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    Plan détaillé Texte intégral Analyse de l’effet du regard « qualitatif » dans la mise en œuvre de méthodes « quantitatives » Analyse de l’effet du regard « quantitatif » dans la mise en œuvre de méthodes « qualitatives » Analyse transversale de l’effet du regard du ou de la chercheur·e sur le phénomène observé Notes de bas de page Auteur

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    Situer le regard à la croisée des méthodes dites « qualitatives » et « quantitatives ». L’expérience d’une recherche portant sur la population des jeunes de Mayotte

    Tanguy Mathon-Cécillon

    p. 221-252

    Texte intégral Analyse de l’effet du regard « qualitatif » dans la mise en œuvre de méthodes « quantitatives » Utiliser le « quali » pour concevoir un questionnaire de recherche opérationnel Adapter la formulation et l’organisation des questions pour une passation efficace Une phase préparatoire sur le terrain indispensable à l’émergence d’un questionnaire fiable Affiner la présentation de l’enquête pour stimuler la participation Utiliser le « quali » pour mieux interpréter les résultats statistiques Une approche de terrain indispensable à la bonne manipulation des données Des résultats statistiques réinterrogés grâce à une articulation avec le « quali » Analyse de l’effet du regard « quantitatif » dans la mise en œuvre de méthodes « qualitatives » Utiliser le « quanti » pour généraliser Dresser une image d’ensemble de la population d’enquête pour mieux l’étudier en détail Déterminer les profils à enquêter par entretien Utiliser le « quanti » pour relativiser Recourir à certains biais de l’analyse « qualitative » Des résultats « quali » réinterrogés grâce au « quanti » : une progression en lacets Analyse transversale de l’effet du regard du ou de la chercheur·e sur le phénomène observé Les méthodes, subjectivités et références associées au regard du chercheur transforment le phénomène en soi Le regard du ou de la chercheur·e transforme le phénomène observé… … quel que soit le type de méthode utilisé Ces méthodes, subjectivités et références visibilisent ce regard en installant une réflexion, voire une interaction, chez l’enquêté·e L’articulation des méthodes pour affiner le regard L’éthique comme une dimension essentielle du regard situant Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le présent texte est une réflexion émanant d’une recherche doctorale menée depuis 2023 sur le passage à la majorité des jeunes de Mayotte1, île française de l’archipel des Comores2 située dans le canal du Mozambique, qui s’appuie sur l’utilisation à la fois de certaines méthodes dites « quali » et d’autres dites « quanti »3. L’une d’elles est la conception, la diffusion et l’analyse statistique d’un questionnaire4 adressé aux jeunes âgé·es d’environ 18 ans, qui habitent sur l’ensemble du territoire mahorais. Selon le plan prévisionnel, cette enquête par questionnaires débute en juin 2024 et doit se terminer à la fin de l’année, avec une enquête par entretiens qui doit immédiatement suivre.

    2Or, la temporalité de cette recherche doctorale est marquée par le passage du cyclone Chido sur l’île, le samedi 14 décembre 2024. Il a provoqué de nombreuses victimes, affecté très fortement les esprits et dévasté des centaines de logements et infrastructures vitales. Une fois l’urgence passée5 et après plusieurs semaines d’incertitude quant aux conséquences de la catastrophe sur la suite de la recherche6, l’enquête par entretiens initialement prévue a pu se dérouler, en partie menée grâce aux enquêté·es ayant déjà participé à la phase par questionnaire.

    3Les réflexions qui suivent Chido se concluent par la décision de maintenir le séjour suivant dès le mois de février 2025, soit seulement deux mois après le passage du cyclone. Elles sont principalement le fruit d’une bonne connaissance du terrain et d’un bon réseau de contacts sur place. À ce moment-là, ma principale crainte se situe au niveau éthique, puisque je dois absolument éviter de venir avec mon enquête heurter une bonne partie de la population déjà traumatisée par le cyclone7. Toutefois, cette crainte s’estompe8 au fil des semaines, grâce à mes échanges réguliers avec des personnes sur place et avec mes directeurs de thèse. Ce premier exemple d’articulation sur le plan temporel de méthodes relevant plutôt du « quali » et de celles répondant à du « quanti » contribue donc à me positionner dans de meilleures conditions pour réaliser plus sereinement la suite de ma recherche9. La majorité des jeunes avec lesquel·les je réalise des entretiens semblent au moment où je les rencontre plus préoccupé·es par les difficultés de leurs conditions de vie, associées à un avenir plus incertain que jamais10, que par les dégâts provoqués par le passage du cyclone le plus destructeur depuis plusieurs décennies. S’il agit pour nombre d’observateurs extérieurs comme un révélateur des nombreux maux dont souffre le territoire, ses conséquences pour les populations les plus vulnérables se diluent toutefois rapidement dans leurs difficultés quotidiennes, qui s’en trouvent accrues.

    4L’objectif de ce texte est d’analyser l’articulation des méthodes « quanti » et « quali » sous le prisme du regard, pour finalement montrer que bien que se distinguant, ces méthodes sont intrinsèquement liées. À rebours des reproches qu’elles subissent de la part des tenant·es de l’autre type de méthode11, elles ne s’opposent pas mais sont complémentaires, car elles correspondent à « deux logiques bien différentes12 ». L’utilisation des deux méthodes me permet d’affiner mon regard de chercheur, d’autant plus dans le contexte particulier dans lequel s’inscrit mon travail. Si l’expression de « méthodes mixtes » est souvent utilisée pour désigner des travaux qui tendent le plus souvent à cumuler les méthodes « quanti » et « quali », il s’agit dans ce chapitre de la confronter à l’analyse du regard du ou de la chercheur·e à toutes les étapes de la recherche.

    5Dans l’objectif de distinguer pour, ensuite, mieux relier, nous reviendrons dans une première partie sur le rôle des outils « quali » dans la mise en œuvre des méthodes « quanti », avant d’aborder dans une deuxième partie le rôle des outils « quanti » dans la mise en œuvre des méthodes « quali ». Nous proposerons enfin une analyse transversale de l’effet du regard du ou de la chercheur·e sur le phénomène observé. Cette troisième partie, qui s’appuie sur l’observation de cet effet, a pour objectif de montrer comment les mouvements incessants du regard permettent d’élaborer une articulation riche et continue des différentes méthodes.

    Analyse de l’effet du regard « qualitatif » dans la mise en œuvre de méthodes « quantitatives »

    6L’objectif de cette première partie est de montrer que le regard du ou de la chercheur·e mobilise nécessairement des outils « quali » pour mettre en œuvre des méthodes « quanti ». En développant les différentes étapes de mon expérience sur le questionnaire de recherche, il s’agit de montrer qu’au-delà d’une simple base de données, cet outil « quanti » est systématiquement façonné par des méthodes « quali », depuis sa conception jusqu’à son exploitation, en passant par sa diffusion et sa passation.

    Utiliser le « quali » pour concevoir un questionnaire de recherche opérationnel

    Adapter la formulation et l’organisation des questions pour une passation efficace

    7La connaissance et la pratique du terrain permettent d’adapter le plus finement possible la rédaction des questions à la population étudiée. Afin que les questions soient bien comprises par un maximum d’enquêté·es, le regard du chercheur, ici, se situe tout d’abord sur l’identification des différences de vocabulaire et des difficultés de langage récurrentes qui pourraient provoquer des confusions ou biais de compréhension, et donc compromettre la qualité de certains résultats du questionnaire. Dans le cadre de mon terrain de thèse13, les échanges avec différents acteurs ont par exemple conduit à préférer des tournures comme « Pour toi… » à « Selon toi… » pour débuter une phrase14, ou encore à remplacer « toi y compris » par « en te comptant aussi » pour demander avec combien de personnes l’enquêté·e partage sa chambre pour dormir15. L’attention s’est ensuite située sur la manière d’organiser le questionnaire, dans l’objectif d’éviter les effets indésirables de questions pouvant potentiellement arriver à contretemps. Il est en effet fort probable que dans le contexte de Mayotte, les questions ayant trait à l’origine puissent déranger, inquiéter voire décourager certain·es enquêté·es, notamment en raison de la stigmatisation à laquelle beaucoup sont régulièrement confronté·es compte tenu de leur nationalité ou de leur lieu de naissance. Ces informations étant essentielles pour les analyses, les questions qui leur sont associées sont plutôt positionnées en fin de questionnaire, après avoir tenté de mettre en confiance les répondant·es avec des questions moins sensibles.

    8Un autre risque est de lasser les enquêté·es à cause de la longueur du questionnaire, ou avec des questions d’« état civil » pouvant être considérées comme ennuyeuses, sinon inquisitrices, et avoir pour effet de les démotiver. Une des solutions envisagées est de positionner ces questions à la suite d’un premier bloc de questions d’accroche, ce qui permet de capter d’emblée leur curiosité et ainsi de limiter les risques d’abandon avant la fin du questionnaire. Une attention particulière est également portée au positionnement d’autres questions « sensibles », comme celle sur l’insécurité ressentie par les enquêté·es dans leur environnement quotidien, afin de ne pas biaiser les réponses aux questions qui leur succèdent.

    Une phase préparatoire sur le terrain indispensable à l’émergence d’un questionnaire fiable

    9Les phases de test réalisées avec des jeunes en amont de l’enquête sont bénéfiques à plusieurs niveaux. Elles favorisent l’opérationnalisation du questionnaire, car elles participent à l’amélioration de sa structure et de sa rédaction. L’observation des jeunes pendant qu’ielles complètent le questionnaire permet d’analyser leurs réactions, émotions et interrogations. Si la présence du chercheur pendant l’intégralité de leur temps de réponse a probablement un effet sur leur façon de prendre connaissance des questions et d’y répondre, cela leur donne également la possibilité d’exprimer leurs potentielles difficultés de compréhension : des questions, des modalités de réponse ou des consignes (plusieurs formes de questions étaient possibles : QCM, choix unique, tableau, réponse libre…). Ce travail d’observation donne l’opportunité de situer le regard sur la manière dont le questionnaire peut être accueilli et perçu par les enquêté·es. Des échanges permettent ensuite de développer ces premières impressions, voire de faire ressortir d’autres informations qui ont échappé au regard. Qu’ils aient lieu à l’initiative des enquêté·es pendant qu’ielles répondent au questionnaire, ou bien à la fin, sous forme de retour d’expérience, ces échanges sont toujours très utiles pour valider certains choix ou au contraire prendre conscience des mots ou des expressions qui sont incompris. Une remarque d’une jeune ayant participé à un test semble par exemple conforter la façon dont les questions sont organisées :

    À chaque fois qu’ielles [les enquêté·es] vont faire une question, ils vont se demander : « Ah mais c’est quoi qu’il y a après ? » Justement même, dès la première question, c’est super intéressant. Du coup moi, je me suis dit : « Ah mais qu’est-ce que… » D’ailleurs j’étais pressée de savoir ce qu’il y avait juste après. Ça fait un peu comme le Netflix du questionnaire, quoi, tu veux toujours voir l’épisode d’après…

    10Cette métaphore de la série télévisée confirme l’enjeu essentiel de capter puis maintenir la curiosité des enquêté·es tout au long du questionnaire, afin qu’ielles répondent jusqu’au bout, avec sérieux et intérêt.

    11En plus de l’objectif de finaliser la conception du questionnaire, cette phase préparatoire sur le terrain est enfin particulièrement intéressante en tant que telle. Les retranscriptions des entretiens post-tests sont également très utiles pour articuler les analyses « quali » avec les résultats du questionnaire. Ces entretiens sont les premiers échanges réalisés avec des jeunes à propos de cette enquête et des thèmes qu’elle aborde. Grâce au renversement de situation qui consiste à placer les jeunes en soutien de la conception du questionnaire, dans une position d’aide plus que dans le rôle d’enquêté·es, ielles peuvent ainsi être stimulé·es en se sentant directement utiles, peut-être plus encore que si ielles répondaient « simplement » au questionnaire, à l’image des futur·es enquêté·es. Le fait de s’inscrire dans l’accompagnement d’un projet scientifique naissant peut leur permettre d’adopter une position privilégiée, intéressante pour elleux comme pour le ou la chercheur·e, qui peut ainsi rapidement tisser une relation de confiance propice aux échanges sincères et spontanés.

    Affiner la présentation de l’enquête pour stimuler la participation

    12Le questionnaire conçu dans le cadre de cette recherche est issu d’une approche de terrain orientant largement sa forme finale. Sa collecte nécessite une stratégie et des efforts spécifiques pour capter une population de jeunes de 18 ans sans faire appel à une équipe d’enquêteur·ices. Malgré la présence de plus de 5 000 individus âgés de 18 ans à Mayotte, ces moyens de diffusion limités au « simple » travail du chercheur renforcent l’importance de soigner la présentation de l’enquête aux jeunes pour les intéresser et les inciter à répondre. Grâce aux phases de tests et à de nombreux échanges avec différents acteurs durant la période d’élaboration du questionnaire, le regard du chercheur se situe tout d’abord sur le ressenti des potentiel·les enquêté·es face à la possibilité de répondre à l’enquête. L’idée centrale de « donner la parole aux jeunes de Mayotte pour faire entendre leur voix » est ainsi le principal atout visant à stimuler la participation. Au moins trois éléments inhérents à la société mahoraise sont identifiés comme étant de nature à restreindre les possibilités d’expression des jeunes : le poids des générations plus anciennes (et le contrôle familial), qui limite les possibilités d’émancipation des plus jeunes ; la place ambivalente16 des femmes, dont la parole n’est pas toujours aussi écoutée que celle des hommes ; l’exclusion de certaines populations vulnérables17, à l’image des immigré·es, des étranger·es voire des natif·ves d’étranger·es. Tous·tes les jeunes de Mayotte étant concerné·es par au moins un de ces éléments, beaucoup n’ont pas forcément l’habitude de pouvoir s’exprimer, qu’on leur demande leur avis voire tout simplement que l’on s’intéresse à elleux. Leur curiosité et leur intérêt peuvent ainsi être attisés en voyant qu’une initiative les concerne directement et propose de leur donner la parole. Certain·es vont même percevoir cette sollicitation comme une marque de considération, ressentir du plaisir voire de la reconnaissance, stimulant ainsi leur volonté de s’investir en participant à l’enquête. Les jeunes les moins doté·es en capital économique et culturel, ainsi que celleux qui sont isolé·es socialement ou géographiquement, peuvent également trouver avec ce questionnaire un moyen de s’exprimer, à condition toutefois d’en avoir eu connaissance et d’avoir les moyens d’y participer (smartphone ou ordinateur, connexion internet…).

    Utiliser le « quali » pour mieux interpréter les résultats statistiques

    Une approche de terrain indispensable à la bonne manipulation des données

    13Les analyses statistiques réalisées à la suite d’une approche « quali » comportent une plus-value importante par rapport à celles qui seraient réalisées en l’absence d’une solide connaissance du terrain. S’il est tout à fait possible de travailler sur des bases de données sans avoir participé à leur élaboration ni connaître le terrain, les premiers traitements ne pourront pas directement être réinterrogés avec un regard « quali ». J’en ai d’ailleurs fait l’expérience moi-même, à l’occasion d’un projet tutoré dans le cadre de ma formation à l’École des hautes études en démographie18 : j’ai participé à la production d’un article scientifique19 mobilisant essentiellement des outils quantitatifs, sur la base de la version sénégalaise de l’enquête Temper20, alors que je ne connaissais pas le territoire étudié. Cela n’a toutefois posé aucun problème puisque ce projet collectif très enrichissant avait une vocation de formation à la recherche21, et que Cris Beauchemin et Adrien Vandenbunder, les deux encadrants du projet et respectivement superviseur et data manager de l’enquête, connaissaient très bien le territoire et les données. En plus de leur expertise quantitative, leur regard était enrichi par les nombreuses informations ayant trait à la conception et à la collecte de l’enquête, et plus globalement au contexte (territoire, population étudiée). Ainsi, le ou la chercheur·e muni·e d’une approche « quali » bénéficie d’un autre regard : ielle connaît déjà de nombreux éléments qu’il ou elle sera en mesure d’exploiter grâce à sa connaissance du terrain. Après avoir participé à la construction des données « quanti », ielle sera également prémuni·e contre certains biais pouvant résulter du contexte dans lequel s’est déroulée la collecte. Pour reprendre l’exemple de la recherche précédemment citée sur le dénombrement des enfants non scolarisé·es à Mayotte22, les chiffres concernant la scolarisation des enfants issus du recensement de la population de 2017 sont biaisés par un phénomène extérieur : toute l’économie de l’île a été paralysée par une grève des stations essence au moment de la rentrée scolaire. Cet événement a provoqué d’importantes difficultés pour scolariser dès la rentrée certains enfants, qui ont alors été déclaré·es comme non scolarisé·es lors des opérations de collecte du recensement réalisées à ce moment-là. La connaissance du terrain et les échanges avec certains agents de l’Insee ayant participé à la collecte de données en 2017 ont permis d’éviter cet écueil.

    Des résultats statistiques réinterrogés grâce à une articulation avec le « quali »

    14Il est essentiel de penser lors de la mise en œuvre du modèle de recherche à la bonne articulation des différents types de méthodes, en évitant toutefois de les cumuler. Lorsqu’elle est mobilisée en parallèle des traitements statistiques, l’approche « quali » ne doit pas être uniquement utilisée à titre illustratif, ce qui ne servirait qu’à donner des apparences « corporelles » à la base de données. Comme l’écrivent Claire Lemercier et ses collègues23, « il est bon de mélanger les résultats que vous avez obtenus par les voies quantitatives et qualitatives, de les faire se répondre les uns aux autres, se confirmer ou dissoner de manière féconde », alors que « bien souvent, la combinaison entre “quanti” et “quali” aboutit à la mise en place de leur association séquentielle », avec laquelle ces approches « conservent en fait leur dichotomie et leurs rôles routiniers ». Ainsi, les résultats « quanti » doivent être réinterrogés sur la base du « quali » pour confronter et approfondir les analyses, en identifiant par exemple les différences de vocabulaire entre les entretiens et le questionnaire, mais également en essayant de déceler les implicites amenés par le regard du ou de la chercheur·e. Si les résultats des premiers traitements descriptifs (tris à plat ou tris croisés) peuvent être considérés comme banals pour un·e chercheur·e muni·e d’une fine connaissance de son terrain d’étude, ils vont toutefois lui permettre de réinterroger plus facilement sa base grâce à son regard « quali », et créer ainsi des interactions entre les méthodes. Dans la recherche actuelle sur les jeunes de Mayotte, il était fortement attendu que les enquêté·es déclarent plus souvent avoir de bonnes relations avec leur mère (77 % des répondant·es) qu’avec leur père (41 %), en raison notamment de la pratique de la polygamie24, toujours actuelle à Mayotte. Si ce résultat n’a donc pas surpris, il a directement pu être croisé avec des variables qui semblaient a priori avoir un effet explicatif (par exemple, celles de la cohabitation avec les parents et du niveau d’étude de ces derniers, dont les statistiques descriptives confirment l’effet sur les relations), avant de le réinterroger dans une démarche « quali » en mobilisant ces résultats lors des entretiens. L’articulation des méthodes tend alors à consolider l’utilisation d’outils « quanti », dont la mise en œuvre de manière isolée pourrait remettre en question la qualité de l’analyse.

    Analyse de l’effet du regard « quantitatif » dans la mise en œuvre de méthodes « qualitatives »

    15L’objectif de cette deuxième partie est de montrer le rôle essentiel des outils « quanti » dans la mise en œuvre de méthodes « quali ». L’utilisation de chiffres permet de généraliser puis de relativiser les phénomènes étudiés.

    Utiliser le « quanti » pour généraliser

    Dresser une image d’ensemble de la population d’enquête pour mieux l’étudier en détail

    16Une des principales forces de l’approche « quanti » est de généraliser certains phénomènes et de faire ressortir les caractéristiques principales de la population étudiée. Cette vision d’ensemble permet ainsi de mieux appréhender la population d’enquête et ses contours, de réinterroger certaines hypothèses à la lumière des premiers résultats descriptifs, et de participer à l’élaboration des phases suivantes de la recherche. La base de données du questionnaire sur les jeunes de Mayotte donne ainsi lieu à des statistiques descriptives ayant attiré le regard du chercheur sur des éléments pouvant être approfondis. Ces résultats permettent de confirmer des attendus (exemple précédent sur les relations avec les parents) ou de mesurer l’ampleur de certains phénomènes (par exemple, 41 % des enquêté·es natif·ves de Mayotte ne se sentent pas libres de circuler où ielles le veulent sur l’île, contre 65 % des natif·ves des trois autres îles de l’archipel). Mais ces résultats permettent également de découvrir d’autres aspects, jusque-là restés à l’extérieur de la pensée du chercheur, notamment grâce aux réponses libres.

    17Un objectif important de l’exploitation de la base de données est de préparer une phase « quali », principalement constituée d’entretiens semi-directifs. Les tris croisés systématiquement réalisés selon le sexe, la nationalité et le lieu de naissance des répondant·es contribuent tout d’abord à l’élaboration de la grille d’entretien. En amont de ces entretiens, l’analyse et la rédaction des principaux résultats descriptifs issus du questionnaire constituent donc une étape importante de préparation de la phase « quali », illustrant l’enlacement des méthodes. Le rôle de ces outils « quanti » se poursuit au moment de la passation des entretiens et des analyses. Les résultats descriptifs apportent une vision d’ensemble mais également des informations ciblées, que le chercheur peut remobiliser au cours des entretiens pour structurer l’échange ou approfondir certaines thématiques, en fonction du profil de l’enquêté·e. Ces chiffres révèlent des tendances, permettant d’insister sur certains éléments, de les réinterroger et d’enrichir ainsi l’analyse. Le sujet des inégalités de genre divise par exemple les répondant·es : tandis que 56 % des femmes ont le sentiment que les individus n’ont pas les mêmes droits et possibilités en fonction de leur genre à Mayotte, ce chiffre chute à 35 % chez les hommes. La phase « quali » est donc l’occasion de réinterroger et approfondir ce résultat.

    Déterminer les profils à enquêter par entretien

    18L’approche « quanti » est ensuite mobilisée pour faire ressortir plusieurs profils d’enquêté·es grâce à une analyse de la structure et de la composition de la population. Il s’agit d’identifier les caractéristiques démographiques et socio-culturelles par lesquelles se regroupent ou se distinguent les répondant·es. Le regard du chercheur se situe sur la manière de discriminer la population étudiée, pour déterminer les profils à enquêter en priorité lors de la phase « quali ». Les répondant·es au questionnaire sur les jeunes de Mayotte sont principalement scolarisé·es, en raison de son mode de diffusion qui a mis l’accent sur les opérations de collecte dans les lycées pour maximiser le nombre de répondant·es potentiel·les25. Comme attendu, l’approche « quanti » confirme sa difficulté à capter les jeunes « hors-radars », qui ne sont pas ou plus scolarisé·es sans pour autant être en activité, tandis que la phase « quali » permet de s’intéresser davantage à cette population, en allant directement à leur rencontre sur leurs lieux de vie.

    19De la même manière, la répartition selon le sexe des répondant·es est scrutée pour s’assurer d’un bon équilibre. Si un peu plus de 60 % des enquêté·es ayant répondu au questionnaire sont des femmes, la répartition s’inverse pour les entretiens, avec 56 % d’hommes enquêtés. La fréquentation de certaines structures socio-éducatives, le lieu de naissance ou encore le niveau d’études sont également pris en compte durant l’approche « quali » pour ne pas laisser de côté les profils qui se distinguent avec l’analyse « quanti ».

    Utiliser le « quanti » pour relativiser

    Recourir à certains biais de l’analyse « qualitative »

    20Une des difficultés de l’approche « quali » est d’éviter que le regard du ou de la chercheur·e s’attarde davantage sur certains profils d’enquêté·es en raison d’une meilleure fluidité des relations humaines. Le risque est d’être tout de suite « séduit·e26 » par certaines personnes, qui peuvent avoir tendance à occuper une place trop importante dans l’esprit du ou de la chercheur·e par rapport à leur faible représentation au sein de la population étudiée. Les outils « quanti » sont en mesure d’identifier de potentiels effets marginaux observés dans le « quali », mais qui ne sont pas perçus comme tels. Ils offrent une vision d’ensemble au regard du ou de la chercheur·e, permettant d’éluder les biais d’analyse qui pourraient rapidement s’imposer. Cet aspect « séduction », qui intervient fortuitement lors de la mise en œuvre des méthodes « quali », peut alors être estompé (puisqu’on est conscient·e que la personne est peu représentative) en ayant recours au « quanti ». Cela souligne de nouveau l’importance d’articuler les différents types de méthodes plutôt que de les cumuler. Une simple addition des méthodes reviendrait à faire l’impasse sur une réinterrogation continue des résultats au fil de la recherche. Les conclusions qui résulteraient de ces analyses en seraient appauvries.

    Des résultats « quali » réinterrogés grâce au « quanti » : une progression en lacets

    21Dans un premier temps de l’exploitation « quanti », certaines pistes d’analyse ressortent clairement, quand d’autres passent inaperçues ou sont volontairement laissées de côté : elles peuvent être empruntées plus tard, à l’occasion d’une analyse « quali », ou bien lors d’un retour à la base de données. Ce cheminement entre les différentes méthodes permet de se focaliser sur des points spécifiques de l’analyse, en les réinterrogeant avec tous les outils à disposition (et les différentes approches qu’ils engagent), sans pour autant faire l’impasse sur des éléments moins visibles. Ces derniers peuvent attirer le regard du ou de la chercheur·e durant un entretien, et provoquer leur confrontation à la base de données dans un deuxième temps, contribuant ainsi à développer l’analyse globale.

    22Un premier exemple issu du questionnaire sur les jeunes de Mayotte illustre l’évolution d’une piste d’analyse apparue dès le début des traitements : les statistiques descriptives mettent en évidence que près de la moitié des hommes enquêtés (47 %) déclarent pratiquer une activité sportive tous les jours ou presque, contre seulement 17 % des femmes. Si ce résultat est attendu, il confirme une hypothèse formulée lors de la conception du questionnaire et apporte des informations sur l’ampleur du phénomène (avec un écart de 30 points de pourcentage). Surtout, il sert de base pour l’interroger dans une démarche « quali » et mettre en lumière les facteurs qui empêchent les jeunes femmes d’accéder à une pratique sportive. Pour Souraya27, bientôt 19 ans, qui habite dans le grand Mamoudzou28 chez une de ses tantes depuis son arrivée à Mayotte dix ans plus tôt : « Jamais. Après l’école, je rentre directement chez moi. Je regarde la télé, je cuisine… C’est tout. » Après m’avoir expliqué qu’en dehors du collège et du lycée, elle ne pratique jamais un sport dans une association, elle attend d’être relancée avant de reprendre : « Ma tante va pas accepter. Heu… pour elle, heu… tout ça, là, c’est pas fait pour une fille. Une fille, à 15 h, c’est censé rester à la maison, cuisiner, nanani, nanana… elle me dit tout le temps que je dois pas sortir et que quand elle rentre, elle doit trouver à manger, et que… donc c’est pourquoi je me suis jamais renseignée. » Le retour à la base de données montre dans un premier temps que les femmes de nationalité comorienne sont plus impactées par une absence totale d’activité sportive (27 % d’entre elles) que celles de nationalité française (13 %). Elle permet également de nuancer l’observation : 65 % des jeunes femmes de nationalité comorienne déclarent pratiquer une activité sportive au moins une fois par semaine voire tous les jours, soit un niveau similaire à celui déclaré par les Françaises (64 %). L’analyse peut ainsi être approfondie en poursuivant le cheminement entre les méthodes, en essayant par exemple d’observer l’effet du confiage sur l’absence de pratique sportive régulière. Ce recours alterné aux différents types de méthodes révèle une articulation pouvant être comparée à une progression en lacets (figure 1) : tout au long de la recherche, les résultats produits sont réinterrogés par la mise en œuvre d’autres types de méthodes. Plus que des allers-retours entre elles, ces virages en lacets illustrent leur utilisation successive voire simultanée pour avancer dans l’analyse.

    Figure 1. La progression en lacets de l’analyse entre méthodes « qualitatives » et « quantitatives ». Réalisation de l’auteur.

    Schéma vertical de la progression en lacet : les éléments quantitatifs à gauche et qualitatifs à droite sont reliés par un tracé en zigzag.

    23Une autre situation exemplaire, cette fois en milieu de recherche, illustre cette progression en lacets à partir de l’étude précédemment citée sur le dénombrement des enfants non scolarisé·es à Mayotte : alors que la question de la fréquentation de l’école coranique n’était pas centrale, l’objet d’étude étant l’absence de fréquentation de l’école républicaine, l’analyse du phénomène s’est toutefois appuyée sur l’histoire de la scolarisation dans le territoire. Dans le cadre d’une éducation traditionnelle basée sur trois principes (communautaire, religieux et laïque), « l’école coranique est considérée comme un maillon indispensable pour l’éducation de l’enfant29 », et paraît s’inscrire aujourd’hui en complémentarité de l’école républicaine, malgré l’ouverture tardive des premières écoles maternelles publiques, à la rentrée 199330. Une rapide exploitation de l’enquête « Migrations, famille et vieillissement – Mayotte31 » confirme cette complémentarité en montrant que parmi les enfants de 3 à 15 ans révolus qui fréquentent l’école coranique, plus de 95 % fréquentent également l’école républicaine, tandis que parmi les enfants qui ne fréquentent pas l’école coranique, « seuls » 83,4 % fréquentent l’école républicaine. Ces données permettent donc d’écarter l’idée parfois esquissée dans le débat public selon laquelle l’école coranique serait un substitut de l’école républicaine.

    Analyse transversale de l’effet du regard du ou de la chercheur·e sur le phénomène observé

    24L’objectif de cette troisième partie est de montrer que le regard du ou de la chercheur·e provoque un effet sur l’enquêté·e, quel que soit le type de méthode utilisé.

    Les méthodes, subjectivités et références associées au regard du chercheur transforment le phénomène en soi

    Le regard du ou de la chercheur·e transforme le phénomène observé…

    25L’observation d’un phénomène engage le regard du ou de la chercheur·e dans l’analyse des différents effets qu’il ou elle a lui-même contribué à provoquer32. Le regard apporte avec lui ses méthodes, ses implicites et ses subjectivités. Il dépend d’une certaine façon de penser, de voir les choses et de se positionner par rapport à l’enquêté·e ; sa façon d’interroger le phénomène diffère également en fonction des outils, références et compétences dont ielle dispose. L’ensemble de ces éléments contribue alors à transformer la posture de l’enquêté·e, qui s’apprête à interagir avec le ou la chercheur·e dans le cadre d’un entretien comme d’un questionnaire de recherche (cela concerne donc aussi bien les méthodes « quali » que « quanti »). Cela provoque un effet sur sa façon de recevoir l’enquête, et influence ses réponses et sa manière de les formuler. Le regard du ou de la chercheur·e devient donc « situant33 ». Ce phénomène dans le phénomène est déterminant dans l’analyse, à condition que le ou la chercheur·e soit en mesure de prendre le recul nécessaire à la compréhension du caractère « situant » de son regard. Il ou elle doit pour cela observer avec attention l’ensemble de ses interactions directes et indirectes avec l’enquêté·e : depuis sa manière d’engager l’échange et de créer les conditions de confiance propices au dialogue sincère, jusqu’au moment de l’analyse, ielle essaie continuellement d’identifier les potentiels effets de ces interactions.

    26Les choix effectués pour présenter l’enquête par questionnaire aux jeunes de Mayotte visent à les interpeller, à susciter des émotions qui les incitent à se sentir parfaitement concerné·es et donc à participer à l’enquête. S’agissant d’un questionnaire autoadministré en ligne, la mobilisation de moyens diversifiés (affiches, aller-vers, acteurs stratégiques, site Internet, réseaux sociaux…) permet de déployer des arguments dans le but de persuader voire convaincre : « Tu as envie que les jeunes soient entendu·es ? Participer, c’est faire entendre la voix des jeunes ; donner la parole à la jeunesse de Mayotte ; mettre en lumière le contexte de l’île. » Façonnés par le regard situant du chercheur34, ces arguments visent non seulement à inciter les jeunes à participer à l’enquête, ce qui constitue déjà une étape importante, mais également à les placer dans une situation qui les amène à la réflexion, et à répondre avec conscience.

    … quel que soit le type de méthode utilisé

    27Cette transformation du phénomène observé par le regard d’un·e chercheur·e ne se limite donc pas aux méthodes « quali ». Bien que l’on considère parfois que ces dernières sont plus susceptibles de provoquer un effet chez l’enquêté·e, en raison des interactions directes sur le terrain avec le ou la chercheur·e, il apparaît clairement que les deux types de méthodes transforment le phénomène. Le choix des mots et de la formulation des phrases dans un questionnaire provoque chez l’enquêté·e un effet, qui ne peut être négligé si le ou la chercheur·e veut saisir toutes les implications de sa démarche de recherche. De ce point de vue, cette mise des différentes méthodes sur un pied d’égalité est d’autant plus perceptible à la lumière de leur interdépendance : les méthodes « quali » mobilisent régulièrement des éléments « quanti », et vice versa. L’une ne va donc pas sans l’autre, et toutes transforment le phénomène observé.

    Ces méthodes, subjectivités et références visibilisent ce regard en installant une réflexion, voire une interaction, chez l’enquêté·e

    L’articulation des méthodes pour affiner le regard

    28L’exemple de la recherche sur les jeunes de Mayotte montre que l’effet provoqué sur les enquêté·es résulte d’une utilisation concomitante du « quali » et du « quanti ». Cette prise de conscience permet d’enrichir l’analyse : le regard du ou de la chercheur·e est entendu comme l’enlacement des différents types de méthodes, et non comme leur cumul. C’est bien leur articulation35 qui permet de donner sens aux analyses, qui n’émergeraient pas avec la même acuité dans le cas d’une utilisation cumulée. Le regard peut ainsi être appréhendé comme une synthèse des différentes méthodes, permettant de confronter en permanence les résultats « quanti » sur la base du « quali » et inversement, et de les approfondir grâce à leur remise en question perpétuelle. La figure 1, qui présente la progression de l’analyse sous forme de lacets pour illustrer le lien entre méthodes « quali » et « quanti », montre que cette articulation est véritablement ancrée au cœur du modèle de recherche. Les lignes droites symbolisent le recours à un type de méthode, avant d’enclencher un virage pour mobiliser une autre approche et poursuivre le cheminement de l’analyse. Un nouveau lacet permet ensuite de revenir à une approche précédemment utilisée. Au fil de cette progression en lacets, le regard du ou de la chercheur·e enlace les différents types de méthodes les uns dans les autres, à la manière d’une chaussure que l’on ferme progressivement. Les liens ainsi noués effacent leur barrière peu à peu.

    29L’articulation des méthodes « quali » et « quanti » permet finalement de visibiliser l’effet « situant » du regard. Lors de la passation des entretiens puis au moment de leur retranscription, le ou la chercheur·e peut se rendre compte des implicites amenés par son regard en amont, dans le cadre d’un questionnaire préalable aux entretiens, par la formulation de certaines phrases et l’utilisation d’un vocabulaire spécifique.

    L’éthique comme une dimension essentielle du regard situant

    30Appréhendée comme une démarche continuelle, l’éthique est profondément ancrée dans le projet comme dans la posture du ou de la chercheur·e36. Il ne s’agit pas simplement de l’un des aspects de la recherche ; l’éthique ne correspond pas à un résultat, à un formulaire de consentement ou au numéro d’avis favorable d’un comité d’éthique de la recherche, mais bien à une démarche globale adoptée dans toutes ses étapes. À un premier niveau, le projet en lui-même veille à ce que chacun des outils mobilisés et leur mise en œuvre respectent les différentes dimensions de l’éthique et de la déontologie de la recherche. Il s’agit de l’interroger au regard de ses finalités, moyens et conséquences, afin qu’il respecte l’intégrité de tous·tes et notamment des participant·es, dont certain·es évoluent dans des situations de grandes pauvreté, précarité et vulnérabilité. À un deuxième niveau, la posture du ou de la chercheur·e est essentielle dans la conception de l’éthique, tout particulièrement dans les interactions avec les enquêté·es, que ce soit par la voie « quanti » ou « quali ». Les entretiens peuvent représenter, pour certain·es enquêté·es, une opportunité d’accéder à une forme de reconnaissance, puisque le simple fait de parler peut être associé au fait d’être reconnu·e.

    31La prise en compte de cet effet de la reconnaissance est essentielle, car il nous en apprend beaucoup sur le regard porté par les enquêté·es à l’entretien qui leur a été proposé. Plusieurs signes montrent que la plupart des jeunes rencontré·es à Mayotte sont très content·es d’avoir cette opportunité de pouvoir se raconter, de manière générale, et d’autant plus dans le contexte faisant suite au cyclone Chido, qui a provoqué de véritables traumatismes. Que ce soit en amont ou à la fin de l’entretien, plusieurs jeunes expriment clairement leur enthousiasme, leur plaisir voire leur satisfaction d’y participer. Le soin apporté par certain·es à leur tenue vestimentaire pour l’occasion peut être interprété comme un indicateur de l’importance qu’ielles accordent à leur participation à l’enquête.

    32Le présent chapitre a montré que le regard du ou de la chercheur·e doit veiller à l’articulation des différentes méthodes afin de déployer tout leur potentiel. L’utilisation simplement cumulée du « quanti » et du « quali » tend davantage à illustrer les phénomènes étudiés qu’à les analyser, alors qu’un usage articulé voire enlacé, servi par un regard situant, permet de soumettre à la critique les résultats et de les enrichir.

    33La première partie souligne que la mise en œuvre des méthodes « quanti » mobilise régulièrement des éléments de l’analyse « quali », depuis la conception d’un questionnaire jusqu’au traitement statistique et à l’interprétation des résultats. En écho, la deuxième partie met en évidence l’effet du regard « quanti » dans la mise en œuvre des méthodes « quali », permettant de généraliser puis de relativiser. La troisième partie propose alors une analyse transversale de l’effet du regard du ou de la chercheur·e sur le phénomène observé. Ce regard, qui transforme le phénomène en soi, est visibilisé par la réflexion voire l’interaction provoquée avec l’enquêté·e grâce aux méthodes, subjectivités et références qui lui sont associées.

    34L’enlacement des méthodes, et donc la manière de situer et réinterroger le regard, permet alors de dépasser la photographie (descriptif) pour finalement réaliser un film (analyse). L’analyse du regard situant facilite l’articulation des différentes méthodes au cœur de la démarche de recherche et, in fine, de la posture du ou de la chercheur·e. Surtout, elle réinterroge la pertinence de parler de « méthodes mixtes » et d’une dichotomie « quanti-quali », qui semble ne plus tenir. Au fil de ma recherche, c’est bien la complémentarité des méthodes « quanti » et « quali » qui s’est révélée et établie.

    Notes de bas de page

    1 J’analyse les inégalités auxquelles ielles sont confronté·es après l’âge de 18 ans sous le prisme des inégalités de ressources (économiques, sociales, culturelles et citoyennes) accumulées depuis leur enfance. Les éléments de parcours pré-majorité sont observés sous le prisme d’un « capital citoyen », proposition centrale de la thèse visant à mieux prendre en compte les spécificités administratives et citoyennes de Mayotte. Pour plus d’informations, voir la page de présentation de ma thèse sur le site de l’équipe de recherche Éducation familiale et interventions sociales auprès des familles (Efis) :

    2 Les quatre îles de l’archipel ont été colonisées par la France au xixe siècle, mais seule Mayotte demeure administrée par l’ancienne puissance coloniale, sous le statut de département depuis 2011, tandis que l’Union des Comores, État indépendant depuis cinquante ans, revendique la souveraineté sur Mayotte. Voir sur ce point les deux ouvrages : Rémi Carayol, Mayotte. Département colonie, Paris, La fabrique, 2024 ; Nicolas Roinsard, Une situation postcoloniale. Mayotte ou le gouvernement des marges, Paris, CNRS Éditions, 2022.

    3 Les méthodes « qualitatives » et « quantitatives » seront respectivement désignées par les termes communs de « quali » et « quanti » pour plus de fluidité dans le texte.

    4 Questionnaire autoadministré en ligne, qui a permis la collecte de plus de 400 réponses.

    5 Je suis présent à Mayotte jusqu’au 24 novembre 2024 dans le cadre de mon enquête par questionnaire, et mon prochain séjour était programmé au mois de février 2025 pour la suite de ma recherche. Je ne vis donc pas le passage du cyclone sur place mais à distance, précisément au moment où je dois clore la collecte des réponses au questionnaire. De ce fait, les émotions suscitées par la catastrophe impactent nécessairement mon regard au moment de commencer le traitement des données quantitatives et de préparer la suite de l’enquête : je connais bien le territoire et, bien que la plupart de mes enquêté·es se trouvent à Mayotte au moment du cyclone, je ne reçois aucune information sur leur état de santé (d’autant plus que l’enquête est anonyme).

    6 Les conséquences de la catastrophe sur le territoire et sa population resteront visibles pendant plusieurs années.

    7 La question de la responsabilité du chercheur face à un problème social est justement au cœur du chapitre écrit par Karima Gacem et présenté dans le présent ouvrage. Elle revient sur l’invisibilisation de la voix des personnes atteintes de troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale, en évoquant notamment la figure du chercheur solidaire, soucieux des conséquences de ses écrits, proposée par Florence Piron.

    8 Estompée et non effacée, il semble évident que les précautions éthiques doivent dans tous les cas être redoublées après une telle catastrophe.

    9 Je réalise plus d’une trentaine d’entretiens avec des jeunes du territoire entre février et avril 2025, d’une durée moyenne d’une heure.

    10 Après avoir « fragmenté le droit à la nationalité » dès 2018, en conditionnant le droit du sol applicable à Mayotte au séjour légal d’au moins un parent à la naissance de l’enfant (voir Nina Sahraoui, « Mayotte : comment la France a fragmenté le droit de la nationalité », in The Conversation, 2020, https://theconversation.com/mayotte-comment-la-france-a-fragmente-le-droit-de-la-nationalite-139373), la France décide d’amplifier cette restriction du droit du sol à Mayotte avec la loi du 12 mai 2025 (https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051582188). À noter que le régime de droit dérogatoire largement en vigueur à Mayotte est par ailleurs élargi avec la loi de programmation pour la refondation de Mayotte (https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000052075903), promulguée le 11 août 2025, qui durcit notamment les conditions au séjour.

    11 Claire Lemercier et ses coauteur·rices soulignent l’intérêt de l’articulation des méthodes : « Ne vous laissez pas enfermer par des étiquettes, bien souvent dévalorisées : qui y a-t-il finalement d’autre que les tenants des approches “quali” pour désigner les autres comme “quantitativistes” et inversement ? » Claire Lemercier, Carine Ollivier, Claire Zalc, « Articuler les approches qualitatives et quantitatives : plaidoyer pour un bricolage raisonné », in Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2013, p. 125‑143.

    12 Pour Alain Desrosières, chacune des deux méthodes « reproche à l’autre de perdre une totalité, mais ce n’est pas la même » : l’incapacité à généraliser, pour le « quali », et le fait de compter ensemble des choses qui sont en fait différentes, pour le « quanti » (Pour une sociologie historique de la quantification. L’Argument statistique I, Paris, Presses des Mines, « Sciences sociales », 2008).

    13 Depuis le début de ma thèse en septembre 2023, j’effectue plusieurs séjours à Mayotte, d’une durée cumulée de plus de 14 semaines. Mon premier séjour, antérieur à la thèse, date de 2021. Je vis alors en permanence sur le territoire pendant plus de deux ans, et j’ai eu plusieurs activités : arrivé dans le cadre de mon mémoire de fin d’études, je connais ensuite ma première expérience professionnelle à l’Insee Mayotte, avant de rejoindre l’équipe Efis (UPN) pour lancer, toujours à Mayotte, un important travail de terrain dans la recherche suivante : Tanguy Mathon-Cécillon, Gilles Séraphin, Non-scolarisation et déscolarisation à Mayotte : dénombrer et comprendre, Université Paris Nanterre / Cref / Efis, 2023.

    14 Une rencontre avec plusieurs militaires du Régiment du service militaire adapté (RSMA) de Mayotte, qui accompagnent des jeunes dont beaucoup sont en grande difficulté de lecture et de compréhension du français, me permet de cibler ce type de tournures qui risquent d’être mal comprises dans mon questionnaire, et d’identifier les alternatives plus adaptées à leur public.

    15 L’anthropologue Alison Morano décèle régulièrement ce type de confusions dans sa thèse : Alison Morano, Pour une anthropologie des jeunesses précaires à Mayotte. Exclusions et relations d’altérité post-frontière, thèse, Aix-Marseille, 2023.

    16 La société mahoraise est traditionnellement matrilocale, conférant aux femmes un rôle essentiel dans l’organisation sociale. Ce qui n’empêche pas les hommes d’exercer un certain contrôle dans la vie sociale de l’île. Pour plus d’informations sur la matrilocalité mahoraise, voir Sophie Blanchy, « Matrilocalité et système d’âge à Mayotte. Notes pour une étude comparative de l’organisation sociale dans l’archipel des Comores », in Taarifa, revue des Archives départementales de Mayotte, no 3, 2012, p. 9‑21.

    17 Voir notamment Nicolas Roinsard, « La fabrique de l’étranger à Mayotte », in Esprit, no 6, 2023, p. 26‑29 ; Juliette Sakoyan, Dominique Grassineau, « Des sans-papiers expulsés à leurs enfants “isolés” : les politiques migratoires de la départementalisation à Mayotte », in Mobilités Ultramarines, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2015, p. 119‑140.

    18 L’École HED est une école universitaire de recherche (EUR) en démographie qui propose une formation à la recherche par la recherche (https://ecolehed.fr/). J’ai suivi les formations de niveau M1 et M2 de l’École HED en parallèle de mon cursus à l’Institut de démographie de l’université de Strasbourg (Idus).

    19 Cris Beauchemin, Adrien Vandenbunder, Tanguy Mathon-Cécillon et al., « Socioeconomic Reintegration of Return Migrants and the Varieties of Legal Status Trajectory in Europe », in Population, Space and Place, vol. 28, no 7, 2022, https://doi.org/10.1002/psp.2565.

    20 L’enquête « Migrations temporaires vs permanentes », conçue dans le cadre du projet européen, s’intéresse à la migration de retour et a été réalisée dans plusieurs pays. Pour plus d’informations sur l’enquête sénégalaise, exploitée dans ce projet, voir Cris Beauchemin, Audrey Lenoël, TEMPER au Sénégal : documentation de l’enquête, Paris, Ined, 2022.

    21 Cette expérience très importante dans mon parcours d’étudiant m’a énormément appris. Elle m’a donné envie de découvrir à mon tour « l’envers du décor » des bases de données, en m’investissant par la suite dans plusieurs projets sur le terrain afin d’explorer les liens entre « quali » et « quanti », qui me paraissaient déjà indissociables. C’est ainsi que quelques mois plus tard, j’ai pu réaliser mes premiers « terrains » à Mayotte dans le cadre de mon mémoire de M2 Idus-HED, où j’ai eu la chance d’être accueilli au sein de la division recensement du service territorial de l’Insee Mayotte.

    22 Tanguy Mathon-Cécillon, Gilles Séraphin, « Non scolarisation et déscolarisation à Mayotte : dénombrer et comprendre ».

    23 Claire Lemercier et al., « Articuler les approches qualitatives et quantitatives : plaidoyer pour un bricolage raisonné », art. cit., p. 9-10.

    24 La polygamie y est toujours pratiquée malgré l’évolution en 2011 du statut civil de droit local applicable à Mayotte, qui interdit depuis cette date de contracter de nouvelles unions, mais maintient celles déjà en cours au moment de l’entrée en vigueur de la loi. Selon l’Insee, plus d’un tiers des familles mahoraises sont monoparentales (contre 22,3 % dans l’Hexagone), dont 90 % ont une mère à leur tête (Recensement de la population, 2017).

    25 Les 11 établissements de l’île gérés par l’Éducation nationale ont en moyenne près de 2 000 élèves.

    26 L’emploi de ce terme et la réflexion qui en découle sont issus d’une discussion avec Gilles Séraphin (qui codirige ma thèse avec Didier Breton), à l’occasion d’un terrain commun à Mayotte en avril 2025. Qu’il en soit vivement remercié !

    27 Prénom d’emprunt.

    28 La zone la plus peuplée et urbanisée de l’île.

    29 Voir Direction de la Protection de l’enfance, Schéma départemental Enfance-Famille, 2022-2027, Mayotte, Conseil départemental de Mayotte, 2022.

    30 Insee et Vice-Rectorat de Mayotte, La Scolarisation à Mayotte par l’Éducation nationale (1975-2002), Mayotte, Insee, « Insee Infos », 2004.

    31 Enquête Ined-Insee MFV-Mayotte 2015-2016.

    32 Voir Gilles Séraphin, « Le “regard situant” : proposition de méthode d’analyse du regard en situation de recherche », in Questions vives. Recherches en éducation, n° 38, 2022, https://journals.openedition.org/questionsvives/7557.

    33 Ibid.

    34 Concernant le regard situant, voir également l’introduction de cet ouvrage, dans laquelle Gilles Séraphin revient sur les fondements et les objectifs de cette approche, et fait émerger une nouvelle proposition méthodologique enrichie par les multiples expériences de son parcours professionnel.

    35 Laure Moguérou, dans un chapitre du présent ouvrage consacré aux enjeux de positionnalité, à l’issue de ses deux terrains dakarois espacés d’une quinzaine d’années, évoque « l’heuristicité de l’entrecroisement quanti/quali » dont elle se dit convaincue : parmi les orientations qu’elle souhaite approfondir, elle entend notamment « croiser de manière rigoureuse approches quantitatives et qualitatives ».

    36 N’étant pas originaire de Mayotte, ma posture de chercheur dans le cadre de ma thèse est très différente de celle adoptée par Nathalie Michel « en terrain familier », qu’elle présente dans un chapitre du présent ouvrage. Sa réflexion sur la territorialité du regard invite à appréhender son objet de recherche « depuis sa propre territorialité » en conjuguant l’analyse réflexive, géographique et culturelle.

    Auteur

    • Tanguy Mathon-Cécillon
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    1 J’analyse les inégalités auxquelles ielles sont confronté·es après l’âge de 18 ans sous le prisme des inégalités de ressources (économiques, sociales, culturelles et citoyennes) accumulées depuis leur enfance. Les éléments de parcours pré-majorité sont observés sous le prisme d’un « capital citoyen », proposition centrale de la thèse visant à mieux prendre en compte les spécificités administratives et citoyennes de Mayotte. Pour plus d’informations, voir la page de présentation de ma thèse sur le site de l’équipe de recherche Éducation familiale et interventions sociales auprès des familles (Efis) :

    2 Les quatre îles de l’archipel ont été colonisées par la France au xixe siècle, mais seule Mayotte demeure administrée par l’ancienne puissance coloniale, sous le statut de département depuis 2011, tandis que l’Union des Comores, État indépendant depuis cinquante ans, revendique la souveraineté sur Mayotte. Voir sur ce point les deux ouvrages : Rémi Carayol, Mayotte. Département colonie, Paris, La fabrique, 2024 ; Nicolas Roinsard, Une situation postcoloniale. Mayotte ou le gouvernement des marges, Paris, CNRS Éditions, 2022.

    3 Les méthodes « qualitatives » et « quantitatives » seront respectivement désignées par les termes communs de « quali » et « quanti » pour plus de fluidité dans le texte.

    4 Questionnaire autoadministré en ligne, qui a permis la collecte de plus de 400 réponses.

    5 Je suis présent à Mayotte jusqu’au 24 novembre 2024 dans le cadre de mon enquête par questionnaire, et mon prochain séjour était programmé au mois de février 2025 pour la suite de ma recherche. Je ne vis donc pas le passage du cyclone sur place mais à distance, précisément au moment où je dois clore la collecte des réponses au questionnaire. De ce fait, les émotions suscitées par la catastrophe impactent nécessairement mon regard au moment de commencer le traitement des données quantitatives et de préparer la suite de l’enquête : je connais bien le territoire et, bien que la plupart de mes enquêté·es se trouvent à Mayotte au moment du cyclone, je ne reçois aucune information sur leur état de santé (d’autant plus que l’enquête est anonyme).

    6 Les conséquences de la catastrophe sur le territoire et sa population resteront visibles pendant plusieurs années.

    7 La question de la responsabilité du chercheur face à un problème social est justement au cœur du chapitre écrit par Karima Gacem et présenté dans le présent ouvrage. Elle revient sur l’invisibilisation de la voix des personnes atteintes de troubles du spectre de l’alcoolisation fœtale, en évoquant notamment la figure du chercheur solidaire, soucieux des conséquences de ses écrits, proposée par Florence Piron.

    8 Estompée et non effacée, il semble évident que les précautions éthiques doivent dans tous les cas être redoublées après une telle catastrophe.

    9 Je réalise plus d’une trentaine d’entretiens avec des jeunes du territoire entre février et avril 2025, d’une durée moyenne d’une heure.

    10 Après avoir « fragmenté le droit à la nationalité » dès 2018, en conditionnant le droit du sol applicable à Mayotte au séjour légal d’au moins un parent à la naissance de l’enfant (voir Nina Sahraoui, « Mayotte : comment la France a fragmenté le droit de la nationalité », in The Conversation, 2020, https://theconversation.com/mayotte-comment-la-france-a-fragmente-le-droit-de-la-nationalite-139373), la France décide d’amplifier cette restriction du droit du sol à Mayotte avec la loi du 12 mai 2025 (https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051582188). À noter que le régime de droit dérogatoire largement en vigueur à Mayotte est par ailleurs élargi avec la loi de programmation pour la refondation de Mayotte (https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000052075903), promulguée le 11 août 2025, qui durcit notamment les conditions au séjour.

    11 Claire Lemercier et ses coauteur·rices soulignent l’intérêt de l’articulation des méthodes : « Ne vous laissez pas enfermer par des étiquettes, bien souvent dévalorisées : qui y a-t-il finalement d’autre que les tenants des approches “quali” pour désigner les autres comme “quantitativistes” et inversement ? » Claire Lemercier, Carine Ollivier, Claire Zalc, « Articuler les approches qualitatives et quantitatives : plaidoyer pour un bricolage raisonné », in Devenir chercheur. Écrire une thèse en sciences sociales, Moritz Hunsmann, Sébastien Kapp (dir.), Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, 2013, p. 125‑143.

    12 Pour Alain Desrosières, chacune des deux méthodes « reproche à l’autre de perdre une totalité, mais ce n’est pas la même » : l’incapacité à généraliser, pour le « quali », et le fait de compter ensemble des choses qui sont en fait différentes, pour le « quanti » (Pour une sociologie historique de la quantification. L’Argument statistique I, Paris, Presses des Mines, « Sciences sociales », 2008).

    13 Depuis le début de ma thèse en septembre 2023, j’effectue plusieurs séjours à Mayotte, d’une durée cumulée de plus de 14 semaines. Mon premier séjour, antérieur à la thèse, date de 2021. Je vis alors en permanence sur le territoire pendant plus de deux ans, et j’ai eu plusieurs activités : arrivé dans le cadre de mon mémoire de fin d’études, je connais ensuite ma première expérience professionnelle à l’Insee Mayotte, avant de rejoindre l’équipe Efis (UPN) pour lancer, toujours à Mayotte, un important travail de terrain dans la recherche suivante : Tanguy Mathon-Cécillon, Gilles Séraphin, Non-scolarisation et déscolarisation à Mayotte : dénombrer et comprendre, Université Paris Nanterre / Cref / Efis, 2023.

    14 Une rencontre avec plusieurs militaires du Régiment du service militaire adapté (RSMA) de Mayotte, qui accompagnent des jeunes dont beaucoup sont en grande difficulté de lecture et de compréhension du français, me permet de cibler ce type de tournures qui risquent d’être mal comprises dans mon questionnaire, et d’identifier les alternatives plus adaptées à leur public.

    15 L’anthropologue Alison Morano décèle régulièrement ce type de confusions dans sa thèse : Alison Morano, Pour une anthropologie des jeunesses précaires à Mayotte. Exclusions et relations d’altérité post-frontière, thèse, Aix-Marseille, 2023.

    16 La société mahoraise est traditionnellement matrilocale, conférant aux femmes un rôle essentiel dans l’organisation sociale. Ce qui n’empêche pas les hommes d’exercer un certain contrôle dans la vie sociale de l’île. Pour plus d’informations sur la matrilocalité mahoraise, voir Sophie Blanchy, « Matrilocalité et système d’âge à Mayotte. Notes pour une étude comparative de l’organisation sociale dans l’archipel des Comores », in Taarifa, revue des Archives départementales de Mayotte, no 3, 2012, p. 9‑21.

    17 Voir notamment Nicolas Roinsard, « La fabrique de l’étranger à Mayotte », in Esprit, no 6, 2023, p. 26‑29 ; Juliette Sakoyan, Dominique Grassineau, « Des sans-papiers expulsés à leurs enfants “isolés” : les politiques migratoires de la départementalisation à Mayotte », in Mobilités Ultramarines, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2015, p. 119‑140.

    18 L’École HED est une école universitaire de recherche (EUR) en démographie qui propose une formation à la recherche par la recherche (https://ecolehed.fr/). J’ai suivi les formations de niveau M1 et M2 de l’École HED en parallèle de mon cursus à l’Institut de démographie de l’université de Strasbourg (Idus).

    19 Cris Beauchemin, Adrien Vandenbunder, Tanguy Mathon-Cécillon et al., « Socioeconomic Reintegration of Return Migrants and the Varieties of Legal Status Trajectory in Europe », in Population, Space and Place, vol. 28, no 7, 2022, https://doi.org/10.1002/psp.2565.

    20 L’enquête « Migrations temporaires vs permanentes », conçue dans le cadre du projet européen, s’intéresse à la migration de retour et a été réalisée dans plusieurs pays. Pour plus d’informations sur l’enquête sénégalaise, exploitée dans ce projet, voir Cris Beauchemin, Audrey Lenoël, TEMPER au Sénégal : documentation de l’enquête, Paris, Ined, 2022.

    21 Cette expérience très importante dans mon parcours d’étudiant m’a énormément appris. Elle m’a donné envie de découvrir à mon tour « l’envers du décor » des bases de données, en m’investissant par la suite dans plusieurs projets sur le terrain afin d’explorer les liens entre « quali » et « quanti », qui me paraissaient déjà indissociables. C’est ainsi que quelques mois plus tard, j’ai pu réaliser mes premiers « terrains » à Mayotte dans le cadre de mon mémoire de M2 Idus-HED, où j’ai eu la chance d’être accueilli au sein de la division recensement du service territorial de l’Insee Mayotte.

    22 Tanguy Mathon-Cécillon, Gilles Séraphin, « Non scolarisation et déscolarisation à Mayotte : dénombrer et comprendre ».

    23 Claire Lemercier et al., « Articuler les approches qualitatives et quantitatives : plaidoyer pour un bricolage raisonné », art. cit., p. 9-10.

    24 La polygamie y est toujours pratiquée malgré l’évolution en 2011 du statut civil de droit local applicable à Mayotte, qui interdit depuis cette date de contracter de nouvelles unions, mais maintient celles déjà en cours au moment de l’entrée en vigueur de la loi. Selon l’Insee, plus d’un tiers des familles mahoraises sont monoparentales (contre 22,3 % dans l’Hexagone), dont 90 % ont une mère à leur tête (Recensement de la population, 2017).

    25 Les 11 établissements de l’île gérés par l’Éducation nationale ont en moyenne près de 2 000 élèves.

    26 L’emploi de ce terme et la réflexion qui en découle sont issus d’une discussion avec Gilles Séraphin (qui codirige ma thèse avec Didier Breton), à l’occasion d’un terrain commun à Mayotte en avril 2025. Qu’il en soit vivement remercié !

    27 Prénom d’emprunt.

    28 La zone la plus peuplée et urbanisée de l’île.

    29 Voir Direction de la Protection de l’enfance, Schéma départemental Enfance-Famille, 2022-2027, Mayotte, Conseil départemental de Mayotte, 2022.

    30 Insee et Vice-Rectorat de Mayotte, La Scolarisation à Mayotte par l’Éducation nationale (1975-2002), Mayotte, Insee, « Insee Infos », 2004.

    31 Enquête Ined-Insee MFV-Mayotte 2015-2016.

    32 Voir Gilles Séraphin, « Le “regard situant” : proposition de méthode d’analyse du regard en situation de recherche », in Questions vives. Recherches en éducation, n° 38, 2022, https://journals.openedition.org/questionsvives/7557.

    33 Ibid.

    34 Concernant le regard situant, voir également l’introduction de cet ouvrage, dans laquelle Gilles Séraphin revient sur les fondements et les objectifs de cette approche, et fait émerger une nouvelle proposition méthodologique enrichie par les multiples expériences de son parcours professionnel.

    35 Laure Moguérou, dans un chapitre du présent ouvrage consacré aux enjeux de positionnalité, à l’issue de ses deux terrains dakarois espacés d’une quinzaine d’années, évoque « l’heuristicité de l’entrecroisement quanti/quali » dont elle se dit convaincue : parmi les orientations qu’elle souhaite approfondir, elle entend notamment « croiser de manière rigoureuse approches quantitatives et qualitatives ».

    36 N’étant pas originaire de Mayotte, ma posture de chercheur dans le cadre de ma thèse est très différente de celle adoptée par Nathalie Michel « en terrain familier », qu’elle présente dans un chapitre du présent ouvrage. Sa réflexion sur la territorialité du regard invite à appréhender son objet de recherche « depuis sa propre territorialité » en conjuguant l’analyse réflexive, géographique et culturelle.

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    Mathon-Cécillon, T. (2026). Situer le regard à la croisée des méthodes dites « qualitatives » et « quantitatives ». L’expérience d’une recherche portant sur la population des jeunes de Mayotte. In G. Séraphin (éd.), Regards situants. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/16h7r
    Mathon-Cécillon, Tanguy. « Situer le regard à la croisée des méthodes dites « qualitatives » et “quantitatives”. L’expérience d’une recherche portant sur la population des jeunes de Mayotte ». In Regards situants, édité par Gilles Séraphin. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre, 2026. doi:10.4000/16h7r.
    Mathon-Cécillon, Tanguy. « Situer le regard à la croisée des méthodes dites « qualitatives » et “quantitatives”. L’expérience d’une recherche portant sur la population des jeunes de Mayotte ». Regards situants, édité par Gilles Séraphin, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2026, https://doi.org/10.4000/16h7r.

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    Séraphin, G. (éd.). (2026). Regards situants. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/16h7q
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