Techniques du Nord
Assis au sommet du monde1
p. 99-129
Note de l’auteur
Révision Laura Boisset
Remerciements
La pensée et la création sont toujours poussées par une étude continuellement collaborative, pour laquelle je suis reconnaissant. J’ai été heureusement chanceux ces derniers temps. Une reconnaissance spécifique égale à la chaleur collaborative et à la générosité que j’ai reçues, et la gratitude que j’en ressens, ne peut être rendue, ou seulement superficiellement, mais voici un début : la recherche liée à cet article a émergé grâce à la bourse Traill 2016 de l’université Trent de Peterborough, au Canada (fruit d’une collaboration avec Kelly Egan, professeure adjointe d’études visuelles et médiatiques) et via un événement, « Northern Atmospheres » en 2017, soutenu par le Speculative Life Cluster de l’université Concordia de Montréal (gracieusement accueilli par Orit Halpern avec Treva Pullman, Antonia Hernández, Whitefeather Hunter, Tricia Toso, Cécile Martin, Annabelle Demy, Greg Bedell, Axel Jadotte, Jackson Ainsworth et Valérie Picard). Un grand merci à Martin Howse, Merle Ibach, Kristin Tårnes, Alfred Benedict Marasigan, Maximilian Vinzenz Schob, Rinalda Faraian, et aux bonnes gens de Kurant Visningsrom pour avoir traversé et pensé à Tromsø avec nous, et pour avoir fêté mon anniversaire avec moi sous le soleil de minuit. Gratitude aussi envers la Finnish Bioart Society et le personnel de la station biologique Kilpisjärvi de l’université d’Helsinki, en particulier Heidi J. Blom, qui a organisé avec gentillesse les arrangements pour les chercheur·ses du projet Shift Register pendant notre séjour dans la région de Sápmi en 2018. Merci à David Clark pour m’avoir réintroduit dans le dossier « Polar Life », à Garance Malivel pour m’avoir envoyé une photo de la couverture de l’hebdomadaire Le Un depuis la table sur laquelle elle prend son petit-déjeuner à Paris, et à Merle, encore, pour avoir patiemment et itérativement réalisé les images qui accompagnent cet essai1.
Texte intégral
120 juin 2018 : c’est mon anniversaire, et je viens de sortir pour rejoindre l’extrémité nord de la rue Storgata, dans l’implantation que les Samis du Nord appellent Romsa. D’autres l’appellent Tromsø, en Norvège. Je suis devant un bar appelé le Verdensteatret, également connu par les locaux sous le nom de Kino ou Kinematograf. Il fait une température saisonnière, fraîche, de 8 °C et le ciel est dégagé au-dessus de la troisième plus grande agglomération du cercle polaire. Quand je regarde vers le sud, la rue est submergée d’une ombre extrêmement allongée — ma propre silhouette — qui à l’air de s’étendre jusqu’à l’autre bout de cette section indéfectible de la grande rue de Tromsø, longue d’un kilomètre. Quelque part près de l’extrémité sud de Storgata, un groupe de jeunes touristes, ou peut-être d’étudiant·es, sortent d’un autre établissement, et ma si longue ombre humaine est projetée sur leur groupe tandis que j’erre sans but. Une brève expérimentation de la permanence des objets solaires, un timide jeu de cache-cache avec une étoile occultée. Mon torse crée par intermittence une éclipse vacillante, amplifiée par un rapport cosmique : la distance entre le soleil et moi, une distance un peu plus grande que l’étendue de la rue Storgata.
2Pendant les mois d’été à Tromsø, le soleil trace une bande sinusoïdale qui flirte avec l’horizon, mais ne descend jamais en dessous. Le 20 juin 2018, son oscillation atteint son apogée puis son point le plus bas, qui sont respectivement à quarante-cinq minutes après midi et minuit, précisément. Il est tard dans la soirée lorsque ce soleil effleure une ligne d’horizon asymptote, qui positionne ses rayons en parallèle à la rue piétonne rectiligne. Les gens deviennent des styles (soit la tige d’un cadran solaire)2. Les méridiens corporel et planétaire s’alignent. Comme si le cosmos essayait de nous dire l’heure qu’il est.
3Les médias et les métaphores planétaires génèrent et sont générés par des perspectives et des positions supposées particulières à partir desquelles l’objectivité récursive de la Terre est imaginée. À l’époque des proto-géologues James Hutton et Charles Lyell, l’imaginaire des coupes transversales a mis en avant l’importance et la métaphore temporelle des couches dans l’histoire de la Terre [« ge-schichte »], révélant ainsi que « la profondeur creuse à travers le temps, et que les excavations profondes dans la Terre impliquent une sorte de voyage dans le temps » (Parikka, 2013). Précipitant toutes sortes d’aventures verticales vers le centre de la Terre et ailleurs, les expansions imaginaires et visuelles de la technoscience se sont surtout déplacées de manière concentrique, vers l’intérieur et l’extérieur, très souvent par puissances de dix, parfois en Imax (Verne, 1998 ; Boeke, 1957 ; Eames & Eames, 1977 ; Dorrian, 2011 ; Sillick, 1996). Des perspectives et des imaginaires extra-terrestres, de planètes Terre autonomes, à systèmes fermés et peuplées d’organismes vivants, suivant des géologies centripètes et centrifuges, deviennent des sphéricités révolutionnaires, spirales et cycliques. En 1972, quelqu’un à bord de la mission Apollo 17 a utilisé des appareils photographiques de type Hasselblad en format moyen et Nikon 35 mm pour prendre un échantillon visuel de la Terre entière en pleine rotation (les trois astronautes du voyage « s’attribuent avec humour le mérite » de la photo ; Blas, 1999). L’image de la bille bleue d’Apollo 17 a été prise en position horizontale sud-nord dans l’espace en apesanteur entre la Terre et sa Lune. La plupart des reproductions et des publications de la photographie la montrent inversée, pour s’aligner sur les conventions qui orientent les cartes vers le Nord.
Fig. 3.1. La description originale de la NASA de cette image se lit comme suit : « Vue de la Terre telle que vue par l’équipage d’Apollo 17 se déplaçant vers la Lune ».

Source : NASA, 1972. https://images.nasa.gov/details/ARC-1972-AC17-148-22730
Fig. 3.2. La couverture de l’hebdomadaire français Le Un, sous-titré : « L’Arctique est devenu le thermomètre planétaire du réchauffement climatique. Chaque année, le recul de la banquise nous rappelle cette réalité. Mais le pôle Nord est aussi une scène fantastique et un théâtre militaire. »

Source : Le Un, n° 144, mars 2017.
4Louis-Edmond Hamelin, le vétéran québécois de la politique des géographies nordiques, a travaillé pendant un demi-siècle sur des concepts féconds tels que l’hivernalité et la nordicité afin de juxtaposer les environnements réels et extrêmes des régions de hautes latitudes et la manière riche et complexe dont ils sont perçus, imaginés, dépeints et évoqués. Hamelin a même développé une échelle de nordicité, utilisée par les gouvernements pour allouer des ressources en matière d’infrastructures et d’environnement. Il l’a baptisée Vapo ou « valeurs polaires ». La Vapo est une mesure composite et quelque peu subjective qui tient compte de dix aspects différents — comme le « froid annuel », les « types de glace », l’« accessibilité par des moyens autres qu’aériens » ou encore le « degré d’activité économique » — qui évaluent chacun d’eux sur une échelle de 0 à 100. Le score total, sur mille, doit être supérieur à 200 pour qu’un lieu soit considéré comme « du Nord ». Le pôle Nord lui-même a une valeur théorique de 1 000, aussi Vapo que possible (Hamelin, 1979).
5En tant que lieu où la plupart des gens ne se rendent tout simplement pas, le « Nord » est un système discursif, une structure mythique, un dispositif historique et narratif, une technique culturelle. Henry Morley, écrivant dans l’hebdomadaire prisé Household Words de Charles Dickens en 1853, donne le ton : « Il n’y a pas d’histoires d’aventures et d’entreprise auxquelles nous, Anglais, hommes, femmes et enfants, vieux et jeunes, riches et pauvres, nous intéressons aussi passionnément que celles qui viennent du pôle Nord. » Pour les Européens blancs, des désirs particuliers émergent ; il vient à l’esprit des éléments, des formes, des couleurs et des figures favoris lorsque l’on dépeint ou imagine les régions du cercle polaire. D’autres éléments, comme les peuples autochtones de l’Arctique et leurs façons d’être, sont souvent écartés.
6De telles quantifications du nordicisme mettent en évidence les diverses façons dont les régions boréales sont imaginées comme des sources d’énergies rédemptrices et de ressources infinies. L’une des manières dont on utilise, abuse ou du moins imagine les territoires nordiques se réalise via les attentes d’une expiation transformatrice et ascétique dans un monde de l’hyper-attachement. Si la vie devient difficile dans le Sud, si cela devient trop dur en ville, vous pouvez toujours vous diriger vers le Nord, vivre simplement, et peut-être même décrocher un emploi avec une « prime d’isolement ». Edward Said a écrit l’impossibilité de se « retirer du monde » (1983), faisant ainsi référence à la retraite du pianiste canadien Glenn Gould, qui s’est retiré loin de la vie culturelle du sud du Canada pour se diriger vers un Nord imaginaire qui, espérait-il, répondrait à l’appel nordique de la solitude. Les longs trajets en voiture dans le nord de l’Ontario subarctique, dans son automobile Lincoln Continental bien-aimée, faisaient partie du « moi technologique » que Gould cultivait (Jones-Imhotep, 2016). Cette sensibilité ascétique à la promesse de purification du Nord est développée de façon plus notoire dans ses documentaires radiophoniques réalisés pour la CBC et intitulés Solitude Trilogy (1967-1977). « The Idea of North » (1967) était le premier de ce triptyque de montages contrapuntiques d’entrevues ethnographiques avec des Canadiens du nord, des conversations rédigées entendues lors d’un voyage imaginaire en train, le long de la côte ouest de la baie d’Hudson.
Fig. 3.3. « The Inuit View to the South », carte tirée de l’ouvrage Playing Dead de l’auteur canadien Rudy Wiebe. Wiebe a écrit sur l’incapacité ou la réticence des nations arctiques à accepter les peuples autochtones nordiques et leurs perspectives.

Source : Playing Dead: A Contemplation Concerning the Arctic (p. 333), NeWest Press, 1989.
7Cette promesse de purification et de renouvellement psychique se reflète dans la façon dont la technologie et la science utilisent la nordicité comme toile de fond environnementale, chimique et visuelle pour l’expérimentation, le travail de terrain et l’analyse. Les nombreuses stations de terrain que j’ai visitées au Canada, en Finlande, en Suède et en Norvège sont peuplées en saison par des chercheurs et chercheuses qui passent les semestres à enseigner dans les villes du sud — Helsinki, Oslo — et qui se rendent aux stations de recherche de Kilpisjärvi (-Finlande), de Ramfjordmoen (Norvège) et d’ailleurs lorsqu’il y a assez de lumière pour réaliser leur travail de terrain. L’attrait du travail écologique sur le terrain réside en partie dans le perfectionnement presque alchimique ou gnostique de soi qui s’opère grâce à l’interaction solitaire et à distance avec son sujet d’études, et à son intégration dans celui-ci (Marcus, 2010). Les éléments, les environnements et les horizons purs et immaculés du Nord promettent la clarté de la pensée, le salut par la simplicité et la capacité de s’épanouir dans le froid extrême, en l’absence de tout confort et d’autres créatures. Ce qui confère une certaine sainteté au sujet.
8La mytho-poétique d’une archive de graines congelées, ornée d’une sculpture lumineuse céruléenne et moderniste, et située quelque part là-haut en Norvège, n’est pas perdue pour la communauté scientifique ; elle alimente toujours l’imaginaire populaire. L’azur, le bleu vif des ciels nordiques est aussi un bleu techno-scientifique : « Si vous cherchez à établir une interface futuriste, les nuances de bleu sont un pari facile » (Shedroff & Noessel, 2012)3. Comme le souligne Eric Snodgrass, il y a « le bleu du logo Tech. Le bleu Facebook. Le bleu profond d’IBM, apaisant et corporate. Le pastel social et gai du bleu Twitter et les gradients vaguement translucides du bleu iOS 7. Une LED bleue voyante… » (2014). La numéricité, comme la nordicité, projette des (cyber)espaces de propreté illimitée et de décontamination apocalyptique, un avenir technoscientifique et nordique de laboratoires froids et de salles blanches éclairées de teintes sapphirines. Les discours et les réalités du changement climatique placent également le Grand Nord dans ce « lieu » que nous appelons « le futur », lorsque les gens imaginent où ils devront se retirer lorsque les mers monteront et que les forêts, les promesses agricoles et les environnements habitables se situeront au Nord.
9Qu’est-ce qui, dans la nature ou dans notre nature, crée en nous le désir de bifurquer pour tracer les écologies dont nous faisons partie, au service d’une utilisation et d’une exploitation inévitables ? Si nous devions créer un dossier sur la cosmotechnie de l’Arctique, il devrait inclure la manière dont la boussole du navigateur s’aligne sur les pôles et la propension des cultures à tirer parti du fait que les cieux au-dessus de la Terre semblent tourner autour de l’étoile polaire, ou Polaris. Cette coïncidence suffit peut-être à expliquer pourquoi les cartes sont systématiquement orientées avec le nord en haut. Elle peut aussi expliquer comment l’exploration, la navigation et la cartographie obligent maintenant la communication et l’exploration astronomiques et extraplanétaires à aller toujours plus haut. Dans un tel dossier, d’autres entrées comprendraient l’utilisation systématique des territoires polaires comme terrains de simulation et d’entraînement pour les astronautes (Stuster, 1986) et les robonautes4 et le fait que parmi les centaines de juristes employés par le département d’État américain, il n’y a qu’une seule personne responsable de toutes les questions juridiques concernant à la fois l’Arctique et l’espace extra-atmosphérique, que l’on appelle l’avocat des « endroits froids, sombres et dangereux » (Byers, 2018).
10L’Arctique est une sorte d’Eldorado nordique, et le Pôle Nord une antenne et un comptoir commercial extraterrestres. D’une part, les pratiques historiques et matérielles de transport et d’extraction nécessitent l’intensification des infrastructures de communication et l’instrumentation de la région. D’autre part, l’extraction épistémique et le colonialisme cognitif sont les signes avant-coureurs d’une escalade inévitable des variantes matérielles et territoriales. Le transport et l’extraction d’informations (les « télécommunications ») servent les besoins d’exploration et d’exploitation des entreprises. Les entreprises conventionnelles de pétrochimie, de transport, de minerais et de pêche de l’Arctique sont toutes assurées de bénéficier des changements climatiques et de la diminution de la couche de glace, qui révèlent de nouveaux sites de forage, de nouvelles voies de circulation, facilitent l’exportation de minerais bruts et la migration des poissons et des animaux vers le nord.
Fig. 3.4. Publicités rétroéclairées pour Kongsberg Spacetec et Kongsberg Satellite Services dans l’aéroport international de Tromsø à Langnes, en Norvège. Les panneaux se lisent comme suit : « Le premier fournisseur mondial de services de stations terrestres de satellites et de services d’observation de la Terre en temps quasi réel » et « Partenaire technologique en matière de surveillance mondiale ; surveillance du climat et de l’environnement ».

Photographies : Jamie Allen, 2018.
11À cette liste détaillant la valeur de l’Arctique, nous pouvons ajouter les grandes vagues de données, les déferlements des charges utiles de satellites géographiques et climatologiques qui sont maintenant « en temps quasi réel ». Les prochaines installations de fibres optiques sous-marines dans les fonds océaniques de l’Arctique favorisent la perspective de voies de transmission de données toujours plus rapides entre l’Asie et l’Europe, précieuses pour les marchés à grande vitesse et les micro-transactions commerciales. Les stations terrestres et les systèmes de télécommunications de l’Arctique ne sont jamais installés pour desservir les utilisateurs finaux locaux (appelés par les groupes d’infrastructure « locataires d’ancrage » ou « clients d’ancrage »), mais sont reliés par fibre optique à des centres de pouvoir plus au sud. Les groupes internationaux de recherche sur le climat, de même que les services météorologiques comme la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), se connectent aux stations terrestres de l’Arctique pour surveiller les tempêtes et émettre des avis aux voyageurs. Les clients des données qui transitent par l’Arctique en temps quasi réel sont des entreprises de logistique, d’expédition et de pétrole dont les centres de commandement sont situés ailleurs. Ils s’intéressent aux changements et aux ouvertures des flux de glace qui permettent, par exemple, le passage de produits et d’équipements à travers l’océan Arctique, ainsi qu’à la collecte d’informations sur les anomalies climatiques, de plus en plus fréquentes, qui pourraient faire chavirer un pétrolier ou déloger une plate-forme pétrolière. Les satellites d’observation de la Terre qui utilisent des techniques comme le radar à ouverture synthétique sont essentiels à ces nouvelles opérations de plus grande envergure dans l’Arctique, car ils permettent de voir sans lumière. Les exigences du capitalisme mondial nécessitent des opérations au sol 24 heures sur 24, 365 jours par an, et les données des satellites à ouverture synthétique fournissent une vision synthétique pendant les longues nuits polaires, lorsqu’il n’y a pas de soleil pour travailler.
12La localisation des stations terrestres au-dessus du cercle polaire est particulièrement avantageuse pour accéder aux satellites en orbite polaire. Ces régions sont typiquement plates, sans bâtiments interrompant cette platitude, et sans d’animaux, humains ou non-humains intrusifs. Là-haut, tout est assez stable sur le plan céleste, car la vitesse linéaire d’une sphère en rotation est de l’ordre de zéro tout au long de son axe de rotation (les « pôles » de la Terre sont définis comme le point où cet axe rencontre la surface de la Terre). On voit souvent les antennes arctiques pointées presque horizontalement, car elles peuvent ainsi « voir » un nombre médian de satellites en orbite non polaire lorsque ces derniers franchissent l’horizon. Parmi les autres avantages clés, citons la coopération et la stabilité météorologiques et politiques relatives (et interdépendantes) des nations arctiques. Le vingt et unième siècle a vu la Norvège émerger comme une infrastructure à la fois pétro-culturelle et extra-planétaire pour le reste du monde, dans la réalité ainsi que dans nos médias populaires projectifs. La séduisante position planétaire et la géologie du pays, sa population relativement faible, sa géographie compacte et ses structures bureaucratiques efficaces ont fait de la nation arctique la précurseuse et la bénéficiaire de la nouvelle industrialisation du Nord. Bien que l’industrie de l’énergie — charbon, pétrole, gaz, hydroélectricité et leur transport — dépasse largement le secteur des communications en tant que proportion du PIB de la Norvège, peu d’industries manifestent l’importance du Nord et de la nordicité pour l’exploitation industrielle comme celle des services terrestres par satellite.
13Le 1er juillet 1867, à midi, le Canada est devenu une nation unifiée, nommant John A. Macdonald Premier ministre (raciste, misogyne), qui participa au même moment à sa première mission internationale en tant que représentant de la nation canadienne à l’Exposition universelle de Paris. Cent ans plus tard, précisément, la nation arctique accueillait sa propre exposition universelle, « Expo 67 ». Elle s’est tenue sur de nouvelles terres créées sur les eaux du fleuve Saint-Laurent, dans le territoire traditionnel non cédé de la nation Kanien’kehá:ka, au large de la côte de Tiohtiá:ke, ou Montréal. Au cours des cent années qui ont suivi, les Canadiens ont participé à deux guerres mondiales et ont contribué à la création de nombreux organismes internationaux et humanitaires, et « Expo 67 » était en quelque sorte une célébration pour dévoiler au monde la jeune Nation. Mon père m’a raconté le voyage qu’il a fait avec ma mère depuis Toronto pour voir l’exposition, l’année précédant leur mariage, et que l’« Expo 67 » a été un « événement important » pour le Canada. Le nationalisme et l’internationalisme canadiens semblent encore influencés par cette période et l’événement — les logos, les médias et la bande son de l’« Expo 67 », sans oublier la direction libérale portée par Justin Trudeau. Cette scène a surtout cristallisé des relations, des images et des imaginaires « industrio-extractivistes », média-technologiques, multiculturels, autochtones et arctiques encore existants (Rutherdale & Miller, 2006).
14Polar Life, un film immersif projeté sur plusieurs écrans, réalisé par Graeme Ferguson, était l’élément central de l’exposition « L’Homme et les Régions polaires » dans le pavillon L’Homme explorateur de l’« Expo 67 ». Le film suit le rythme des développements du cinéma élargi [expanded cinema] de cette période, comme To Be Alive ! d’Alexander Hammid et Francis Thompson, créé pour l’Exposition universelle de New York de 1964, et que Ferguson cite comme une de ses influences (Gagnon & Marchessault, 2014). La réalisation de Polar Life a été perturbée par des difficultés de production et d’autres techniques au niveau de la projection, qui se sont avérées si problématiques pour Ferguson et ses collègues de Montréal que cela a précipité la naissance d’une entreprise — un fournisseur de solutions multimédias aujourd’hui connu sous le nom d’IMAX Corporation. « Expo 67 » et Polar Life ont inauguré et illustré un modèle typiquement canadien d’invention technologique et d’opportunisme. Aujourd’hui, comme si elles essayaient d’actualiser le concept le plus célèbre de Marshall McLuhan (« le médium est le message ») tout en restant fidèles à la « fondation » du Canada par l’extraction coloniale, les industries des médias canadiennes continuent principalement de fournir les substrats et les paysages, les systèmes et les infrastructures de fabrication des médias, les techniques et les toiles de fond comme représentation et vitrine (par exemple, la société québécoise Matrox, l’Office national du film du Canada, dont le siège social est à Montréal, ou encore Toronto comme substitut générique des villes américaines dans les films).
Fig. 3.5. Image d’une maquette du théâtre carrousel « Polar Life » dans le cadre d’une exposition « Polar Life » pour le 50e anniversaire d’« Expo 67 ».

Source : David Clark, 2017.
Fig. 3.6. Projections murales d’Expo 67 au « Polar Life » à Montréal.

Source : M. K. Gagnon et J. Marchessault, « Cinema Expo 67 », « Polar Life », 2017. http://cinemaexpo67.ca/polar-life
15Produit sous forme de onze films passant en boucle sur une seule et même bande sonore, Polar Life représente une expérience de dix-huit minutes d’esthétique politique immersive et pan-polaire. La figure centrale est un oiseau, une sterne arctique qui s’élance vélocement et descend en piqué, ce qui permet des séquences de survol de paysages kubrickiens, entrecoupées de narrations et de scènes vivantes et pétulantes de personnes résidant dans des régions hyperboréennes, de communautés et d’un festival, de même que les doux plaisirs accordés par les aurores boréales. À l’évocation de la perspective méridienne, la plus importante parmi les nouveautés qui servent d’éléments précurseurs expérimentaux au cinéma élargi et à l’immersion de l’IMAX, reste la présentation du film dans un théâtre en forme de carrousel. Le public était assis sur un gigantesque plateau tournant, qui pivotait en permanence devant onze écrans de projection fixes. La perspective était pan-arctique, une représentation immersive et intégrative, de même que contiguë et de grande envergure du sommet du monde, disposé en rond. L’expérience qui en a été déduite, et qui fut offerte aux visiteurs de l’« Expo 67 », réside dans l’installation confortable des spectateurs dans une sorte d’observatoire mondial, du haut vers le bas, dans le point de vue (con)descendant qui fournit une vue d’ensemble rotative de la planète. Toute responsabilité collective que « nous » pourrions ressentir à l’égard du vaisseau Terre est orientée vers le méridien. L’Arctique joue finalement le rôle de vaste protectorat depuis lequel semblent émerger en permanence des signaux et des avertissements émis depuis le passé et l’avenir.
16Zoe Todd, qui a écrit sur les répercussions néfastes que peut causer cette conception globaliste du cercle polaire sur les peuples autochtones de l’Arctique, leurs lois et leurs philosophies, constate que « depuis le temps que Greenpeace nous rappelle tous les jours que l’Arctique est un bien commun qui doit être sauvé du changement climatique » et que « le changement climatique et l’Arctique sont inextricablement liés dans la conscience publique » (2016). Pour éviter d’ajouter l’insulte que sont l’extraction de connaissances et le colonialisme épistémique5 aux profondes blessures de l’extraction matérielle et du colonialisme territorial qui ont quasi éliminé les modes de vie des peuples sami, yupik, eskimo et inuit, Todd appelle à une spécificité, une gratitude et un respect profonds des visions du monde autochtones, qui sont en partie concentrées dans les fascinations européennes, coloniales, académiques et artistiques actuelles pour les « épistémologies » relationnelles et non humaines.
17Perché au sommet du monde, ensemble, comme dans Polar Life, le Nord blanc, préservé, gelé, est un lieu où l’on voit venir de très loin ce qui n’est pas blanc. Il est intéressant de noter vers quels coins du globe l’esprit occidental s’égare lorsqu’il réfléchit aux savoirs scientifiques, aux solutions et au salut quant au changement planétaire et climatique. Le thermomètre de la Terre semble solidement ancré dans un morceau de glace imaginaire, un « lointain » rassurant, loin dans l’espace comme dans le temps, qui rétablit l’objectivité souhaitée pour un observatoire de la Terre. Les écologies nordiques sont très sensibles, et il est vrai que certaines sont relativement moins marquées par les changements anthropiques que la plupart des territoires du sud, ce qui en fait des lieux plus intéressants pour observer et étudier les variations6. Cependant, les disparités en matière de connaissances et les inégalités en matière d’infrastructures témoignent d’attitudes et de pratiques de division honteuses, punitives et toujours en vigueur. Ces disparités comprennent des éléments bien connus comme le « biais cartographique » qui entraîne une appréciation différente des territoires nordiques (Meier et al., 2011), ainsi que la façon dont la ligne Brandt remplace le rideau de fer comme point d’appui spatial d’une fracture binaire et planétaire7. L’Arctique est le lieu d’une « nouvelle guerre froide qui se déroule au sommet du monde » (Shea, 2018).
18Ces disparités soulignent également l’existence d’un racisme systémique nord-sud sans détour, aussi fallacieux et répugnant qu’il est contemporain ; voyez les projections du populisme allemand sur les cultures sud-méditerranéennes alors que l’Europe négocie son « union »8, ou l’exceptionnalisme nordiciste dans les manipulations de la politique internationale des États-Unis en Amérique du Sud (Weston, 1972 ; Slater, 1997). Mais encore, plus simplement, pensez-vous que les personnes intelligentes sont plus susceptibles de venir de New York ou de Floride (Dante, 1964) ? Les sœurs anglaises Susanna Moodie et Catharine Parr Traill, toutes deux écrivaines, lors de rudes hivers de l’Ontario dans les années 1830, préparaient des textes de lutte et de survie pour les lecteur·rices de l’Ancien Monde. Leurs récits de nature et de colons ont confirmé et redéployé les mythes existants sur la suprématie blanche, européenne et nordique :
Lorsque nous considérons les progrès des races nordiques de l’humanité, on ne peut nier que, tandis que les luttes des races rustiques du Nord avec leur climat rigoureux et leurs forêts les ont progressivement dotées d’une énergie invincible de caractère, qui leur a permis de devenir les maîtres du monde, les habitants des climats plus favorables, où la terre fournit presque spontanément toutes les nécessités de la vie, sont restés comparativement faibles et inactifs, ou ont sombré dans la paresse et le luxe. (1988, p. 519)
19L’Arctique est une frontière mondiale progressivement en dégel, qui reste éloignée, inaccessible et qui a l’air sans fin, liée aux mythes de l’expansion coloniale, du protectionnisme et du potentiel infini. Le Nord, poste d’observation objectif pour la surveillance planétaire, continue aussi de s’aligner sur les constructions de la guerre froide de l’Arctique canadien comme une « ceinture blanche », une zone évacuée [evacuated « white belt »], où l’on pourrait trouver des pièges avec fils de détente contre l’empiétement du communisme. La ligne avancée d’alerte précoce DEW (Distant Early Warning line) était l’une de ces installations conjointes entre les États-Unis et le Canada qui ont nécessité un nettoyage environnemental de 575 millions de dollars pour stabiliser les sols et les décharges contaminés par quarante-deux installations tactiques et de reconnaissance dans l’Arctique canadien. L’élan des nations arctiques modernes vers la réalisation des potentiels infinis projetés sur le Nord poursuit un devenir-infrastructure historique de la région et de ses habitant·es.
Il y avait une photo très intéressante dans [le magazine] North qui montrait des enfants en Alaska, sur la [rivière] Kuskokwim, regardant un téléviseur pour la première fois. Et ce qu’ils voyaient sur le téléviseur, c’était eux-mêmes, ils avaient installé un circuit fermé. Dans les termes d’Einstein, je suppose que si l’espace est courbe, et que nous améliorons notre vue, nos missiles ou nos messages, nous finirons peut-être par voir l’arrière de nos têtes. Je pense que ça, ça fait partie du Nord, c’est important. (Gould, 1967)
20Tout comme l’« Expo 67 », « The Idea of North », rendue publique la même année, est le genre d’émission de radio qui fait partie du bagage culturel de ma nation natale, le Canada. Je l’ai entendue plus d’une fois à la radio de la CBC pendant mon enfance. C’est une marque de la production de la canadianité elle-même pour les colons blancs « cultivés » de ma Nation. Dans son discours d’ouverture au début de l’émission qui dure une heure, le pianiste Glenn Gould fait remarquer : « Comme beaucoup de Canadiens, je n’ai pas eu de véritable expérience du Nord. Je suis resté, par nécessité, un étranger. Et le Nord est resté, pour moi, un endroit commode pour rêver, raconter des histoires à dormir debout et, en fin de compte, à éviter » (1967). Depuis l’époque de Gould, un nombre incalculable de projets de recherche, d’œuvres d’art et de profils médiatiques ont tenté de réaliser des compréhensions non objectivantes de la statique entre les transmissions imaginaires et les réalités concrètes du Nord et de l’Arctique. Une liste très sélective de ces expériences pourrait inclure la composition pour moto-neige et orchestre « North/White » de R. Murray Schafer, datant de 1973, l’enquête multimédia sur les magnétosphères arctiques « Little Earth », réalisée par London Fieldworks en 2005, et les peintures d’un blanc laiteux des atmosphères de l’archipel norvégien Svalbard, réalisées par Leslie Reid à bord de l’Antigua, un grand trois-mâts, ou encore des œuvres antérieures issues du Programme des artistes des Forces canadiennes. « Acoustic Ocean », une œuvre de 2018 d’Ursula Biemann, est une rêverie scientifique et sonore perspectiviste, filmée dans le nord des îles Lofoten, qui présente la vie sous-marine sensible de l’Arctique comme un canari dans la mine de charbon mondiale, comme un tableau de bord des pulsions planétaires. Dans le film Manifestations (2017), réalisé par Leena Valkeapää, la narratrice, éleveuse de rennes et nomade samie, Oula A. Valkeapää, dit : « On a l’impression que la vie est une éternité. » Les appels de solitude et d’infinitude émis par le Nord, ses signaux annonciateurs, une fois perçus, sont difficiles à ignorer.
Fig. 3.7. Antennes satellites et ramassage des ordures autour de la station terrestre au siège de Kongsberg Satellite Services, à Tromsø.

Photographie : Jamie Allen.
Beaucoup de personnes se représentent l’Arctique comme un espace blanc, vide, avec des ours polaires, mais l’Arctique est un coin de terre de haute technologie. Au sommet du monde, les conditions sont optimales pour télécharger des données depuis des orbites polaires. Nous construisons un Arctique intelligent et dynamique, en utilisant les possibilités offertes par la technologie, afin de pouvoir créer des entreprises durables et innovantes dans le Nord. Avec la fonte des glaces, nous assisterons à une augmentation de l’activité dans la région. Une meilleure connectivité est fondamentale pour un transport maritime plus sûr, de meilleures capacités de recherche et de sauvetage, et une meilleure préparation aux marées noires. La région est également essentielle pour la surveillance des ressources naturelles afin que nous puissions les exploiter de manière responsable. (Aas, ambassadeur de Norvège aux États-Unis, 2018)
Il n’est pas question de dire que le climat n’est plus très, très important, et que nous n’avons plus à nous en occuper, mais peut-être devons-nous insister davantage pour nous assurer que cet aspect — le rôle des technologies et des satellites et des communications dans un Arctique mieux connecté — passe en tête de liste. (Murkowski, sénatrice républicaine de l’Alaska, 2018)
21La société norvégienne Kongsberg Satellite Services (KSAT) est l’un des rares fournisseurs de services par satellite au monde, avec vingt et une stations terrestres sous licence dans le monde. Intéressée par le segment des petits satellites, la lignée de l’entreprise est l’histoire de la réussite commerciale d’une infrastructure publique privatisée. KSAT ne fait aucun geste en faveur d’une intégration verticale par le biais du développement de matériel satellitaire, mais vend plutôt des services de transmission de données de ses stations terrestres à tout acheteur9. Son rapport annuel de 2017 énumère parmi ses activités l’exploitation d’un réseau mondial de stations au sol, avec une couverture clé de pôle à pôle grâce à des sites en Antarctique, à TrollSat (72°S), et en Norvège, à SvalSat (78°N) et Tromsø (70°N). Cela permet de couvrir la quasi-totalité des vingt-huit passages effectués chaque jour par les satellites en orbite polaire au-dessus des pôles Nord et Sud. Les services de KSAT comprennent la télémétrie, le suivi et la commande, la détection des déversements d’hydrocarbures, le suivi des navires et la fourniture de données « multi-mission » en temps quasi réel. La terminologie de cette dernière activité, à première vue assez vague et inoffensive, révèle l’implication peu surprenante de KSAT dans des activités et des marchés militaires de défense. Sans surprise, puisque la co-filiale de KSAT, Kongsberg Defence Systems (KDS), construit des missiles et des technologies de frappe, des stations d’armes à distance et d’autres systèmes pour défendre et tuer des êtres humain·es.
22Il n’est pas surprenant non plus, si l’on jette un coup d’œil à l’écosystème X (ex-Twitter) de KSAT (@ KSAT_Kongsberg), de voir apparaître un mélange enivrant d’annonces communautaires, entrepreneuriales, de recherche et d’éducation, ainsi que des spéculations en matière de défense, à la fois « enthousiaste à l’idée de soutenir @ SpaceX » et soucieux de ne pas laisser entendre « qu’un conflit sur Terre pourrait se propager dans l’espace ». Parmi les clients de KDS figurent divers partenaires de l’OTAN, comme l’Allemagne et les États-Unis. La société mère de KSAT et KDS, Kongsberg Gruppen, est détenue majoritairement par le gouvernement norvégien, et des questions se posent quant à l’utilisation de ses stations terrestres pour des opérations militaires. Le traité de Svalbard conclu en 1920 avec la Russie interdit strictement à la Norvège d’utiliser les régions arctiques pour des opérations militaires de quelque nature que ce soit. Cependant il semble difficile d’empêcher ou de refuser l’utilisation militaire américaine, norvégienne ou de pays membres de l’OTAN, des données qui transitent par les stations terrestres de KSAT (Åtland & Pedersen, 2008).
23Le 28 juin 2018, avec un petit groupe d’artistes et de chercheur·ses, nous avons parcouru un chemin de 300 mètres entre le parking du parc de loisirs Charlottenlund de Tromsø et le site du siège mondial de KSAT et de sa station terrestre satellitaire. La Norvège est entrée dans l’ère spatiale le 17 mai 1968, l’année du cinquantième anniversaire de la station terrestre. Nous avons eu un mois de retard pour visiter le site à la date exacte de l’anniversaire, mais le ciel et les conditions générales auraient été assez similaires. KSAT a officiellement célébré son jubilé jusqu’au 28 septembre 2018 avec un concert exclusif en plein air sur ces terrains pour 100 invités chanceux. Nous venions juste de déjeuner. La rumeur court que les habitant·es de Tromsø récoltent (volent) et mangent les œufs de mouettes, mais nous ne vîmes aucun signe de cette pratique, et cela n’a jamais été évoqué dans les conversations avec qui que ce soit pendant notre séjour.
24Alors que nous approchions du terrain de KSAT, l’une des antennes paraboliques blanches de taille moyenne se repositionna hâtivement pour capter quelque chose à l’horizon opposé. Manquant presque cet événement imprévisible, nous nous sommes tous précipités sur nos téléphones portables et nos appareils photo, mais ne capturions la scène que partiellement. Ce mouvement robotique fluide et soudain détourna notre attention de la facilité inattendue avec laquelle nous pouvions accéder au site. Aucune clôture, aucun système d’alarme ni aucun garde de sécurité ne nous empêcha d’accéder aux grandes paraboles, aux dômes et à un nouveau, curieux bol, à moitié déballé de son carton, de trois mètres de diamètre, placé là, sur le parking. Toute cette scène ressemblait un peu à un cimetière ou à un atelier de réparation de matériels de télécommunications spatiales volés. La collection de matériels actuels, vétustes et prêts à être installés avait l’air de s’être laborieusement entre-cannibalisée. Non protégé et non surveillé, l’ensemble de la zone de la station terrestre semblait plutôt ordinaire, compte tenu de tous les flux d’informations qui y passent — secrets d’État, modèles de changement climatique, coordonnées des pétroliers — et qui traversent nos propres signatures électromagnétiques, charnues et osseuses.
25J’essayai de m’approcher d’une structure en forme de dôme qui semblait être hors service. Un oiseau — l’une des très grandes mouettes qui dominent les toits et attirent l’attention sur les places publiques de Tromsø — me cria dessus avec colère du haut d’une tour adjacente. Je continuai à avancer vers le globe blanc et la mouette fondit de manière agressive sur moi, s’élança vélocement, descendit en piqué au-dessus de ma tête, et me mitrailla d’une abondante décharge de fiente. La charge toucha directement le sommet de mon crâne lisse. Je suis stupéfait, à la fois par la saleté que je reçus et par la très impressionnante capacité à viser de cet oiseau de mer massif. Je battis en retraite vers le groupe d’humains, réalisant sur le retour que j’avais marché sur un petit nid d’œufs de mouettes dans les hautes herbes, autour du dôme du satellite. L’oiseau arctique protégeait sa progéniture. Notre impression initiale que cette station terrestre avait été laissée sans protection était infondée.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1Le sous-titre « Sitting on Top of the World » fait référence à une chanson de country blues et à un standard de la musique traditionnelle américaine, écrite par Walter Vinson et Lonnie Chatmon. Elle a été enregistrée pour la première fois en 1930.
1La version originale en anglais de cet essai a été publiée pour la première fois dans le numéro « Sitting On Top of the World : Meridional Media, Arctic Condescension, and Northern Techniques » de Technosphere Magazine de la Haus der Kulturen der Welt du 30 novembre 2018 ; une version éditée figure également dans le recueil Oceans Rising chez Sternberg Press, 2021. Conception graphique et préparation des images par Merle Ibach.
2« Le monde se représente, se reflète dans la face du cadran solaire et nous participons à cet événement ni plus ni moins que le poteau, car debout, nous projetons aussi des ombres, tels des scribes assis, stylet en main, nous laissons aussi des lignes », écrit Michel Serres à propos du style ou de l’épingle du cadran solaire, comme « ce qui comprend, décide, juge, interprète ou distingue, la règle qui rend possible la connaissance », Michel Serres (1995, p. 79).
3Le bleu est la couleur la plus populaire sur Internet. Voir à ce propos (Rhodes, 2016).
4Les écrits du poète américain William L. Fox sur une excursion avec des scientifiques de la NASA au camp de recherche de Haughton Crater, un environnement remarquablement semblable à celui de Mars sur la plus grande île inhabitée du monde, à 900 miles au sud du pôle Nord, ont été publiés dans (Fox, 2006).
5Le « colonialisme intellectuel » de la cosmologiste, écrivaine scientifique et militante pour l’égalité Chanda Prescod-Weinstein résume la manière dont la science « pure » renforce les projets impérialistes et corporatifs ; voir (Prescod-Weinstein, 2016). Boaventura de Sousa Santos (2018) développe l’« épistémicide » comme la « destruction d’une immense variété de modes de connaissance » causée par les sciences modernes eurocentriques du Nord qui ont colonisé et extrait du Sud.
6« L’héritage et la portée de l’influence anthropique sont le plus clairement mis en évidence par son impact sur les habitats les plus éloignés et les plus inaccessibles de la planète » (Jamieson et al., 2017).
7La ligne Brandt est une représentation visuelle de la division Nord‑Sud basée sur le PIB par habitant proposée par l’homme d’État allemand Willy Brandt dans les années 1980 (Commission Brandt, 1980). www.nationalgeographic.com/environment/2018/10/new-cold-war-brews-as-arctic-ice-melts
8« Fass mich nicht an, du dreckiger Grieche » (« Ne me touche pas, sale Grec ») a été crié après que Peter Ramsauer, ministre allemand des Transports, a été victime d’un contact physique involontaire lors d’une visite officielle à Athènes (Mylonas, 2018). L’Union démocratique du centre, pour ne citer qu’un autre exemple, « ne recule pas devant l’utilisation d’un langage et d’une imagerie racistes dans sa propagande » et fait actuellement partie des mouvements politiques les plus puissants de Suisse (Fekete, 2018, p. 22).
9« KSAT a un grand avantage, celui d’être indépendant de la source de données. Si vous possédez un satellite, vous avez tendance à n’utiliser que ce satellite et les utilisateurs finaux, par exemple les compagnies pétrolières, ne se soucient pas vraiment des satellites que vous utilisez », explique Rolf Skatteboe, président de Kongsberg Satellite Services (Ferster, 2012).
Auteurs
- Jamie Allen
- Igor Galligo (trad.)
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La recherche comme composition
Steven Feld Jonathan Larcher et Damien Mottier (éd.) Magali De Ruyter (trad.)
2023
