Introduction générale
p. 27-49
Texte intégral
Il y a maintenant un peu plus de 30 ans, en septembre 1986 exactement, nous entrions pour la première fois à l’Institut national de jeunes sourds de Paris (INJS1) et par là même dans le monde des sourds et de la surdité. Quelques semaines auparavant, nous avions été sollicités pour venir enseigner l’Éducation physique et sportive (EPS) au sein de cette grande institution spécialisée, la première au monde, créée au lendemain de la Révolution française. Cette demande du rectorat de Paris était assez inhabituelle. En effet, il est rare que l’on vienne vous « démarcher » en plein mois d’août, au fin fond des Corbières où vous séjournez, pour vous convaincre de « prendre un poste ». Nous avions déjà pas mal « bourlingué » dans de nombreux établissements de la région parisienne et accumulé une sérieuse expérience dans le domaine de ce que l’on a coutume de qualifier aujourd’hui le handicap, l’inadaptation et l’Activité physique adaptée (APA2). Les conditions matérielles d’enseignement n’étaient pas bonnes, mais nous décidions, tout de même, de tenter l’aventure. Le monde des sourds et de la surdité nous était alors inconnu. Nous étions à l’époque très loin de penser que ce monde allait s’avérer être particulièrement riche au plan professionnel, mais aussi au plan humain et transformer profondément et durablement notre vie personnelle et professionnelle.
1Dès notre première rencontre et contrairement aux précédentes expériences professionnelles, nous ne possédions pas « d’avantages » sur l’enfant sourd qui était placé devant nous. En effet, la surdité entraîne un handicap de communication pour le sourd, mais aussi pour l’interlocuteur entendant. Dans cette situation, l’élève et l’enseignant sont, en quelque sorte, à égalité, dans la mesure où ils sont tous deux dans l’incapacité de communiquer l’un avec l’autre. La question de la langue pour communiquer était ainsi d’emblée posée. Quelle langue utiliser pour communiquer entre nous ? Langue française écrite ? Langue française orale ? Langue des signes française3 ? Nous décidions alors d’apprendre ce qui fait, nous semble-t-il aujourd’hui, l’originalité de l’enseignement avec des sourds ou des enfants sourds : la LSF ou, pour nous, entendant ayant débuté tardivement la communication avec les sourds, le Français signé (FS4). L’INJS de Paris était alors en pleine mutation au plan des méthodes et de la pédagogie à employer avec les enfants sourds. En effet, les enseignants des écoles publiques pour enfants sourds ne pouvaient utiliser la LSF dans leur enseignement que depuis quelques années. Nous apprenions à cette occasion, que depuis plus d’un siècle, depuis exactement 1880 et le vote de résolutions d’un congrès à Milan, il était interdit de communiquer par gestes dans les classes de l’enseignement spécialisé pour enfants sourds. Quelles avaient été les raisons profondes de ce choix ? Cela dépassait notre entendement, mais nous remettions cette question à plus tard. Nous devions régler d’autres problèmes plus urgents auparavant.
2Lors de la prise de nos fonctions et dès notre rencontre avec nos premiers élèves, nous avons ressenti une gêne, un inconfort vis-à-vis de ces derniers. Nous avions alors le sentiment diffus que les enfants atteints de surdité ne répondaient pas à ce que nous connaissions, à ce que nous avions appris de la surdité. Nous décidions de donner du temps au temps et, donc, d’abord, d’observer. L’observation porta sur les possibilités physiques des enfants sourds. Nous nous souvenions des cours dont nous avions bénéficié au sein de notre centre de formation, affirmant que les sourds avaient des problèmes d’équilibre notamment et que l’éducation physique se devait de prendre en compte cette caractéristique. Ne pas observer de tels faits (ou alors chez des enfants sourds polyhandicapés) suscita, bien sûr, notre étonnement. Il nous apparaissait, au contraire, que les enfants sourds étaient particulièrement performants dans de très nombreuses pratiques physiques. Cette observation fut à l’origine de nos premiers travaux sur les enfants sourds et leur éducation. Nous entreprîmes alors une étude sur les raisons de ce décalage autour des représentations de la personnalité et de la morpho-motricité du jeune sourd5. Nous devions découvrir que le corps du sourd était un objet surdéterminé. L’étude laissait ainsi entrevoir les luttes dont les grands établissements d’éducation pour jeunes sourds étaient à la fois le siège et l’enjeu et dans lesquelles le corps du jeune sourd apparaissait comme un objet central. Aux termes de cette première étude, plus qu’une infirmité physique, la surdité nous est alors apparue comme un rapport social6, comme un objet particulièrement complexe, pour lequel seule une investigation dans le passé des grands établissements d’éducation pour jeunes sourds et une étude des aspects historiques de la surdité pourraient, éventuellement, donner quelques éclairages, quelques pistes explicatives.
3L’histoire de l’éducation des enfants sourds nous apparaissait alors très classique. Le schéma était, nourri des thèses de Michel Foucault et de la critique sociale de la prison7, de l’école, de l’hôpital, telles qu’on les trouve chez C. Baudelet et R. Establet, P. Bourdieu, R. Castel. L’école spécialisée, comme l’établissement psychiatrique8, y sont présentés comme des lieux de ségrégation sociale. On parquait pour mieux contrôler, pour mieux normaliser. Le modèle en vigueur à la création des INJS de Paris et de Bordeaux (cf. annexe a, en fin de chapitre), présentait les caractères de lieux ségrégatifs, dans lesquels, pour maintenir et faire respecter l’ordre établi, il devait être fait appel à des techniques particulièrement coercitives que nous ne tardions pas à qualifier « d’orthopédiques », techniques dans lesquelles le corps de l’écolier sourd semblait bien avoir été un enjeu de première importance, sa langue et sa stigmatisation, un élément fondamental. Partant à son origine d’une situation particulièrement ségrégative, cette histoire se présentait alors comme une longue marche vers plus d’autonomie et une situation ouverte depuis le vote de la loi de 1975 relative aux personnes handicapées (cf. annexe b) et qui sera confirmée par celle du 11 février 2005 (cf. annexe c). L’éducation des enfants sourds doit alors se faire prioritairement par son intégration au sein de l’école ordinaire. C’était pour nous la victoire du progrès sur l’obscurantisme ou la tradition. L’inclusion scolaire se présentant alors comme le but ultime, la forme la plus achevée, la plus adaptée qu’il fallait à tout prix atteindre et ce, éventuellement, contre quelques personnes sans aucun doute quelque peu « réactionnaires ». Cette vision simpliste fut d’abord ébranlée par l’exposition conçue et réalisée par Alexis Karacostas9 en décembre 198910. La date de création de l’INJS de Paris en juillet 1791, sous la Révolution française naissante, nous était alors déjà connue. Ce qui l’était moins, en revanche, c’était la filiation entre un homme et l’institut. L’homme, c’est Charles Michel de l’Épée11. « Pas une revue, pas une association, pas un foyer de sourds qui, depuis deux siècles, ne se réclame de lui à un titre ou à un autre. Son nom est partout, sur les bannières, les menus des banquets ou des médailles. Son buste trône dans les salles des fêtes des foyers. Non contents de reproduire les innombrables portraits déjà existants, les sourds en créent des nouveaux. Or, celui que les sourds de 1834 nommaient le régénérateur de la nation sourde-muette et, à la fin du xixe siècle, leur rédempteur scientifique, est un entendant. Si des générations entières de sourds aux prises avec la défense de leurs intérêts se sont pourtant reconnues en lui, c’est à sa compréhension de ce qui fait l’essentiel de leur vie qu’ils le doivent : la dimension communautaire de leur existence, l’importance de l’instruction dans leur devenir et la nécessité d’un véritable bilinguisme12 » comme condition d’une « intégration satisfaisante (cf. annexe d) ». Nous retombions à la fois sur le problème de la langue (quelle langue utiliser avec les sourds ?) et sur la question de l’identification à l’œuvre de l’abbé de l’Épée (cf. annexe e). Pourquoi les sourds se réclamaient-ils avec autant de force de l’œuvre de l’abbé de l’Épée, alors qu’il nous semblait être à l’origine de ce qui avait fait le « malheur » des sourds pendant près de deux siècles, à savoir la mise en œuvre de l’enseignement spécialisé pour les enfants sourds et l’édification de lieux d’exclusion, de normalisation, que sont les grands internats ? La question de la dimension communautaire enfin, c’est-à-dire, dans notre approche, le bien ou non de l’institution spécialisée se posait. Et si, contrairement à ce que nous pensions jusque-là, les écoles spécialisées pour enfants sourds n’étaient pas des lieux ségrégatifs ? Et si les écoles spécialisées pour jeunes sourds, comme la majeure partie des associations que les sourds ont su et pu mettre en place tout au long de leur histoire, comme encore le sport des sourds ou sport silencieux (cf. annexe f) étaient les conditions premières d’une véritable intégration des sourds dans la société française ? Dans cette perspective, la référence à l’abbé de l’Épée prenait alors pleinement son sens.
4Notre perception, déjà ébranlée par l’exposition du bicentenaire de l’INJS de Paris, fut définitivement remise en cause par les thèses de Monique Vial relatives aux origines de l’enseignement spécial en France13. En effet, elle battait en brèche l’idée qui faisait alors l’unanimité jusque-là, – l’école spécialisée comme lieu de ségrégation sociale –, et offrait enfin un cadre explicatif à nos toutes nouvelles convictions. L’idée généralement admise, notamment depuis la parution d’un article de F. Muel-Dreyfus dans le numéro 1 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, était que l’édification de l’école obligatoire pour tous avait eu pour corollaire l’invention de l’enfance anormale14. Ces dernières révélations nous firent entrevoir de nouvelles perspectives, de nouveaux angles d’approche quant à l’histoire de l’usage du corps dans l’éducation des sourds et des techniques « orthopédiques » mises en place tout au long de l’histoire bicentenaire de l’INJS de Paris et de Bordeaux. L’orthopédie, que nous avions subodorée, allait-elle nous confirmer ce que nous avions pressenti ou bien nous emporter plus loin encore vers de nouveaux horizons ? Ces nouveaux horizons, nous les avons trouvés dans les réflexions et les recherches de Bernard Mottez, trop tôt disparu. En effet, celui-ci15, nous expliquait que pour réduire le handicap, deux options sont possibles, ne s’excluant nullement l’une l’autre. La première s’attache à réduire le handicap par la réduction du désavantage social (cf. annexe g) de la personne handicapée en agissant sur les modalités de l’organisation sociale. On fera des plans inclinés pour permettre aux personnes handicapées en fauteuil d’accéder à tel ou tel bâtiment ; on équipera le métro d’une bande à relief permettant ainsi à l’aveugle de se repérer au sol ; on équipera les alarmes des sorties de secours de gyrophares indiquant l’évacuation de la salle pour les sourds. La seconde s’attache, elle, à réduire le handicap par la réduction de la déficience de la personne handicapée en agissant directement sur l’infirmité. Dans ce cas, il s’agit de trouver des palliatifs à l’aide d’une rééducation. On soigne. On répare. À l’inverse d’une maladie que l’on finit par guérir, la déficience n’a pas de véritable remède. L’opposition des deux notions ne va pas de soi comme aimait le souligner encore Bernard Mottez. « On peut même penser que ces deux notions sont parfaitement complémentaires, l’une comblant ce que l’autre ne peut permettre ». Alors, la surdité : déficience organique ou désavantage social ? Faut-il réduire la déficience ou bien faut-il réduire le désavantage ?
5À l’origine, la déficience seule caractérise le sujet. Au fou, manque la raison, au paralytique, le mouvement, à l’aveugle, la vision, au sourd, l’audition. La réalité du handicap et des handicapés est multiforme, comme le souligne Henri-Jacques Stiker dans Corps infirmes et sociétés16. Il existe une permanence historique du handicap. Réparer, compenser, sont des solutions qui s’entrecroisent au fil des siècles où alternent les attitudes de rejet, d’exclusion, de pitié et de solidarité. Au-delà de l’infirmité, le handicap naît souvent de barrières acceptées, voire édifiées par la société17. Depuis plus de deux siècles, l’éducation des déficients sensoriels et des sourds en particulier, est prise en charge par la collectivité nationale, la première école est, souvenons-nous, édifiée au rang d’Institution nationale en juillet 1791. Dès lors, l’intégration sociale des sourds passe, pour certains d’entre eux au moins, par la fréquentation d’un lieu particulier et d’une éducation spéciale. La création de l’INJS de Paris tout comme celle de l’Institution nationale des jeunes aveugles en 1791, puis celle de l’INJS de Bordeaux en 1793 marquent la naissance de l’enseignement spécialisé en France. Passées ou présentes, les différentes politiques et les différentes lois en faveur des personnes handicapées incluent les sourds. Mais les personnes porteuses de cette infirmité ne se retrouvent pas dans l’emploi de ce vocable et luttent pour que soit reconnue la différence dont ils sont porteurs. Les sourds ne se rangent pas dans la catégorie des handicapés, mais bien plutôt dans celle des migrants, étrangers à leur propre pays d’origine. Comme le soulignait, hier, Arlette Morel, par exemple18, alors présidente de la Fédération nationale des sourds de France (cf. annexe h), « les sourds dépendent en priorité du ministère des Affaires sociales et de la Santé, et non de l’Éducation nationale pour l’enseignement. Le dit ministère a créé une loi, dite d’intégration, dont l’idée est généreuse au départ… sauf pour les sourds ! On ne correspond pas au profil courant du handicapé : nous sommes une minorité linguistique. Nous possédons une langue, celle des signes, qui a survécu malgré son interdiction19 ». En effet, depuis plus de deux siècles que les INJS sont créés, le ministère de tutelle demeure le ministère des Affaires sociales et de la Santé ou le ministère équivalent et non celui de l’Éducation nationale. Cette tutelle, nous semble-t-il, en dit long sur les représentations et les considérations que la société française porte sur la surdité et les personnes sourdes. Les sourds sont encore aujourd’hui perçus comme des malades qu’il faut soigner, rééduquer et non pas comme des êtres en devenir, à éduquer, tout simplement. Être sourd, c’est, en effet, avoir une langue spécifique, ce qu’aucun autre groupe de personnes déficientes ne possède, mais aussi avoir une culture et une identité collective propre, comme ont pu le revendiquer ces dernières années Emmanuelle Laborit20 ou Joël Chalude21. Aujourd’hui, Fabrice Bertin, autre exemple, nous présente la surdité non pas comme un moins, comme un handicap, mais comme un particularisme qui est un élément constitutif de la personnalité même de la personne porteuse de surdité, comme une autre normalité et non une pathologie22. On touche ici aux représentations du normal et du pathologique telles que Georges Canguilhem nous les explique. Ce dernier affirme : « L’état pathologique peut être dit, sans absurdité, normal, dans la mesure où il exprime un rapport à la normativité de la vie. Mais ce normal ne saurait être dit sans absurdité identique au normal physiologique, car il s’agit d’autres normes. L’anormal n’est pas tel par absence de normalité23. » Il ajoute plus loin que « l’état physiologique est l’état sain, plus encore que l’état normal. C’est l’état qui peut admettre le passage à de nouvelles normes. L’homme est sain pour autant qu’il est normatif relativement aux fluctuations de son milieu. […] Le concept de norme est un concept original qui ne se laisse pas, en physiologie plus qu’ailleurs, réduire à un concept objectivement déterminable par des méthodes scientifiques. Il n’y a donc pas, à proprement parler, de sciences biologiques du normal24 ».
6À la lumière de ces réflexions, il apparaît donc clairement que la surdité, en tant que telle, ne traduit pas un état pathologique, mais bien un autre normal. Cette analyse était déjà partagée par la tératologie au milieu du xixe siècle. En effet, la tératologie se présentait et se présente encore aujourd’hui comme « une partie de la physiologie générale qui traite des diverses anomalies et monstruosités de l’organisation animale25 ». Le terme même de monstruosité est, à cette époque, employé pour désigner tantôt une altération quelconque, de la plus légère à la plus grave, tantôt les seules anomalies les plus graves et les plus apparentes, celles qui altèrent la forme des organes. Geoffroy Saint-Hilaire sera le premier à réaliser un travail complet sur les « Anomalies de l’organisation chez l’homme et les animaux26 ». Il définit les monstruosités comme des anomalies très graves, toujours apparentes au dehors et plus ou moins nuisibles pour l’individu qui les présente. Saint-Hilaire divise les monstruosités en deux groupes distincts : les monstres simples et les monstres doubles. Ces deux groupes étant eux-mêmes, à leur tour, subdivisés en autant de sous-groupes qu’il peut exister de soi-disant types de monstruosités. On parle des monstres comme des êtres qui révèlent aux autres hommes les malheurs futurs. Ou, encore, comme des objets de curiosité que l’on expose avec plus ou moins d’empressement. Le monstre est toujours présenté comme quelqu’un qui « offense les regards » mais en suscite la curiosité : les « Hommes phénomènes » trouvent place dans les foires. Le sourd, à sa manière, est un « Homme phénomène27 ». En effet, même s’il n’apparaît pas dans la classification de Saint-Hilaire, le sourd est souvent montré et présenté comme un monstre. Or l’aspect monstrueux du sourd n’est pas dans son enveloppe corporelle comme les différentes autres catégories d’infirmes. La surdité ne s’impose pas d’elle-même, elle n’est pas visible de l’extérieur. Le sourd devient monstrueux lorsqu’il communique. En effet, c’est par l’usage de l’intégralité de son corps que le sourd entre en communication avec son entourage et commence à « offenser les regards » : position des mains et des bras dans l’espace, expression du visage, mouvements de la tête et des épaules.
7Le corps du sourd possède une place centrale dans sa communication, puisque la communication d’un sourd passe par l’ensemble de son corps. Les utilisateurs des langues des signes recherchent tous les mécanismes corporels qui peuvent déterminer le sens du signe. Le sourd utilise ses mains et ses bras pour s’exprimer en LSF : telle inclinaison du corps à tel moment par rapport à tel objet ou telle personne aura une signification particulière dans la communication qu’il entretient avec son interlocuteur. L’expressivité de son visage sera aussi un des éléments fondamentaux dans cette communication non verbale. L’ensemble du corps du sourd est donc son « outil » privilégié de communication. Cet engagement total du corps dans la communication suscite le plus souvent chez l’entendant d’abord l’étonnement, puis l’inquiétude et même, parfois, la peur. Mais cette peur de l’interlocuteur naît surtout de la suractivité corporelle du sourd, dont le corps semble alors ne rien respecter des règles communément admises de comportement en société. Ce corps qui « gesticule », porteur en lui de débordements possibles, notamment de nature sexuelle, semble ainsi échapper au contrôle social, semble être un danger même pour l’interlocuteur. Or, le corps, objet cultivé, est façonné par un code social qui sélectionne un nombre restreint de postures prescrites aux individus par l’éducation et valorisées par la morale. L’éducation du corps est faite d’un ensemble d’interdictions qui visent une intériorisation des règles de civilité. Elle se fait toute la vie, mais principalement dès l’enfance, où la plupart des postures, des attitudes, s’acquièrent, se conforment ou se renforcent. Depuis la fin du xviiie siècle, l’enfant sourd s’est bien évidemment trouvé soumis à cette éducation, mais avec des règles fortement amplifiées pour lui, le corps de l’enfant sourd, cible et moyen privilégié de transmission des codes et des normes sociales, faisant l’objet d’un surinvestissement de la part des personnes chargées de son éducation. Quelles formes prit ce surinvestissement dans l’histoire bicentenaire de l’éducation des jeunes sourds en France ?
8Chercher à réduire la déficience ne diminue pas pour autant le handicap. Il en va parfois même radicalement autrement, comme nous allons tenter de le démontrer tout au long de cet ouvrage. En effet, nous allons montrer que l’histoire de l’éducation des enfants sourds est un long processus qui s’est attaché à réduire le handicap par la réduction de la déficience de la personne handicapée, en agissant directement sur l’infirmité, sur l’aspect corporel. Dans cette perspective, on a soigné, on a opéré, on a rééduqué… on a trépané. Les seules actions valorisées, ce qui reste une constante historique dans notre société, ont été celles imprimées sur le corps des sourds et des plus jeunes en particulier, dans l’optique avouée de chercher à gommer toute différence. Nous allons également tenter de montrer que, depuis deux siècles, l’éducation des enfants sourds au sein des grands établissements d’éducation a été de type « orthopédique », au sens que donne Nicolas Andry dès 1741 à ce terme : « Art de prévenir et de corriger, chez les enfants, les difformités du corps28 ». Enfin, nous tenterons de montrer, en dernier ressort, que cette conception et ces choix ont conduit irrémédiablement à l’exclusion des sourds de notre société et ce malgré les efforts des sourds pour la réintégrer comme le montre, à sa façon, l’expérience du sport silencieux civil ou en milieu scolaire. L’inclusion scolaire des enfants sourds, telle qu’elle est généralement réalisée encore aujourd’hui, demeure pour les sourds et leur communauté, un véritable danger. Il est, en effet, plus que pour toute population stigmatisée29, indispensable que celle-ci se réalise dans une société parfaitement inclusive, ce qui n’est toujours pas le cas aujourd’hui. Ce mouvement s’oppose à toute forme d’enfermement des individus dans une logique d’exclusion, de marginalisation. Dans le domaine scolaire, ce mouvement s’oppose ainsi à toute forme de scolarisation se satisfaisant d’une intégration de l’élève a minima, faisant de celui-ci un usager de l’école de la République, mais pas un membre de l’école à part entière. La question qui se pose alors est : l’écolier sourd le peut-il ? Peut-il être un membre de la communauté éducative s’il est le seul à vraiment utiliser la LSF comme langue d’échange et de formation ? Comment cette école peut-elle garantir un bassin langagier adapté pour permettre à ce jeune sourd une pleine participation à la vie scolaire et à une entière réussite professionnelle dans ce contexte ?
9Autour de cette question d’une institution scolaire inclusive30, c’est celle d’une culture commune d’une scolarisation et d’une école adaptée pour tous qui est posée. Les enjeux de cette entreprise sont loin de se limiter strictement au domaine de l’éducation, qu’elle soit du domaine de l’Adaptation scolaire et scolarisation des élèves handicapés (ASH) du ministère de l’Éducation nationale mais aussi des domaines sanitaire, médicosocial et social de l’éducation spécialisée, de l’enseignement adapté relevant du ministère des Affaires Sociales et de la Santé. Cette problématique est au cœur de certaines évolutions et de mises en œuvre au sein de notre société républicaine et de notre école : adaptation des pratiques pédagogiques, lutte contre l’exclusion, renforcement du lien social et de la citoyenneté. Comme nous le rapporte Hervé Benoit, « adapter pour scolariser est la formule qui résume le mieux la mutation culturelle de ce que l’on appelait l’éducation spécialisée des enfants handicapés. Le passage d’une logique d’intégration à une logique d’inclusion correspond à un renversement des modèles de pensée et de référence : tandis que les conceptions scientifiques du début du xxe siècle postulaient la différence, à traiter dans un cadre d’éducation spéciale, on pense aujourd’hui les singularités individuelles en termes de continuum, de diversité, plutôt qu’en termes de différences et de ruptures31 ». Cette nouvelle approche place les notions de situation, de médiation et d’interaction au cœur de la scolarisation des jeunes handicapés et des jeunes sourds en particulier.
10Nous allons donc tenter d’illustrer ce point de vue et de montrer le bien-fondé de nos observations et analyses, en cherchant à répondre, précisément, au questionnement suivant : comment cette orthopédie s’est-elle mise en place et à quelles dates exactement ? Qui fut le concepteur de cette orthopédie pour les enfants sourds et pourquoi ? Quels en étaient les enjeux ? Cette orthopédie a-t-elle changé de forme depuis la naissance de l’enseignement spécialisé pour les enfants sourds en 1791 ? Si oui, quelles formes prit-elle et pourquoi ? Les sourds ont-ils réagi à la prescription de cette orthopédie et si oui, comment, quand et à l’aide de quels « outils » ? Quels ont été les opposants à la mise en place de cette orthopédie ? Aujourd’hui, peut-on encore parler d’orthopédie dans l’éducation des enfants sourds ?
11Pour répondre à ce questionnement, nous avons interrogé l’histoire des grands établissements d’éducation pour jeunes sourds en France et plus particulièrement des INJS de Paris et de Bordeaux, premiers espaces spécifiques pour une éducation particulière autour des pratiques et des techniques relatives au corps de l’écolier sourd, en usage depuis deux siècles. Depuis la naissance de l’enseignement spécialisé public à la fin du xviiie siècle, le devenir des enfants sourds est irréversiblement apparu comme un enjeu de société. Le corps du jeune devient progressivement objet central d’une stratégie éducative. Pour les personnes chargées de son éducation, il s’agira donc, d’emblée, d’instaurer une normalisation sous la forme d’une orthopédie spécifique. Ainsi, interroger l’histoire de l’éducation des enfants sourds, c’est découvrir que le corps de l’écolier sourd a été placé au centre d’une véritable stratégie orthopédique. Celle-ci, appliquée à l’écolier sourd dans les grands établissements d’éducation, chercha à prévenir des maladies dont le jeune était considéré comme plus particulièrement porteur, à maintenir les élèves en état de santé, à redresser les malformations physiques, réelles ou le plus souvent imaginaires, et à rectifier les déformations morales que l’on attribuait souvent au sourd. Cette orthopédie, appliquée autour des notions de travail, de discipline scolaire, d’instruction physique, d’hygiène, de santé et de communication, à partir du premier quart du xixe siècle, connaîtra son apogée à la fin de celui-ci et dans le premier quart du xxe siècle, pour s’infléchir ensuite, puis tendre à disparaître ou à prendre de nouvelles formes comme, aujourd’hui, celle de l’intégration sans véritable inclusion scolaire, couplée au vaste mouvement d’implantation cochléaire qui continue à poser problème. Interroger l’histoire de l’éducation des enfants sourds, c’est mettre en évidence la farouche volonté de notre société de faire de la personne sourde une personne entendante. Cette volonté passera notamment par l’application de pratiques médicales de type trépanation et chirurgies de toutes sortes et par l’application de nouvelles techniques : cornet acoustique, chapeau acoustique, lunette acoustique, fauteuil acoustique, cornet téléphonique, micro-phonographe, sonotone, prothèses auditives, éducation de la parole par la chronophotographie et l’électronique et, tout dernièrement, par la pose d’implants cochléaires. On cherchera ainsi à donner l’illusion de l’appartenance du sourd au monde sonore et ce, en développant parallèlement des techniques « d’oralisation » puis d’orthophonie.
12Désinvestir les gestes pour mieux investir la voix : pendant plus d’un siècle, les techniques de démutisation32 et d’apprentissage de l’articulation occuperont une place envahissante dans l’emploi du temps de l’écolier sourd, sous le contrôle grandissant des sciences de la santé et de ses praticiens. Dès lors, l’éducation des enfants sourds se présente comme l’histoire d’une longue colonisation par la médecine, la surdité devenant une maladie qu’il est nécessaire d’éradiquer. Interroger l’histoire de l’éducation des enfants sourds, c’est souligner, dans la question de l’inclusion scolaire et, au-delà, de ces enfants, le rôle central qu’a eu et a toujours le corps et les pratiques qui s’y rattachent (sport civil, sport scolaire, sport de loisirs, éducation physique scolaire et éducation physique utilitaire et professionnelle). Ce mouvement pour l’inclusion scolaire des enfants sourds naît dans la première moitié du xixe siècle et sera réinventé, d’abord timidement puis massivement dans les années 1980-1990. Interroger l’histoire du corps du sourd dans son éducation, c’est encore montrer qu’il épouse l’histoire de la LSF, sa naissance, son développement, son interdiction, sa résistance, sa renaissance et enfin sa reconnaissance, notamment à travers les travaux de Christian Cuxac33 et de son équipe à l’UFR de linguistique de l’université de Paris 834. En fonction des choix de communications autorisées, il y a eu valorisation ou interdiction de l’usage intégral du corps. La langue orale s’oppose alors à la LSF par le fait même que cette dernière est constituée de signes encore enracinés dans l’expression naturelle et spontanée du corps et, donc, dans ce qui, chez le sujet, est partagé avec l’animal. La LSF prolonge donc ses racines dans notre origine animale et ce n’est que grâce à l’invention du langage oral articulé que l’homme accède à sa propre humanité, le langage articulé se présentant comme spécifique à l’homme (entendant). La gestualité du sourd semble alors enracinée au plus profond de son expression corporelle et la différence entre des signes gestuels linguistiques et des manifestations organiques et physiologiques du corps ne sera pas faite. La gestualité du sourd se présente donc comme une expression de nature animale et l’histoire de la LSF sera très largement influencée par cette représentation. Plus la LSF sera exclue ou interdite, plus il y aura surinvestissement corporel, c’est-à-dire que plus la LSF est stigmatisée dans l’éducation des enfants sourds et plus des techniques particulièrement coercitives lui seront appliquées, notamment au travers de toutes les techniques d’éducation et de rééducation de la parole. La LSF traversera une longue période où elle sera considérée comme une sous-langue, puis comme une non-langue et, dans tous les cas, le sceau de l’anormalité fera du sourd un être hors normes qu’il est indispensable de rééduquer pour l’intégrer « normalement » à la société. Par conséquent, c’est bien du statut de la parole orale dans nos sociétés dont il est question. Ce qui est souligné chez la personne atteinte de surdité, dans la totalité des écrits et des témoignages, ce n’est pas le fait qu’elle n’entende pas (cela semble passer au second plan), mais le fait qu’elle ne parle pas. Le silence semble terrifier nos sociétés occidentales. Cette absence de production orale semble nous renvoyer au plus profond de nous-mêmes, renouant ainsi avec des formes de communication qui remontent aux origines de l’Humanité, à une époque dont nous n’avons même plus le souvenir et où le corps n’était pas artificiellement séparé de l’esprit, le cœur de la raison. La voix du sourd serait la « voix du diable35 ».
13Ce corps, si indispensable à la communication du sourd, a été lors des deux derniers siècles parfois mis en avant dans son utilisation intégrale (gestes des mains, mimiques et postures) et le plus souvent réduit aux seuls mouvements de la bouche. Le corps du jeune sourd fut alors dressé à l’instar de celui des élèves des collèges et des lycées pour élèves entendants, les forces de l’écolier sourd ne devant être continûment appliquées qu’au travail. La médecine comme science de la normalité des corps, a investi le monde de la surdi-mutité36 dès le début de l’institutionnalisation de l’éducation des enfants sourds. Cette transformation ne relève pas seulement d’une histoire des corps, elle relève plus précisément d’une histoire des rapports entre le pouvoir politique et les corps, mais aussi du pouvoir moral. La contrainte sur les corps, leur contrôle, leur assujettissement, la manière dont ce pouvoir s’exerce directement ou indirectement sur eux, la manière dont il les plie, les fixe, les utilise, sont au cœur de ce changement. L’objectif sera de rendre le jeune sourd… entendant ou, à défaut, d’en créer l’illusion. Interroger l’histoire du corps du sourd, c’est enfin découvrir qu’il fut et qu’il est encore un objet et un enjeu pour les sourds eux-mêmes, notamment à travers la naissance, le développement et la reconnaissance du sport scolaire silencieux. En effet, le corps du sourd est à la fois objet de la mise au pas de la communauté sourde en France, à travers le vaste mouvement de médicalisation de la surdité et la mise en place d’une orthopédie des plus féroces, support du mouvement d’inclusion des élèves sourds dans les structures de l’Éducation nationale mais aussi, moyen de résistance, au travers du sport scolaire, contre cette recherche de normalisation. Le sport scolaire silencieux devient aussi, pour les sourds, le porte-drapeau de la recherche d’une réduction du désavantage social dont ils sont victimes. Le sport scolaire se présentera, dès sa constitution, comme un contre-modèle à l’infirmité, à l’image de malade ou de dégénéré. Il s’oppose à l’orthopédie en usage dans les grands établissements d’éducation de jeunes sourds en proposant une image de corps esthétique et efficient. Il devient un haut lieu revendicatif, où la LSF est le vecteur essentiel de la communication. Il apparaît encore comme un élément essentiel de la vie communautaire des sourds, un élément de la culture et de l’identité collective sourde. Il apparaît, enfin, comme une des composantes pour une véritable intégration des sourds dans la société française.
14Nous avons cherché à repérer les formes prises par cette orthopédie au cours de l’histoire bicentenaire de l’éducation des enfants sourds. Cette recherche a consisté à mettre en lumière les pratiques orthopédiques en usage, mais aussi, à en retrouver les acteurs, à découvrir dans les écrits et les témoignages, les véritables motivations qui ont prévalu au choix d’une telle conception ; en dernier ressort, à découvrir les véritables enjeux, à énoncer des hypothèses explicatives. Cet ouvrage, L’éducation de l’écolier sourd, histoire d’une orthopédie se propose donc, en partant de l’utilisation de la gymnastique amorosienne37 dans le premier quart du xixe siècle au sein des grands établissements d’éducation de jeunes sourds et en terminant à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, avec l’affirmation du sport scolaire silencieux, de montrer le rôle et la place du corps du sourd et des plus jeunes en particulier. Le corps du jeune sourd devient progressivement objet d’une orthopédie que nous avons qualifiée « d’oraliste », dans la mesure où celle-ci sera progressivement, puis totalement, au service de l’éducation de la parole. L’apprentissage de la parole est alors présenté comme l’unique moyen de l’intégration des sourds et des plus jeunes, dans la société française, tournant résolument le dos à l’expérience de l’abbé de l’Épée et à sa conception de ce que devait être cette intégration : regroupement des sourds entre eux, au sein de structures spécifiques (écoles, associations) et usage de la LSF dans la communication. Notre ouvrage se présente comme une longue histoire d’une éducation où le corps est omniprésent, objet surinvesti au cœur d’une véritable stratégie éducative où le cri du sourd, guttural, est au centre de la problématique, cri de l’adulte sourd qui ne maîtrise pas bien ses productions orales, mais, aussi et surtout peut-être, cri de souffrance et enfin, cri de révolte. L’expression corporelle du sourd fait donc peur et plus la société du xixe siècle deviendra pudibonde, plus la répression sera féroce de la part de la société entendante. Cette répression qui débute dès la prise en charge par l’État de l’éducation des enfants en 1791, connaîtra son apogée en 1880, lors du congrès de Milan qui interdit dans les faits l’usage de la LSF et qui, en corollaire, développe une répression visant à une éducation exclusivement « oraliste » qui, progressivement, sous l’action des associations de sourds notamment, s’infléchira d’abord dans les années 1920, puis dans les années 1970. Le corps, ce « fertile analyseur » cher à Jean-Marie Brohm, notre ancien collègue38, sera donc notre guide tout au long de cette étude. Il sera « l’observatoire idéal », selon la formule de David Le Breton39, de cette histoire de l’infirmité qu’est la surdité et des rapports au corps déviant ou hors normes. Le corps ne demeure pas « une chose, une machine, un instrument, un outil fonctionnel, un pur montage de gestes, mais le miroir de la société40 ». Notre regard tentera donc, par le repérage des pratiques corporelles et des techniques du corps en vigueur dans les grands établissements d’éducation pour jeunes sourds depuis plus de deux siècles, d’analyser, à la lumière de la problématique énoncée, le type d’orthopédie mise en place dans les Instituts de jeunes sourds de Paris et de Bordeaux et sa finalité : réduire la déficience, le désavantage social ou encore, selon le modèle de Patrick Fougeyrollas41, les obstacles à l’inclusion et à la pleine participation de la personne sourde (cf. annexe i). L’orthopédie appliquée dans l’éducation du jeune sourd est toute entière au service de l’intégration de celui-ci dans une société qualifiée aujourd’hui d’inclusive. Mais de quelle inclusion parle-t-on (cf. annexe j) ?
15Cet ouvrage se présente et s’organise en quatre périodes de longueurs et d’importances différentes. La première débute lors de l’institutionnalisation de l’éducation des enfants sourds en 1791. On assiste, dès cette création, à une rupture avec les principes et les conceptions de l’abbé de l’Épée, à la naissance d’une orthopédie pour les enfants sourds, où l’objectif d’une communication exclusivement orale est alors progressivement mis en place. Cette orthopédie, ou « art de prévenir et de corriger la difformité des corps », prendra toute sa place dès 1822, date à laquelle l’expérience de l’abbé de l’Épée en matière d’éducation et d’intégration est radicalement remise en cause. Le début de la seconde période coïncide donc avec l’affirmation de cette orthopédie pour les enfants sourds, qui se matérialise par les modifications des règlements intérieurs, de la vie quotidienne des élèves, d’un certain nombre d’autres décisions, notamment l’introduction massive de la gymnastique du colonel Amoros. Cette dernière sera, dans une certaine mesure, le fer de lance de la mise en place de la stratégie orthopédique qui verra son triomphe en 1880, date à laquelle le congrès de Milan se prononcera en faveur d’une éducation exclusivement « oraliste ». Cette troisième période est caractérisée par une négation totale du corps du sourd, sa communication passant exclusivement par l’usage de la bouche, par l’émergence et la multiplication de nouvelles technologies et techniques plus orthopédiques les unes que les autres (phonographe, mise au point de prothèses auditives électriques, chronophotographie). La quatrième période étudiée débute avec la naissance du sport scolaire silencieux en 1910 puis poursuivie en 1937, date à laquelle le projet Jean Zay prévoyait le passage des grands établissements d’éducation pour jeunes sourds au sein du ministère de l’Éducation nationale et, peut-être, la fin de l’orthopédie en usage dans ces grands établissements. Cette dernière partie retracera rapidement les évolutions de l’orthopédie en usage dans les grands établissements d’enfants sourds, la réhabilitation de la LSF, mais, aussi, la poursuite de la médicalisation de la surdité.
16Notre ouvrage se déroulant pendant une période aussi longue, est au carrefour de multiples histoires et, en tout premier lieu, celle de l’éducation physique, discipline scolaire depuis près de 140 ans. Bien que notre travail ne porte pas exclusivement sur l’éducation physique, elle y fait référence, notamment dans la première partie. L’histoire du sport et notamment du sport scolaire y trouve également une place et défriche une pratique jusqu’alors totalement ignorée. Les histoires de la médecine, de l’hygiène en général et des sciences en particulier, trouvent naturellement une place non négligeable dans notre propos, même si les références à ces différentes histoires pourront paraître pour certains, trop ténues, et auraient mérité d’être développées plus encore. Nous regrettons de ne pouvoir le faire, mais l’espace d’expression est une limite que le rédacteur doit avoir en permanence en mémoire. Enfin, l’histoire de la surdité et des sourds ouvre ici une nouvelle page d’une histoire qui demeure pour l’essentiel encore à écrire. En effet, nous avons le sentiment d’être à l’aube du développement d’un domaine de recherche particulièrement fécond et universel, transférable à de nombreux autres domaines des sciences sociales ou humaines.
Annexe
Annexe : notes de fin de chapitre
a. Institut national de jeunes sourds de Bordeaux. La fondation de l’école de Bordeaux remonte à 1786, date à laquelle l’archevêque de Bordeaux, monseigneur Champion de Cicé, après un voyage à Paris où il avait été impressionné par l’école de l’abbé de l’Épée, décide la création d’une école similaire à celle de Paris. Il détache alors à Paris auprès de l’abbé de l’Épée, un de ses proches collaborateurs, l’abbé Sicard, pour se former aux nouvelles méthodes d’enseignement pour enfants sourds. À son retour de Paris, l’abbé Sicard est nommé directeur de l’école de Bordeaux. En 1793, la convention nationale assimile l’institut de Bordeaux à celui de Paris. En 1804, la communauté de l’ordre de Nevers est appelée à s’occuper du régime intérieur, puis à partir de 1838, de l’enseignement.
b. La Loi d’orientation en faveur des personnes handicapées n° 75-534 du 30 juin 1975 affirmait que l’intégration sociale du mineur et de l’adulte handicapés physiques, sensoriels ou mentaux est une priorité et une obligation nationale. Près d’un siècle après la promulgation de la loi du 28 mars 1882 sur l’obligation scolaire, elle instituait enfin cette obligation éducative pour tous les enfants et adolescents handicapés. En effet, la loi stipulait que : Article 1 : La prévention et le dépistage des handicaps, les soins, l’éducation, la formation et l’orientation professionnelle, l’emploi, la garantie d’un minimum de ressources, l’intégration sociale et l’accès aux sports et aux loisirs du mineur et de l’adulte handicapés physiques, sensoriels ou mentaux constituent une obligation nationale. Article 4 : Les enfants et adolescents handicapés sont soumis à l’obligation éducative. Ils satisfont à cette obligation en recevant soit une éducation ordinaire soit, à défaut, une éducation spéciale, déterminée en fonction des besoins particuliers de chacun d’eux par la commission instituée à l’article 6. Cette obligation éducative était alors assortie d’un objectif prioritaire : le maintien ou l’intégration de l’enfant ou de l’adolescent handicapé en milieu scolaire ordinaire. Cet objectif était confirmé quelque quinze ans plus tard par la loi d’orientation sur l’éducation n° 89-486 du 10 juillet 1989 qui soulignait la nécessité de favoriser l’intégration scolaire des jeunes handicapés. Il était dit que la démarche d’intégration des élèves présentant des handicaps doit être abordée pour chaque école, collège ou lycée en faisant montre de la plus grande souplesse. Cette démarche est indissociable de la mission assignée au système éducatif d’offrir à chaque enfant la possibilité de développer sa personnalité, de l’insérer dans la vie sociale, culturelle et professionnelle, d’exercer sa citoyenneté. Elle doit permettre également aux écoliers, aux collégiens et aux lycéens ordinaires non handicapés la mise en pratique de valeurs telles que le civisme, la solidarité, le respect des autres et de leurs différences, valeurs reconnues et promues par l’institution scolaire toute entière. La promulgation de la loi d’orientation relative aux personnes handicapées du 30 juin 1975 était le point de départ de la mise en place d’une politique d’incitation à l’intégration des personnes handicapées.
c. Pierre-François Gachet, dans un article « La scolarisation des jeunes sourds : où en est-on après la loi du 11 février 2005 » (dans « La Langue des signes, une langue vivante comme les autres ? », dossier, La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, n° 49, avril 2010) attire notre attention sur la reconnaissance, depuis peu, de la LSF comme langue à part entière, thèse défendue aux États-Unis par les linguistes américains tels que Williams Stokoe et en France par Christian Cuxac et son équipe à l’université de Paris 8 - Saint-Denis. Pierre-François Gachet nous rappelle que la LSF peut être choisie comme épreuve d’examen au baccalauréat notamment. Par ailleurs, dit-il, le choix du bilinguisme est devenu possible et cela a des conséquences sur la reconnaissance des compétences des jeunes sourds, point de vue pas vraiment partagé par le psychanalyste André Meynard dans le même numéro de la revue. Ce dernier pense, au contraire, que la langue des signes est en danger. Ainsi, la loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées a précisé notamment les principes de la scolarisation des jeunes sourds et malentendants. L’article 75 confère désormais à la Langue des signes française (LSF) un statut de langue à part entière. Le même article prévoit, d’une part, que « tout élève concerné doit pouvoir recevoir un enseignement de LSF et, d’autre part, que la LSF peut être choisie comme épreuve aux examens et concours, y compris ceux de la formation professionnelle ».
d. Depuis deux siècles que la société se préoccupe de l’éducation et de l’intégration des sourds en France, quelle éducation et quelle intégration a été mise en place en France ? L’intégration des membres de la société se fait de façon prioritaire par l’école. Dans cette perspective, quelle école pour les enfants sourds ? Est-il souhaitable de réserver un espace spécial aux enfants sourds ? Les enfants sourds ont-ils des besoins particuliers ? Et donc une pédagogie particulière est-elle nécessaire pour ces enfants ? Et si oui, quelles sont ses modalités particulières ? Quelle intégration scolaire pour les enfants sourds ? Si oui, comment ? Individuellement dans des classes d’enfants entendants ? Et/ou collectivement dans des classes spéciales dans un établissement ordinaire ? Et ce, au sein de structures spécialisées du ministère de l’Éducation nationale ou bien au contraire ou en complément, dans des structures du ministère de la Santé ? Et puis, de quelles façons le débat s’est-il posé dans le passé ? Et s’est-il déjà posé ?
e. De l’Épée est le premier à accorder une place centrale à l’utilisation des signes gestuels et à la communication visuelle dans l’éducation des enfants sourds. Il fait reposer son enseignement sur les expériences réellement vécues par les sourds dans leur quotidien, à l’aide de leur langue. De l’Épée fait aussi reposer sa pédagogie sur l’utilisation de l’alphabet manuel dont se servent les écoliers sourds pour communiquer entre eux en classe. Puis, il tente de faire transcrire ces différents discours en français écrit. Il est enfin le premier à privilégier la connaissance du français écrit par rapport à l’articulation en recourant pour ce faire au langage gestuel. À la fin de l’année 1789, il reçoit de l’assemblée constituante, l’assurance que l’État prendra en charge son établissement. Il meurt le 23 décembre 1789 et est inhumé dans un caveau de l’église Saint Roch à Paris. Il publie notamment L’instruction des sourds-muets par la voie des signes méthodiques, ouvrage qui contient le projet d’une langue universelle par l’entremise des signes naturels assujettis à la méthode en 1776, et en 1784 La véritable manière d’instruire les sourds et muets, confirmée par une longue expérience. Cette œuvre réalisée en direction des sourds fait de lui, encore aujourd’hui, un personnage à part et particulièrement vénéré par la communauté sourde, comme peuvent en témoigner tous les ans les festivités organisées le jour anniversaire de sa naissance, le 24 novembre. Il est le premier à penser que l’intégration des sourds dans la société est possible sous trois conditions que sont la création d’un lieu d’éducation particulier, de l’élaboration d’une pédagogie spécifique aux enfants sourds et ce à l’aide de la langue maternelle des sourds : la langue des signes, troisième condition de cette intégration.
f. Le sport silencieux ou le sport des sourds est un mouvement sportif spécifique qui organise la pratique sportive des sourds comme nous le verrons à la fin de la troisième partie de cet ouvrage. Il est aujourd’hui représenté en France par la Fédération française handisport après l’avoir été jusqu’en 2008, par la Fédération sportive des sourds de France, situation qui fait problème pour un très grand nombre de sourds sportifs. La FSSF avait pour objet de promouvoir et de réglementer la pratique des sports dans les sociétés sportives de sourds. En 1951, le Comité international olympique (CIO) reconnaît officiellement le Comité international du sports des sourds (CISS). Tous les quatre ans, des Jeux mondiaux regroupent les athlètes sourds des différents pays. Il y a actuellement 96 pays regroupés au sein du Deaflympics. Les premiers jeux se sont déroulés à Paris en 1924, les derniers, en Bulgarie, à Sophia, du 26 juillet au 4 août 2013. Selon la charte des Deaflympics, ceux-ci sont le « grand rendez-vous des sportifs sourds de haut-niveau venant du monde entier, qui a lieu tous les 4 ans depuis 1924 », que l’on appelait alors les « Jeux mondiaux du sport des sourds » ou « Jeux internationaux du sport des sourds ». Les Deaflympics sont dédiés exclusivement aux personnes sourdes. Pour être qualifiés à ces Deaflympics et reconnus comme compétiteurs par la communauté, les sportifs doivent avoir une perte auditive « grave » ou « profonde », les personnes malentendantes portant des « appareils auditifs » ou des « implants cochléaires » ne sont pas autorisées à participer à ces jeux. Les participants sont alors des athlètes « qui ne peuvent entendre l’appel vocal d’un arbitre, le carillon d’une cloche ou le son d’un sifflet » par exemple et qui, enfin, communiquent en langues des signes. Après de longs débats passionnés durant les années 1980 sur la question de la disparition ou non du mouvement sportif sourd et/ou de son rattachement à l’International Paralympics Commitee (IPC) alors en construction, les membres du Comité international du sport silencieux puis des sourds (CISS) de l’époque ont finalement voté, à l’unanimité, contre sa disparition et se trouvent, en cela, confortés dans leur décision quelques mois plus tard, en 1995, par l’avis du CIO sur cette question lors du congrès annuel du comité à Helsinki. Les raisons avancées de ce refus sont nombreuses. Nous en retiendrons la principale, selon nous, dans cette note, et la volonté des sourds d’afficher une différence, tout autant culturelle que physique, exprimée au travers d’une grande communauté et d’une langue, la langue des signes. Les Deaflympics sont plus qu’une manifestation sportive. Ils sont le siège un espace de rencontre et d’échange, de communication, le centre d’un réseau et un haut lieu de socialisation avec d’autres personnes du monde entier qui partagent les mêmes caractéristiques et, parfois, les mêmes difficultés. Cette interaction sociale est considérée comme un élément essentiel de ces jeux à l’instar de manifestations analogues non sportives. Le logo des Deaflympics est d’ailleurs le symbole, conçu en 2003 par le designer graphiste sourd : Fernandez Ralph. Il est un symbole positif et puissant de la communauté sourde sportive internationale et aussi, un message fort à l’attention de la communauté entendante. Il rassemble des éléments du mouvement : la langue des signes, la culture sourde internationale, l’unité d’une communauté et la volonté de poursuivre une reconnaissance d’un groupe social minoritaire riche d’une histoire, parfois lourde comme nous allons le montrer dans cet ouvrage.
g. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) au travers de la classification internationale des handicaps de 1980 définit le handicap sous trois aspects : la déficience, l’incapacité et le désavantage. La déficience correspond à toute perte de substance ou altération d’une structure ou fonction psychologique, physiologique ou anatomique. Elle comprend donc toute perte d’un membre, organe, tissu ou autre structure, ou un défaut du système fonctionnel du corps. La déficience est une atteinte de l’individu dans son corps. Dans le modèle de la déficience auditive, elle peut être totale, profonde, sévère, légère, unilatérale ou bilatérale. La déficience est donc l’aspect physique du handicap. L’incapacité est, elle, définie comme « toute réduction, résultant d’une déficience, partielle ou totale, de la capacité d’accomplir une activité d’une façon ou dans les limites considérées comme normales pour un être humain ». Le désavantage est, lui, pour un individu donné, le résultat « d’une déficience ou d’une incapacité qui limite ou interdit l’accomplissement d’un rôle normal, en rapport avec l’âge, le sexe, les facteurs sociaux et culturels ». Il est notamment caractérisé par le poids attribué à la déviation de l’individu par rapport à la norme, soit par ses semblables dans le groupe auquel il appartient, soit par l’individu lui-même. Il est aussi caractérisé par l’évaluation au regard des normes culturelles en vigueur, ainsi, une personne peut être désavantagée dans un groupe social donné et ne pas l’être dans un autre, de même, cette personne peut être désavantagée à une époque donnée d’une société, et ne pas l’avoir été avant, ou bien le devenir, après. La même déficience ne représente donc pas toujours le même désavantage social selon les sociétés ou les époques. Le désavantage est bien un rapport aux autres, un rapport à des valeurs culturelles et sociales existantes. Les normes de jugement du désavantage social reposent sur un certain nombre de rôles joués par l’individu. Ces rôles sont, pour P. Wood, auteur de la Classification internationale des handicaps, l’orientation ou façon dont l’individu s’oriente par rapport à son environnement, la mobilité physique, les occupations, l’indépendance économique et l’intégration sociale ou capacité de participer à des relations avec son entourage et de les maintenir. Ces rôles altèrent donc les activités comme le travail, les loisirs, le sport, l’éducation. L’individu est plus ou moins handicapé en fonction de la situation dans laquelle il évolue : le tétraplégique en fauteuil pour entrer dans un lieu non-équipé de plan incliné, bien sûr, mais aussi le français dans un pays étranger dont il ne connaît pas la langue, le gaucher avec des machines faites pour des droitiers, etc. Le désavantage est donc l’aspect social du handicap.
h. Le comité national de coordination des sociétés silencieuses de France devient la fédération nationale des associations des sourds de France en 1963, comité qui avait, lui-même, remplacé la Fédération des sociétés françaises des sourds-muets en 1955. La fondation à Paris, de l’union nationale des sociétés des sourds-muets date, elle, de 1903. Cette structuration est à mettre en lien également avec la structuration internationale du mouvement sourd et la création de la Fédération mondiale des sourds (FMS) en 1951. Ce premier rassemblement de Rome (Italie) sera suivi pendant cette première période, par ceux de Zagreb (Yougoslavie) en 1955 et de Wiesbaden (Allemagne) en 1959. La Confédération nationale des sourds de France (CNSF) est déclarée le 26 octobre 1966 à l’initiative de la Fédération nationale des associations de sourds de France (FNASF), de l’Union nationale des amicales d’anciens et d’anciennes élèves des instituts de sourds de France (UNAEISF) et de la Fédération sportive des sourds de France (FSSF). La FNSF depuis 1987 a pour but aujourd’hui de : a) - rassembler les personnes sourdes – soit les personnes atteintes de surdité, tant mineures que majeures -, de France et leurs proches par le biais de leurs associations afin de coordonner les actions pour qu’ils aient accès à la pleine citoyenneté – dans tous les domaines et à tous les niveaux – et soient représentés auprès de tout organisme – privé, public ou parapublic – concerné directement ou indirectement, b) – se charger de la défense des intérêts et des droits des personnes sourdes, y compris par des actions en justice, et participer à tout projet ou décision les concernant directement ou indirectement, c) – promouvoir les lieux de vie et de tous types de services destinés aux personnes sourdes et à leurs proches dans tous les domaines et à tous les niveaux, et assurer la conservation, la transmission et la diffusion du patrimoine culturel de la communauté sourde, y compris sa langue naturelle.
i. Ce modèle repose sur une approche qui admet, qu’à situation comparable, les personnes peuvent et doivent être confrontées à des formes et des conditions de participation différentes. Ce modèle prend en considération la diversité des besoins et des profils. Il associe la surdité par exemple à un analyseur permettant de s’interroger sur les facteurs présidant aux mutations dans le champ, sur les conditions régissant l’accès aux droits individuels, sur l’aptitude des systèmes éducatifs et sociaux à satisfaire aux enjeux actuels qui traversent la société et enfin, sur les possibilités données aux professionnels de bâtir des environnements éducatifs, scolaires, sociaux, réceptifs à la diversité. Le modèle tend à montrer que c’est l’interaction entre la personne et son environnement qui détermine la qualité de sa participation sociale. Le milieu de vie peut constituer un obstacle ou faciliter la réalisation des activités courantes ou des rôles sociaux. Il s’agit pour le modèle conceptuel de Patrick Fougeyrollas, d’identifier les variables personnelles, les variables environnementales, sociales et physiques et les variables situationnelles en lien avec la notion de participation sociale. La qualité de participation est un indicateur qui s’apprécie sur un continuum allant de la situation de pleine participation sociale jusqu’à la situation d’absence de cette même participation, une situation de pleine participation sociale correspondant à la pleine réalisation des habitudes de vie, résultant de l’interaction des facteurs personnels avec les facteurs environnementaux. La qualité de la participation est situationnelle et ne peut être réduite uniquement aux facteurs personnels ou aux facteurs environnementaux séparément. La qualité de la participation sociale dépend des choix des personnes et des possibilités offertes et valorisées par le contexte de vie.
j. Le terme d’inclusion sonne et résonne dans la totalité des discours et politiques menés en faveur des personnes handicapées tout comme l’était celui d’intégration. Cette question ne peut être abordée, pour l’intelligibilité de notre discours, sans que soit défini préalablement le concept même d’intégration. L’intégration, c’est d’abord « l’action d’intégrer ; fait pour quelqu’un, un groupe, de s’intégrer à quelque chose ». C’est aussi la « fusion d’un territoire ou d’une minorité dans l’ensemble national ». (Le Grand Larousse, tome III, 1987, p. 1639). L’intégration, c’est encore « l’établissement d’une interdépendance plus étroite entre les parties d’un être vivant, ou entre les membres d’une société ». C’est enfin « l’opération par laquelle un individu ou un groupe s’incorpore à une collectivité, à un milieu ». On parle alors d’intégration politique, sociale, raciale. (Grand Robert, tome V, 1985, p. 654). L’action d’intégrer, c’est « incorporer, faire entrer quelque chose ou quelqu’un dans un ensemble ». C’est aussi « faire que quelqu’un, un groupe ne soit plus étranger à une collectivité, qu’il s’y assimile ». Intégrer ou être intégré, c’est encore « entrer dans un tout, en faire partie, s’y incorporer ». (Grand Larousse, tome III, 1987, p. 1639). On s’aperçoit, à la lumière de ces différentes définitions, que l’intégration renvoie aux concepts d’assimilation et d’incorporation.
Notes de bas de page
1 Institut national de jeunes sourds de Paris (INJS). L’Institut national de jeunes sourds de Paris, est issu de la première école gratuite pour l’instruction des sourds-muets, elle-même créée vers 1760 par l’abbé de l’Épée (1712-1789). C’est à partir d’un rapport du député Prieur de la Marne à l’Assemblée nationale que sont décrétées l’installation et l’organisation de l’INJS de Paris. Pierre Louis Prieur dit Prieur de la Marne (1756-1827). Avocat et homme politique, il est député du tiers état aux états généraux en 1789, puis siège à l’assemblée constituante. Il est membre du comité de défense générale en mars 1793, puis du comité de salut public en juillet 1793. Il est le rapporteur du projet de décret dont l’adoption les 21 et 29 juillet 1791 fait de l’école de l’abbé de l’Épée une institution nationale. Il est dit, notamment, que la surveillance de l’établissement est officiellement confiée au département de Paris, ce qui marque la prise de contrôle de l’établissement par l’État. Il est également fait mention que l’établissement a les caractéristiques d’un internat. L’idée centrale de ces débats, comme le souligne Alexis Karacostas, « est que l’Institution doit réunir les élèves dans un espace unique, différencié du monde environnant et aussi autonome que possible quant à son fonctionnement » (Karacostas Alexis, « De l’ombre à la lumière : les sourds et la Révolution française », Catalogue « Le pouvoir des signes », Paris, INJS, 1989, p. 67). Il est aujourd’hui un établissement public national d’enseignement relevant du ministère des Affaires sociales et de la Santé. Il accueille, en inclusion ou sur site, des élèves sourds et déficients auditifs, garçons et filles et les prépare aux examens de l’Éducation nationale. Des intervenants sourds y enseignent la Langue des signes française.
2 L’Activité physique adaptée (APA) est un domaine universitaire de pratique physique héritière, des anciennes gymnastiques dites suédoise de la fin du xixe siècle et corrective de la première partie du xxe siècle, de l’éducation motrice ou psychomotrice des années 1950-60 en France et de l’éducation physique adaptée à tels ou tels publics des années 1970. Le concept date, lui, de 1973, développé par nos amis québécois, qui s’institutionnalise à partir des années 1977 et s’érige en domaine scientifique international, les Sciences et techniques de l’activité physique adaptée (Stapa). L’APA en France est, aujourd’hui, un domaine d’intervention, d’étude et de recherche en mutation. Il est un domaine de formation universitaire dynamique et en pleine expansion au service des publics ayant des Besoins éducatifs particuliers (BEP) ou spécifiques.
3 La Langue des signes est la langue première par laquelle les sourds communiquent entre eux. Elle possède sa propre syntaxe, évolue, se complexifie, comme n’importe quelle langue orale et elle possède une histoire que nous allons très largement évoquer dans notre étude. Néanmoins, il est impératif de souligner, tout de suite, un certain nombre de faits et de considérations. La LSF n’utilise pas des gestes au hasard. Les sourds en s’exprimant en Langue des signes française obéissent à un ensemble de règles. En LSF, la grammaire porte sur la formation des signes et sur la construction des phrases gestuelles. Il y a cinq éléments ou paramètres qui se combinent pour construire un signe : la configuration (la forme) de la main, l’orientation, l’emplacement, le mouvement et l’expression du visage. Chaque signe est donc construit par la combinaison de ces paramètres qui se font tous en même temps. Ces paramètres sont donc les éléments de base de la grammaire de la LSF. Les signes construits avec ces paramètres vont s’enchaîner pour faire les phrases gestuelles. Les changements ou les modifications des paramètres dans une phrase seront réglés par la syntaxe qui reste l’ensemble des règles de construction des phrases dans un discours. (Voir à ce propos les ouvrages édités par International Visual Theater de Vincennes sur la langue des signes par Bill Moody, notamment).
4 Le Français signé (FS) est un accompagnement signé du français oral, c’est-à-dire, à base de gestes empruntés à la LSF. En effet, entre sourds et entendants qui ne maîtrisent pas la langue de l’autre, se développe une sorte de mélange entre les deux langues qui s’appelle le Français signé. Quand deux langues se mélangent ainsi pour permettre les échanges entre les gens qui vivent ensemble mais qui viennent de deux cultures différentes, les linguistes appellent le résultat un pidgin ou un sabir. Le FS en est un. L’ordre des signes d’une phrase en LSF est beaucoup moins important que leur arrangement spatial, la direction de leurs mouvements et les expressions du visage qui les accompagnent. Le FS va essayer de calquer les signes sur les mots français et, donc, privilégier l’ordre des mots par rapport aux arrangements spatiaux et aux expressions du visage de la LSF (voir à ce propos l’ouvrage édité par International Visual Theater, sous la direction de Bill Moody, « Le Français signé », in La Langue des signes, 1983, p. 166.
5 Séguillon Didier, Représentations de la personnalité et de la morpho-motricité du jeune sourd à l’Institut national de jeunes sourds de Paris chez les enseignants et les éducateurs spécialisés, Mémoire de DEA, octobre 1990, Paris, sous la direction de Gérard Bruant.
6 Voir l’ensemble des travaux de Bernard Mottez et notamment ceux réunis et présentés par Andréa Benvenuto dans l’ouvrage Les sourds existent-ils, parues en 2006, aux Éditions L’Harmattan ou encore la revue internationale Surdités (1999-2005), n° 1, « Les professionnels », n° 2, « Enfants de parents sourds », n° 3, « Familles, fratries », n° 4, « Retour sur le congrès de Milan », n° 5 et n° 6, « Regards sur l’histoire de la linguistique de la Langue des signes française ». Directeur de la publication : Alexis Karacostas ; directeur de la rédaction : Didier Séguillon ; comité de rédaction : Daniel Abbou, Alix Bernard, Anny Bonin, Cyril Courtin, Jean Dagron, Danièle Martenot, Claude Mercier, Bernard Mottez, Maurice Rey.
7 Foucault Michel, Surveiller et punir : naissance de la prison, Édition Gallimard, collection « Bibliothèque des Histoires », 1975.
8 Foucault Michel, Histoire de la folie à l’âge classique, Éditions Gallimard, 1972.
9 Alexis Karacostas. Auteur en 1981 d’une thèse en psychiatrie sur l’histoire des sourds qui a pour titre L’institution nationale des sourds-muets de Paris de 1790 à 1800, histoire d’un corps à corps, il a travaillé sur les archives de l’INJS de Paris de 1982 à 1994, a participé en 1988 au lancement de la revue Alter, revue de l’Association internationale d’histoire des infirmités. Commissaire de l’exposition « Le pouvoir des signes » à la chapelle de la Sorbonne pour le bicentenaire de l’institut national de jeunes sourds de Paris et de son précurseur, l’abbé de l’Épée en 1989, il fut président de l’association Gestes (Groupe d’études spécialisé : thérapies et surdités) de 1993 à 2002, président de la société européenne de santé mentale et surdité (ESMHD) de 2000 à 2006, directeur de publication de la revue internationale Surdités de 1999 à 2005. Il est aujourd’hui psychiatre, praticien hospitalier, coordinateur de l’Uniss (Unité d’informations et de soins des sourds) à l’hôpital Pitié-Salpêtrière à Paris. Il codirige depuis neuf ans avec Andrea Benvenuto, un séminaire de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) intitulé « Surdité et langue des signes, Analyseurs politiques, philosophiques et sociolinguistiques ».
10 « Le pouvoir des signes : Sourds et citoyens », exposition, Chapelle de la Sorbonne, Paris, du 13 décembre 1989 au 22 janvier 1990. En proposant une rétrospective sur la vie des sourds depuis deux siècles, Alexis Karacostas et son exposition avaient pour objectif d’encourager la réflexion sur une différence particulière. Celle-ci s’organisait autour d’une double trajectoire, celle d’un homme, l’abée de l’Épée et celle d’une école, l’Institut national de jeunes sourds de Paris (INJS de Paris).
11 Charles Michel, abbé de l’Épée (1712-1789). Charles Michel de l’Épée est né à Versailles le 24 novembre 1712. Il étudie le droit et devient en 1733 avocat au parlement de Paris, puis prêtre en 1736. C’est par hasard, semble-t-il, que Charles Michel de l’Épée rencontre, dans une maison de la rue des fossés Saint-Victor (à Paris), deux sœurs jumelles sourdes. Il étudie alors les signes qu’emploient ces deux élèves pour communiquer entre elles et y ajoute des signes, dits « méthodiques », pour structurer les différentes parties du discours. Il fonde alors une école dans sa maison de la rue des Moulins (à Paris) et organise des leçons publiques pour répandre sa méthode.
12 Dans le contexte qui nous intéresse ici, le bilinguisme est la situation de celui qui maîtrise à la fois la langue des signes et le français. Il reste, néanmoins, à trancher entre deux approches qui se disputent ce beau concept de bilinguisme, comme le rappelle Joël Chalude : langue des signes/français écrit, d’une part et langue des signes/français oral, d’autre part. Lire, par ailleurs, à ce sujet l’article « Bilinguisme et biculturalisme : être sourd ou ne pas être sourd ? », La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, n° 49, avril 2010.
13 Vial Monique, Les origines de l’enseignement spécial en France, histoire et enjeux d’une loi scolaire, les racines de la psychologie à l’école (1882-1909), UFR de sciences de l’éducation de Paris V, thèse pour le doctorat d’État, 1990.
14 Vial Monique, Les enfants anormaux à l’école : Aux origines de l’éducation spécialisée 1882-1909, Paris, Armand Colin Éditeur, 1990, p. 19.
15 Mottez Bernard, « À s’obstiner contre les déficiences, on augmente souvent le handicap : l’exemple des sourds » in Revue du département de sociologie de l’université de Montréal, n° 1, 1977.
16 Stiker Henri-Jacques, Corps infirmes et sociétés, Paris, Éditions Aubier, 1982.
17 Voir à ce sujet les nombreux travaux de Serge Ébersold, notamment son premier ouvrage L’invention du handicap. La normalisation de l’infirme, Paris, Éditions du CTNERHI, 1997 ou ceux de Charles Gardou, notamment Fragments sur le handicap et la vulnérabilité. Pour une révolution de la pensée et de l’action, Toulouse, Éditions Érès, 2005.
18 Arlette Morel, présidente de la Fédération nationale des sourds de France (FNSF) et responsable du Centre de promotion sociale pour adultes sourds (CPSAS) de l’institut national de jeunes sourds de Paris, en 1995.
19 Morel Arlette, Interview dans le supplément de Paris de la revue Télérama, n° 145, 27 septembre 1995.
20 Voir Laborit Emmanuelle, Le Cri de la mouette, Paris, Éditions Robert Laffont, 1994 et également, le n° 49, d’avril 2010 de La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, « International Visual Theater (IVT) : la LSF sur le devant de la scène » avec Philippe Galant et Stéphane Judé in « La langue des signes, une langue vivante comme les autres », dossier, p. 59.
21 Chalude Joël, Je suis né deux fois, Éditions Autres Temps, 2002 et également, le n° 49, d’avril 2010 de La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, « Bilinguisme et biculturalisme : être sourd ou ne pas être sourd » in « La langue des signes, une langue vivante comme les autres », dossier, p. 71.
22 Bertin Fabrice, Les sourds. Une minorité invisible, Paris, Éditions Autrement, collection « Mutations », n° 260, 2010 et également, le n° 49, d’avril 2010 de La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, « La langue des signes, une langue vivante comme les autres » in « La langue des signes, une langue vivante comme les autres », dossier, p. 13.
23 Canguilhem Georges, Le normal et le pathologique, Paris, Éditions des PUF, 1991, p. 155. (Première édition : 1966).
24 Canguilhem Georges, op. cit., 1991, p. 156.
25 Nysten P.H, Dictionnaire de médecine, tome II, 1852, p. 1244.
26 I. Saint-Hilaire Geoffroy, Histoire générale et particulière des anomalies de l’organisation chez l’homme et les animaux ou traité de tératologie, Paris, Éditions J.B. Baillière, 1832- 1837 (4 vol.).
27 Voir à ce sujet, l’ouvrage de Andrieu Gilbert, L’homme et la force : Des marchands de la force au culte de la forme (xixe et xxe siècle), Paris, Éditions Actio, 1988, p. 43.
28 Andry Nicolas, L’orthopédie, Paris, volume 1, 1741, préface, p. 2.
29 Goffman Erving, Stigmate, Les usages sociaux des handicaps, Les Éditions de Minuit, collection « Le sens commun », 1963. « Marquer une différence et assigner une place : une différence entre ceux qui se disent “normaux” et les hommes qui ne le sont pas tout à fait (ou plus exactement les anormaux qui ne sont pas tout à fait des hommes) ; une place dans un jeu qui, mené selon les règles, permet aux uns de se sentir, à bon compte, supérieurs […] et que, peut-être, un jour, ils passeront de l’autre côté de la barrière. » (Extrait de la 4e de couverture).
30 Ebersold Serge, « Autour des mots : l’inclusion » in Recherche et Formation, n° 61, 2009.
31 Benoit Hervé, De l’intégration scolaire à l’école inclusive : changement de regard, changement de pratiques. Conférence n° 6, INS HEA, 2009-2010.
32 La démutisation consiste à faire parler un sujet qui a l’habitude de garder le silence. La mutité est alors l’état premier de celui qui est muet. Le mutisme est l’état de celui qui refuse de parler ou qui ne peut pas parler.
33 Christian Cuxac est Professeur des universités (PU), jeune retraité qui était en poste à l’UFR des sciences du langage de l’université de Paris 8 - Saint-Denis. Il travaille depuis la fin des années 1970 sur la langue des signes, sur la linguistique et notamment ce qui est appelé aujourd’hui le modèle iconique de « Cuxac », présenté d’abord dans sa thèse de doctorat d’État à l’université de Paris 5 en 1996 qui avait pour titre Fonctions et structures de l’iconicité dans les langues des signes : analyse descriptive d’un idiolecte parisien de la langue des signes française et dans l’ouvrage qui fait référence aujourd’hui en matière de linguistique de la LSF et en sciences du langage La langue des signes française : les voies de l’iconicité, Éditions Faits de Langues, Ophrys, 2000.
34 L’Unité de formation et de recherche (UFR) en sciences du langage et de l’UMR 7023 Structures formelles du langage (SFL), est reconnue et financée par le CNRS. Le SFL est une unité mixte de recherche et de formation sur les trois axes thématiques suivants : la linguistique théorique, les langues des signes et l’acquisition et le développement du langage. Ce deuxième axe était animé par Christian Cuxac.
35 Voir à ce sujet les travaux de Michel Poizat et notamment son ouvrage La Voix sourde : La Société face à la surdité, Paris, Éditions Métailié, 1996.
36 La surdi-mutité est la contraction de surdité et de mutité. C’est l’état de la personne dite sourde-muette. La surdité est-elle l’affaiblissement ou l’abolition complète du sens de l’ouïe. Elle peut être partielle ou complète, congénitale ou non, entraînant la mutité.
37 Francisco Amoros (1770-1848). De nationalité espagnole, puis naturalisé français, né le 19 février à Valence en Espagne, il meurt à Paris le 8 août 1848. Lieutenant dans l’armée espagnole, puis colonel, il ajoute aux exercices militaires classiques des exercices de gymnastique. Il se réfugie ensuite à Paris, devient membre de la « Société pour l’instruction élémentaire » à laquelle il présente un mémoire sur les avantages de la méthode de Pestalozzi en 1815. Quelque temps plus tard, Amoros ouvre le premier établissement public français d’éducation physique destiné aux enfants des écoles de Paris, puis fait construire le gymnase normal militaire et civil de Grenelle, place Dupleix à Paris. Un grand nombre d’élèves pratiquent régulièrement des exercices de gymnastique dont les élèves de l’institut des jeunes sourds de Paris. Le gymnase de Francisco Amoros ferme en 1837, faute de crédits de fonctionnement.
38 Quel Corps ? Le corps analyseur, n° 26-27, mai 1985.
39 Le Breton David, Corps et Sociétés. Essai de sociologie et d’anthropologie du corps, Paris, Éditions Meridiens Klincksieck, 1991.
40 De Heusch Luc, préface du livre de Mary Douglas, De la souillure, Paris, Éditions Maspéro, 1971, p. 9.
41 Fougeyrollas Patrick, La funambule, le fil et la toile. Transformation réciproques du sens du handicap, Québec, Éditions des PUL.
Auteur
-
Alexis Karacostas
Psychiatre, psychothérapeute, coordinateur de l’unité d’informations et de soins des sourds de l’hôpital Pitié-Salpêtrière. Cette préface reprend pour l’essentiel, en l’adaptant, le texte de l’éditorial du premier numéro de la revue Surdités (1999-2005), dont il était le directeur de publication et dont Didier Séguillon était membre du comité de rédaction.
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