Préface
p. 21-24
Texte intégral
L’histoire de la surdité est inscrite dans l’histoire des rapports qu’entretiennent l’audition et l’entendement. Rapports, par périodes, de grande proximité, voire d’équivalence, lorsque les sourds formaient, selon les tenants de la théorie de la dégénérescence ou de l’eugénisme, le groupe des deaf and dumb dans les pays anglo-saxons et des sourds et arriérés en France. Que cette équivalence n’ait plus rien de naturel aux yeux de nos contemporains (du moins le souhaite-t-on pour eux), on ne peut que s’en réjouir.
1Dans la majorité des cas, l’infirmité de l’ouïe, ou la déficience auditive comme on la désigne souvent de nos jours, se présente comme un état stable, c’est-à-dire irréversible et qui marque de son sceau la vie entière de l’individu qu’elle affecte, quels que soient l’âge et les causes de sa survenue. À l’encontre de cette affirmation, on pourra objecter que certaines surdités ont un caractère évolutif, ce qui est vrai, mais plus souvent dans le sens d’une aggravation durable que dans celui d’une amélioration. D’un autre côté, les acquis scientifiques alimentent régulièrement l’espoir d’une réparation de l’audition défaillante. Depuis deux siècles, comme le montre Didier Séguillon, les débats sur le caractère curable ou incurable de la surdité renaissent chaque fois que les médecins, s’appuyant sur des avancées technologiques, claironnent leurs trouvailles, relayés par les sirènes médiatiques : « La surdité est vaincue ! » Notre temps est celui des implants cochléaires. Cette technique demeure encore controversée, dans la mesure où elle n’a pas fait l’objet d’évaluations indépendantes par des experts autres que ses promoteurs, médecins et fabricants. En présentant cet appareillage sophistiqué comme le nec plus ultra de la thérapeutique, le monde médical a une fois de plus réactivé l’idée d’une curabilité de la surdité. Rêve ou illusion, c’est affaire d’évaluation médicale, mais aussi et surtout d’éthique et de choix idéologiques. Une chose n’en demeure pas moins certaine : personne n’a encore prouvé que la surdité pourrait un jour disparaître de notre paysage quotidien et l’existence des sourds, leur bien-être individuel et social et leurs relations mutuelles avec les entendants sont et resteront encore longtemps des questions à part entière. Par son étude historique, Didier Séguillon décrit de multiples aspects de la vie quotidienne des sourds et nous donne à comprendre combien elle est affaire de culture.
2Si la déficience auditive, ce paradigme de la négativité et du manque, doit être distinguée du défaut d’entendement, c’est qu’elle ne représente que la partie émergée de l’iceberg. Didier Séguillon nous fournit de nombreux arguments en faveur de la nécessité d’opérer cette distinction. Les revendications d’existence des sourds ne visent qu’à desserrer le carcan du négatif dans lequel les entendants les ont enfermés. Ce carcan est le fruit de cette illusion, pourtant régulièrement dénoncée en de multiples occasions, qui fait de la biologie le destin du social. Et ce que les sourds, au-delà de leur infirmité sinon à cause d’elle, nous entraînent à découvrir, ce n’est pas seulement leur formidable joie de vivre, leur appétit de lien social ou leur inventivité, ce sont aussi ces lacunes de l’entendement qui ne sont le privilège de personne et qu’aucun marchand d’implants cochléaires, aucun médecin obsédé de désir de réparer, aucun décideur politique ne saurait réduire. Depuis qu’ils sont apparus sur la scène sociale, les sourds ne cessent de nous administrer la preuve que leur infirmité n’est pas l’alpha et l’oméga de leur malheur, si l’on veut bien la rapporter à l’insondable, l’incommensurable surdité intellectuelle et culturelle des entendants à leur égard, ces entendants si souvent inaptes à capter le sens de leur gestuelle, insensibles à la richesse de leur culture et à la singularité de leur être-au-monde et cramponnés à leurs certitudes de normaux. Je me souviens encore du coup de colère, il y a quelques décennies de cela, de Jean Bruckmann, figure en vue de la communauté sourde, qui interpellait ses interlocuteurs en leur disant : « Y en a marre, les sourds ne sont pas d’éternels souffrants, ça c’est un point de vue d’entendant ! »
3Depuis 1975, en France mais aussi en divers points du monde, un mouvement social a changé la vie des sourds et celle des entendants qui leur sont proches et opéré, par capillarité, de réelles transformations dans les rapports au sein de la société entendante. Les travaux de Didier Séguillon ont participé à cet intense mouvement de prise de conscience. Organisateur de l’exposition « À corps et à cri » en 1994, réalisée à l’occasion du bicentenaire de l’installation de l’institut national de jeunes sourds dans ses locaux actuels, il a poursuivi ses recherches qui ont abouti à une thèse de doctorat en 1998. Il a contribué depuis lors à la publication de différents articles et ouvrages et co-anime le séminaire bimensuel « Surdité et langue des signes, analyseurs politiques, philosophiques et sociolinguistiques » à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris. Didier Séguillon nous décrit aujourd’hui les tribulations des écoliers sourds au cours de leur éducation tout au long de ces deux derniers siècles. Il fallait mettre à jour les carences ou les conditions scandaleuses de mise en œuvre de cette éducation, les effets des traumas de l’enfance et de l’exclusion sociale dont les enfants sourds sont victimes depuis des temps immémoriaux. Mais il fallait aussi construire. Ce double effort, de dénonciation et de construction, demeure aujourd’hui plus que jamais d’entière actualité.
4Mais, au-delà de ces cibles bien précises qui relèvent d’une action professionnelle stricto sensu, Didier Séguillon a élargi le champ de ses analyses et confronte ses idées et pratiques à celles d’autres institutions ou courants. Il sait que les acquis demeurent fragiles et que les transformations sociales peuvent, à tout moment, perdre leur sens et se muer en forces d’oppression. Donner vie à l’inexistant en rêvant à de nouveaux possibles, telle est bien l’intention qui anime ici Didier Séguillon. En cette ère dite de la communication universelle, mais que l’on critique souvent comme étant celle où l’on communique si peu, il y a quelque folie, sans doute, à imaginer un entendement sans limites, dégagé des malentendus, de l’incompréhension et du refus de l’autre. Il faut certainement y voir une utopie, mais aussi une utopie nécessaire : les circonstances de la vie quotidienne ne manquent pas, qui nous somment de nous ouvrir à autrui et de l’entendre, pour son bien et pour le nôtre. Et chacun sait que l’ouverture au sentir et au penser est un travail qui demande un effort, ne serait-ce que celui de se laisser aller. Pourtant, par intuition autant que par réflexion, nous savons bien que le malentendu, l’incompréhension et la fermeture à l’autre ne sauraient disparaître, de sitôt, des relations humaines. Non parce qu’il serait impossible de réduire, ici ou là, au coup par coup, des poches d’inintelligence (nous nous efforçons sans cesse d’y arriver), mais bien parce qu’il ne s’agit aucunement d’une affaire de conjoncture. Comme le soulignait Michel Serres dans son ouvrage Rome, le livre des fondations (Grasset, 1983), le savoir n’est pas gratuit, « tout savoir a un prix et doit payer en monnaie domestique, en son propre cours, en monnaie de savoir, il paie donc en méconnaissance » (p. 80). Impossible, en effet, pour un humain, de braquer sur un point le projecteur de son attention sans mettre ipso facto d’autres points dans l’ombre, impossible de s’ouvrir à une réalité sans se fermer à d’autres. L’omniclairvoyance, l’intelligence absolue sont l’affaire des dieux. La méconnaissance de celui qui n’entend pas, au sens plein du terme, ne saurait constituer un hasard malheureux, dont on pourrait espérer qu’il se débarrasse. L’existence de la méconnaissance relève d’une nécessité absolue, elle est une condition sine qua non de toute possibilité d’entendement, car elle fait partie de sa définition. C’est parce que l’on n’entend pas tout que l’on peut entendre quelque chose ou, pour reprendre la formule de Michel Serres, c’est parce que l’on néglige (neg-ligere, ne pas lier) que l’on peut intelliger (inter-ligere, re-lier).
5L’Éducation de l’écolier sourd, histoire d’une orthopédie est donc un ouvrage portant sur la rencontre entre les sourds et les entendants, l’occasion rêvée non seulement d’apprécier la surdité en tant qu’elle affecte un individu dans son corps et ses relations sociales, mais encore de dévoiler les surdités, qui sont aussi les cécités, les anosmies, les agueusies ou les anesthésies qui amputent toute vie de relation. Dans cette optique, la recherche de Didier Séguillon pourrait aider chacun, sourd ou entendant, à dessiner la carte de ses indisponibilités, de ses dissociations, de ses fermetures d’esprit, et à les analyser, non pour les éliminer définitivement – elles se reproduiront toujours – mais pour les déplacer, pour les mettre en mouvement, pour les relativiser. Par là-même, l’ouverture à l’autre et à la différence devient facteur d’unité intérieure et d’amélioration du rapport de soi à soi, en nous donnant une chance de changer notre rapport au monde et, partant, de changer le monde lui-même. Bien sûr, d’autres chemins pourraient être empruntés pour un même résultat. Didier Séguillon décrit, analyse et met en scène en les rendant visibles la surdité, le corps de l’écolier sourd, les pratiques innovantes et les impasses du système éducatif, dans une volonté, comme nous y invite Georges Braque, d’investir les relations plutôt que les choses et de nous laisser entraîner dans le mouvement d’une expérience vécue.
Le vase donne une forme au vide et la musique au silence.
Le progrès en art ne consiste pas à étendre ses limites, mais à les mieux connaître.
J’ai le souci de me mettre à l’unisson de la nature, bien plus que de la copier.
Le climat : il faut arriver à une certaine température qui rende les choses malléables.
Ce n’est pas assez de faire voir ce qu’on peint, il faut encore le faire toucher.
Nous n’aurons jamais de repos : le présent est perpétuel.
Avec l’âge, l’art et la vie ne font qu’un.
Il faut se contenter de découvrir, mais se garder d’expliquer.
L’obscurité traversée par le rayon poétique.
Oublions les choses, ne considérons que les rapports.
Georges Braque
Le jour et la nuit, cahiers de Georges Braque (1947-1952).
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L’éducation de l’écolier sourd, histoire d’une orthopédie, 1822 à 1910
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