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    Plan détaillé Texte intégral Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones Violences sexistes et sexuelles dans Trop n’est pas assez d’Ulli Lust Conclusion  Notes de bas de page Auteur

    Construire un matrimoine de la bande dessinée

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones

    L’exemple du traitement des violences sexuelles dans Trop n’est pas assez (2009)

    Hélène Camarade

    p. 202-217

    Texte intégral Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones Violences sexistes et sexuelles dans Trop n’est pas assez d’Ulli Lust Conclusion  Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Ulli Lust est une autrice de BD d’origine autrichienne, vivant à Berlin, reconnue internationalement pour ses trois romans graphiques Trop n’est pas assez (2010), Voix de la nuit (2014) et Alors que j’essayais d’être quelqu’un de bien (2017). Elle est considérée comme une autrice féministe, notamment pour ses deux romans d’inspiration autobiographique qui traitent des rapports de genre, et plus particulièrement des violences sexistes et sexuelles. Son premier roman, traduit dans une dizaine de langues, a été publié en Allemagne en 2009, bien avant le mouvement #MeToo en 2017 ou avant le mouvement #Aufschrei [Cri lancé], qui s’est limité en 2013 à l’espace germanophone. L’ouvrage raconte le road trip de deux punkettes autrichiennes mineures (17 ans) qui traversent l’Italie au cours de l’été 1984. Au-delà du roman d’apprentissage, cette BD dresse le portrait d’une société machiste et patriarcale qui exclut les femmes de l’espace public et les expose aux violences sexistes et sexuelles. Dans les recensions allemandes, très laudatives, qui paraissent au moment de sa sortie, les critiques – tous des hommes – évitent cependant d’évoquer ces violences de front et insistent plutôt sur l’ampleur du volume (plus de 400 pages) ou sur l’épisode avec la mafia de Palerme. Un an plus tard, le quotidien Le Monde qualifie Ulli Lust, avec soulagement, de « féministe sans excès ». Je chercherai ici à étudier les choix graphiques et narratologiques opérés par Ulli Lust pour représenter les rapports de genre et m’interrogerai sur la qualification de féministe modérée. Auparavant, je dresserai un panorama sur la situation des autrices dans le monde de la BD germanophone, principalement en Allemagne, afin de situer Ulli Lust dans le champ.

    Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones

    2Les autrices occupent une place relativement importante dans le paysage assez jeune de la BD de langue allemande. Pour mesurer leur proportion, on peut s’appuyer sur l’étude que mènent actuellement Katharina Serles, Jana Rutar et Romain Becker pour le compte du jeune syndicat Comic-Gewerkschaft : sur 706 personnes interrogées se définissant comme artistes de BD, seulement 35 % s’identifient comme hommes (cisgenre ou trans), 8,7 % comme non-binaires et 56,2 % comme femmes. Ces chiffres sont sensiblement les mêmes pour les 540 personnes parmi elles ayant déjà publié une œuvre. Les autrices sont donc plutôt nombreuses dans le paysage germanophone, même si la proportion de femmes publiées varie selon les maisons d’édition. Les travaux de thèse de Romain Becker sur la petite maison d’édition berlinoise Reprodukt, qui se positionne pourtant sur le créneau de la BD alternative, féministe et queer, nous apprennent que seulement 16 % des BD qui y sont publiées sont l’œuvre de femmes pour 73 % d’ouvrages d’auteurs et 11 % d’équipes mixtes. Dans une autre petite maison d’édition berlinoise Jaja-Verlag, ces chiffres sont inversés puisqu’on ne compte en 2021 que 40 % d’ouvrages d’auteurs. On peut donc constater que les femmes sont globalement bien représentées dans le milieu de la BD germanophone, elles appartiennent d’ailleurs à différentes générations. 

    3Certaines, traduites dans plusieurs langues, ont acquis une notoriété internationale. On pense ici aux pionnières que sont Anke Feuchtenberger, née en 1963, et Ulli Lust, née en 1967. L’ouvrage La Petite Dame de Feuchtenberger est édité dès 1996 en français, vient ensuite la trilogie La Putain P en 1999, 2006 et 2011, qui assoie sa réputation d’autrice avant-gardiste. Les trois romans graphiques d’Ulli Lust ont été publiés dans plusieurs langues. Trop n’est pas assez, traduit en 2010 aux éditions ça et là, a remporté plusieurs prix, dont le prix Artémisia et le prix Révélation à Angoulême en 2011. On peut également citer Barbara Yelin, connue pour le roman Irmina (2014), elle aussi couronnée du prix Artémisia, ou Birgit Weyhe dont plusieurs ouvrages ont été traduits chez Cambourakis : La Ronde (2013), Kermesse au paradis (2013) ou Madgermanes (2017). Enfin, Nora Krug, artiste allemande vivant à New York, jouit, elle aussi, d’une renommée internationale depuis la publication de Heimat en 2018 qui a remporté des dizaines de prix.

    4La reconnaissance de certaines autrices à l’échelle nationale se manifeste par l’obtention de chaires de professeures d’université, notamment pour Anke Feuchtenberger à l’académie des sciences appliquées de l’université de Hambourg dès 1997, et pour Ulli Lust à l’université des sciences et arts appliqués de Hanovre en 2013. D’autres autrices sont chargées de cours dans des établissements d’enseignement supérieur. On considère d’ailleurs qu’Anke Feuchtenberger a véritablement fait école à Hambourg en formant une nouvelle génération de bédéastes, notamment Birgit Weyhe (née en 1969), Line Hoven (1977), Barbara Yelin (1977), Sascha Hommer (1979), Marjipol (1982), Jul Gordon (1982) ou encore Alice Socal (1986) qui ont suivi ses enseignements dans les années 2000 ou 2010. 

    5Depuis 2014, les autrices de langue allemande sont organisées en collectif autour de l’anthologie SPRING qui paraît de façon annuelle sur un thème choisi dans la maison d’édition Marisch à Hambourg. La revue est ouverte aux artistes étrangères – 40 d’entre elles ont pu y être publiées – et on compte au total environ 70 artistes participantes, certaines de façon régulière, d’autres de façon ponctuelle, comme Ulli Lust. Le collectif est essentiellement organisé autour d’artistes hambourgeoises. Les derniers numéros portent par exemple sur les thèmes « Liberté » (2021) ou « Échec » (2022). Les décisions sont prises « de façon collective et démocratique ». Voici comment le collectif définit son travail :

    SPRING est pour nous un terrain d’expérimentation. SPRING nous donne des ailes afin de trouver des images et des mots pour les sentiments, les événements et les utopies et pour les partager avec vous. SPRING nous donne le courage d’oser la nouveauté : nous réfléchissons ensemble et nous nous soutenons les unes les autres. La force de ce COLLECTIF, composé de membres s’identifiant comme femmes, ouvre un espace pour une collaboration joyeuse, constructive et intense. (SPRING, n.d.)

    6Sans se revendiquer clairement du féminisme, le collectif présente la non-mixité, au même titre que le principe de la démocratie par la base, comme constitutive de sa créativité et de son caractère novateur. La revue récolte chaque année les louanges de la critique. 

    7Sur le plan de l’édition, on peut signaler la maison d’édition Mami Verlag, créée en 2007 et administrée par Anke Feuchtenberger et son compagnon Stefano Ricci afin d’éditer de jeunes bédéastes de différentes nationalités à leur sortie d’école. En 2015, les trois derniers ouvrages publiés étaient l’œuvre de femmes, Lena Hällmeyer, Kathrin Klinger et Karin Kraemer, et en 2021, ce sont deux autres femmes, Magdalena Kaszuba et Julia Hoβe, qui ont repris cette petite maison d’édition. Ulli Lust, quant à elle, s’est lancée dans l’édition électronique en 2005 sur le site www.electrocomics.com. Elle y édite de nombreuses BD, dont au moins un tiers d’autrices, connues ou moins connues, si l’on en croit le répertoire. 

    8Sans prétendre saisir avec certitude les raisons pour lesquelles les autrices de langue allemande semblent aujourd’hui mieux intégrées dans le paysage de la BD germanophone que les autrices dans le paysage franco--belge par exemple, on peut avancer quelques éléments de contexte. La BD de langue allemande s’est constituée très tardivement comme champ artistique, après la chute du mur de Berlin et la réunification allemande, à partir de 1990. Auparavant, la BD n’existait quasiment pas en Allemagne de l’Est et la scène underground émergente en Allemagne de l’Ouest dans les années 1970 et 1980 était très largement inspirée de l’esthétique américaine et franco-belge – et très majoritairement masculine. L’essor important du neuvième art en Allemagne à partir des années 1990 est en partie à mettre sur le compte d’une jeune génération d’artistes, formé·es dans les écoles d’art en Allemagne de l’Est et peu influencé·es par les esthétiques occidentales, qui ont ouvert la voie à de nouvelles esthétiques et de nouveaux récits. On pense ici encore à Anke Feuchtenberger et au collectif mixte « PHG Glühende Zukunft » qu’elle cofonde en 1989 à Berlin-Est en pleine effervescence révolutionnaire. La jeune scène qui émerge à cette époque se constitue progressivement et dans la mixité. L’aura de culture mineure, voire de contre-culture, qui prévaut encore pour le monde de la BD germanophone explique sans doute aussi en partie la forte proportion de femmes. À l’heure actuelle, celui-ci n’a pas (encore) été traversé par des scandales liés aux violences sexistes et sexuelles. Mais si l’on se penche sur les résultats de l’étude internationale réalisée par Anne Elizabeth Moore et Katharina Brandl (2021) entre 2014 et 2016 auprès de 260 auteurs et autrices de BD de différentes nationalités, il est statistiquement improbable que la BD germanophone ne soit pas, elle aussi, concernée par ce problème. 

    9Sur le plan esthétique et thématique, les autrices proposent des œuvres s’inscrivant dans toutes les tendances importantes de la BD contemporaine de langue allemande, à savoir les BD biographiques et historiques, ou les adaptations littéraires et cinématographiques. Elles sont particulièrement actives dans le genre du roman graphique et des albums pour enfants. Dans la catégorie, très féconde, des BD traitant de l’histoire contemporaine, les autrices mettent très majoritairement en scène des héroïnes, par exemple Barbara Yelin dans Irmina ou Ulli Lust dans Voix de la nuit (2014), l’adaptation d’un roman éponyme de Marcel Beyer, consacré à la fille aînée de Joseph Goebbels. C’est également le cas lorsque ces récits s’inspirent de l’histoire familiale, par exemple dans Tante Wussi de Katrin Bacher (2017). 

    10Certaines autrices s’inscrivent dans un courant que l’on pourrait qualifier de féministe, bien qu’il ne soit pas formalisé en tant que tel. Je pense par exemple aux récents ouvrages Girlsplaining de Katja Klenger (2018) ou Busengewunder. Meine feministischen Kolumnen [Miracles des seins. Mes chroniques féministes] de Lisa Frühbeis (2020). Ici encore, ce sont Anke Feuchtenberger et Ulli Lust qui ont ouvert la voie. Anke Feuchtenberger est en effet connue dans les milieux féministes de l’ancienne RDA (République démocratique allemande) pour avoir créé en 1989-1990 la série d’affiches de la Ligue indépendante des femmes, autour des slogans « Les femmes sont courageuses, fortes et belles » ou « Mon ventre m’appartient » pour les premières -élections libres de RDA organisées en mars 1990, avant la réunification allemande. Sa production graphique se concentre majoritairement sur des figures féminines, souvent archétypales, d’âges divers. La représentation des corps, de la maternité et de la sexualité y est centrale. En plus de ces trois romans graphiques, Ulli Lust publie depuis 1998 la série « Springpoems », centrée sur la sexualité féminine. Cette série représente une figure féminine, inspirée du mythe de la déesse de la Terre, qui réveille la Terre au printemps en faisant l’amour. Le volume Airpussy, lui aussi dédié à cette déesse, a été réédité en 2020. La sexualité féminine, l’agency1 mise en œuvre par certaines femmes, mais aussi les violences de genre auxquelles elles sont exposées sont ainsi des thèmes majeurs et récurrents dans l’œuvre d’Ulli Lust. 

    Violences sexistes et sexuelles dans Trop n’est pas assez d’Ulli Lust

    11Les violences de genre sont au cœur du roman autobiographique Trop n’est pas assez et son incipit ne laisse d’ailleurs aucun doute à ce sujet : sur la page de gauche, est reproduit un texte manuscrit autobiographique dont la graphie et le propos permettent de situer l’âge de la narratrice plus proche de l’enfance que de l’âge adulte. À droite, la scène de la première planche se déroule dans un bar punk à Vienne où le premier échange entre la protagoniste et un homme porte sur une demande sexuelle de ce dernier. C’est sur un coup de tête que la narratrice Ulli et son amie Edi partent en Italie, sans argent ni papier, renouant avec la tradition du voyage de jeunesse en Italie, cher à la culture allemande. Ce périple, qui les conduit de Vérone à la côte adriatique près de Rimini, puis à Rome et enfin à Naples et à Palerme, sera une initiation à la liberté et à la débrouille, mais aussi aux violences puisque dès la première rencontre avec des hommes en Italie, le harcèlement et les agressions sexuelles commencent, comme à Vérone lorsqu’un homme offrant une pizza à Ulli attend un service sexuel en retour. Une suite ininterrompue de faits de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols ont lieu. Ulli est régulièrement piégée par des hommes qui lui mentent pour l’isoler et l’avoir à leur merci, comme à Naples (p. 193). 

    12Les agressions sont souvent représentées par des bras et des mains démesurées qui s’approprient le corps de la jeune femme, tels un territoire ou un objet. -Plusieurs viols sont représentés (p. 186-187), mais la plupart du temps, ils ne sont pas identifiés en tant que tels par la jeune narratrice. L’autrice n’intervient pas pour qualifier les faits, elle se contente de laisser les lecteurs et lectrices suivre la perception et la perspective de la jeune protagoniste. Celle-ci n’est jamais consentante, mais se résout la plupart du temps à un acte sexuel afin d’être momentanément laissée en paix ou protégée d’agresseurs plus redoutés encore. Une stratégie qui échoue souvent d’ailleurs, les hommes n’hésitant pas à tenter de la partager.

    13Un viol assorti de violences est particulièrement central dans la narration et il est révélateur que la victime l’identifie cette fois en tant que telle, sans doute en raison des violences et d’une résistance explicite de sa part, conformément à une idée largement répandue sur la définition de ce qu’est un viol, a fortiori, au début des années 1980. Dans ce chapitre intitulé « La proie », l’agresseur, dépersonnalisé, est représenté comme une bête sauvage, un monstre, une ombre aux bras démesurés qui enserrent sa victime [fig. 10.1]. Le traitement graphique des suites du viol est particulièrement riche et fait écho aux recherches contemporaines sur les comportements post-traumatiques. On assiste à un phénomène d’effacement de la jeune femme ; le personnage prend des traits minimalistes, comme si elle était réduite à son essence même, à sa seule survie graphique [fig. 10.2]. Sur plusieurs planches, on la voit ensuite errer, représentée par une ombre (p. 246-247). On assiste à des rêves morbides de démembrements, où elle est transformée en automate, en poupée, débitée en petits morceaux sur une table de chirurgien (p. 252-253), figurant une forme de dissociation.

    Fig. 10.1. Autrice : Ulli Lust.

    Planche de bande dessinée en noir, blanc et vert, composée de 9 cases dynamiques, dans un style gestuel et nerveux. Première grande case : une jeune femme aux cheveux verts est écrasée au sol par une créature immense et noire, un loup ou un chien-loup, hurlant « ROAARR ». Trois petites cases à droite : un couteau repose dans un sac à main. Gros plan sur les yeux de la jeune femme, écarquillés de peur. L’agresseur maintenant sous les traits d’un homme grand et corpulent plaque la femme contre un mur sombre : BLAM. Case 5 : Elle crie : « Lâche-moi ! », visage enragé. Cases suivantes : lutte corporelle, l’homme a une main au niveau de sa braguette et l’autre sur les fesses de sa victime ; elle crie « Non ! », elle essaye de le repousser violemment. Dernières cases : Elle répète : « Je ne veux pas coucher avec toi ! ». L’homme essaye de lui abaisser son jean tout en la serrant fort contre lui. Il essaye de l’embrasser de force. Elle insiste en hurlant : « Je ne veux pas ! ».

    Source : Trop n’est pas assez, p. 238. Provenance : éditions çà et là.

    Fig. 10.2. Autrice : Ulli Lust.

    Planche de bande dessinée en noir, blanc et vert pâle, répartie en huit cases (dont certaines très larges), dessinée dans un style épuré. Le décor est une plage calme, qui contraste avec le poids du monologue intérieur de la narratrice. Case 1 (panoramique) : plage vide, mer calme, végétation au loin. Cases 2 à 4 : Gros plans sur le visage d’une femme aux cheveux épars, l’air absent, suivis de ses pensées : « Violée. », « Je devrais être sous le choc… », « Être traumatisée, quelque chose dans le genre. ». Case 5 : Vue sur ses pieds en bottes. Elle pense : « On dit que les femmes violées ont besoin de se laver sans arrêt parce qu’elles se sentent souillées. ». Cases 6 à 7 : Vagues qui s’échouent doucement. Les onomatopées SSSSHHH… évoquent le ressac. Elle pense : « Hmmm… ». Case 8 (grande case finale) : La femme, seule et minuscule sur la plage, regarde la mer. Une cabane en bois est visible à droite. Le soleil brille. Elle pense : « Moi, j’ai juste la rage ! ». Numéro de page : 243.

    Source : Trop n’est pas assez, p. 243. Provenance : éditions çà et là.

    14Dans sa quête, la protagoniste fait également l’expérience du « couple », qu’elle relate dans un chapitre ironiquement intitulé « Le fiancé ». L’autrice n’élude pas le fait que la jeune femme choisit l’auteur du viol avec violences comme semblant de petit copain, mais elle ne commente pas ce fait du point de vue de la femme de 40 ans, probablement bien informée, qu’elle est devenue ; elle laisse les lecteurs et lectrices interpréter cette information comme ils et elles le souhaitent. Dans ce « couple », la protagoniste expérimente un prolongement de la domination et de la violence masculine : l’homme est possessif, il veut la modeler (deux fois d’ailleurs, des hommes veulent qu’elle se peigne), il l’insulte, la frappe, veut la prostituer, et finit par l’échanger contre une pizza. De manière générale, aucun homme ne sera d’aucun recours ; même ses compagnons de route cherchent à coucher avec elle, et l’un d’eux l’abandonne seule à Palerme. 

    15Que ce soit à Vienne ou en Italie, la BD représente un espace public exclusivement occupé par des hommes et parvient même à figurer le harcèlement de rue. À sa descente du train à Messine, puis à Catane, la protagoniste est en effet assaillie par le regard des hommes. Leurs yeux sont prolongés par des bras imaginaires qui viennent la toucher (p. 216-217). Pour les éviter, elle garde son regard braqué sur le sol et les lecteurs et lectrices progressent ainsi avec elle dans Catane en fixant le trottoir [fig. 10.3]. À la fin de son périple, elle raconte son viol à un compagnon et précise : « le viol, ce n’était pas ce qui était le pire, le pire… c’est d’être matée et pelotée sans arrêt, le viol mental. »

    Fig 10.3. Autrice : Ulli Lust.

    Planche de bande dessinée en noir, blanc et vert pâle, répartie en dix cases. Case 1 : La jeune femme descend d’un train, sac à l’épaule, regard neutre. Cases 2 à 4 : Gros plans sur les regards insistants de plusieurs hommes, certains moqueurs, d’autres lourds ou sexualisants. Case 5 : Panneau de gare : CATANIA C. LE. Case 6 (bande horizontale) : Enchaînement de visages masculins, tous tournés vers elle, regardant ou commentant. Texte en voix off : « Ne regarder personne. Chaque regard est une invitation. ». Case 7 : Place urbaine à l’architecture classique, bordée de palmiers, kiosques visibles avec écriteaux La sicilia un peu partout. Texte : « Ne pas saluer. Chaque mot est un appel du pied. ». Cases 8 à 10 : dans la rue, la jeune femme est cernée par les regards et les sifflets d’hommes alors qu’elle marche dans la rue. Le regard des hommes est représenté comme des mains sortant de leurs orbites pour palper ses fesses et sa poitrine. Elle pense : « N’ont-ils aucun sentiment de pudeur ? ».

    Source : Trop n’est pas assez, p. 226. Provenance : éditions çà et là.

    16À l’exception d’une touriste allemande croisée à Vérone, les femmes sont totalement absentes de l’espace public. La première femme représentée, c’est le personnage de Carmen lors d’un opéra auquel Ulli et Edi assistent dans les arènes de Vérone. Cet épisode vient opportunément rappeler que le patrimoine culturel banalise les féminicides et les violences faites aux femmes puisque la planche montre Carmen, un couteau planté dans son corps sanguinolent, chantant « l’amour t’attend » (p. 105). Un peu plus tard, les deux amies contemplent une pietà à Rome et croisent un groupe de nonnes place Saint-Marc (p. 138).

    17Tout au long de son périple, la jeune Ulli s’interroge sur l’invisibilité des femmes et les violences qu’elles subissent. Différents éléments de contexte émaillent l’ouvrage, mais tous datent de l’époque de son périple. Ainsi, un compagnon de route rappelle le mythe de la virginité en Italie : « la femme est sacrée ! Sainte Vierge mère de Dieu » (p. 166). Un Italien lui explique plus loin : « les filles restent à la maison, vont à l’école et se marient tôt. » Un autre Allemand évoque une homosexualité de fortune entre hommes, les femmes italiennes restant inaccessibles et sacralisées. 

    18Si elle-même s’interroge sur sa sexualité, sur son rapport au pornosoft, visionné dès l’âge de 13 ans, ce sont très vite des stratégies d’évitement qu’elle met en place. Se choisir un agresseur attitré ne fonctionnant pas, elle parvient parfois à repousser les assauts, comme avec les mafiosi de Palerme. Elle regrette un temps de ne pas être un homme (p. 249), a la nostalgie de l’enfance et de sa relative indifférenciation genrée (p. 249) pour finalement parvenir à s’affirmer comme femme : « Je suis un trou noir qui n’accepte pas vos règles. Vous ne connaissez pas de filles comme moi ? Vous allez en connaître ! Je viens du futur. Tout ce qu’un homme fait, je peux le faire. Je ne baisse pas les yeux, je marche la tête haute » (p. 284). 

    Conclusion 

    19Cette BD retrace un voyage initiatique dont Ulli Lust dira au moment de sa sortie qu’il l’a marquée à vie et que le sentiment de honte l’a longtemps accompagnée. La conception de l’ouvrage, à l’orée de ses 40 ans, a duré cinq ans et participé, selon elle, d’un processus de mise à distance. Si le critique du Monde la qualifie en 2010 de féministe modérée, c’est sans doute parce que son roman ne remet pas explicitement en cause certains stéréotypes, par exemple celui selon lequel les femmes agressées seraient responsables de leur agression, ou qu’un viol serait forcément assorti de violences, ou encore que ce sont les autres, les étrangers – ici des Italiens – qui seraient les agresseurs. On pourrait donc considérer qu’Ulli Lust fait en quelque sorte preuve de « loyauté » envers le système patriarcal. Il s’agit, à mon sens, plutôt du choix délibéré de privilégier la perspective qui était celle de l’adolescente de 17 ans, de rester, comme pour le regard fixé sur le trottoir de Catane, dans une focalisation interne pour suivre le cheminement, certes modeste, de la protagoniste vers une forme d’émancipation tout en brossant le contexte, les stéréotypes et les non-dits de l’époque qui ont justement conditionné ou entravé ce cheminement. Pour finir, on peut rappeler que d’autres autrices germanophones abordent le thème des violences sexistes et sexuelles. Je pense ici à l’œuvre d’Anke Feuchtenberger, mais surtout au dernier roman graphique de Birgit Weyhe, Rude Girl (2022) qui évoque l’inceste.

    Notes de bas de page

    1[N.d.D] L’agency, aussi traduit en français par puissance d’agir ou agentivité, est un concept majeur dans les épistémologies féministes et les études sur le genre, venant signifier les capacités subjectivées et objectivées des individus (McNay, 2016 ; Montenach, 2012).

    Auteur

    • Hélène Camarade

      IdRef : 076737357

      Hélène Camarade est professeure en études germaniques à l’université Bordeaux-Montaigne et membre de l’Institut universitaire de France. Elle travaille sur la BD germanophone, notamment en lien avec les thématiques féministes et historiques.

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    Le Comportement des choses

    Emanuele Quinz (dir.) Lise Thiollier, Gabriele Stera et Armelle Chrétien (trad.)

    2021

    Politiques de la distraction

    Politiques de la distraction

    Paul Sztulman et Dork Zabunyan (dir.)

    2021

    Le Cinéma muet italien, à la croisée des arts

    Le Cinéma muet italien, à la croisée des arts

    Gailleurd Céline (dir.)

    2022

    Artistes-chercheur·es, chercheur·es-artistes

    Artistes-chercheur·es, chercheur·es-artistes

    Performer les savoirs

    Boudier Marion et Déchery Chloé (dir.)

    2022

    Star Turns in Hollywood Musicals

    Star Turns in Hollywood Musicals

    Chabrol Marguerite et Toulza Pierre-Olivier (dir.)

    2017

    The Digital Subject

    The Digital Subject

    Larsonneur Claire, Regnauld Arnaud, Cassou-Noguès Pierre et al. (dir.)

    2017

    Architectures of memory

    Architectures of memory

    Jean-Marie Dallet et Bertrand Gervais (dir.) Armelle Chrétien et Joshua David Jordan (trad.)

    2022

    Angles morts du numérique ubiquitaire

    Angles morts du numérique ubiquitaire

    Glossaire critique et amoureux

    Yves Citton, Marie Lechner et Anthony Masure (dir.)

    2023

    Imaginaires technologiques

    Imaginaires technologiques

    François-David Sebbah et Alberto Romele (dir.)

    2023

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    1[N.d.D] L’agency, aussi traduit en français par puissance d’agir ou agentivité, est un concept majeur dans les épistémologies féministes et les études sur le genre, venant signifier les capacités subjectivées et objectivées des individus (McNay, 2016 ; Montenach, 2012).

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    Camarade, H. (2024). Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones. In M. R. Hertiman & C. de Singly (éds.), Construire un matrimoine de la bande dessinée. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/14flq
    Camarade, Hélène. « Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones ». In Construire un matrimoine de la bande dessinée, édité par Marys Renné Hertiman et Camille de Singly. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre, 2024. doi:10.4000/14flq.
    Camarade, Hélène. « Ulli Lust dans le paysage des autrices germanophones ». Construire un matrimoine de la bande dessinée, édité par Marys Renné Hertiman et Camille de Singly, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2024, https://doi.org/10.4000/14flq.

    Référence numérique du livre

    Format

    Hertiman, M. R., & Singly, C. de (éds.). (2024). Construire un matrimoine de la bande dessinée. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/14flt
    Hertiman, Marys Renné, et Camille de Singly, éd. Construire un matrimoine de la bande dessinée. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre, 2024. doi:10.4000/14flt.
    Hertiman, Marys Renné, et Camille de Singly, éditeurs. Construire un matrimoine de la bande dessinée. Presses universitaires de Paris Nanterre, 2024, https://doi.org/10.4000/14flt.
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