Modes d’emploi
p. 81-95
Texte intégral
1La première partie de l’avant-projet souligne, dans sa section I, la relation de fait existant entre l’amoindrissement dont a été victime l’institution philosophique en France au cours des trois ou quatre dernières décennies – avec ou sans son consentement – et la conception, héritée de la tradition, imposant à la philosophie d’exercer son hégémonie sereine sur l’ensemble du champ théorico-pratique, faute de quoi elle n’aurait aucun rôle sérieux. Condamnée ainsi au tout ou rien, réduite en quelque sorte par statut à ne posséder aucun pouvoir effectif (sinon d’enseignement), devant se déclarer satisfaite de cette puissance théorique et de cette incapacité pratique, la philosophie se devait aussi de pâtir de toutes les malveillances volontaires ou involontaires dont elle était (et demeure) l’objet, de céder du terrain, sous de bons ou mauvais prétextes, aux trop fameuses sciences humaines et, face au déferlement des sciences et des techniques, de n’avoir plus d’autre fonction que celle de la déploration… De la sorte, s’est bâtie, comme contremarque du philosophe dépositaire du Savoir (et de sa négation abstraite, le philosophe chroniqueur des progrès scientifiques), l’image du philosophe témoin, c’est-à-dire toujours un peu martyr.
2Ces mêmes pages insistent sur le fait que, durant le même temps, en dépit de la primauté institutionnelle de cette conception, dans l’institution même et hors d’elle, s’est développé un mouvement fort diversifié présentant de l’activité philosophique une dynamique différente. Celle-ci refuse non seulement la perspective brutalement dilemmatique qui assigne à la philosophie le tout ou rien du savoir, mais aussi cette autre, qui en est la conséquence beaucoup plus confuse, qui l’astreint à vouloir sa mort par sa réalisation et son dépassement. Les variations sur le thème de la mort de la philosophie (= métaphysique) et de son dépassement réalisation demeurent singulièrement abstraites : sitôt qu’on les veut effectuer, c’est-à-dire dégager leurs modalités réalistes, on s’aperçoit qu’elles se réduisent à des banalités ou à des artifices rhétoriques. Les sciences naturelles ou humaines (ou telle d’entre elles, l’économie politique ou l’histoire) comme dépassement et réalisation du programme de la philosophie ; l’histoire universelle, ou la très mystérieuse « praxis », ou la Nation et son État, ou le Prolétariat et son Parti comme abolition-réalisation « concrète » du projet de la métaphysique, comme « devenir-monde » de la philosophie… Telles sont les simplifications et les faux-semblants qu’entre autres récusent ceux qui ont préféré emprunter l’itinéraire multivoque caractéristique de la philosophie vivante aujourd’hui.
3Cependant, pour entraînante et entreprenante qu’elle soit, cette récusation exige de multiples précautions quant à la définition des enjeux et des procédures qu’elle requiert. Elle ne résulte pas d’une volonté unifiée : elle s’élabore peu à peu et, si elle est critique, ce n’est qu’indirectement. Chacun de ceux qui participent à son mouvement ne le fait qu’autant qu’elle est partie constituante d’une argumentation affirmative visant un objet bien déterminé. C’est au cours de telle analyse logicienne, de telle recherche sur l’histoire des idées ou de telle étude épistémologique que transparaît la mise en question des modes de penser et des principes hérités de l’époque des systèmes… et certainement pas dans le dessein de jeter les bases d’un nouveau système ! Il résulte de cette situation – satisfaisante à bien des égards puisqu’elle permet à une dynamique idéelle de se développer librement et dans la diversité, sans être entravée par le moindre souci méthodologique ou doctrinaire – qu’à l’activité philosophique, qui ne tient plus pour évidences (après bien d’autres philosophes du passé, d’ailleurs) que la philosophie ait un objectif (la Vérité) et un objet (l’Être ou Dieu ou le Sujet), qu’elle soit produite par un sujet (le Sujet, précisément), ne correspond plus aucun champ repérable, quand bien même userait-on de métaphores ou jouerait-on le jeu des substitutions.
4Une semblable situation comporte des dangers. Le but de ce texte complémentaire est de les faire connaître et d’indiquer par quels moyens il est possible, au sein du Collège international de philosophie, de les combattre, en eux-mêmes, et dans leurs effets. L’expérience de cette dernière décennie en particulier montre à quel étiage intellectuel peut conduire une interprétation sans nuance du refus des principes dont il est entendu qu’ils gouvernent « la grande philosophie classique » (affirmation qu’il conviendrait très probablement elle-même de nuancer) : comme il est maintes fois arrivé jadis et naguère, des textes paraissent, qui présentent le champ philosophique comme suffisamment occupé par des considérations abstraites et générales étayées sur des visions cavalières de l’histoire de l’humanité, par des gloses qui n’ont de sensationnel que leur caractère péremptoire et par des objurgations morales de nature circonstancielle qui, à chaque bas de page, délivrent l’absolu sur simple demande. Ainsi comprise, la philosophie rejoint l’image caricaturale qu’en donnent depuis longtemps ses adversaires les mieux avisés. Du même coup, les partisans des « Anciens » ont beau jeu de réclamer, au nom du sérieux effectivement bafoué, le retour aux principes qui ont contribué à la grandeur de la pensée spéculative, oubliant en même temps que l’abandon de ces principes n’a pas été une affaire d’humeur, mais la conséquence de décisions prises face à des problèmes inédits se posant dans des conditions précises avec des enjeux bien définis.
5Le lecteur comprendra que, dans ce qui suit, il n’est nullement question de substituer un point de vue ou une méthode à un point de vue ou à une méthode antérieurs. Encore moins de proposer de « nouveaux » principes qui viendraient à la place des « anciens ». Le Collège n’a pas plus à intervenir dans ces problèmes formels que dans ceux qui touchent aux contenus des enseignements et des recherches.
6Mais il lui est loisible de demander – de se demander –, comme un préalable indispensable, de quelle(s) manière(s) et à quelle(s) condition(s) l’actuelle façon de philosopher, qui – à parler très schématiquement – a récusé le caractère essentiel des problématiques dites classiques de l’objectif (de la fin), de l’objet et du sujet de la philosophie, maintient ce qui a fait la force de celle-ci et l’a longtemps imposée comme la forme achevée de la rationalité : l’inlassable volonté d’administrer la preuve et d’apporter l’intelligibilité maximales, la préoccupation constante de soumettre le « donné » à l’exigence conceptuelle et d’accroître sans cesse la complexité des configurations d’idées, le souci réitéré d’assurer l’universelle validité des énoncés et de présupposer que, par essence, tout interlocuteur est « valable », comme on dit aujourd’hui. Ce préalable est indispensable au Collège, car il est Collège de philosophie.
7Le philosophe accompli, maître de la Sagesse et de la Vérité. Maître de la Sagesse parce que maître de la Vérité. S’il est difficile actuellement de dessiner précisément cette image, elle n’en reste pas moins active dans l’institution et l’enseignement philosophiques, au moins à titre d’idéal (ou de projet)… et de repoussoir. Elle s’inscrit, en creux, comme une figure trop haute pour être réalisée ou, selon la version péjorative, comme une rêverie absurde née de l’illusion métaphysicienne. La révélation de cet état de fait est, dit-on, à mettre au compte de l’énorme développement des sciences et des techniques et du rôle considérable que celles-ci jouent dans la vie pratique des sociétés contemporaines. Le schéma aristotélicien des savoirs s’organisant en cercles autour de la science fondamentale, par excellence terrain du philosophe, vacille, comme s’effondre l’arbre cartésien, déraciné par une production de fruits trop abondante. La philosophie n’est pas – n’a jamais été ou ne peut plus être – ce tribunal suprême de la raison légiférant en dernière instance non seulement en matière théorique (et par conséquent scientifique), mais aussi dans le domaine des pratiques et des activités techniques. Le philosophe s’est suffisamment ridiculisé à vouloir, en particulier, donner des conseils au savant et lui délivrer des satisfecit méthodologiques.
8Sans doute. Peut-être faudrait-il se demander s’il n’y a pas une grande part de simplification et de reconstruction arbitraire dans les conceptions prêtées par l’académisme français, dans la seconde moitié du xixe siècle, à l’aristotélisme et à Descartes. Mais surtout il convient de s’interroger sur les conséquences que l’on prétend tirer de cette critique, somme toute légitime, de l’impérialisme un peu naïf qu’a bâti la philosophie d’École sous le couvert d’Aristote et de Descartes. En effet, si cette critique ne s’étend pas à l’idée même du Savoir telle qu’elle est entendue, aux âges classiques, par la pensée dans son ensemble – y compris théologique et « scientifique » –, cette façon de voir risque de substituer une dogmatique à une autre. Ainsi s’est développé un certain positivisme, qui confère aux seules disciplines expérimentales dites « de base » la capacité d’énoncer le vrai, les installant en cette position centrale qu’occupait naguère l’ontologie ou la théorie de la connaissance philosophique. Dans ce remaniement d’une configuration demeurée formellement identique, la philosophie, fragmentée en diverses parties en fonction des divers types d’objets empiriquement repérables dont elle traite, est repoussée vers la périphérie et essaime en autant d’« ontologies régionales ».
9Dans une telle optique, ce qui reste de sa vocation universaliste ne peut être que ce qui est désigné sous les expressions de philosophie des valeurs ou d’éthique. De la sorte et de manière apparemment paradoxale, se trouve restaurée la perspective caractéristique de l’académisme selon laquelle du théorique au pratique l’inférence est bonne. À la lumière de l’actuel primat des sciences et des techniques fleurit une littérature composite qui, au nom du « concret », du vérifiable, tire des résultats scientifiques appelés en témoignage des leçons concernant les conduites collectives ou individuelles. La nature des relations entre ce qui tient lieu d’énoncés théoriques et les énoncés pratiques n’est pas toujours précisée : de la prétention déductive à la technique d’importation d’un schème de pensée d’un domaine à un autre en passant par la banale induction et l’incertaine analogie, bien des variétés d’inférences s’affirment et se combinent. Dans tous les cas, cependant, se met en place une situation grosse des confusions les plus dommageables. Car s’il est une leçon que donnent l’extension des sciences de la nature et leur étonnante aptitude à définir de nouveaux champs d’investigation, c’est qu’il importe de travailler d’abord avec le « préjugé » de la singularité et de l’autonomie de chacun de ces champs et de se garder des importations hâtives. Or les traités de morale (et de politique) qui empruntent la légitimation de leurs énoncés aux résultats acquis dans tel ou tel domaine des sciences naturelles font l’inverse : l’obligation où ils se trouvent d’assurer la communication entre des domaines dont l’homogénéité n’est pas établie les conduit à bâtir des synthèses approximatives et à soumettre les espaces de la recherche à des grilles aux mailles si larges que toute détermination stricte en est exclue.
10La critique de la volonté hégémonique de la philosophie est insuffisante et dangereuse si elle n’est pas philosophique, c’est-à-dire si elle n’est pas sous-tendue par une mise en question conceptuelle de la forme Savoir. Cette mise en question, elle-même liée à une réévaluation des techniques d’analyse, d’argumentation et de vérification, a pour effet, entre autres, de libérer les champs d’investigation de toute astreinte extérieure, de garantir leur autonomie et de stimuler la définition de champs nouveaux. Elle est neutre quant aux perspectives synthétiques d’interdisciplinarité ou aux entreprises – quelque nom qu’on leur donne – ayant le souci d’introduire la communication maximale entre les domaines et de faciliter leur insémination réciproque. Toutefois, elle rappelle que l’important est non pas de faire circuler les exemples ou les techniques de légitimation, de jongler « interscientifiquement » avec les analogies, mais de saisir le moment où il devient possible, en raison d’une transformation, d’un affinement concomitants des deux disciplines, qu’un objet connu par le mathématicien, par exemple, soit connu en même temps par le philosophe (et le mathématicien devenant philosophe) comme un objet philosophique. Déjà Descartes et Leibniz étaient experts en cette matière…
11La mise en question de la forme Savoir ne libère pas seulement de l’hypothèque dite positiviste. Car ce n’est pas seulement les sciences naturelles que la pensée en mal de point fixe et dépossédée d’hégémonie philosophique peut requérir : ce peut être les sciences humaines (ou sociales), ou telle d’entre elles. On y reviendra ci-dessous, car le type de dommage qui en résulte doit être analysé plus largement. Ce peut être la politique, mise, comme on disait volontiers il y a un peu plus de dix ans, « au poste de commandement ». Ce peut être, selon une mode récente qui commence à s’estomper, la morale. Quel sera le prochain pivot ? Peu importe. Ces entraînements ne comptent guère, sinon qu’il s’y gaspille beaucoup d’énergie. Il faut préciser de plus que l’idée du point fixe n’est pas à rejeter absolument. Il est possible que, pour traiter de telle problématique, une référence principale, voire exclusive, s’impose. La dogmatique commence lorsque cette référence est prise comme principe de solution pour toute problématique.
12Il ressort de ces diverses remarques qu’en se libérant de sa fonction impériale, en acceptant de se connaître désormais comme discipline parmi les autres, en récusant à la fois la couronne fallacieuse à elle offerte et l’indignité que lui promettent les tenants des sciences positives, là encore, la philosophie procède de telle manière qu’elle met en évidence le fait que l’hégémonie théorique n’appartient pas à son essence. Mais d’autres attributs s’y maintiennent. Lorsqu’on a insisté sur la nécessité, pour le philosophe, de se défier des « synthèses hâtives » et des approximations pluridisciplinaires, et de proscrire les « évidences » qu’imposent la péremption du style spéculatif et le besoin de faire du nouveau, on a voulu souligner ici que, parmi ces attributs, il y a, à titre principal, l’exigence de la preuve, la volonté de légitimer toujours plus largement les énoncés et de pousser toujours plus profond et plus fin la recherche du terme tenu pour ultime.
13Pour dire autrement les mêmes choses, l’abandon par le philosophe de la conception classique de la Vérité et du Savoir, le refus de la philosophie doctrinale et du système, la considération apportée à la théorie nietzschéenne de l’évaluation ont été (et sont encore) l’occasion de servir, sous l’appellation de philosophie, des généralités volontiers audacieuses, pleines d’assurance et de hauteur, procédant de manière d’autant plus agressive qu’elles sont peu exigeantes en matière de légitimation, qu’elles confondent vigueur du ton et rigueur de la pensée et qu’elles méconnaissent les règles minimales d’établissement de la preuve.
14Il n’y a certes pas de risque que le Collège international de philosophie s’engage dans une telle voie. Cependant demeure cette éventualité que la préoccupation de faire à la nouveauté sa place et de prendre en charge les relations multiples qu’entretiennent les sciences formelles et expérimentales – entre elles, avec la philosophie ou avec d’autres activités comme la poésie ou le droit – n’entraîne à recevoir des concepts massifs et mal formés. Cette éventualité, le Collège doit la connaître. Pour se prémunir contre elle…
15À une semblable préoccupation pour la rigueur et pour la sauvegarde de ce qui caractérise, peut-être le plus adéquatement, le discours philosophique : l’exigence de légitimation, correspond la deuxième série de remarques. Il s’agit cette fois de prévenir les effets négatifs que peut avoir le fait que le mouvement philosophique contemporain s’accorde pour considérer que la philosophie n’a pas (n’a jamais eu) d’objet spécifique. La répudiation des objets dits vulgaires (le « fait », l’« exemple », l’« expérience », qui, comme chacun sait, sont respectivement « têtu », « décisif », « cruciale ») par quoi commence l’acte philosophique a pour contrepartie, dans l’ontologie classique, la définition, au moins à titre d’hypothèse, d’un monde, d’une autre catégorie d’objets, dont le système des énoncés philosophiques précisément est le reflet ou l’expression. Que se passe-t-il lorsque, au nom du « concret » et de la réussite des disciplines expérimentales, on écarte cette hypothèse sans soumettre à l’analyse critique la configuration idéelle qui la rend possible ?
16À l’objet philosophique se substitue normalement un objet de même nature (ressemblant, analogue ou même simplement homonyme) et ayant reçu, d’une certaine manière, le sceau d’une rationalité qui lui permet d’être concret sans être vulgaire. Les sciences humaines, nées au siècle dernier avec d’autres causes et pour d’autres raisons, ont aussi la fonction de fabriquer ces entités composites. Leur origine philosophique fournit à ces sciences un stock sémantique suffisant ; et les méthodes qu’elles empruntent aux techniques d’observation et d’expérimentation des sciences naturelles leur apportent le parfum du « concret » hors duquel le sérieux contemporain ne voit point de salut. Se développe de la sorte une discipline académique et universitaire, en ce siècle, en France, en particulier, qui a vu naître la psychologie et la sociologie comme savoirs positifs.
17Cette discipline continue de s’appeler philosophie. En fait, elle est un mélange (au sens platonicien : une réalité faite de plusieurs éléments entrant en composition sans qu’une règle ait fixé l’ordre de celle-ci et le dosage des parties). Les programmes de philosophie des universités et des classes des lycées en vigueur dans les années quarante reflètent naïvement cette manière de voir. Toute une part y est réservée aux sciences humaines : la psychologie, puis, de plus en plus offensive, la sociologie y occupent un large terrain ; la réflexion sur les méthodes et les résultats des sciences naturelles et sociales rappelle la fonction impériale de la philosophie ; mais celle-ci trouve un semblant d’application dans les chapitres consacrés à la morale et à la métaphysique, plus pudiquement nommée philosophie générale. Chacun doit se déclarer satisfait. Les sciences humaines, soucieuses de s’institutionnaliser, ont conquis un territoire enviable ; leurs partisans sont convaincus que désormais rien ne pourra plus s’opposer à l’extension de leur empire. Ils voient plus juste que les tenants de la tradition philosophique, qui, de fait, lui échappent complètement.
18La réalité institutionnelle gomme partiellement cette confusion ; celle-ci s’installe dans les esprits. Mieux vaut encore le conflit déclaré opposant les métaphysiciens à leurs rivaux, tenants des sciences positives, que ce compromis qui refuse de s’interroger sur le statut – d’unité ou de multiplicité – des énoncés vrais et sur la diversité des procédures d’intelligibilité et qui, tactiquement, joue de l’ambiguïté pour imposer le modèle de vérité qui lui agrée : celui des sciences d’observation et d’expérimentation (en supposant de plus que ce modèle existe et qu’il est unifié). Cependant, la dynamique de la philosophie en acte aujourd’hui, dont le Collège international de philosophie veut être l’expression, ne saurait accepter d’entrer ni dans un conflit caduc ni dans un processus conduisant à l’occupation de l’espace philosophique par des disciplines dont la courte histoire manifeste, autant que la vitalité, les incertitudes et les fragilités. Et, plutôt que de s’irriter à des arguties méthodologiques, elle préfère régler pratiquement, en fonction des objectifs singuliers qu’elle vise en chacune de ses recherches, les relations qu’elle a à entretenir avec les sciences humaines ou sociales et avec l’histoire.
19Concernant cette dernière, l’importance prise par les philosophies de l’histoire systématique et leur actuelle influence exigeront une analyse propre. Pour ce qui est des psychologies, des sociologies, des ethnologies, des anthropologies – « les sciences humaines », au sens convenu –, mais aussi des économies politiques, des recherches politiques et juridiques, des sciences de la communication, des diverses sciences de l’art, la philosophie contemporaine est bien loin de récuser l’intérêt de leurs résultats. Cela, en un double sens : d’une part, en tant que ces disciplines sont justiciables, au même titre que les sciences naturelles, de recherches épistémologiques dont les thèmes et objets peuvent être de la plus grande portée pour la philosophie ; il suffit de rappeler pour s’en convaincre les couples folie/ raison, pathologie/normalité, la richesse des schèmes de pensée élaborés par les sciences tant sociales que naturelles réfléchissant sur les problèmes par ceux-ci posés et l’ampleur du travail philosophique accompli à partir de là en ces domaines. Mais, d’autre part, ces disciplines d’observation de la réalité sociale fournissent à l’entreprise de conceptualisation une expérience d’une diversité et d’une étendue considérables. Plus exactement, les données qu’apportent ces disciplines et les résultats qu’elles ont acquis constituent un apport particulièrement fructueux pour la recherche philosophique : celle-ci peut s’y alimenter simplement en informations comme elle peut faire intégralement sienne une démonstration qui procède « par essence » (ce dernier cas illustre, à propos des sciences sociales, le fait, avéré par l’histoire des sciences formelles et naturelles, qu’il n’est pas nécessaire d’être philosophe d’institution ou de vocation pour travailler philosophiquement – les exemples sont nombreux depuis « l’économiste » Marx, le « sociologue » Max Weber et le « psychologue » Freud).
20Cette relation décisive qu’entretiennent philosophie et sciences de l’homme signifie aussi que le travail du philosophe et celui du sociologue, par exemple, sont de natures différentes. Si l’on a mesuré les conséquences, en premier lieu, de la rupture progressivement introduite dans le champ de la rationalité par le succès des sciences expérimentales et leur rôle social grandissant, et, en deuxième lieu, de l’éclatement au xxe siècle de la forme Savoir, sapée par la diversification des styles, des objectifs et des procédures de la connaissance, on doit aussi admettre que la communauté apparente des objets des sciences humaines et de la philosophie s’accompagne d’une différence foncière dans leur traitement. Les premières, à moins d’être du reportage ou de la propagande, sont tenues d’aller de l’avant : ayant délimité un champ d’enquête (ou l’ayant reçu tout délimité dans l’empirie), elles ont à charge de définir des questions précises à poser à l’objet considéré et à expérimenter, de telle manière que réponses y soient données, afin que puissent être énoncés des résultats. Le philosophe cherche lui aussi à formuler des énoncés qui soient des résultats ; mais son investigation ne commence vraiment qu’avec l’analyse des réquisits de l’interrogation…
21Si le tenant des sciences positives reconnaît la validité de cette différence, il s’abstient des polémiques coutumières qui ont trop souvent conduit psychologues et sociologues, notamment, à moquer les énoncés de la philosophie en raison de leur abstraction et à prétendre y substituer les leurs, qualifié de « concrets ». Car, à parler précisément, l’abstraction est plutôt le fait du savant qui isole un champ et sélectionne des caractères, qui met entre parenthèses les conditions d’exercice de la connaissance de l’objet dans toute la richesse de leurs déterminations. En vérité, ce qui se manifeste dans ces prises de position polémiques, c’est l’incertitude des sciences humaines qui hésitent constamment entre la fonction sérieuse, mais limitée et peu gratifiante, de disciplines positives d’observation et la fonction de substitut modeste, mais combien efficace et exaltante, d’un Savoir philosophique reconnu définitivement défaillant. La philosophie contemporaine constate elle aussi cette défaillance essentielle ; elle définit la réplique philosophique à cette situation. De cette définition – résultant non d’une élaboration notionnelle, mais de l’orientation des travaux philosophiques actuels – il ressort que, si la philosophie n’a pas d’objet propre, elle maintient un style démonstratif, argumentatif et développe un type de connaissance qui, l’un et l’autre, la distinguent des connaissances positives et constituent celles-ci comme lieu d’expériences significatives. Dans cette même optique s’impose une nouvelle fois ce constat – qui, comme on l’a déjà noté, pose le problème de l’interdisciplinarité en des termes originaux – que « philosophique » est une qualification qui s’applique non à une réalité empirique ou abstraite, mais à un certain type de connaissance, à une certaine manière d’interroger, de démontrer et d’énoncer.
22Ainsi, il est clair, pour citer un exemple récent, que les travaux de Pierre Clastres sur l’organisation du pouvoir dans certaines tribus indiennes appartiennent de bout en bout à la science ethnologique et qu’ils répondent, semble-t-il, aux critères requis par la recherche objective en ces matières ; mais, en même temps, l’analyse du fonctionnement du pouvoir s’ordonne autour d’une problématique philosophique qui en vient à poser la question de l’inéluctabilité de l’État comme pouvoir central politique. Et ce n’est pas du tout la même démarche que de récuser l’analyse ethnologique de Clastres – ce qui peut être fait en opposant à sa description et à ses explications une description et des explications plus riches et plus fines – et de discuter de la légitimité et de l’opérativité des concepts mis en œuvre dans le champ philosophique ouvert par l’ethnologue.
23En fait, tous les éléments sont maintenant en place, qui permettent de formuler une hypothèse claire concernant la relation entre le travail philosophique et celui de l’historien. On ne s’attardera pas ici à rappeler les transformations profondes qui ont affecté les sciences historiennes depuis un demi-siècle, en France entre autres, et qui ont fait de l’histoire sinon la science sociale par excellence, au moins le creuset de toutes les sciences sociales en même temps que leur mère nourricière. L’hypothèse, que le Collège pourra discuter pour éclairer son analyse du statut actuel de la philosophie et confirmer son importance, s’énonce aisément : plus encore que les autres sciences sociales, parce que plus directement et en prenant dans leur singularité les actes individuels et collectifs et les configurations d’événements, l’histoire est la grande pourvoyeuse d’expériences ; le fait que les explications qu’elle apporte soient sujettes à des remaniements constants et l’occasion de polémiques incessantes au cours desquelles sont exhibés des documents inédits, des preuves nouvelles, des séquences de causalité originales complique le champ d’expérience et l’enrichit de significations que le philosophe pourra intégrer à sa recherche conceptuelle.
24Cependant, pour que le philosophe puisse librement travailler avec l’histoire – en se faisant historien, le cas échéant, et en respectant le matériau sur lequel il s’appuie –, il faut que lui-même et l’historien aient levé l’hypothèque que font peser les philosophies de l’histoire. Par cette expression, on entend ici les systèmes forgés au xixe siècle qui ont prétendu découvrir les lois du devenir de l’humanité et ont forgé de vastes synthèses dessinant, à partir du passé et du présent, l’image de l’avenir. Derniers avatars de la métaphysique doctrinaire, ces synthèses que gouverne toujours finalement le principe de nécessité, ont servi (et servent encore) d’horizon de pensée aux grands dogmatismes politiques qui ont régenté (et régentent encore) le monde contemporain. Dans l’optique qu’elles déterminent, la fonction de la Raison philosophique est de sélectionner et de simplifier les res gestae afin d’assurer l’unité et l’intégrale transparence de l’historia rerum gestarum. Or « l’histoire philosophique » qui en résulte, en dépit des vues souvent très profondes qu’elle comporte et qui sont le fait du génie du penseur et non de la conception d’ensemble, tourne le dos aux techniques et aux finalités de la recherche historienne. Celle-ci, notamment dans sa période la plus récente, a récusé l’axiome de la méthodologie classique selon lequel la simplicité et l’unité sont les gages de l’intelligibilité ; elle a expérimenté que, pour rendre compte de la complexité du réel, il importe de compliquer la pensée et de mettre en place des grilles conceptuelles d’une extrême finesse. Dans le même mouvement, sa pratique l’a conduite à refuser les unifications simplificatrices, à multiplier les niveaux d’enquête et à se méfier des totalisations abstraites. Somme toute, elle découvre dans son travail cela même que le philosophe rencontre dans son expérimentation idéelle ; et les philosophies de l’histoire mises en question par la critique conceptuelle du philosophe le sont par l’historien pour des raisons techniques.
25Il reste que les considérations historiennes, pour instructives et significatives qu’elles soient, ne sauraient se substituer à ces aventures raisonnables, à ces inventions contrôlées que sont les textes philosophiques. Sauf situations exceptionnelles, relativement fréquentes heureusement, l’historien juge qu’il a assez à faire à collecter et à authentifier « les traces » lui permettant d’« établir les faits », d’organiser ceux-ci en configurations sensées et d’élaborer ainsi une connaissance satisfaisante de la réalité passée prise pour thème. Et ce n’est qu’exceptionnellement que loisir lui sera laissé de mettre en relief les concepts ou les « essences » qu’il a produits au cours de son travail d’investigation ou qu’il a rencontrés en analysant les pratiques et les discours des hommes sociaux faisant leur histoire. En fait, c’est là la besogne de l’historien des idées et des institutions qui leur sont associées, besogne qui est déjà de plain-pied avec l’entreprise philosophique…
26Il est assuré, en tout cas, que la philosophie contemporaine, dont il est impensable qu’elle puisse se développer sans référence effective aux procédures et aux résultats tant des sciences naturelles que des sciences sociales (en y incluant l’histoire), tient à se distinguer de ces dernières. Ce n’est point pour réactiver d’une autre manière le vieux conflit de la métaphysique et du positivisme. C’est pour souligner l’originalité, l’irréductibilité du travail conceptuel et de la façon philosophique d’énoncer, d’argumenter et de démontrer.
27Un dernier ensemble de remarques, qui concerne les tâches qui incombent à la philosophie, alors qu’a disparu la notion du sujet de la philosophie (au double sens du sujet qui la produit et du sujet auquel elle s’adresse parce que c’est de lui qu’elle se préoccupe). Qu’implique cet effacement de ce que la pensée classique jusqu’à ses prolongements en ce siècle nomme l’Ego transcendantal, censé être le centre de la pensée d’où émane le discours de Vérité, caractérisé par son objectivité et son universalité ? Qui vise-t-il, celui qui « fait » de la philosophie et dans quel but ? Selon quel intérêt et avec quel objectif ?
28Ces questions – qui, certes, ne sont pas nouvelles – possèdent aujourd’hui une résonance particulière dans la mesure où le succès non seulement du marxisme, mais aussi des diverses philosophies dites de l’engagement a imposé, non sans justification, l’idée que la neutralité dont se prévalent la rationalité philosophique et son discours à prétention universaliste est un leurre destiné à masquer des opérations de pouvoir. Plus généralement, si l’énonciateur de philosophie ne peut plus maintenir la fiction qu’il a réussi – par quelque opération magique comme la catharsis, la prière, le doute, l’epokhê… – à se situer en position « supérieure », s’il se présente dans sa réalité empirique, ne va-t-il pas devoir reconnaître qu’il a peu de titre légitime à convoquer le lecteur ou l’auditeur, lui sur qui pèsent, à coup sûr, des déterminations biopsychologiques et historico-sociales ? Que deviennent, dans ces conditions, la volonté d’universalité et la préoccupation, inscrite dans la tradition philosophique, de proposer des solutions à la liberté des hommes ?
29Ce faisceau d’interrogations pose, d’une autre manière encore, le problème de la place, donc de la fonction de l’activité philosophique dans nos sociétés. Il n’est certes pas possible de répondre ici à une question formulée aussi abstraitement. Il reste que l’entreprise de défense et d’affirmation de la philosophie dans le monde contemporain – celle même du Collège international de philosophie – ne peut l’éluder. Il est bon sans doute d’assurer la présence de la philosophie en en faisant ; mais il n’est ni naïf ni déplacé, dans une conjoncture qui sollicite l’offensive, de préciser de quelle manière et pourquoi. C’est à hasarder quelques hypothèses à ce propos qu’on consacre ces dernières remarques.
30Cette obligation où se trouve la philosophie contemporaine de trouver un fondement aux visées universalistes de ses énoncés s’impose d’autant plus que, au cours de ces quarante dernières années, le marxisme, sous sa forme « jdanovienne », et des philosophies de l’engagement et de la conviction ont développé, avec brio quelquefois, une thématique qui, dans le souci du toujours fameux « concret », prenait en charge le statut empirique – historico-social – du sujet énonçant la philosophie pour récupérer ultérieurement l’universalité par des subterfuges ayant pour fond un dogme éthique et politique. Comment accepter, par exemple, une démonstration qui dénonce le caractère fantasmagorique du Sujet de la métaphysique et insiste sur la détermination des « conditions de l’existence sociale », et qui, en même temps, utilise ces dernières pour fabriquer un Sujet – le prolétariat et ceux qui sont censés penser de son « point de vue » – ayant capacité de juger adéquatement du Vrai, du Beau, du Bien ? Ou encore, pour prendre un autre exemple, n’y a-t-il pas quelque inconséquence à présenter comme philosophique une conception qui, dans un premier moment, refuse, au nom de l’expérience intellectuelle commune qui se défie des extrapolations, l’idée de lois transhistoriques de l’histoire et qui en vient à condamner toute explication historienne et, du coup, dans un second moment, restaure la notion d’une nature humaine ou sociale, empirique certes, mais atemporelle.
31Comment la philosophie contemporaine parvient-elle à éviter ces malfaçons et ces actes de foi élémentaires à quoi se réduisent souvent des prises de position qualifiées bien arbitrairement de philosophiques ? Bien qu’elle use fréquemment des résultats des sciences naturelles et sociales et qu’elle convoque l’expérience littéraire et plus généralement artistique, elle ne saurait tenir pour suffisants le type d’universalité qu’assurent les disciplines positives ou la notoriété qui s’attache aux œuvres d’art. Il est clair d’ailleurs qu’aucun critère ni interne – évidence, cohérence, opérativité, autolégitimation… – ni externe – qualité ou propriété du sujet énonçant ou de l’objet énoncé, en particulier, la « valeur morale » ou le « rôle politique »… – ne peut être invoqué sérieusement. Que reste-t-il, sinon la plus forte et la plus traditionnelle de toutes les preuves de validité, à laquelle recourent ceux qui « prouvent le mouvement en marchant » et qui fait appel à un autre genre d’extériorité : ceux-là à qui la parole et le texte philosophiques s’adressent, qui donnent ou refusent leur adhésion et qui interviennent à leur manière pour ouvrir la discussion.
32La discussion est inhérente à l’exercice de la philosophie. L’établissement de l’universalité est non pas un résultat, mais un acte auquel, de proche en proche, directement ou indirectement, par des effets directs ou indirects, participe un nombre toujours plus grand d’individus et de groupes. Il faut souligner : discussion et non dialogue, au sens, que prend trop souvent ce terme aujourd’hui, de « concertation » ayant pour fin le médiocre « consensus ». La démocratie en acte, qui a été historiquement à l’origine de la philosophie, en est à la fois la condition et la fin. Sans une démocratie minimale, la pratique de la philosophie est impossible ; pas plus que n’est concevable un libre enseignement de la philosophie dans une institution qui n’assure pas l’intensité qualitative et quantitative des échanges entre les participants. Et, précisément, si la philosophie a une finalité contemporaine, elle est d’associer le travail conceptuel et les discussions qu’il met en œuvre aux recherches et aux pratiques dont la défense et le renforcement des libertés sont l’objectif. Car il n’y a pas que le philosophe qui sache que, là où la liberté ne se renforce pas, elle périclite.
33 La philosophie dans son statut contemporain en France – à laquelle le Collège souhaite fournir un lieu d’exercice et de confrontation avec d’autres façons de philosopher – constitue, en dépit de sa diversité, une réalité repérable. Que celle-ci, une fois qu’on a noté qu’elle emprunte le matériau de son argumentation indifféremment aux diverses sciences, à la politique, aux arts et à la quotidienneté, n’ait finalement d’autres preuves à fournir – parce qu’elle n’en a pas d’autres et qu’elle se plaît à n’en avoir pas besoin – de l’intérêt de son activité que l’adhésion suscitée par son inlassable et irréductible volonté de légitimer ses énoncés, l’ampleur des discussions engendrées par ses analyses et sa participation, selon son style propre, à la lutte pour les libertés, signifie aussi qu’elle n’a aucun contenu à véhiculer, aucun message à délivrer à titre de principes. Ennemie de toute servitude et de toute foi, elle ne saurait être ni servante ni militante. Son affaire est de définir, de prouver et de tirer les conséquences théoriques et pratiques de ces définitions, sans que jamais celles-ci puissent être utilisées pour récuser sans autre preuve ni argument la validité des analyses et leurs résultats.
34L’ambition du Collège international de philosophie n’est ni d’enseigner une doctrine ni de produire une doctrine nouvelle ; elle n’est pas non plus de faire du prosélytisme. Le Collège accueille la philosophie qui se fait déjà, en France et hors de France, dans les centres spécialisés et ailleurs…
35Or la philosophie qui se fait déjà procède des interrogations qui traversent nos sociétés et expriment, plus ou moins adéquatement et directement, les problèmes qui s’y posent. Dès lors, la tâche du Collège est de ménager un lieu où se retrouvent ces interrogations et ces problèmes et de mettre en place une dynamique institutionnelle qui permette de les formuler et de définir les conditions dans lesquelles des réponses peuvent être apportées, les réponses effectives étant entre les mains des citoyens. Ainsi, d’une certaine manière, équivalent de ce qu’est la recherche fondamentale par rapport aux sciences et aux techniques d’application, le Collège, comme espace de rencontres, de recherches et de formation à la recherche, se donne essentiellement pour fin de rendre possible la connaissance philosophique, c’est-à-dire critique, de notre société et de ses principes.
Auteur
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Le Rapport bleu
Les sources historiques et théoriques du Collège international de philosophie
François Châtelet, Jacques Derrida, Jean-Pierre Faye et al.
2019
