent de la Banque Mondiale, de l’ONU ou de l’Organisation Mondiale de la Santé, soulignent le retard du continent africain par rapport au reste du monde, au regard des différents indicateurs choisis. L’Afrique sub-saharienne se situe largement derrière les autres régions du monde pour l’accès à l’eau potable et à l’assainissement, avec 400 millions d’habitants ne disposant pas d’un accès à l’eau minimal (sur 693 millions dans le monde), soit 42 % de la population totale de la région3. Comme le montre la figure 1, ce retard généralisé se double de disparités entre les pays et entre les zones urbaines et rurales. Et, comme partout ailleurs dans le monde, le « fardeau de l’eau » repose largement sur les femmes (OMS, 2017).
8Pour autant, les statistiques sur l’accès à l’eau n’éclairent qu’un aspect de la situation sur l’accès à l’eau en Afrique.
9Tout d’abord, les statistiques à l’échelle nationale ou régionale occultent la grande diversité des situations à l’échelle locale. De grandes disparités peuvent ainsi exister à l’intérieur d’une même région : un village au puits bétonné ou disposant d’un forage profond peut connaître une situation sanitaire très satisfaisante, alors que, tout près, une bourgade victime du surpompage des nappes phréatiques peut subir une crise catastrophique obligeant les femmes à aller chercher une eau de mauvaise qualité à plusieurs kilomètres, ce qui entraîne une forte prévalence des maladies liées à l’eau. De plus, les statistiques sur « l’accès à l’eau », en ne prenant souvent en compte que les modes de connexion, peuvent masquer des pratiques très différentes. Des études menées à Khartoum ont montré que de grandes disparités dans l’accès à l’eau et à l’assainissement existaient entre les habitants d’un même quartier, voire entre voisins, et que des « dons d’eau » entre ces voisins, fonctionnant de façon très complexe, permettaient de pallier des situations apparemment très inégalitaires (Zug, 2014). Enfin, bien des aspects de l’accès à l’eau sur le continent ne sont pas étudiés, ou alors de façon marginale. Par exemple l’origine de la pénurie, l’accès à l’eau des « classes moyennes émergentes » urbaines (les études se concentrant sur les plus pauvres ou les plus riches)… sans compter évidemment les pays où il n’est plus possible de faire de la recherche.
10C’est pourquoi cet ouvrage se place résolument dans la perspective de recherches qualitatives, dans le but d’aller au-delà de l’approche statistique. Il s’inscrit dans une lignée de travaux qui s’inspirent entre autres de l’anthropologie sociale et de la political ecology.
Figure 1 : L’accès à l’eau en Afrique.

Une difficile application des modèles mondiaux
11C’est pourtant sur ces approches statistiques que sont construits les Objectifs du Millénaire (2000-2015) et les Objectifs du Développement Durable (2015-2030) qui engagent les différents gouvernements africains. Pour y parvenir, différents organismes comme Global Water Partnership, PS-EAU, ou encore l’Agence Française de Développement, proposent des solutions qui s’appuient sur des innovations techniques (micro-réseaux, compteurs prépayés…), sur des réformes au niveau de la gouvernance (reconfiguration des services de l’eau, avec privatisation ou non), ou encore des modes de financement dits « innovants ». Depuis les années 1990, ces nouvelles politiques s’inscrivent plus largement dans un processus continu de réforme, dont une des pièces maîtresses est la GIRE, « Gestion Intégrée des Ressources en Eau », sur laquelle nous revenons largement dans cet ouvrage.
12La Banque Mondiale, par son pouvoir de financement, est un des principaux promoteurs des réformes. Ainsi, dans son rapport intitulé Africa’s Water and Sanitation Infrastructure : Access, Affordability, and Alternatives (2011), on peut lire : « Inadequate maintenance of rural water systems reflects both institutional weaknesses and inappropriate technology choices […]. A strong correlation is found between aggressive pursuit of institutional reforms and progress toward achieving the targets of the Millennium Development Goals » et plus loin « Utilities that have decentralized or adopted private sector management reveal substantially lower hidden costs than those that have not » (Banerjee, Morella, 2011). Même sans les incitations financières des bailleurs de fonds, les pays africains ont généralement adopté les réformes fondées sur la marchandisation des services d’eau, et la mise en place de water utilities (Beckedorf, 2012).
13Notre hypothèse dans cet ouvrage est que ces nouvelles politiques, si elles ont sans doute amélioré les statistiques d’accès à l’eau, avec toutes les limites que cela comporte, ont également généré de nouveaux problèmes. Nous rejoignons ainsi de nombreux auteurs qui ont souligné les limites de l’application des paradigmes dominants de la gestion de l’eau, pensés lorsqu’ils sont appliqués dans les contextes africains. Qu’il s’agisse de stratégies d’accès à l’eau potable fondés sur les Partenariats Publics Privés dans les années 1990 et 2000 (Bond, 2002, MacDonald, 2002), ou encore les limites de la mise en place de la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (Julien, 2012, Water Alternatives, special issue : Flows and practices : The politics of Integrated Water Resources Management (IWRM) in southern Africa, 2016).
De l’importance des configurations hydrosociales locales
14Ces débats font écho à l’émergence, dans le champ des sciences humaines et sociales de nouvelles approches pour appréhender les questions de l’eau, comme le « cycle hydrosocial » (Swyngedouw, 2004 ; Linton, 2010), les réflexions sur le lien entre eau et pouvoir en anthropologie, les études critiques des modes de gouvernance ou plus largement les approches liées à la political ecology de l’eau (Blanchon & Graefe, 2012).
L’extrême diversité des « waterscapes » africains
15Le premier point est la diversité des configurations locales, que nous avons déjà évoquée. Si l’on ne considère plus la question de l’accès à l’eau qu’à travers la seule question de la ressource brute disponible, mais bien par son imbrication dans la fabrique sociale, on comprend dès lors que chaque situation locale est unique. C’est ce lien entre les flux d’eau et les questions socio-politiques que traduit le terme de « waterscape », introduit par E. Swyngedouw en 1999, que l’on peut traduire par « paysage hydrosocial » ou « configuration hydrosociale ».
16Une première série de recherches portant plus spécifiquement sur les modes de régulation, menées dans les années 1990 et 2000 ont montré que le modèle de splintering urbanism est inadapté aux villes africaines, déjà très largement fragmentées et n’ayant jamais atteint le « modèle idéal universel » que de façon « parodique » (Jaglin, 2005), et que la vacuité conceptuelle laissée par l’échec des approches tout d’abord technologiques ou techniques, puis économiques et managériales, pour expliquer les problèmes d’approvisionnement des populations urbaines, nous oblige à rechercher de nouvelles approches conceptuelles ou théoriques, afin de comprendre la signification des processus en cours. Ces travaux ont couvert une grande partie du continent de Windhoek (Jaglin, 1998, 2003) à Khartoum (Crombé, 2009) en passant par le Cap (Jaglin, 2003, Plancq, 2004), Lusaka, Nairobi et Dar es Salaam (Bousquet, 2006).
17D’autres chercheurs, plus proches de la critical political ecology, ont cherché à décrire le lien entre les flux d’eau et les relations de pouvoir et de domination dans différents contextes africains (Loftus, 2006, Zug et Graefe, 2014).
18Ces recherches ont comme point commun de souligner que les « solutions » universelles ont peu de prises sur les situations locales.
Cycles et territoires hydrosociaux
19Cette extrême diversité a conduit des auteurs s’inscrivant dans le courant de la political ecology (et parfois dans sa version « radicale » ou « critique ») à proposer de nouveaux outils pour analyser l’imbrication des questions de l’accès à l’eau et celle des configurations sociales. La notion de cycle « hydrosocial » a été proposée initialement par E. Swyngedouw et récemment plus précisément définie par J. Budds (2004, 2009). Selon cet auteur, la notion de « cycle hydrosocial » permet de « mieux naviguer dans les dimensions matérielles et socio-politiques des changements environnementaux, de façon à révéler les relations de pouvoir, qui se croisent avec les dynamiques biophysiques, pour produire et reproduire des écologies politiques ». Plus précisément, selon J. Linton : « le cycle hydrosocial permet de présenter et d’analyser la nature socio-écologique de l’eau, en reconnaissant que les processus hydrologiques sont façonnés par les institutions et les activités humaines, que les données et connaissances hydrologiques sont construites de façon subjective, que l’eau est reconnue de façon différente par chaque culture, et enfin que les caractéristiques matérielles de l’eau influencent les relations sociales4. » La spatialisation du « cycle hydrosocial » conduit à envisager l’existence de « territoires hydro-sociaux » (Boelens et al., 2016) qui rendent compte à la fois de la particularité de chaque contexte, et de l’imbrication des facteurs matériels, sociaux, techniques, et culturels, dans l’accès à l’eau.
20L’application de ces concepts en Afrique est, selon nous, une des originalités de cet ouvrage.
Trois hypothèses
21À partir de ces réflexions, cet ouvrage a été construit en se fondant sur trois hypothèses, reprenant les approches de la political ecology. La première est que la pénurie – ou plus exactement les différentes formes de pénurie en eau – n’a rien de naturel, sauf en de très rares cas. Il faut donc comprendre l’origine sociale du non-accès à l’eau, et l’inégale distribution de la ressource. La seconde, reprenant et discutant la notion de « cycle hydrosocial », est que les questions liées à l’eau sont avant tout des questions sociales. Les solutions aux problèmes de l’accès à l’eau ne peuvent être trouvées qu’en prenant en compte l’imbrication de l’eau dans la fabrique sociale, ou plus exactement la relation dialectique entre fabrique sociale et matérialité des réseaux. La troisième, enfin, est que pour l’amélioration de l’accès à l’eau (et il y aurait beaucoup à dire sur ce qu’est améliorer l’accès à l’eau au-delà des statistiques), les solutions techniques et de « gouvernance » sont nécessaires, mais souvent insuffisantes, et peuvent être même contre-productives dans certains cas.
Présentation de l’ouvrage
22Les contributions du présent ouvrage sont divisées en trois sections. La première porte sur les conflits et compétitions pour l’accès à l’eau. Le point de départ de ces réflexions est que la demande en eau ne cesse de croître : partout les usages se diversifient, les besoins en eau augmentent et les nouvelles techniques, telles que les forages, permettent d’utiliser des ressources plus lointaines. De nouvelles situations et rapports à l’eau émergent, perturbant les relations de domination, et donc de partage de l’eau, et ce à toutes les échelles, des grands bassins internationaux aux « échanges » d’eau entre voisins. Il faut alors décrypter les différentes formes d’enchâssement (embeddedness) de l’eau dans les sociétés, et voir comment elle devient source de compétitions, de conflits ou de coopérations.
23Accès et gestion de l’eau comme ressource relèvent de dispositifs dynamiques de gestion à plusieurs niveaux, objets de transactions ponctuelles qui reflètent les clivages sociétaux. Par dispositif, nous entendons non seulement les modalités institutionnelles ou organisationnelles, par lesquelles passent l’accès à la ressource et la gestion de la ressource, mais également les perceptions et les systèmes de valeurs qui fondent, ou non, leur légitimité.
24Dans le premier texte intitulé « L’enjeu des stratégies des acteurs locaux pour l’accès à l’eau potable au Bénin », Morgane Anziani Vente montre que, loin d’être passifs, les acteurs de l’eau peuvent mettre en place des stratégies variées dans leurs relations avec les collectivités locales. S’appuyant à la fois sur la théorie de l’action publique de P. Bourdieu et le concept de waterscape d’E. Swyngedouw, elle décrit précisément les conflits autour des conceptions de l’eau, « don du ciel » ou « marchandise ». Dans le deuxième texte, « Accès et pénurie d’eau potable : dynamique des taux et contraintes à Bangui, Centrafrique », Cyriaque-Rufin Nguimalet revient sur l’histoire longue de l’accès à l’eau dans la capitale de cet État ravagé par la guerre civile. Il souligne que face aux manquements du gestionnaire centralisé, des formes de solidarité se sont développées, comme l’usage d’eau du robinet ou de puits traditionnels du voisin. Là encore, les statistiques cachent une large partie des pratiques du quotidien. Enfin, le troisième texte « Le sang, le lait, et l’eau. Reconfiguration des frontières communautaires, de l’identité sociale et des formes d’appartenance chez les pasteurs nomades du Sud éthiopien » de Francesco Staro, dans un tout autre contexte, montre comment l’eau, au même titre que le sang et le lait, substances emblématiques, l’une de la filiation agnatique, l’autre des systèmes productifs pastoraux, participe de la construction d’identités sociales dans des sociétés pastorales. Identités qui, loin d’être figées, sont elles aussi très mobiles.
25La deuxième partie de l’ouvrage « Échelles et modalités de la gestion de l’eau » s’intéresse plus particulièrement à la question de la reconfiguration des « territoires de l’eau » à plusieurs échelles. Après la conférence de Dublin (1992), de nombreux pays africains ont adopté la gestion par bassin versant, présentée comme le cadre territorial idéal pour régler les problèmes liés à l’eau. Ce choix n’est pas « neutre » politiquement, et propose une justification hydro-écologique pour la gestion. Mais dans le même temps, il correspond à des logiques et des modèles de développement particuliers, qui tentent de rompre avec les politiques sectorielles mises en place précédemment.
26Dans de nombreux cas, ce mode de gestion paraît difficile à mettre en œuvre et inadapté, comme l’ont montré de nombreux articles académiques. Il s’agit alors de voir d’une part comment peuvent s’organiser des modalités de gestion de l’eau en Afrique à d’autres échelles territoriales, ou suivant d’autres logiques. Et d’autre part comment les pays et les populations s’adaptent – ou non – à ces différentes politiques, qui entraînent une redéfinition de la gestion locale de l’eau par un processus de dialogue et/ou de confrontations entre les acteurs traditionnels (État, experts, collectivités locales) et de nouveaux acteurs (groupes sociaux, mouvements associatifs ou société civile, et secteur privé). Ce thème s’insère dans les débats actuels sur le choix de gestion « par bassin » ou « par problème » (watershed/problemshed) et sur celui de la spatialisation des politiques publiques ainsi que les luttes entre acteurs pour le contrôle de l’eau (scalar policies and politics).
27Les cinq textes de cette partie illustrent chacun un aspect de ces débats. Les deux premiers examinent plus particulièrement le cas de la mise en place de la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE). Dans « La GIRE urbaine : un concept innovant pour penser l’articulation entre gestion des ressources en eau et accès équitable aux services urbains d’eau potable ? Quelques enseignements à partir du cas de Ouagadougou, Burkina Faso », Catherine Baron et Héloïse Valette soulignent que ce concept doit être adapté pour penser à la fois les ressources et les services dans un seul mouvement. Elles proposent de construire une nouvelle GIRE urbaine, en se fondant en partie sur la notion de « cycle hydrosocial », dont elles tracent les contours et également les limites. Pour sa part, dans le contexte rural du plateau du Kinangop au Kenya, Gaële Rouillé-Kielo, dans « La gestion Intégrée des Ressources en Eau au Kenya : une mise en œuvre inachevée et inégale sur le territoire national » étudie la mise en place de la réforme des politiques de l’eau au Kenya, largement inspirée par ce que l’on peut appeler le « modèle mondial » de gestion de l’eau. Son chapitre souligne les difficultés d’application des outils proposés (notamment les Water Resources Users Association), mais aussi, les grandes différences d’appropriation du concept selon les différents territoires kenyans. Bien loin de standardiser la gestion de l’eau au Kenya, la nouvelle loi sur l’eau l’a fractionné en une multitude de pratiques.
28Les deux textes suivants examinent plus particulièrement deux outils « innovants » et leur application sur le continent africain. Dans « Le contrat de nappe du Saïss, figure d’un État aménageur libéral », Kévin del Vecchio étudie la mise en place de ce nouvel outil, instrument « mythifié », censé résoudre les problèmes de pénurie. Il montre comment le « contrat de nappe » permet de légitimer l’action de l’État marocain, à la fois « aménageur », en continuant à mobiliser les ressources en eau, et « libéral », en érigeant l’agriculteur en « entrepreneur ». Le second outil est celui des débits environnementaux, étudié par Magali Bourblanc, Sara Fernandez et Alexandre Gaudin dans le chapitre intitulé « Gouverner les rivières par les débits environnementaux. Une analyse croisée de cas sud-africains et français ». Dans ce texte les deux auteurs montrent comment la définition de la « réserve écologique » mise en place en Afrique du Sud, tout comme les débits réservés en France, est marquée par les contextes socio-politiques dans lesquels elles se déploient. Loin d’être neutres, les savoirs qui ont construit ces outils sont utilisés par les différents acteurs pour redessiner leurs visions des cours d’eau. Enfin, le dernier texte de Yannick Rousselot, « Approvisionnement en eau et régions métropolitaines, rivalités d’accès et ségrégations. Pour une political ecology de l’urbanisation : le cas de Johannesburg et de Los Angeles », partage avec le précédent une perspective comparatiste. Se basant sur l’Urban Political Ecology (Heinen et al., 2006), l’auteur souligne que la question des « territoires de l’eau » ne peut être comprise qu’en mobilisant différentes échelles, notamment à cause de l’emprise croissante des villes sur les ressources de plus en plus lointaines. Ce qui est vrai pour Los Angeles se vérifie à Johannesburg, et sera encore plus important sur le continent africain au fur et à mesure de la croissance des villes.
29La troisième et dernière section de l’ouvrage est consacrée aux questions des justices et injustices liées à l’accès aux ressources hydriques. Les questionnements qui émergent des focalisations évoquées au sujet des deux premières sections se retrouvent ici affrontés selon la perspective proposée par la notion de justice. De fait, le constat d’impasses ou d’échecs décennaux des modèles (théoriques ou pratiques) d’interventions (locales, nationales, internationales) affichant l’objectif d’améliorer l’accès à l’eau en Afrique nous porte à revenir sur le problème des inégalités multiples et persistantes de ce dernier. En liaison stricte avec le débat sur la justice spatiale et environnementale, les réalités de l’accès à l’eau en Afrique invitent à se pencher sur les manifestations parallèles ou spécifiques d’injustices, qui peuvent se matérialiser autour des modes de partage et distribution de l’eau. Le « droit à l’eau », qui figure désormais comme élément incontournable des agendas internationaux d’intervention dans la gestion des ressources hydriques, de même que dans les politiques de « lutte contre la pauvreté », émerge ainsi comme révélateur de leurs contradictions, et contribue à investir d’une valeur fortement politique l’objet eau, confirmant par là la nécessité de dépasser une interprétation en termes purement écologiques et « naturels », dont nous parlions en début de cette introduction.
30Les quatre chapitres de cette section illustrent des cas d’études divers, dont la clef de lecture commune est celle des injustices qui s’expriment dans l’accès à l’eau. Dans le premier chapitre, « Les inégalités d’accès à l’eau à Regueb (Tunisie) : entre dénonciations des injustices et légitimation des stratégies locales », Mathilde Fautras présente les résultats d’une enquête menée dans cette région du centre de la Tunisie entre 2012 et 2014. En constatant la focalisation exclusivement urbaine de l’attention portée sur les événements politiques de 2011, elle porte son regard sur les zones rurales du pays, en y analysant la relation nuancée entre inégalités et injustices qui se jouent dans l’accès des agriculteurs à l’eau et à la terre. Elle illustre comment, dans un contexte de progressive dégradation de ces ressources, la composante économique des inégalités entre agriculteurs quant à l’eau d’irrigation, ne peut être expliquée qu’en jonction avec les disparités dans les relations de pouvoir et les ambiguïtés et défaillances des systèmes juridiques et administratifs. Néanmoins, ces agriculteurs déploient une série de stratégies pour contourner leurs inégalités de départ, hésitant souvent à considérer ces dernières comme synonyme d’injustice. L’objective de Leila Harris dans le deuxième chapitre, « Equity and Justice : water access in underserved areas of Accra Ghana », est de partir du cas ethnographique des quartiers défavorisés (aussi bien en termes d’approvisionnement à l’eau) de la capitale ghanéenne pour susciter une réflexion sur l’intersection des débats sur la justice environnementale et sur les droits humains à l’eau (HRW). Elle y souligne les limites des approches qui se sont souvent limitées à une catégorisation en termes de justice distributive, procédurale, compensatoire, tandis que les questions de justice et d’équité méritent d’être intégrées aux suggestions d’un plus large débat où d’autres perspectives rentrent en jeu. Ainsi, les politiques de reconnaissance des communautés locales, de la particularité de leurs histoires, savoirs, usages et revendications sur les ressources d’un territoire, comme l’accent porté sur les questions de water (in) security, permettent de dépasser le regard focalisé sur statistiques et moyennes de la distribution de l’eau, pour aller au cœur des questions d’injustice dans l’accès à l’eau, le cas ghanéen pouvant susciter des réflexions critiques applicables à bien d’autres contextes. Dans le troisième article, « Nous sommes assoiffés ! Réflexions sur les mouvements de protestation pour l’accès à l’eau à Khartoum, Soudan (2015-2016) », le regard se porte sur une autre capitale africaine, et plus spécifiquement sur les mobilisations urbaines qui ont secoué différents de ses quartiers, suite aux dysfonctionnements prolongés dans l’approvisionnement en eau potable. En constatant le caractère inédit de ces mobilisations, les auteurs, Barbara Casciarri et Clément Deshayes, décrivent cette « ethnographie de la panne » en essayant d’illustrer les expressions variées d’un mouvement caractérisé par sa fragmentation à plusieurs niveaux, et qui ne conforte pas l’idée d’une coïncidence entre injustice socio-spatiale et injustice « hydrique ». En identifiant un gradient du sentiment d’injustice, suivant les causes pointées par les récits des acteurs sociaux comme étant à l’origine du problème, ils invitent à plonger dans l’histoire sociale et la micro-politique des contextes ethnographiques pour saisir les dynamiques de l’accès à l’eau en ces situations où la demande de justice des groupes locaux débouche dans des conflits manifestes « pour l’eau ». La section termine avec un chapitre qui nous mène dans un autre contexte, celui des territoires palestiniens occupés. Dans son texte « Justices and injustices in the community water management in Wadi Fukin (West Bank) », Anita de Donato revient sur l’ethnographie qu’elle a réalisée auprès des habitants d’un village de la West Bank. En évoquant les notions d’économie morale et de pluralisme juridique, elle y décrit les processus de transformation dans les usages de l’eau d’irrigation et des pratiques agricoles locales. Tout en soulignant la spécificité d’un contexte où la hiérarchie des rapports de pouvoir, entre Israël et Palestiniens, de même qu’au sein de la Palestinian National Authority, est incontournable pour saisir la réalité de l’accès à l’eau, la lecture en termes de justice et injustices, avec son approche axée sur des facteurs tels que la privatisation néolibérale et la rhétorique développementiste, permet de mener la comparaison entre ce cas particulier au Moyen-Orient et les cas africains analysés dans le reste du volume. À la suite de cette dernière section, en guise de postface, le bref texte de Barbara Casciarri et Olivia Aubriot revient sur quelques points cruciaux du parcours qui a porté les études anthropologiques sur l’eau à tisser un dialogue de plus en plus étroit avec d’autres disciplines et approches des sciences sociales, auxquelles, à son tour, elles ont fourni des suggestions liées à la centralité des méthodes ethnographiques qualitatives, ainsi que des notions particulièrement aptes à saisir le rôle de l’altérité socio-culturelle de ces groupes, dont on cherche à comprendre l’imbrication dans la gestion de la ressource.
31Ces douze contributions, qui couvrent une grande partie du continent, du Maroc à l’Afrique du Sud, et de l’Éthiopie au Bénin en passant par le Kenya et la Centrafrique, reflètent également la grande diversité des approches disciplinaires : anthropologie, géographie, sciences politiques, économie. Le développement des « Water Studies » dans les dernières décennies dans la littérature anglo-saxonne, puis en France, a eu le mérite de montrer la centralité d’une approche interdisciplinaire. Le dialogue interdisciplinaire, prôné entre ces disciplines, semble avoir franchi une étape dans la co-production d’analyses, de catégories, de débats théoriques autour d’un même objet et de ses enjeux. Et c’est dans cette perspective que nous avons pensé cet ouvrage.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1 La notion de Water-food energy nexus, apparue à la fin des années 2000, souligne l’imbrication et l’importance de l’eau dans les questions alimentaires et énergétiques. Elle est aujourd’hui très largement employée, notamment dans une perspective de « sécurisation » des ressources.
2 Voir par exemple sur l’Afrique Australe, Gulati et al., Aquatic proceedings, 2013 : « The water-energy-food secutity nexus : challenges and opportunities for food securiry in South Africa », ou encore Nhamo et al., The Water-Energy-Food Nexus : Climate Risks and Opportunities in Southern Africa, MDPI, 2018.
3 Soit 25 litres par personne et par jour, à moins de 30 minutes du domicile. Seule 24 % de la population de la région dispose d’un accès dit sécurisé (à domicile, avec une pression suffisante, sans contaminants). (OMS, 2017)
4 Communication lors du séminaire « Hydrosystèmes et Hydropolitiques », université Paris Nanterre, le 7 juin 2011.
Auteurs
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David Blanchon
dblanchon@parisnanterre.fr
Géographe, professeur des universités, université Paris Nanterre, UMR LAVUE 7218/Mosaïques. -
Barbara Casciarri
barbara.casciarri@univ-paris8.fr
Anthropologue, MCF-HDR, département de Sociologie et d’Anthropologie, université Saint-Denis Paris 8, LAVUE UMR 7218.
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