Quelques considérations additives pour instaurer un débat
p. 279-297
Texte intégral
1Le regard situant est dans sa forme même une expression ambiguë. L’adjectif verbal utilisé laisse indéterminé le résultat de ce qu’il est censé avoir réalisé. Est-ce ce qui est regardé qui se trouve ainsi situé ? Ou est-ce le fait d’avoir regardé qui situe celui qui regarde ? Même réduit à un simple participe présent, l’ambiguïté subsiste. Paradoxalement, ce serait là tout l’intérêt méthodologique de l’expression.
2En effet, entendu comme méthode d’investigation d’un terrain de recherche, le regard situant englobe « aussi bien le sujet qui regarde que l’objet qui est regardé1 », ainsi que le souligne Gilles Séraphin, le promoteur de cette méthode. Autrement dit, c’est l’interaction entre lesdits « sujet » et « objet » qu’il importe de mettre au premier plan et, partant, les effets que cette interaction aura pu produire chez l’un et l’autre. Effets dont la gamme d’expression peut courir des manifestations physiques visibles chez ceux qui incarnent les positions de sujet et d’objet jusqu’aux sentiments et ressentiments les plus intimes et les moins visibles. C’est pourquoi, à juste titre, Gilles Séraphin appréhende la situation dans laquelle opère le regard situant sous la double dimension d’une situation localisée et datée (spatiale et temporelle et donc historique, si l’on veut abstraire le propos), d’une part, et, d’autre part, d’une situation mentale – pour reprendre son terme – dans laquelle le chercheur procédera à toutes les opérations réflexives qui le conduiront à définir sa posture méthodologique qualifiée de regard situant.
3Pour le formuler autrement, l’intérêt de mettre l’accent sur le regard situant lorsqu’on procède à des investigations de terrain, à des enquêtes in situ, etc., est de replacer au cœur de la démarche méthodologique réclamée dans ce cas les questions d’aptitude du chercheur – du moins est-ce en ces termes que je le formulerai – à instaurer un retour réflexif et critique sur sa propre démarche. Ce qui revient à dire que nous sommes au-delà de la seule description, fût-elle analytique à la manière de l’auto-socio-analyse préconisée par certains sociologues à l’instar de Pierre Bourdieu. Nous sommes dans la discussion critique, celle qui sépare – selon l’étymologie grecque de κρίνω à l’origine des termes critique, crise, critère, secret, sécréter, etc. – ce qui doit être retenu de ce qui sera rejeté. En somme, faire le tri entre ce qui est pertinent pour concourir à l’objectif poursuivi et ce qui n’est qu’accessoire et, peut-être, constitue un obstacle à l’atteinte de celui-ci.
4Ce tri ne saurait donc être fait a priori, mais seulement en situation, pragmatiquement, et par conséquent toujours à renouveler car relatif à la situation de recherche dans laquelle se trouve impliqué le chercheur. Il s’agit alors de sa part d’un exercice continu, répété, jamais totalement acquis, d’auto-analyse rapportée au « terrain » et à l’objet de sa recherche, une manière d’auto-vigilance épistémique. Tout autre chose donc qu’un cadrage descriptif objectivant la personne du chercheur, comme si ce cadrage, mécaniquement, offrait la certitude de l’opérativité du tri effectué quand on vient de dire qu’il ne peut être que situationnel, conjoncturel et conditionné par l’objectif de recherche.
5C’est ainsi que l’attribut sexuel, ou la caractérisation sexuelle du chercheur, peut recevoir toute sa pertinence méthodologique lorsqu’il conditionne le recueil de données factuelles (un verbatim livrant des confidences, par exemple), ce que recouvrent certaines approches présentées dans cet ouvrage en termes de rapports de sororité, sans qu’il faille pour autant en faire un critère (un principe de tri) de la pertinence de l’analyse et des conclusions de l’étude. Les temps, les modalités de recueil des données, l’appareillage technique à mobiliser, les compétences singulières de l’enquêteur, etc. – tout ce que j’appellerai les techniques de l’enquête – vont devoir faire l’objet d’une réflexion propre, chaque fois spécifique et donc jamais acquise une fois pour toutes. C’est ce moment réflexif que l’on devrait, à strictement parler, appeler « méthodologie de la recherche », puisqu’il s’agit d’abord d’apprécier le résultat des techniques (méthodes) mises en œuvre hic et nunc dans la recherche en cours. Le regard situant est un tel moment de réflexion méthodologique dans une recherche.
6Tout cela revient à dire que l’on est loin d’avoir satisfait à ce moment de réflexion méthodologique lors d’une recherche engageant un « terrain » si l’on s’en tient aux caractéristiques descriptives des protagonistes de l’enquête. Ne serait-ce que parce que toute description recèle une représentation, voire une théorie cachée, de l’objet décrit.
7Se déclarer sociologue « blanc », « privilégié », appartenant aux CSP+ et peut-être coupable d’avoir incorporé la vision esclavagiste d’ancêtres inconnus, et être confronté au cours de ses enquêtes à des « dominés » victimes des maux historiques produits par ceux qui partagent les mêmes caractéristiques que ledit sociologue, est seulement en appeler à une représentation des uns et des autres fournie par l’idéologie de l’air du temps dans laquelle nous baignons2. Mieux, une telle représentation véhicule, comme l’a si souvent dénoncé Pierre Bourdieu, une sociologie implicite dont l’effet, quant à la démarche scientifique revendiquée par cette dernière, est de la réduire à n’être qu’une « vision » du monde et, ajoutait Pierre Bourdieu, une « division » de celui-ci. Cette « vision », selon lui toujours, ne pouvant qu’obscurcir ce que la sociologie scientifiquement menée aurait pu établir.
8C’est pourquoi Pierre Bourdieu, à mon sens, se défiait tant des idéologies de l’air du temps, que ce soient celles propagées par les économistes ou celles des féministes, et en revenait régulièrement à mobiliser les capacités compréhensives (celles qui en appellent autant à l’abstraction qu’à l’analyse empirique) du sociologue3. Mais laissons Bourdieu et poursuivons.
9L’exercice méthodologique, lors d’une enquête sociologique impliquant un « terrain », ne saurait donc être ramené à la production d’un cadrage mettant en relief les attributions objectives ou les dispositions subjectives prêtées aux différents protagonistes – par la « théorie » sous-jacente mobilisée par la description –, ce qui reviendrait à faire de cet exercice une pure déclaration a priori, un simple préalable pro domo (en faveur de la théorie sous-jacente), autrement dit un exercice formel, alors que sa vocation est d’être contextuel, conjoncturel, situé et daté, bref pragmatique. C’est ce que j’ai ailleurs appelé le « méthodologisme », un usage de la méthode à des fins non méthodologiques4.
De la méthode
10La notion de méthode, par définition peut-on dire, contient l’idée qu’un but, qu’un objectif, qu’une visée, est poursuivi. La méthode est le moyen d’une fin. C’est pourquoi, le plus souvent, le vocable est accompagné de la préposition « pour » qui marque, entre autres, la destination, la visée d’une intention, le terme espéré d’une action. Ainsi le titre complet du Discours de la méthode de Descartes est-il Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences.
11L’étymologie grecque l’indique clairement, μετάοδος est formé de μετά, qui exprime une idée de succession, de procès, de ce qui va « vers » un nouvel état, et de οδος, qui signifie le chemin que l’on suit, la route que l’on emprunte, la voie qui mène au but, et, par analogie, une manière de faire quelque chose. On en dérivera le vocable d’exode qui marque la voie de sortie.
12La méthode est donc bien conçue comme un procédé, une manière de faire, un chemin emprunté… pour atteindre un but. Elle est en somme toujours subordonnée à une fin. La méthode est de l’ordre des moyens, donc toujours au service d’une fin. Elle est de l’ordre de l’instrument dans une démarche finalisée. On pourrait dire que la méthode est un intermédiaire entre une intention (un projet de recherche) et sa réalisation (les résultats de la recherche).
13Dès lors, il ne fait guère de doute que la méthode doit recevoir toute l’attention de celui qui se propose d’atteindre une fin, singulièrement du scientifique qui se propose d’accroître la connaissance dans son domaine disciplinaire. Encore faut-il que l’on évite quelques confusions et bien des malentendus sur ce que cela réclame.
14Sans considération hiérarchique, il s’agit d’abord de l’objectif scientifique proprement dit lorsqu’on se réclame de la sociologie et des sciences sociales, partant des confusions à éviter entre l’ordre de la découverte scientifique et l’ordre de la conviction et de l’engagement du chercheur, entre la logique de la connaissance et la logique de l’action sociale et politique. Il s’agit aussi des attentes de la méthode lorsqu’on la tient pour le médium que l’on vient de dire, autrement dit, quelque peu pompeusement, du bon usage de la méthode. Il s’agit enfin, particulièrement pour le sociologue et tout particulièrement pour le sociologue empêtré dans son terrain, de comprendre, peut-être un peu mieux, la proposition wébérienne de pratiquer la neutralité axiologique.
15Commençons par cette dernière qui reste, à mon sens, la cheville ouvrière de la compréhension de ce que doit permettre la méthode lorsqu’on la subordonne à un objectif de recherche et à ce que ce dernier réclame, à savoir ce qu’on appelle la construction problématique de l’objet. Ce qui revient à prôner l’abstraction, à entendre dans tous les sens du terme : aussi bien celui de l’opération mentale que celui du mouvement d’extraction de son environnement immédiat.
La neutralité axiologique
16Chacun sait en quelles circonstances et dans quel but Weber avait pu mettre en avant la notion de Wertfreiheit pour stigmatiser les professeurs d’université qui utilisaient leur chaire telle une tribune politique pour, non pas énoncer par quel cheminement ils étaient arrivés à soutenir telle ou telle idée, mais en faire la propagande en usant de leur position d’autorité. Mais, pour Weber, la notion n’avait pas qu’une portée polémique et il en fera, dans les textes qu’il consacre à la théorie de la science, un principe méthodologique essentiel pour les sciences du social (histoire, sociologie, économie, politique, etc.) On le sait aussi, la notion sera diversement reçue et fera l’objet, surtout en France, d’intenses controverses jusqu’à aujourd’hui. N’épiloguons pas sur la mauvaise polémique portant sur la traduction du concept de Wertfreiheit par « neutralité axiologique », traduction qu’avaient proposée Julien Freund et Raymond Aron et contestée par Isabelle Kalinowski qui, esprit subtil, propose de le traduire par « non-imposition des valeurs ». Ce qui, il faut le reconnaître, veut dire exactement la même chose, l’élégance lexicale en moins.
17Il ne fait aucun doute que, pour Weber, la « neutralité axiologique » ne porte pas sur la personne du chercheur, n’exige nullement son absence d’engagement politique et social, elle porte sur sa démarche lorsqu’il procède à l’étude des « faits empiriques », comme il les nomme. Il s’agit d’une posture méthodologique, faite d’abstention et de réflexion, et non une qualification intrinsèque de la personne révélant une sorte de visionnarisme attaché à sa position de surplomb du monde social. Ce n’est pas le savant qui est « neutre » par la puissance de quelque vertu performative liée à sa position sociale, c’est le savant qui s’astreint à la neutralité en neutralisant, autant que faire se peut, les valeurs qui l’habitent. Ce qui, au passage, ruine le fondement de la critique bourdieusienne de la neutralité axiologique wébérienne, puisque cette dernière n’ignore pas l’immersion du chercheur dans le monde social qu’il étudie, ni sa porosité aux valeurs qui y ont cours et à la « guerre des dieux » – pour rester dans le vocabulaire wébérien – qu’elles entraînent. Tout au contraire, c’est parce qu’elle ne l’ignore pas que l’exigence wébérienne de neutralité axiologique est utile et nécessaire pour que le discours sociologique (ou de sciences sociales) soit autre chose qu’un discours trivial ou un discours prophétique, et devienne un discours scientifique, analytique et compréhensif.
18Et pour ce faire, il n’est besoin de rien d’autre que de reconnaître les capacités réflexives du sociologue – ce que d’aucuns ont cherché à appréhender sous la forme d’une « auto-socio-analyse » –, et partant d’admettre un rapport distancié aux valeurs qui l’habitent et qui habitent le monde social qu’il observe. C’est donc bien une démarche expresse, volontariste, posturale, qui préside à la mise en œuvre de la « neutralité axiologique ». Aucune grâce, divine ou institutionnelle, n’est requise, ni aucune illusio performative n’en découle. La critique bourdieusienne, reprise à l’encan par de nombreux sociologues, retombe tel un soufflé.
19Pour ma part, je ferais bien du principe wébérien l’équivalent d’un interdit, non pas un interdit anthropologique, mais un interdit méthodologique : un interdit de confusion, de confondre la démarche du scientifique et l’engagement du citoyen, de confondre l’analyse compréhensive du sociologue et le plaidoyer social du militant, de confondre en somme l’ordre des faits et l’ordre des valeurs. De même que l’interdit anthropologique réclame l’abstention d’action, l’interdit méthodologique exige la retenue des convictions sociales et politiques. Quant à la transgression toujours possible de l’interdit, chaque société a son régime de sanctions, la communauté académique a le sien qui est censé passer par les pairs, par leur critique ou leur réfutation (à condition que ladite communauté ne soit pas elle-même transgressive, ce qui est une autre histoire).
20Cela dit, la nature volontariste et déontologique de l’impératif de neutralité axiologique rétablie, il convient de souligner qu’il n’a de sens qu’au regard de l’objectif scientifique poursuivi. Et celui-ci n’est pas simplement incantatoire, ne relève pas d’une rhétorique proclamative de scientificité, de « faire de la science » – qui n’est bien souvent qu’un argument d’autorité dissimulant mal les défaillances argumentatives. Celui-ci s’inscrit dans un cadre épistémologique, une conception de la scientificité que l’on peut souhaiter être en prise avec l’état de la réflexion contemporaine en ce domaine.
21D’où ce point à suivre sur l’épistémologie de la découverte.
L’épistémologie de la découverte
22La sociologie et les sciences sociales en général me paraissent encore trop attachées à une épistémologie de la vérité s’agissant du produit de la science. C’est là une épistémologie du passé, l’épistémologie de l’âge classique, lorsque le savant était enfermé dans sa tour d’ivoire et se pensait en sujet transcendantal kantien. Ce savant recherchait la vérité du monde et des choses et, depuis Kant, n’avait à sa disposition pour l’obtenir que le cadre catégoriel de sa raison législatrice, celle qui dit le possible de la connaissance et ramène la science à ce seul possible. Bien que débarrassés des injonctions théologiques normatives, les produits de son activité scientifique relevaient d’une logique de la justification, ainsi la pomme de Newton et la loi de la gravitation universelle. L’expérience et l’expérimentation étaient pensées telles des illustrations probantes de la vérité de la théorie admise. L’aphorisme d’Engels selon lequel « la preuve du pudding est qu’on le mange » relevait toujours de cette épistémologie de la justification.
23Le développement des sciences expérimentales, la révolution quantique, l’émergence de technologies nouvelles, la réflexion épistémologique au cours du xxe siècle, ont manifestement contraint à repenser les fondements de la science et son cadre épistémologique. Si l’on suit le philosophe français Francis Jacques sur ce point, avec Karl Popper notamment, nous serions passés d’un « contexte de justification » à un « contexte de découverte »5. Il s’agit d’abord de reconnaître qu’il y a une logique propre à la découverte scientifique, que le savant suit des règles du jeu qui ne relèvent pas de son statut de sujet transcendantal mû par sa seule libido sciendi. C’est désormais un sujet relié, interdépendant, collaboratif, soumis aux conditions techniques et technologiques de la collecte des données, scruté et contrôlé par ses pairs et destiné à n’énoncer de propositions que sujettes à la réfutation. Autrement dit, et pour reprendre une formule de Francis Jacques, l’épistémologie contemporaine, cette épistémologie de la découverte, admet que « les règles du jeu de la science sont immanentes au jeu de la science6 ».
24Parmi les conséquences qui en découlent, et qui restent valables pour les sciences sociales, il y a notamment celle qui veut que la science soit délibérative, ce qui est à entendre, non pas au sens d’un banal échange d’opinions soumises à l’opinion du tout-venant, mais au sens d’une procédure critique et évaluative menée par les pairs, ce qui suppose qu’un discours méta-théorique – une épistémologie propre au domaine disciplinaire – puisse être tenu sur les conditions dans lesquelles peuvent s’énoncer les discours théoriques en conflit. C’est pourquoi l’on regarde le consensus de la communauté scientifique comme la forme d’acceptabilité de la théorie7. L’épistémologie de la découverte met donc l’accent sur les processus d’acceptabilité et sur ce qui en forme la condition de possibilité : le discours méta-théorique sur lequel s’accorde la communauté scientifique.
25Tirons-en simplement cette conséquence, pour ce qui concerne la sociologie et les sciences sociales et pour faire écho à ce que nous avons dit, que l’engagement social, citoyen ou a fortiori militant du sociologue, n’a pas sa raison d’être dans ce cadre épistémologique. Son engagement social en tant que scientifique est tout entier compris dans son engagement à procéder scientifiquement à l’élaboration de sa discipline. Et pour ce faire, il lui revient de se désengager de ses autres engagements sociaux, autrement dit de pratiquer la neutralité axiologique, pour délibérer avec ses pairs et contribuer à l’extension de savoirs scientifiquement recevables. Ce qui ne le contraint nullement, en dehors de son activité scientifique, à renoncer à ses autres engagements sociaux et à ses actions de citoyen.
26Ne mélangeons donc pas les « arènes », ainsi que le dit Nathalie Heinich8. La science n’a d’autre finalité qu’elle-même : le développement du savoir et des connaissances, selon une logique de la découverte continuée et jamais achevée. Et si la politique a sa science – la science politique –, l’action politique, elle, ne relève d’aucune démarche scientifique (ça se saurait !). Ce sont les experts, les ingénieurs, les spécialistes et autres médiateurs de la recherche dite appliquée qui autorisent le transfert du savoir scientifique aux buts qu’on assigne à l’action sociale et politique.
27Réaffirmons-le, la recherche scientifique ne se mène pas au nom du progrès de l’humanité, au nom de la justice sociale ou de toute autre valeur, même s’il arrive qu’ils en soient l’effet émergent. Elle se mène au nom de la connaissance singulière qu’est la science. Et cette science ne progresse que si le chercheur procède à une catharsis de l’opinion, ainsi que le souhaitait Gaston Bachelard, qu’il se délivre de ses croyances, convictions et autres engagements dans le siècle qui est le sien. C’est là le seul « engagement » qu’il ait à prendre. Ici au moins, il est intéressant d’être désintéressé.
De la méthode sans méthodologisme
28Pour terminer et pour recentrer le propos sur ce qui était l’objet de mon ouvrage, revenons à la méthode et aux « méthodes » – je préfère appeler cela les « techniques » – que le sociologue ou le chercheur en sciences sociales met en œuvre lorsqu’il se trouve sur son « terrain » d’observation et d’enquête.
29De la méthode, donc, il en faut puisque c’est le chemin qu’il faut emprunter pour atteindre le but souhaité : la découverte scientifique. Mais, contrairement à l’adage, tous les chemins ne mènent pas à Rome. Certains sont des impasses ou ne mènent nulle part, en tout cas ailleurs qu’à la destination voulue. Dans ce cas, il faut peut-être changer de méthode avant de renoncer au but. Car il n’y a pas de « bonne méthode » dans l’absolu, il n’y a que des méthodes adaptées au but poursuivi. Certaines sont éprouvées, ont fait leurs preuves comme l’on dit, et assurent le succès. D’autres nous enferrent dans le doute et l’incompréhension et il est peut-être temps de revoir la méthode. C’est ce qu’on appelle la méthodologie, ce retour réflexif sur la technique utilisée en vue d’atteindre l’objectif fixé. C’est dire que la méthodologie est bien plus qu’un exposé canonique de la technique employée, représente autre chose qu’une visite guidée des sentiers empruntés. C’est une discussion évaluative de la rentabilité heuristique des techniques mobilisées. Elle fait entrer, comme l’on dit si bien aujourd’hui, dans la zone d’inconfort du chercheur, elle le met au pied du mur. Et, comme l’on sait, c’est au pied du mur que l’on voit le maçon.
30Certes, lorsqu’on veut communiquer ses résultats de recherche, il est nécessaire de décrire sa méthode, encore que cela puisse se faire de multiples manières. Dans l’écriture des résultats, il n’est pas nécessaire de singer la présentation standard du paragraphe « Matériels et méthodes » des sciences expérimentales. Il est bien rare que les sciences sociales s’essaient à la reproduction des expériences qui ont conduit à l’affichage des résultats présentés. Cela paraît même quasiment impossible, ne serait-ce qu’en raison du caractère intentionnel de l’agir de ceux que nous observons. La méthode s’énonce souvent avec les résultats qu’elle a autorisés. Mais passons, ce n’est pas l’objet du présent propos.
31La réflexion méthodologique, dans les sciences sociales pour le moins, mais c’est semble-t-il aussi le cas de la physique des particules, participe pleinement de la construction de l’objet de recherche. D’autant que les bases de la théorie ou de la méta-théorie qui délimite la discipline de sciences sociales envisagée sont généralement bien moins consistantes que celles sur lesquelles se fondent la biologie moléculaire ou l’astrophysique, par exemple. Le sociologue se demande toujours à partir de quand il passe du groupe à la communauté et de la communauté à la société, voire à la société-monde. Ce flottement définitionnel de l’objet social, objet in fine des recherches du sociologue, réclame d’emblée de lui une réflexion sur le caractère adapté de la technique d’investigation qu’il va mettre en œuvre. Ses techniques d’investigation de l’objet interagissant avec l’objet même de la recherche, elles opèrent ainsi comme des conditionnalités du résultat de recherche, de sa pertinence théorique comme de sa validité empirique.
32Ajouterai-je que la réflexion méthodologique, pour le sociologue et ses confrères disciplinaires, commence par l’examen des termes qu’il utilise. Les mots, les notions que nous mobilisons ne sont pas toujours des concepts validés et admis de la discipline ou des théories en concurrence dans la discipline. Ils font souvent entrer en contrebande les visions communes et parfois partisanes du monde social lui-même. Thématique durkheimienne s’il en est, mais à mon sens toujours pertinente lorsqu’on l’actualise9.
33Préciserai-je encore que la réflexion s’impose toujours lorsqu’on utilise des techniques si ce ne sont « standard » du moins familières (questionnaires et entretiens divers). On le sait, bien des situations d’enquête et bien des objets d’investigation ne les autorisent pas et rendent ces techniques contreproductives. Autrement dit, leur adéquation à l’objet de recherche mérite d’être vérifiée à chaque fois.
34Il n’y a donc pas lieu de fétichiser la méthode, d’en faire le nec plus ultra de la recherche et, surtout, de croire qu’elle apportera par ses seules vertus la découverte à faire. Car le produit de l’application d’une technique, quelle qu’elle soit, reste toujours à interpréter, à devoir entrer dans une herméneutique – un cercle herméneutique gadamérien, ainsi que je l’avais proposé dans De la méthode en sociologie – afin d’accomplir le processus compréhensif auquel nous aspirons et de réaliser la découverte scientifique qui reste l’objectif du chercheur.
35C’est pourquoi j’incline à voir dans la méthode bien plus que l’application d’une technique éprouvée – une sorte de prêt-à-faire science –, plus aussi qu’un outil à polir ou à technologiser en fonction de l’usage qu’on en fait, mais un ingrédient constitutif – non comme une pièce de Meccano, mais plutôt comme un élément culinaire – de la démarche ou du processus de la découverte scientifique. C’est pourquoi je mets l’interrogation, l’érotétique des Grecs, au principe de la démarche compréhensive du sociologue. Ce questionnement sur les questions participera aussi du respect de la règle de la neutralité axiologique envisagée plus tôt.
36Aussi est-ce dans cette perspective qu’il me semble judicieux d’interroger le « regard » du chercheur, de chercher à le situer aussi bien dans l’espace-temps de sa recherche que dans sa modalité expressive et interactive avec les objets-sujets de son enquête. Le regard situant, ainsi que l’a exposé Gilles Séraphin, participe de cette érotétique préalable à la recherche, accompagne l’exploration de « terrain » en maintenant la règle de déontologie scientifique qu’est le principe de neutralité axiologique et augure de résultats susceptibles d’entrer dans le registre de la controverse scientifique lato sensu.
37Dès lors, les caractéristiques personnelles du chercheur, ses attributions sociales objectives comme ses dispositions subjectives, ne prennent de sens dans une réflexion méthodologique – dans l’acception que nous lui avons donnée – qu’au regard de l’objet de sa recherche. Elles n’en ont pas en soi, ni ne gardent le même quel que soit l’objet de la recherche, comme si lesdites caractéristiques constituaient le vecteur de la substance de l’analyse à venir, tel un fatum maléfique ou bénéfique. Elles ne prennent de sens que dans la situation de la recherche engagée. Le penser autrement, c’est présupposer une sociologie préliminaire des sociologues dont on peine à percevoir ce qu’elle pourrait apporter de plus que les évidences descriptives les concernant (éduqués parce que titulaires de diplômes, ayant majoritairement bénéficié, dans la génération des plus âgés pour le moins, de la promotion sociale des années d’après Seconde Guerre mondiale [d’où la littérature narcissique sur les transclasses], etc.). À moins qu’on y glisse en catimini une sociologie singulière, telle celle que nous rencontrons aujourd’hui polarisée sur la notion devenue magique de « domination ». Le penser autrement, c’est en somme substituer une forme de méthodologisme à la réflexion méthodologique pragmatiquement réclamée par la recherche.
Notes de bas de page
1 Gilles Séraphin, « Le “regard situant” : proposition de méthode d’analyse du regard en situation de recherche », in Questions vives. Recherches en éducation, n° 38, 2022, https://journals.openedition.org/questionsvives/7557.
2 Et qui n’a rien à envier à celle des ethnologues-missionnaires qui découvraient les populations d’Afrique, d’Océanie ou d’Amérique dans les siècles passés, si ce n’est que pour affirmer la même supériorité morale on bat sa coulpe au lieu de glorifier les bienfaits qu’on apporte.
3 Significatif est le texte qu’il intitule « Comprendre » et qu’il place à la fin de l’ouvrage collectif qu’il a dirigé, La Misère du monde, Paris, Seuil, 1993, p. 903-925. Il écrira même, dans ce texte : « Ainsi au risque de choquer aussi bien les méthodologues rigoristes que les herméneutes inspirés, je dirais volontiers que l’entretien peut être considéré comme une forme d’exercice spirituel, visant à obtenir, par oubli de soi, une véritable conversion du regard que nous portons sur les autres dans les circonstances ordinaires de la vie. » (Les italiques sont de Pierre Bourdieu.)
4 Je me permets de renvoyer à mon ouvrage : Michel Messu, De la méthode en sociologie. Livre I : Pour une épistémologie modeste en sociologie. Livre II : De la méthode sans méthodologisme, Fribourg, Academic Press Fribourg, 2015 ; ainsi qu’à ses commentaires, notamment celui de Marcel Drulhe dans la revue Empan, n° 110, 2018, p. 140-147. Ce commentaire, pas toujours favorable à mes thèses mais honnête et bien fait, est de fait propice au débat d’idées que l’on peut souhaiter sur ces questions.
5 Francis Jacques, « Contexte de justification et contexte de découverte : une réévaluation », in Karl Popper et la science aujourd’hui, Colloque de Cerisy, Paris, Aubier, 1989, p. 63-91.
6 Ibid., p. 71.
7 On parlera même dans ce cas d’épistémologie sociale, puisque l’accent est mis sur les interactions sociales qu’établissent entre eux les chercheurs mais aussi avec d’autres acteurs sociaux (État, acteurs économiques, société civile), avec le risque de verser, à l’instar de Bruno Latour, dans des formes de sociologisme et de militantisme social.
8 Nathalie Heinich, Ce que le militantisme fait à la recherche, Paris, Tracts-Gallimard, 2021.
9 C’est pourquoi, dans mon ouvrage précité, je m’étais insurgé contre l’usage intempestif du parenthetical referencing ou Harvard referencing qui trop souvent témoigne de l’association mal fondée d’un terme, d’un mot, d’une notion, avec une pléiade d’auteurs qui, généralement, les ont conceptualisés différemment. Cette critique, brocardée par mon commentateur, n’est pas celle du refus de la convention scripturaire, même si celle-ci ne s’impose pas toujours, mais porte sur une exigence d’attention aux termes que manipule le sociologue.
Auteur
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Sur les traces de la violence
Un essai anthropologique après les attentats de Paris
Robert Desjarlais Céline Curiol (trad.)
2020
