Infrastructures critiques
p. 23-46
Note de l’éditeur
Cet essai a été publié pour la première fois en anglais sous le titre « Critical Infrastructure » dans un recueil d’articles relatifs à la recherche post-numérique, A Peer-Reviewed Journal About…, paru en juin 2014 (https://aprja.net/article/view/116097). Une version de cet essai est également parue dans la collection « Across & beyond – A transmediale Reader on Post-digital Practices, Concepts, and Institutions » de Sternberg-MIT Press en 2017.
Note de l’auteur
Révision Laura Boisset
Texte intégral
Les environnements sont invisibles. Leurs règles de base, leur structure omniprésente et leurs schémas généraux échappent à toute perception.
(McLuhan, 2011, p. 68)
Fig. 1.1. Infrastructures critiques.

Photographie : Jamie Allen et David Gauthier, 2014.
Infraduction
1Cet essai accompagne le projet Infrastructures critiques, une résidence de recherche et de production artistique qui s’est déroulée dans le cadre de la préparation du festival Transmediale, Afterglow, initié et organisé par Jamie Allen et David Gauthier. Le projet s’est tenu à l’automne 2013 et a reçu les soutiens du Conseil des Arts du Canada et du Conseil des Arts du Danemark. Il a été accueilli par le festival Transmediale 2014 et le Zentrum für Kunst und Urbanistik (ZKU) de Berlin. Infrastructures critiques avait pour objectif de mettre au jour les ressources et les réserves d’énergies physiques et matérielles, les signaux et les données qui permettent le développement de pratiques artistiques et technologiques post-numériques, y compris des festivals comme Transmediale. À travers des séries d’ateliers publics et un projet d’installation situé à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin, dans le cadre du festival Transmediale 2014, Infrastructures critiques a tenté de réaliser une enquête archéologique et anarchique sur le site, qui a révélé les couches de données découlant d’un festival d’art et de technologie, à la Haus der Kulture der Welt, à Berlin, en Allemagne, en Europe, sur Terre. Le projet a relancé la possibilité d’« études d’infrastructure »1 dans une critique institutionnelle post-numérique. En installant un grand nombre d’« enquêteur » numérique sur trépied, réalisé sur mesure pour et dans le périmètre où s’est déroulé le festival Transmediale, le projet refléta en partie le « tournant géologique » pris dans la pratique et la théorie des médias. Dans un monde où l’exploration des données et la pratique du « détournement de circuit » [circuit bending] sont respectivement des activités de plus en plus, et littéralement, géologiques et archéologiques, Infrastructures critiques, en tant que projet du festival Transmediale et recherche en cours (http://criticalinfrastructure.cc/), a tenté une enquête sur le paysage technologique du festival, de ses participant·es et de sa communauté.
[une] nouvelle poétique donnant chair à une « voix d’en bas », une voix éloquente du muet. Elle prétendait déchiffrer les signes écrits sur les visages, les murs, les vêtements — pour voyager sous la scène visible et révéler les secrets cachés sous terre. (Rancière, 2008, p. 15)
2Avec Infrastructures critiques, nous nous sommes demandé·es ce que cela pourrait signifier de sonder les sédiments du présent technologique avec lequel nous sommes toujours dans un rapport de résonance critique. Nous avons essayé d’élaborer un parcours de recherche créative, non pas en termes d’époques, de générations ou de périodes, mais à travers des couches, des gradients verticaux, des vernis et des strates — enfonçant le « post- » de la post-numéricité dans le sol, et non à travers les âges. Dans l’après-coup, la rémanence [afterglow] après la gueule de bois des succès et fiascos numériques que nous avons connus depuis la fin des années 1980, il reste les indices d’une stratification très réelle de la matière : la saleté et la poussière des systèmes numériques, les interconnexions et les protocoles qui s’alimentent de la Terre et l’enveloppent. Ce qui compte (c’est-à-dire ce qui se présente à travers son agencement matériel), ce sont les déchets techniques, les (an)archives surchargées, les distensions numériques dendritiques et les coffres d’acide de plomb qui fuient — l’éclatement au niveau des coutures des gouttières attentionnelles et intentionnelles. Ces gouttières écoulant saletés et poussières donnent lieu à une sorte de « pensée géologique », qui renvoie aux discussions sur l’Anthropocène et permet de faire le point sur la manière dont les activités technologiques, celles qui nous rendent humains et humaines, en sont venues à dominer les régions et les paysages, ainsi qu’à moduler les climats et les environnements. Les contributions humaines aux archives géologiques au cours de cette ère montreront principalement les effets des moyens techniques : l’électrification, puis le câblage du globe, puis la mise en place du sans-fil [wirelessing] ; le développement de moyens plus complexes et compliqués pour transformer les archives constituées d’énergies cosmiques en d’autres constituées à partir de fichiers et documents numériques, ou encore, transformant la transduction de la pétrochimie en rayonnement électromagnétique. Observez comment les concepts d’ingénierie modernes de rétro-compatibilité et de gestion de la mémoire FIFO [first-in-first-out2], résonnent avec les lois stratigraphiques de superposition et de recoupement du proto-géoscientifique Steno, datant du xviie siècle : « Au moment où la strate inférieure se formait, aucune des strates supérieures n’existait » et « Si un corps ou une discontinuité traverse une strate, il ou elle doit s’être formé·e après cette strate » (Brookfield, 2008, p. 143). Infrastructures critiques, projet de détournements méthodologiques et conceptuels, prolonge le travail de la pensée médiatique géologique et archéologique. Comment pouvons-nous effectuer un carottage des médias et de leurs systèmes techniques ? Envisager le post-numérique comme infra-numérique (sous-numérique, sub-numérique), c’est esquisser un hyper-objet ou un super-organisme, un nœud technosphérique. Il s’agit d’une image de la technique qui a l’intention de tenir compte des contextes spécifiques et des micro-relations, à la fois de la création et de l’utilisation. Une minéralité ou une élémentalité post-numérique montre le désir, le besoin, de ramener l’euphorie numérique qui éclata vingt ans auparavant à sa taille, à son protocole, à sa mise en œuvre, à ses détails sans filtre, sordides.
l’infrastructure n’est pas un substrat qui porte l’information sur lui, ou en lui, dans une sorte de dichotomie corps-esprit. Les discontinuités ne sont pas entre le système et la personne, ou la technologie et l’organisation, mais plutôt entre les contextes. (Star & Ruhleder, 1996, p. 114)
3L’« Artiste du Nouveau Média » de l’art-et-de-la-technologie, visant un futur terriblement absurde de l’art, ou des médias, n’est plus. Les médias techniques sont composés d’éléments si simples, banals et répétés (les micro-commutations des puces à l’intérieur d’un routeur Wifi, les gestes ordinaires de la main et de la souris d’un monteur de films numériques, etc.). L’exaltation palpitante du « Où voulez-vous aller aujourd’hui ? »3 de la numérisation se heurte à sa propre monotonie monstrueuse : la répétition des touches, des clics, des fonctions logiques, des routeurs Ethernet et des listes apparemment sans fin.
L’ennui à travers lE STACK
4La profondeur des problèmes créés et résolus avec la technologie et les médias exige également un engagement avec ces derniers, lequel est non séduisant, respectueux, humble — voire ennuyeux. Les pratiques créatives contemporaines rendent compte de la résurgence de ces choses soi-disant ennuyeuses, dont la résonance et l’intérêt pour elles ont été réaffirmés. La culture d’Internet et la création artistique que nous identifions comme post-numérique débordent de préoccupations pour l’objet banal, l’image muette, les interactions simples. Par exemple, rendons-nous sur quelques vieux comptes Tumblrs comme « Things Fitting Perfectly Into Other Things » ou « The Jogging »4 avec sa marque particulière de manipulations duchampiennes.
5Il existe quelque chose dans le monde, une contre-attaque post-numérique à demi sérieuse, connue sous le nom de « The Society for People Interested in the Study of Boring Things »5. L’une des fondatrices de cette société, Susan Leigh Star, a décrit ses activités, de manière caractéristique, par une liste : « Parmi les sujets ennuyeux abordés par les présentateurs, citons : l’inscription du sexe sur les formulaires de demande d’emploi utilisés par la ville de Hambourg, Allemagne ; les difficultés de la mesure du débit urinaire dans un service post-chirurgical aux Pays-Bas, et la conception de meilleurs gobelets pour le système métrique ; la mascotte et les slogans utilisés par une grande compagnie d’assurance du Midwest dans ses tentatives de créer une culture d’entreprise ; et la façon dont les nématologues utilisent les ordinateurs pour suivre leurs observations de spécimens de vers. » Susan Leigh Star poursuit en affirmant que « ce qu’ils ont en commun, c’est une préoccupation pour l’infrastructure, la colle invisible qui lie les disciplines entre elles, à l’intérieur et au-delà de leurs frontières » (2002).
6À quoi ressemblerait un art-et-une-technologie de ces « composantes de base rendues ponctuelles » (Hertz & Parikka, 2012, p. 427), ces points de condensation du brouillard enveloppant la technologie, qui monte maintenant dans les nuages ? L’attention portée à l’infrastructure dans le travail artistique et sur les médias peut servir à mettre en évidence les liens entre les structures institutionnelles, économiques et politiques, et les systèmes ordinaires et matériels. Les systèmes d’utilisation permanente [dits always-on] de l’infrastructure permettent et (dans une moindre mesure) sont permis par les pratiques artistiques-et-technologiques. Les systèmes banals, dorsaux [back-end] et d’arrière-plan sont ceux dont nous ne sommes ni censés nous soucier ni les remarquer, tandis que nous sommes impressionné·es et immergé·es, époustouflé·es par le spectacle, la narration, l’esthétique classique.
7Qu’y a-t-il en dessous ? « Vous ne seriez pas intéressé·e », de toute façon. Du moins jusqu’à ce que quelque chose se passe — souvent très — mal. Lorsque quelque chose fonctionne — fonctionne vraiment — cela devient une infrastructure, dans le sens qui résonne avec la tentative de Douglas Adams de définir la « “technologie”, comme étant un mot qui désigne quelque chose qui ne fonctionne pas encore » (1999). Il existe un certain nombre de manières et de raisons pour lesquelles les infrastructures disparaissent ou sont amenées à disparaître, et un trop grand nombre d’entre elles sont motivées par des politiques de pouvoir inquiétantes en matière de connaissance et d’accès, et par les relations techno-sociales qui découlent de l’extraction et de l’accumulation du capital. Il s’agit d’un système d’échange particulier dans lequel les tensions entre les impressions et la réalité, la politique de la connaissance, à l’échelle individuelle et communautaire, devient très prononcé. Les bureaucraties et les institutions utilisent des ensembles de techniques qui sont également présents dans la conception et le développement des infrastructures techniques : abstraction, compartimentation, classification, intériorités inconscientes, optimisation — la liste des stratégies biaisées [tendentious] tourne en rond, centrifugeant les déséquilibres de la connaissance et du pouvoir.
Infrastructure critique ?
8Le caractère mercuriel de l’infrastructure technique est ce qui la rend critique à deux égards. Ces constellations de technologies sont par définition incessantes et fondatrices, comme le décrit le ministère américain de la Sécurité intérieure :
Les infrastructures critiques sont les actifs, les systèmes et les réseaux, qu’ils soient physiques ou virtuels, si vitaux pour les États-Unis que leur incapacité ou leur destruction affaiblirait la sécurité, la sécurité économique nationale, la santé ou la sécurité publique nationale, ou toute combinaison de ces éléments. (Homeland Security)
9Mais elles sont aussi, en un sens, critiques d’elles-mêmes, ou critiques à la manière des « températures » et des « pressions », c’est-à-dire à la limite ou au point de transformation — instables et condamnées en fin de compte au changement, à la panne ou à l’échec. Paul Virilio formule de la manière suivante le vaste et pharmacologique récit des infrastructures :
Quand vous inventez le bateau, vous inventez aussi le naufrage ; quand vous inventez l’avion, vous inventez aussi l’accident d’avion ; et quand vous inventez l’électricité, vous inventez l’électrocution. […] Chaque technologie porte sa propre négativité, qui est inventée en même temps que le progrès technique. (Virilio, 1999, p. 89)
10Il existe des obstacles significatifs à la compréhension de technologies complexes, et l’un des modes d’invisibilité s’opère ici par une projection délibérée de l’ennui. Par exemple, « l’une des armes les plus efficaces et les moins appréciées de la bureaucratie sont ses rapports techniques fastidieux. Comme les élections glaciales de février à Chicago, ces gros volumes dissuadent tout le monde, sauf les plus fidèles » (Espeland, 1998, p. 109). Il existe une nuance particulière de gris utilisée dans l’industrie des télécommunications qui, du moins dans le folklore de l’industrie, a été prouvée psychologiquement comme étant la couleur la plus ennuyeuse au monde. Ce camouflage cognitif rend tout ce qui est technologique uniformément terne et inintéressant. Les boîtes de connexion transversales apparemment incolores qui se dressent dans le paysage urbain sont comme les pierres tombales d’une ère numérique révolue, elles sont une espèce invasive, colonisatrice, dont nous sommes habitué·es à l’omniprésence. Fuller et Goffey définissent l’infrastructure des « médias gris » comme :
des bases de données, des logiciels de travail en groupe, des méthodes de planification de projets, des formes de médias et des technologies qui fonctionnent loin de l’agitation plus visible des messages sur les consommateurs, l’autonomisation ou la sagesse douteuse de l’économie de l’information. (2008, p. 9)
11Les infrastructures et les institutions sont liées : ce sont des sœurs siamoises — les premières étant généralement considérées comme la contrepartie matérielle plus obstinée des secondes. Les pratiques des institutions créent et soutiennent les infrastructures et, réciproquement, les institutions ont besoin des canaux et des stratifications qu’elles échafaudent. Si les infrastructures ordonnent et délimitent une sorte d’hyper-objet imperceptiblement opaque, fragile, matériel et technologique (Morton, 2012, p. 130), les institutions font le même type de travail pour la vie sociale, politique et même personnelle. Les infrastructures et les institutions ne sont peut-être pas si différentes, sous leurs surfaces ordinaires :
une idée ou quelque chose qui a été appris peut également être considéré comme ayant une force matérielle-objective dans ses conséquences et ses médiations, la compréhension de la nature matérielle des idées, et leur relation avec l’activité médiale telle que la lecture, la navigation, et le calcul, est devenue monnaie courante. (Fuller, 2008, p. 214)
12C’est ainsi qu’une tension entre impressions et réalités, une politique du savoir, à l’échelle individuelle et communautaire, devient très marquée. Les bureaucraties et les institutions expriment un ensemble de techniques qui se retrouvent également dans la conception et le développement de l’infrastructure technique : abstraction, compartimentation, classification, intériorités inconscientes — la liste des stratégies partiales tourne en rond, centrifugeant les déséquilibres du savoir et du pouvoir.
13Les histoires et les études sur la science et la technologie à l’ère industrielle témoignent d’une multitude de récits narrant ce type de complicités dangereuses et fécondes (Eisenhower a qualifié la version initiale de cette infrastructure aux États-Unis de « complexe militaro-industriel » dès 1961 dans « Farewell to the Nation »). Un récit plus personnel et représentatif nous vient de Colleen Black, l’une des 75 000 habitant·es d’Oak Ridge, dans le Tennessee, qui, durant la Seconde Guerre mondiale, a traité sans le savoir l’uranium destiné aux bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945. Lorsqu’on lui demande comment la quasi-totalité de la population de la ville a pu travailler dans l’usine de traitement sans en connaître la finalité incendiaire, elle répond :
On grimpait partout sur ces tuyaux, et on testait les soudures. Puis il y avait un spectromètre de masse, et on devait regarder les cadrans s’éteindre, et on n’était pas censé·es dire ce mot, non plus. Et le plus fou, c’est que je n’ai pas demandé. Je veux dire, je ne savais pas où allaient ces tuyaux, je ne savais pas ce qui passait par eux. […] Je savais juste que je devais trouver la fuite et la marquer. (National Public Radio, 2013)
14Mme Black parle ici d’une redoutable adaptation d’impédances parfois réalisée par les institutions et les infrastructures. Lorsque le capitalisme, ses institutions et les technologies globales sont de connivence, personne n’a besoin de savoir quoi que ce soit : « Si quelqu’un vous demandait : “Que faisiez-vous là-bas à Oak Ridge ?”, vous répondriez : 79 centimes de l’heure » (National Public Radio).
15Ainsi, personne ne peut tout savoir. Les technologies, lorsqu’elles deviennent infrastructurelles, ne sont jamais tout à fait comprises par quiconque. Essayez de demander à un mécanicien automobile de réparer la plomberie d’une maison, à un programmeur talentueux de reconfigurer un réseau Microsoft Windows ou à un codeur PHP sur WordPress de construire un robot. Il existe des vecteurs de ré-intégration, des signes de redirections de nom de domaine, mais dans l’ensemble et de plus en plus, nous devons simplement « trouver la fuite et la marquer », et attendre l’arrivée du réparateur de câbles. Et ces autonomies contradictoires et interdépendantes se manifestent jusqu’en bas de l’échelle. Le graphiste sur MacBook Pro en télétravail et l’habitant d’une mégalopole d’un pays en voie de développement sont complétement différents, sauf sur un point : chacun est soumis à la vulnérabilité imposée et à l’impuissance infligée par les infrastructures institutionnelles et techniques. Le résultat est une chaîne dévolue d’irresponsabilité (dans laquelle la responsabilité est « la capacité de répondre, de réagir » (Haraway, 2016), en plus de son sens le plus commun). Au fur et à mesure que ces systèmes d’infrastructures s’élèvent au-dessus de nos réalités physiques, puis perceptuelles, puis conscientes, on nous demande d’y penser de moins en moins, et les conséquences deviennent de plus en plus complexes. On en arrive au point où même lorsque l’on voudrait savoir où vont les tuyaux et ce qui les traverse, nous n’en avons ni la vision, ni les moyens de le dire ou de le percevoir. Face à des systèmes technologiques très complexes, « les individus [sont] tout simplement incapables d’assumer la pleine responsabilité de leurs effets », comme l’explique Jane Bennett en tentant de retracer la logique causale (de rejeter la faute à propos) de la panne d’électricité nord-américaine de 2003 (2010, p. 24).
16À l’échelle mondiale, l’échafaudage du pouvoir institutionnel et gouvernemental par le biais d’artefacts technologiques, prenant souvent la forme d’une territorialisation par le biais de mesures instrumentales, fait depuis longtemps partie du marché des infrastructures. Les techniques comprennent « la dépendance envers les équipements importés plutôt que les réseaux autonomes, et l’absence de R & D dans le territoire colonisé ». Pour l’énergie électrique, par exemple, il s’agit de « techniques qui maintiennent les compagnies d’électricité régionales sous l’emprise des grands réseaux mondiaux de biens et de services » (Cubitt, 2013, p. 314). Les infrastructures d’archivage des informations et des réseaux fonctionnent à peu près de la même manière. La cartographie et l’investigation scientifique (en tant que mouvements de « quantification » des xviiie et xixe siècles) furent des préludes commodes à la domination des puissances d’Europe occidentale sur le Nouveau Monde, le sous-continent indien et l’Afrique, entre autres. Les géographes, cartographes et spécialistes des sciences naturelles allemands et britanniques pensaient certainement rendre un grand service inhérent au monde. Et la planification préalable des superpuissances contemporaines ne semble pas moins une affaire irréprochable et admirable : Google veut simplement savoir, et nous voulons simplement un courrier électronique gratuit.
Les réseaux ne peuvent plus être pensés comme intrinsèquement utopiques. Au contraire, ils sont désormais le troisième terrain (à côté des nations et des marchés) sur lequel s’engage la compétition acharnée pour la richesse et le pouvoir […] ils conservent, par couches, des formations plus anciennes — sécurité du réseau, discipline du réseau et pouvoir souverain du réseau sur la vie et la mort. (Cubitt, 2013, p. 312)
Mesurer l’infrastructure
Lorsque quelque chose était effrayant, c’était une bonne idée de le mesurer. (Kehlmann, 2010, p. 16)
17La promesse que les métaux de base laissaient imaginer à l’alchimiste, et les capacités que les scryptologues donnaient aux globes de cristal de roche, constituent la promesse que les données apportent à notre moment présent. L’essai de Richard Wright pour Software Studies, A Lexicon (Fuller, 2008) souligne la fièvre des archives et l’anxiété historique qui ont donné naissance aux techniques contemporaines de visualisation des données : « En 1987, la Fondation nationale des sciences des États-Unis a publié son rapport “Visualisation in Scientific Computing” (ViSC), qui mettait en garde contre le “déluge de données” résultant des expériences informatiques et de la détection électronique » (Fuller, 2008, p. 78). Les artistes, les technologues créatif·ves, les concepteur·rices et les programmeur·ses développent, en ce moment même, une énorme quantité de perspectives alternatives sur des listes délimitées par des virgules, des feuilles de calcul et d’autres formats et sources de données d’apparence banale. Les outils qu’iels utilisent impliquent souvent un mélange étonnamment puissant de techniques statistiques simples, de schémas esthétiques et de récoltes de données.
18L’ensemble de cette entreprise révèle toutefois une ironie épistémique quintessentielle de l’ère des données dans laquelle nous vivons : les données sont collectées afin de caractériser la vérité d’un objet ou d’un événement. Mais, comme trop de données ont été collectées, et sont impossibles à comprendre dans l’immédiat, nous élaborons toute une littérature de symboles, d’infographies, d’explications et de représentations. Comme le dit Vilém Flusser (2013) :
toutes médiations entre l’humain et le monde sont soumise à une dialectique interne. Elles représentent le monde pour l’humain mais s’interposent simultanément entre l’humain et le monde (vorstellen). Dans la mesure où elles représentent le monde, elles agissent comme des cartes, des instruments d’orientation dans le monde. Dans la mesure où elles s’interposent entre l’humain et le monde, elles agissent comme des écrans, des couvertures du monde.
19Nous forons, découpons et tamisons les bases de données — une radiesthésie numérique qui cherche à « trouver du pétrole » ou à « tamiser de l’or » dans des ensembles de données stratifiés. Et voici à nouveau pourquoi la pensée géologique est plus qu’un concept interdisciplinaire. Nous nous retrouvons à inventer une nouvelle tectonique de la base de données, une succession élaborée de mesures et d’hypothèses de travail multiples qui, nous l’espérons, nous rapprochera des réalités que nous cherchons à caractériser. Il y a toutefois beaucoup à dire à propos de ce que l’examen perspectif des données a éclairé. Peut-être qu’« un paysage est mieux contemplé avec une seule source de lumière — le soleil, une ampoule, une seule bougie, un seul écrivain — afin que toutes les ombres et les lumières soient fidèles les unes aux autres » (Coupland, 2013). Pour étudier quelque chose d’absolument non linéaire, peut-être faut-il d’abord le structurer, le départager ou tracer une ligne à travers.
20Les infrastructures, les réseaux de matériaux et de personnes, la tuyauterie et les protocoles semblent être une source propice à la collecte de données toujours plus nombreuses, à distiller et à visualiser. En pilotant le tableau de bord — via des interfaces qui tentent de transmettre de nouveaux savoirs par le biais de l’illustration — nous pouvons décider de concevoir une conscience par des moyens quasi infinis. Pouvons-nous imaginer une « proprioception infrastructurelle » d’un type similaire à la « proprioception sociale » que permettent les médias sociaux (Thompson, 2007) ? Il existera un espace de données pour les infrastructures, compris dans son ensemble. Il semblerait que les entités technologiques en retrait nous appellent à elles, inévitablement et de cette manière :
Ainsi, ce qui n’est qu’une simple procédure de l’esprit dans la traduction de la conscience des sens en connaissance discursive a été transformé en un caractère fondamental de la nature. De cette façon, la matière est apparue comme étant le substrat métaphysique de ses propriétés, et le cours de la nature est interprété comme l’histoire de la matière. (Whitehead, 2007, p. 16)
Infrastructure performante (psycho-hydro-dynamiques institutionnelles6)
21Plus intéressants que la mise en avant de l’infrastructure à travers les pannes, les défaillances et les dysfonctionnements sont les cas par lesquels les interprètes de l’infrastructure et les acteurs humains jouent un double jeu plus explicite. Une des histoires favorites à ce sujet concerne l’intrigue vaudevillesque d’un certain Harvey Schultz de la ville de New York. Au cours d’une conférence de presse organisée avant le match du Super Bowl de la National Football League en 1987, Schultz a laissé entendre au public que ce serait une bonne idée pour les fans de football d’« échelonner leurs visites aux toilettes » pendant le match — afin d’éviter le risque d’un « super tirage de chasse d’eau » (Super Flush) catastrophique sur le plan hydraulique. Les médias du moment ont repris l’histoire et l’ont diffusée. La rumeur à propos de la super chasse d’eau est une mécanique importante pour rendre l’infrastructure présente à l’esprit de celles et ceux qui l’utilisent sans le savoir. L’essentiel dans la critique de l’institution ingénieusement formulée par Schultz lors de la conférence de presse cet automne-là, n’est pas de savoir si ce qu’il a dit était vrai ou non (ce n’était pas le cas), mais ce qu’il a rendu présent, peut-être pour la première fois : les New-Yorkais·es ont des toilettes qui font partie d’un système massivement interconnecté, et elles sont connectées à des sources et des éviers, également ignorés, qui permettent aux toilettes de fonctionner. Schultz n’a rien fait de moins que de rendre visibles les infrastructures de plomberie et les égouts dans la conscience de millions de personnes.
Fig. 1.2. L’article daté du 25 janvier 1987, faisant état de la possibilité d’une « super chasse d’eau » due à l’activité des toilettes pendant le match de football américain du Super Bowl. Harvey Schultz, alors commissaire à la protection de l’environnement de la ville de New York, recommandait vivement de « ne pas se précipiter et de réfléchir avant de tirer la chasse ».

Source : Tri-City Herald.
22La performance des infrastructures, comme manière de rendre présents des systèmes involontaires, non désirés ou non pensés, a trouvé sa place et son prélude dans la pratique artistique. Les méthodes développées par les artistes et les activistes, associé·es à des formes de « critique institutionnelle », traitent les infrastructures institutionnelles de l’art comme du remplissage pour les œuvres qui les exposent et les développent. Le genre désormais assez répandu qu’est la critique institutionnelle suscite des interrogations perforatives et performatives à propos de la valeur et des structures de soutien des musées, des galeries, des flux de financement, des catalogues, des inaugurations, des discours et des accueils officiels.
Fig. 1.3. Andrea Fraser, dans le rôle de la guide touristique Jane Castleton, met en évidence la fontaine d’eau dans le cadre de sa vidéo Museum Highlights : A Gallery Talk (1989).

Source : Musée de Philadelphie.
23Parmi les œuvres les plus connues de l’artiste Andrea Fraser figure Museum Highlights : A Gallery Talk (1989). Le dialogue scénarisé de ses interventions comprend non seulement une présentation des préoccupations historiques et esthétiques de l’art, mais aussi des discussions sur l’infrastructure matérielle (eau, éclairage électrique), le parrainage des musées et, plus largement, les programmes culturels, économiques et politiques :
Jane entre dans le vestiaire, en faisant des gestes de la main en direction de la fontaine à eau au fond de la pièce. En s’adressant à la fontaine à eau :
— Hmm, une œuvre d’une économie et d’une monumentalité étonnantes… elle contraste audacieusement avec les productions austères et hautement stylisées de cette forme. (Fraser, 1991, p. 120)
24Ce qui rend l’œuvre intéressante, c’est qu’il n’est pas important que ce que Andrea Fraser dit soit juste ou factuel. Composé d’un ensemble de données, de faits et d’extraits mis en récit, l’œuvre présente une constellation d’informations et de messages incohérents et introuvables (— certains repris des publications officielles du musée), que le public peut librement interpoler entre et dans l’espace. L’important, c’est le théâtre infrastructurel du super-organisme du musée d’art, et du monde de l’art, avec toutes ses conditions. Mais qu’est-ce qui, dans le paysage post-numérique et artistique, pourrait avoir le pouvoir d’animer et de revigorer ce genre de théâtre, afin de donner un « nouveau point de départ à ce qu’on appelait autrefois la critique institutionnelle » (Holmes, 2007) ?
25Infrastructure critique, c’est-à-dire les matériaux technologiques qui sont à la fois constitutifs de l’importance sociale et politique, tout en étant réflexivement analytiques et autodestructeurs — et qui permettent aux pratiques artistiques et technologiques d’avancer « vers une nouvelle critique des institutions », tel que le suggère Brian Holmes (2007), par le biais d’approches extra-disciplinaires, ou peut-être anti-disciplinaires. Une étude critique de l’infrastructure (en tant qu’œuvre d’art ou autres) pourrait s’approprier les médias gris de l’ingénierie, de l’instrumentation et des disciplines techniques, créant ainsi moins un geste artistique qu’une articulation de la recherche en direct. Dans quelle mesure les « données » d’un « monde de l’art » peuvent-elles être « brutes », et comment peuvent-elles être interprétées pour les artistes et le public ? Comment ces données infrastructurelles peuvent-elles être présentées en public, de sorte que nous soyons incité·es ou appelé·es à en tirer toute une panoplie appropriée de conclusions individuelles et évolutives ? Il n’est pas question de vérités, mais de relations et de résonances qui peuvent toutefois être modélisées et estimées, de significations évoquées, de tendances à tracer, de tracés à traverser : autant de tentatives de vivre dans un monde que nous cherchons à comprendre. Ce sont des méthodes et des stratégies extra-disciplinaires, car une réévaluation du paysage technologique post-numérique semble nécessaire : il s’agit d’un compte-rendu infrastructurel des détritus irritants sous lesquels nous croulons que le « numérique » continue de laisser dans son sillage.
Bibliographie
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The Jogging. http://thingsfittingperfectlyintothings.tumblr.com
Things Fitting Perfectly Into Other Things. http://thingsfittingperfectlyintothings.tumblr.com
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Notes de bas de page
1En 2009, Paul Edwards, Steven Jackson, Geoffrey Bowker et Robin Williams ont créé un numéro spécial du Journal of the Association of Information Systems (JAIS) intitulé Introduction: An Agenda for Infrastructure Studies, qui tentait d’esquisser une sorte de méta-champ naissant qui englobe les études sur les médias, l’histoire de l’art, la sociologie et l’anthropologie.
2Premier entré, premier sorti.
3« Where do you want to go today ? » était le slogan de la campagne internationale de Microsoft Corporation pendant une grande partie du milieu des années 1990. https://en.wikipedia.org/wiki/Where_do_you_want_to_go_today?
4Le jogging était un « club de surf » sur Internet. Les comptes Tumblr cités sont accessibles via : http://thingsfittingperfectlyintothings.tumblr.com et http://thejogging.tumblr.com.
5« La Société des personnes intéressées par l’étude des choses ennuyeuses ».
6Alan Watts a employé cette expression pour distinguer la psychanalyse freudienne des autres écoles de pensée psychique, car une grande partie de la terminologie et des métaphores de Freud s’inspire de la mécanique des fluides et de la thermodynamique du xixe siècle. L’incantation la plus évidente de cette étrange alliance est l’expression anglaise « letting off steam », qui signifie : relâcher la pression, se débarrasser de colère ou encore de fortes émotions réprimées.
Auteurs
- Jamie Allen
- David Gauthier
- Igor Galligo (trad.)
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La recherche comme composition
Steven Feld Jonathan Larcher et Damien Mottier (éd.) Magali De Ruyter (trad.)
2023
