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    Plan détaillé Texte intégral Introduction Les imaginaires et la technique selon Castoriadis Vers un verrouillage des imaginaires ? Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Imaginaires technologiques

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Le verrouillage imaginaire des futurs

    Castoriadis et l’institution technique entre création et hétéronomie

    Fabrizio Defilippi

    p. 18-42

    Texte intégral Introduction Les imaginaires et la technique selon Castoriadis L’institution imaginaire de la société La technique entre création et hétéronomie Vers un verrouillage des imaginaires ? Hétéronomie technologique et verrouillages Temporalité des systèmes sociotechniques et verrouillage des futurs Vers des imaginaires TINA ? Conclusion Bibliographie Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Introduction

    1Le travail du philosophe Cornelius Castoriadis (1922-1997) constitue un point de départ utile pour comprendre le poids des « imaginaires » dans la construction technologique d’une société. Castoriadis conçoit chaque société comme le fruit précaire d’un processus d’auto-institution, dans lequel la technique est une condition nécessaire pour la création d’un horizon de sens. Dans la perspective du philosophe grec, la technique est un des éléments qui permet de donner forme aux significations sociales et aux projections imaginatives. Toutefois, l’autonomisation des systèmes sociotechniques contemporains semble impliquer pour Castoriadis une série de problèmes par rapport à la capacité de la société à se concevoir en tant que source de ses propres normes.

    2Nous voudrions reprendre les concepts de Castoriadis pour montrer dans quel sens peut-on parler d’hétéronomie technologique. Ce concept nous paraît important pour comprendre le lien entre certaines dynamiques du développement technologique et la définition de scénarios futurs. En effet, la technologie continue à être présentée comme une solution face aux graves problèmes climatiques et environnementaux qui menacent de compromettre les modes de vie de millions de personnes et de rendre la planète de plus en plus inhabitable. Les nouvelles technologies occupent une place centrale dans les discours politiques, en promettant une capacité accrue de maîtrise des dynamiques sociales. Nous voudrions donc réfléchir à partir de Castoriadis au rôle des imaginaires technologiques dans la résolution des défis contemporains, en sachant que les attentes autour des nouvelles technologies semblent renvoyer encore une fois à une intensification de certains modes de production insoutenables.

    3Il convient donc de questionner le lien entre imaginaire, technique et avenir en reprenant les concepts de Castoriadis, pour montrer comment les imaginaires autour de la technique peuvent provoquer un « verrouillage des futurs ». Dans notre hypothèse, ces verrouillages sont alimentés non seulement par une certaine inertie des systèmes sociotechniques existants, mais aussi par l’émergence d’imaginaires du type TINA (there is no alternative, il n’y pas d’alternative). Ces discours réinvestissent la technique d’une mission semi-eschatologique à partir de l’élaboration d’un scénario futur pessimiste et finissent par motiver un certain type d’innovation en continuité avec les systèmes sociotechniques existants.

    4Nous allons d’abord reprendre le travail sur les imaginaires selon Castoriadis, en prêtant attention au rôle de la technique dans l’institution de la société, entre création et hétéronomie. Nous montrerons dans quel sens on peut parler d’hétéronomie technologique, en mobilisant la notion de verrouillage. Nous essayerons ensuite de comprendre le lien entre imaginaires et construction de l’avenir, en montrant que la fixation des significations autour de la technique peut favoriser une restriction de l’espace du possible au profit de certaines visions de futurs « nécessaires ». Enfin, toujours en suivant Castoriadis, nous essayerons d’esquisser les caractères principaux des imaginaires TINA.

    Les imaginaires et la technique selon Castoriadis

    L’institution imaginaire de la société

    5Le travail de Castoriadis nous permet de saisir la réalité des imaginaires et leur rôle dans la structuration et l’organisation de la société. Pour le philosophe grec, parler d’imaginaires sociaux ne signifie pas renvoyer à des représentations abstraites ni à des images fictives, mais à la capacité de l’être humain de créer un monde de sens. Le point de départ de la réflexion de Castoriadis sur les dynamiques sociales est le rejet des explications fonctionnalistes (Castoriadis, 1975, p. 171), qui conçoivent les institutions sociales existantes (par exemple, le travail et la famille) comme des solutions que la société aurait mis en place pour satisfaire des besoins déjà définis. Ces approches semblent négliger le fait que même les besoins naturels ne représentent pas une constante universelle, mais sont toujours déjà investis et créés par un système complexe de significations sociales. Pour Castoriadis, ces explications négligent la composante imaginaire qui rend possible le fonctionnement de chaque société, c’est-à-dire la capacité de créer du sens à partir d’un monde qui n’est pas rationnel ou sensé en soi.

    6Il faut donc s’intéresser à ce tissu de « significations sociales imaginaires » (1975, p. 204), qui définit les besoins et les valeurs de la collectivité et fabrique, en même temps, les individus. À travers ce tissu de significations, toute société donne un sens au monde et « se fait » dans un processus d’institution qui ne dépend que d’elle-même. Pour Castoriadis, les significations sociales sont imaginaires parce qu’elles ne sont pas déterminées par un état de choses préexistant, mais elles sont toujours le fruit d’un processus d’« auto-institution » : une société n’existe pas en tant que telle avant de se concrétiser à travers des formes précises qu’elle-même institue. La forme sociale de la famille, par exemple, n’est pas prédéfinie par nature, mais instituée, dans la mesure où chaque société investit la famille de significations différentes, notamment en modifiant sa composition et son rôle dans le cadre social général. Même si les significations imaginaires s’« étayent » – comme nous dit l’auteur – sur une première « strate naturelle », elles ne sont pas déterminées par cette strate. Par exemple, le sens de « femme », « homme » et « enfant » n’est jamais donné uniquement à travers les définitions anatomiques ou biologiques, mais passe par des significations sociales imaginaires qui peuvent varier à toute époque (1986, p. 279). De la même manière, la place de la croissance économique et du capital dans les sociétés contemporaines n’a rien de naturel ou rationnel, mais dépend de l’ensemble des significations sociales développées au fil du temps qui en ont fait des critères d’organisation de la vie collective.

    7Le concept d’institution est donc au centre de la pensée de Castoriadis, qui insiste sur la portée créative du processus d’émergence des significations :

    Lorsque l’humanité crée l’institution ou la signification, elle ne « combine » pas des « éléments » qu’elle aurait trouvés épars devant elle. Elle crée la forme institution, et dans et par cette forme elle se crée elle-même en tant qu’humanité. (1990, p. 67)

    8Pour l’auteur, il s’agit d’une création ex nihilo, mais non d’une création cum nihilo, car « toute création historique a lieu sur, dans et par du déjà institué » (1990, p. 67). La création des significations imaginaires n’est jamais sans lien avec les contraintes du monde physique ni avec l’horizon de sens et les formes sociales déjà existantes, mais il ne s’agit jamais d’un rapport de causation directe. Chaque époque et chaque société sont irréductibles aux précédentes, en raison de l’émergence de nouvelles formes sociales : « la société est auto-création qui se déploie comme histoire » (1986, p. 288). L’émergence de la démocratie athénienne et de la philosophie, deux exemples sur lesquels Castoriadis insiste beaucoup, ne peuvent pas être expliquées en remontant la chaîne causale à rebours, car ces deux formes impliquent un véritable moment de création qui marque une discontinuité par rapport au passé.

    9Cette capacité créative est le trait qui distingue la psyché humaine1, caractérisée par ce que l’auteur appelle « imagination radicale », mais est aussi, sur un plan historique plus ample, le fruit d’un « imaginaire radical » : penser le social-historique, c’est-à-dire l’espace de déploiement des significations imaginaires dans l’histoire, signifie pour Castoriadis penser le propre de chaque époque, en sachant que chaque société se construit dans le temps en tissant son horizon de sens singulier. Les significations imaginaires ne restent pas abstraites, mais se concrétisent dans les institutions qui règlent et régissent la vie individuelle et collective, tout en menant à une hiérarchisation des pouvoirs. Les institutions sont intériorisées par les individus et rendent possible l’existence de formes d’organisation et de gouvernement qui ne se réduisent pas à la pure cœrcition. Comme nous le rappelle Castoriadis, l’institution de la société n’est pas un simple « amas de représentations », mais touche et informe également les affects et les intentions (1990, p. 149), en garantissant une adhésion minimale des individus aux formes de vie instituées.

    10Cette adhésion n’est jamais garantie et elle est toujours prise dans une tension entre ce qui est institué et ce qui ne l’est pas. Le social-historique est en effet à penser non pas comme une répétition d’éléments homogènes, mais plutôt comme un champ dans lequel peuvent émerger des nouvelles formes en tension avec celles existantes. Il y ainsi des significations « instituées », mais aussi un imaginaire « instituant » qui essaye d’affirmer des nouvelles significations. Le processus créatif est toujours à l’œuvre dans la société instituante, mais celle-ci n’agit jamais en pleine liberté, dans la mesure où elle rencontre les résistances de la société instituée. Pour fournir un exemple, la forme sociale de la famille en Occident renvoie aujourd’hui à plusieurs configurations possibles (nucléaire, homoparentale, recomposée, etc.), mais ces différentes possibilités se développent souvent à partir d’une confrontation avec une forme instituée. Dans de nombreuses sociétés, la famille nucléaire hétérosexuelle fondée sur le mariage est conçue comme le seul modèle de famille possible (sur le plan juridique, moral et religieux). On pourrait donc dire que les différents modèles de famille cherchent à réinstituer l’ensemble des significations autour de la famille, en soumettant le modèle dominant et institué à une potentielle évolution. Ce processus n’est pas aisé, car l’institution tend à fixer dans le temps les significations et à les incarner dans des configurations matérielles qui stabilisent des logiques de pouvoir durables. Il ne s’agit pas juste de critiquer un ensemble d’idées ou une théorie, mais de repenser la société de la tête aux pieds, toutes les formes sociales étant liées de manière inextricable.

    11Pour Castoriadis, il y a toujours des forces instituantes à l’œuvre dans chaque société (car l’humain ne peut pas ne pas se donner des normes et créer des significations), mais les sociétés tendent à ne pas être conscientes de leur capacité instituante et cherchent l’origine des normes en dehors d’elles-mêmes. Historiquement, l’origine sociale des significations sociales a été souvent occultée par l’intervention de causes « hétéronomes ». Les sociétés ont pu voir dans des facteurs extra-sociaux les causes capables de déterminer les normes et de régler les comportements collectifs et individuels :

    L’hétéronomie est le fait que l’institution de la société, création de la société elle-même, est posée par la société comme donnée par quelqu’un d’autre, une « source transcendante » : les ancêtres, les dieux, le Dieu, la nature, ou – comme avec Marx – les « lois » de l’histoire. (1986, p. 43)

    12L’autonomie d’une société, c’est-à-dire sa disposition à se reconnaître constamment comme source de ses propres normes2, est l’enjeu principal du discours de Castoriadis. Dans les sociétés hétéronomes, cette capacité est absente ou compromise, dans la mesure où les institutions existantes sont comprises et vécues comme des déterminations externes qui semblent fonctionner de manière autonome, comme si elles n’étaient pas le fruit d’une création sociale. Ainsi, pour Castoriadis, la recherche de l’autonomie reste la tâche la plus urgente de notre époque, pour exprimer l’immense potentiel humain « qui est resté jusqu’ici monstrueusement confiné » (1986, p. 322).

    La technique entre création et hétéronomie

    13À travers ces « idées mères » (1986, p. 9), Castoriadis cherche à montrer les limites de la « pensée héritée », en produisant une critique d’une certaine vision rationaliste de la société et de l’histoire (Tomés, 2021) et en articulant la question théorique de l’institution de la société avec l’observation des luttes anticapitalistes de son époque. Sa critique de la rationalité a souvent pris forme à travers une tentative de compréhension de la place de la technique dans les sociétés modernes. Pour Castoriadis, penser la technique signifie rendre compte à la fois d’un processus de production et de décomposition d’un horizon de sens. D’un côté, il conçoit la technique comme un élément constitutif de création de sens, d’un autre côté – en réfléchissant aux liens entre sciences, techniques et société à l’époque du triomphe du capitalisme – il voit dans la technique un possible facteur d’hétéronomie.

    14Élément incontournable dans le processus d’institution des significations imaginaires, l’action technique est avant tout création de formes et de sens. Dans le texte « Technique » de la dernière partie de Les Carrefours du Labyrinthe, I, Castoriadis aborde la technique en tant que création absolue :

    Créer un objet technique ce n’est pas altérer l’état présent de la nature, comme on le fait aussi bien en bougeant la main : c’est constituer un type universel, poser un eidos qui désormais « est » indépendamment de ses exemplaires empiriques. (1978, p. 302)

    15Avec le langage humain, la technique est donc un élément constitutif de la création du monde humain et du tissu des significations qui permettent de donner un sens au réel. Même dans ce cas, la création prend forme à partir d’un certain état de l’être, de la strate naturelle notamment, mais la technique vient ajouter quelque chose d’inédit, en explorant les « interstices indéterminés » du monde (1978, p. 303). Castoriadis refuse de penser la technique comme une solution obligatoire à un ensemble de besoins fixés de manière définitive. Plutôt, ces besoins sont déjà toujours co-déterminés par l’action technique, à tel point qu’on ne peut pas penser l’humain comme un être donné de manière définitive, mais toujours à partir de son action historique techniquement médiée :

    L’abîme qui sépare les nécessités de l’homme comme espèce biologique et les besoins de l’homme comme être historique est creusé par l’imaginaire de l’homme, mais la pioche utilisée pour le creuser, c’est la technique. (1978, p. 304)

    16Dans ce sens, Castoriadis semble chercher une voie au-delà des conceptions instrumentales et déterministes. La technique n’est pas qu’un déploiement de moyens par rapport à une fin mais est aussi, et surtout, un élément constitutif de la création des significations. Elle n’est pas cause déterminante de l’émergence des significations, mais elle contribue de manière non-neutre à leur tissage et configuration. Elle est donc une pioche, mais à condition de penser cette pioche comme un élément porteur de sens qui façonne le monde humain :

    Comment pourrait-on séparer les significations du monde posées par une société, son « orientation » et ses « valeurs », de ce qui est pour elle le faire efficace, dissocier l’organisation qu’elle impose au monde de l’incarnation la plus proche de cette action. (1978, p. 303)

    17Tout en pensant le rapport entre technique, humain et société de manière circulaire ou, mieux, comme un tissu inextricable, Castoriadis est attentif aux processus d’autonomisation qui semble caractériser la technoscience moderne, souvent perçue sous la forme d’une « fatalité ou destin » (1978, p. 291). En tant qu’institution, la technique n’est pas que source de création, mais est aussi une façon de fixer un rapport précis au vivant et de façonner les dynamiques sociales. La portée instituante et créative de toute action technique est toujours accompagnée par la possibilité que cette même action se stabilise dans une institution plus ou moins solide et favorise le renforcement d’autres formes sociales techniquement médiées (comme le travail ou la recherche scientifique). Dans ce sens, l’autonomisation de la technoscience dépend dans une certaine mesure du fait que les différentes technologies existantes et la recherche scientifique se combinent entre elles en donnant vie à une institution stable, qui semble suivre ses propres finalités et règles, sans que l’on puisse en questionner le sens. La technoscience moderne mènerait ainsi à un obscurcissement progressif du projet d’autonomie, dans la mesure où elle contribue à mettre au centre de l’imaginaire occidental la volonté d’une « maîtrise rationnelle » du vivant et du social (1990, p. 90). La technoscience participerait à ce projet de maîtrise, en rendant l’être humain de plus en plus impuissant et donc moins apte à réaliser son autonomie. Si le projet de maîtrise commencé par la modernité représentait un noyau important et potentiellement positif, il aurait pris désormais des proportions alarmantes, en contradiction totale avec le projet d’autonomie :

    On n’essaie pas de faire ce qu’il « faudrait » ou ce que l’on pense « souhaitable ». De plus en plus, on fait ce que l’on peut faire, on travaille à ce que l’on estime faisable à plus ou moins courte échéance […]. Ce qui est techniquement faisable, sera fait regardless, comme on dit en anglais familier, sans égard pour aucune autre considération. (1990, p. 94)

    18Avec les technosciences les humains déploient des maîtrises ponctuelles, mais ils n’ont jamais été autant impuissants en général, car ils n’auraient pas de véritable contrôle sur les finalités du développement technique et scientifique. Ce développement se ferait pourtant de manière capillaire et presque inévitable, puisque chacun y participe de manière directe ou indirecte, sans pouvoir prévoir explicitement où le processus mènera. Tant les scientifiques que les politiciens et politiciennes semblent ignorer les effets complexes de la combinaison des différentes recherches et innovations sur la société : « Qui a voulu la techno-science moderne telle qu’elle est, et qui en veut la continuation et la prolifération indéfinie ? Personne et tout le monde » (1990, p. 103). On ne peut donc pas dire que la technoscience moderne pourrait être bonne si on en faisait des usages différents3, car on a affaire à une « hypermegamachine » (1990, p. 121) que personne ne peut dominer ou contrôler. La puissance apparente cacherait alors une impuissance collective, qui devient de plus en plus évidente face à l’accélération de la destruction de l’environnement et des écosystèmes. Ces problèmes pourraient réactiver potentiellement une critique de la technoscience, pour l’instant immunisée à toute remise en question : « La difficulté de l’homme moderne à admettre l’éventuelle nocivité de la techno-science n’est pas sans analogie avec le sentiment d’absurdité qu’éprouverait le fidèle devant l’assertion : Dieu est mauvais » (1990, p. 123).

    19Castoriadis n’hésite pas à affirmer que la technoscience vient désormais accompagner et remplacer d’une certaine manière le rôle de la religion – élément d’hétéronomie par excellence – en fournissant une illusion de maîtrise et toute-puissance. Dans les sociétés où la religion représente le noyau imaginaire central, autour duquel prennent forme les autres institutions, la divinité ou la loi révélée constituent des éléments d’hétéronomie, capables de fonder les formes sociales qui régissent les comportements et les lois de la vie commune. Dans ce cas, la société est déterminée par une source transcendante – la divinité, les Écritures, la tradition – qui ne peut être remise en question. De manière similaire, lorsque la technoscience s’autonomise, la société risque d’accepter ses dynamiques et finalités comme quelque chose qui dépasse la création sociale et s’impose comme un phénomène quasi naturel, indépendant de la société. La technique tend alors à devenir un facteur d’hétéronomie, qui peut participer au renforcement de la société instituée, au détriment de l’émergence des nouvelles forces instituantes.

    20Dans ce sens, la conclusion de Castoriadis est assez pessimiste. Dans son texte « Voie sans issue » (1990, p. 87-124), écrit en 1987, il dénonce une incapacité diffuse de créer du nouveau, sur le plan artistique, scientifique et politique. Tout en accueillant positivement les revendications (antiracistes, féministes et écologiques) de son époque, il semble craindre que le projet de maîtrise alimenté par la technoscience puisse étouffer dans l’œuf les nouvelles forces instituantes, en fragilisant ces significations sociales qui sous-tendent les formes de la vie des démocraties occidentales. De plus, la convergence entre technoscience et capitalisme accentuerait la montée de l’individualisme et du consumérisme, ainsi que la perte d’intérêt pour la vie politique. Si la religion permettait et permet de relier la société, bien qu’en créant des sociétés hétéronomes, la technoscience semble non seulement limiter la recherche de l’autonomie, mais aussi accélérer un processus de désagrégation de la société.

    Vers un verrouillage des imaginaires ?

    Hétéronomie technologique et verrouillages

    21La difficulté de contrôler les finalités des sciences et des techniques tend à occulter la dimension politique qui fonde le projet d’autonomie, en exposant la société à une forme d’hétéronomie technologique ou techno-capitaliste – dans la mesure où l’hétéronomie n’est jamais purement technologique, mais résulte de la rencontre de plusieurs éléments d’hétéronomie (techniques, économiques, religieux, etc.). Les dynamiques de la technoscience moderne se soustraient de plus en plus aux mécanismes politiques des démocraties, en remettant en question la capacité de la société à se concevoir en tant que source de ses propres normes. Celles-ci semblent désormais émerger des mécanismes de la technoscience, de plus en plus perçue comme une source de sens transcendante. Ainsi, même si la technique peut favoriser la création de sens de manière cohérente avec le projet d’autonomie, elle peut devenir un facteur d’hétéronomie, qui court-circuite la dimension politique4 et prétend fonder la société de l’extérieur.

    22Il convient de souligner que les analyses de ­Castoriadis se font surtout sur un plan macroscopique : l’hétéronomie n’émerge pas à partir d’une technologie ou d’un artefact précis, mais à partir d’un rapport problématique de la société avec l’ensemble des configurations technologiques, économiques et politiques qui la caractérisent. Castoriadis ne s’intéresse pas à l’évolution d’une technologie précise, mais plutôt à l’autonomisation apparente du système sociotechnique. On peut reprendre à ce propos le concept de « système sociotechnique », souvent employé en philosophie des techniques (Hughes, 1993), pour approfondir l’approche de Castoriadis. On peut évoquer ce concept de manière pertinente, car Castoriadis avait lu et apprécié le travail de Jacques Ellul autour de l’autonomisation de la technoscience (Marcolini, 2012, p. 123‑144). Notamment, Ellul avait défini le « système technicien » comme « un ensemble d’éléments en relation les uns avec les autres de telle façon que toute évolution de l’un provoque une évolution de l’ensemble, toute modification de l’ensemble se répercutant sur chaque élément » (2012, p. 88). Sans reprendre entièrement Ellul, on peut adapter cette définition aux conceptions de Castoriadis. En effet, celui-ci semble penser l’articulation entre technique et société comme un tout inextricable, dans lequel chaque élément agit sur les autres. Dans la perspective de Castoriadis, cependant, les significations imaginaires jouent un rôle important dans la structuration et l’évolution des systèmes : l’autonomisation de la technoscience est liée davantage à ces significations qu’à une réelle logique interne du système. On peut donc redéfinir un système sociotechnique comme le résultat (provisoire) de l’institution des significations imaginaires dans et par des configurations technologiques précises à une époque donnée. Ces configurations technologiques ne sont pas sans rapport avec les autres domaines sociaux, comme l’économie, la politique, la religion, contribuent à leur structuration et en sont influencées. Chaque système sociotechnique favorise ainsi une articulation précise entre ces sphères, qui se définissent réciproquement.

    23L’hétéronomie peut être pensée en strict lien avec la stabilisation d’un système sociotechnique, à partir de certaines tendances intrinsèques au développement d’un système à un moment historique précis. En effet, toute société prend forme avec et à travers une configuration technologique précise, en développant une certaine cohérence interne et en favorisant l’émergence de certains modes de production et de vie. Lorsqu’un ensemble de technologies s’affirme, il tend à former un tout homogène qui fonctionne comme un tissu ou un réseau dans lequel les différentes parties sont entrelacées. Les technologies employées, le tissu économique, les modes de production et les styles de vie s’articulent alors de manière fonctionnelle et cohérente, en contribuant à fixer les valeurs et les significations d’une société. Les technologies existantes, immergées dans un contexte socio-économique, contribuent à s’instituer par le biais d’une clôture (Castoriadis, 1986, p. 281) qui permet une stabilisation relative, sans laquelle la construction d’une société et de son horizon ne serait pas possible. Cette clôture est nécessaire pour garantir le développement et le bon fonctionnement d’une configuration sociotechnique, mais elle peut impliquer différents degrés d’ouverture ou de fermeture. Le système, comme toute institution, peut s’autonomiser en mettant en place une clôture excessive, laquelle peut favoriser un mécanisme qui privilégie les solutions les plus adaptées au tissu sociotechnique existant. La clôture peut alors mener à des effets indésirables, lorsqu’elle bloque l’émergence d’alternatives potentiellement valides. On a pu parler dans ce sens de « verrouillage technologique » (technological lock-in), c’est-à-dire de la situation dans laquelle un système sociotechnique institué freine ou empêche la diffusion d’innovations en renforçant des dynamiques potentiellement contre-productives ou insoutenables. Le système sociotechnique verrouillé, en opposition à celui qui est ouvert, est alors un système qui freine ou occulte l’imaginaire instituant, en empêchant notamment la concrétisation de nouvelles configurations sociotechniques.

    24Le verrouillage rend compliqué le développement d’alternatives par rapport au modèle institué : même lorsque celui-ci est considéré comme imparfait, il peut devenir difficile ou coûteux en termes économiques ou sociaux de mettre en place des configurations plus performantes. La difficulté de repenser le monde des transports et de la mobilité représente un exemple actuel de ce phénomène : développer une mobilité indépendante du pétrole implique un changement holistique, c’est-à-dire la construction d’un réseau énergétique alternatif et soutenable, une modification de la chaîne de production industrielle, un réaménagement des infrastructures urbaines et routières, ainsi que des investissements pour rendre viable la transition. Même lorsque les alternatives technologiques sont disponibles, le changement ne se produit pas de manière automatique, en raison des efforts à grande échelle qu’il demande. L’homogénéité et la cohérence interne d’un système sociotechnique tendent à favoriser des mécanismes d’autoreproduction et d’exclusion de la nouveauté, condamnée à se développer dans des niches restreintes ou à avoir une longue période de latence. Le verrouillage favorise un maintien du statu quo (le business as usual), en laissant peu ou pas de place aux alternatives technologiques5. Le lock-in dépend d’une certaine inertie du système sociotechnique, qui peut cesser de « faire sens » tout en continuant son momentum (Hughes, 1993, p. 76) qui lui permet d’accroître son étendue et son emprise sur la société.

    25L’hétéronomie peut émerger alors à partir d’un rapport problématique au système sociotechnique institué. La complexité, l’inertie et l’agentivité d’un système verrouillé tendent à occulter son origine sociale et contribuent à faire apparaître l’institution sociotechnique comme une entité semi-autonome, dont les logiques et les mécanismes déterminent les dynamiques sociales sans être influencés par celles-ci. Toutefois, l’hétéronomie ne peut pas être reconduite uniquement à la dimension fonctionnelle du système institué. Le problème ne se situe pas seulement au niveau de la matérialité et des configurations technologiques, mais surtout au niveau des significations imaginaires qui le traversent : les représentations, les affects et les intentions qui rendent possible l’institution sociotechnique jouent un rôle crucial dans les verrouillages. La clôture du système sociotechnique ne se fait jamais toute seule, par simple inertie de la matière, comme si elle répondait à des règles pré-écrites, mais est rendue possible par l’action des significations imaginaires. Autrement dit, les verrouillages d’une institution sociotechnique ne peuvent pas être pensés sans prendre en considération la question de la production du sens autour des technologies6.

    26Le sociologue Michel Callon (2006) a pu montrer par exemple que, dans les années 1970, les tentatives de développer la voiture électrique en France passaient avant tout par la création d’un imaginaire qui présentait la mobilité électrique comme le seul modèle viable pour l’avenir. L’entreprise EDF avait développé un scénario linéaire qui prévoyait le rapide déclin des véhicules à moteur thermique et présentait les véhicules électriques comme la meilleure solution pour répondre à la nécessité de moderniser la société française. Il ne s’agissait pas seulement d’affirmer la supériorité technologique de la voiture électrique, mais d’en faire le centre de convergence d’une série de significations imaginaires, qui tournaient autour de la question de la soutenabilité environnementale et de la modernisation de la mobilité dans une société post-industrielle. Le plan d’EDF fut ensuite contesté, ce qui condamna la mobilité électrique à l’état prototypique, mais il est utile pour comprendre que l’évolution d’un système sociotechnique ou son verrouillage se fait aussi et surtout au niveau des imaginaires, à travers la création et l’imposition de scénarios désirables pour la collectivité. L’évolution technologique ne dépend pas seulement de la faisabilité technique des innovations, mais également de la capacité des différents acteurs de produire du sens, de présenter une possibilité comme la plus désirable et adaptée aux exigences d’une société, de verrouiller l’espace du possible au profit d’une gamme de choix restreinte. Dans ce sens, le verrouillage des systèmes sociotechniques dépend aussi de l’ensemble de discours, représentations, affects, plus ou moins idéologiques et conscients, qui l’entourent et en garantissent l’institution.

    27L’imaginaire du Progrès développé à partir de la modernité (Taylor, 2004), par exemple, a pu se traduire au fil du temps dans une justification de la croissance illimitée, en orientant les changements sociotechniques dans une direction qui n’admet ni limitations ni remise en question de certains modes de production : le verrouillage s’est fait surtout au niveau des imaginaires, dans la mesure où tout développement contraire à la croissance a fini par être considéré comme quelque chose d’irrationnel ou indésirable. Sans l’affirmation de ces significations – que Castoriadis reconduit au projet rationnel de maîtrise initié par la modernité – le développement industriel massif qui a mené à la technoscience contemporaine n’aurait pas eu lieu de cette manière. Les significations imaginaires qui forment un système sociotechnique peuvent donc être la cause déterminante des verrouillages, notamment lorsqu’elles renforcent le sentiment qu’un certain système est le plus performant ou rationnel, ou encore, le seul système disponible. L’hétéronomie se produit lorsqu’un système sociotechnique tend à être perçu non pas comme le résultat historiquement contingent d’une création sociale, mais comme une réalité immuable et fixe, quasi naturelle, qui dépend de ses propres règles.

    Temporalité des systèmes sociotechniques et verrouillage des futurs

    28L’hétéronomie technologique dépend donc à la fois des tendances propres à une configuration sociotechnique précise et des significations imaginaires qui traversent et définissent une telle configuration. La combinaison de ces deux dimensions peut contribuer à faire apparaître une institution sociotechnique comme entité autonome, qui suit son cours nécessaire indépendamment des choix humains.

    29Dans ce sens, les verrouillages concernent avant tout les modalités d’évolution d’un système sociotechnique. En effet, Castoriadis nous dit que toute institution imaginaire de la société est déjà institution d’une temporalité précise, qui règle les modes d’auto-altération de la société : « Chaque société est aussi une manière de faire le temps et de le faire être, ce qui veut dire : une manière de se faire comme société » (1975, p. 307). Chaque société institue son horizon de sens à partir d’une réappropriation du passé et à travers une production d’attentes autour de l’avenir, en équilibre entre conservation du statu quo et aspirations utopiques (Ricœur, 1984). Le temps des sociétés capitalistes renvoie notamment au progrès et à la croissance infinie, mais il est aussi le temps de la « rupture incessante, des catastrophes récurrentes, des révolutions […] » (Castoriadis, 1975, p. 308). Or, l’hétéronomie agit sur les façons dont une société conçoit sa propre temporalité. Une société hétéronome ne peut pas reconnaître le fait qu’elle-même s’institue, elle tend à occulter sa nature historique et ne peut donc pas se reconnaître comme source de sa propre altération. Les modalités de l’altération sont donc à chercher dans d’autres facteurs externes (la tradition, les lois de l’histoire, la croissance, etc.) qui fondent la temporalité de la société. Une des conséquences de l’hétéronomie consiste alors dans le fait que ces formes qui fondent la société tendent à apparaître comme des entités hors du temps, non créées et durables. Ces institutions et formes sociales subissent ainsi un processus de naturalisation qui comporte l’occultation de leur origine sociale et historique. Par conséquent, une institution peut apparaître comme quelque chose d’immuable et potentiellement destiné à perdurer tel quel.

    30Les systèmes sociotechniques contribuent également à l’institution d’une temporalité précise. L’hétéronomie technologique consiste précisément dans le fait de reconduire toute projection vers l’avenir au spectre de possibilités offert par le système existant, comme si celui-ci dictait désormais les rythmes et les finalités du changement. D’un côté, l’hétéronomie tend à présenter le système institué comme le seul système possible, en le soustrayant aux contingences historiques et en occultant son origine sociale. D’un autre côté, l’hétéronomie agit sur les projections instituantes à travers une restriction de l’espace du possible : le changement et l’altération de la société sont reconduits aux modalités des configurations sociotechniques instituées. Par exemple, les significations imaginaires liées au capitalisme et au projet de maîtrise décrit par Castoriadis impliquent une certaine conception du temps comme amélioration asymptotique de la condition humaine et chargent l’avenir de promesses positives, en concevant l’histoire humaine comme une flèche qui ne peut pas revenir en arrière (Bensaude-Vincent, 2021). Dans ce cadre, le système sociotechnique ne peut que tendre vers un accroissement de ses performances, de son efficacité et de son expansion. Toute tentative d’autolimitation serait perçue comme un retour en arrière indésirable et tend à être exclue, car elle ne rentre pas dans les modes d’altération possibles. Dans cette perspective, le futur ne peut qu’être conçu comme une colonisation progressive du vivant et du social par le biais de la technique.

    31On pourrait affirmer en ce sens que le verrouillage des systèmes sociotechniques peut impliquer un verrouillage des futurs. Une des conséquences les plus importantes de ce verrouillage concerne un redimensionnement de la portée créative des imaginaires. Leur portée instituante, c’est-à-dire la capacité de contester ce qui est institué et de déployer un nouvel horizon de sens, semble se dissoudre. Plutôt, les significations imaginaires existantes semblent devoir désormais évoluer au rythme de l’institution sociotechnique, véritable source transcendante de sens.

    32Le fait que le rythme de l’altération sociale soit dicté par des facteurs externes (technologiques, économiques, etc.) n’est pas sans répercussions sur la conception même des futurs. La sociologue américaine Sheila Jasanoff a pu définir les imaginaires sociotechniques comme des « visions de futur désirables maintenues collectivement, stabilisées institutionnellement, performées publiquement, animées par une compréhension partagée des formes de vie sociale et de l’ordre social accessibles à travers l’avancée de la science et de la technologie7 ». Cette définition, compatible avec les conceptions de Castoriadis, souligne l’importance de la perception sociale des institutions scientifiques et techniques dans l’élaboration des projections vers le futur. Elle met surtout l’accent sur le fait que l’on a affaire à des visions désirables et, ainsi, à des représentations affectivement connotées des futurs possibles. La question du désir est pourtant problématique dans les sociétés hétéronomes, lesquelles tendent à désirer ce qui apparaît comme déjà déterminé plutôt qu’à déterminer de manière autonome leurs normes. Notamment, l’hétéronomie technologique tend à faire apparaître un certain développement technologique comme nécessaire, en canalisant les désirs vers un scénario futur précis. Le verrouillage s’opère à travers un glissement des « visions de futurs désirables » aux « visions de futurs nécessaires ». Certaines possibilités technologiques cessent d’être vécues en tant que telles et deviennent des nécessités. Il n’est donc plus question de désirer des futurs, mais de s’adapter à des futurs technologiques déjà partiellement tracés.

    Vers des imaginaires TINA ?

    33Il convient à ce point de s’interroger sur le lien entre les systèmes sociotechniques contemporains et les projections vers l’avenir que ces imaginaires rendent possibles. Nous pouvons essayer de fournir un exemple plus concret à partir de la situation contemporaine, qui semble être caractérisée par l’émergence de formes de verrouillages liées à une convergence de problèmes de différentes natures. Une des formes les plus explicites est représentée par l’émergence des imaginaires TINA (there is no alternative).

    34Employée à l’origine par Margaret Thatcher dans les années 1980 pour justifier les mesures économiques de son gouvernement, les rhétoriques TINA tendent à présenter les décisions politiques comme des nécessités, au nom d’une contrainte externe et non-négociable qui imposerait des changements impopulaires. Les discours TINA renvoient à deux scénarios, un négatif et un moins négatif, et présentent ce deuxième scénario comme le « mal mineur », c’est-à-dire comme une solution qui peut paraître tout d’abord indésirable, mais à adopter pour éviter le pire. Pour Thatcher, il s’agissait d’affirmer que l’augmentation du taux de chômage national était une conséquence acceptable et provisoire pour éviter un scénario plus grave, à savoir la décadence du Royaume-Uni dans les équilibres économiques et politiques globaux. Plus récemment, TINA a pu réapparaître de manière explicite, notamment en 2008 pendant la crise économique, pour ­justifier l’imposition des mesures d’austérité au nom de la stabilité de l’Union européenne (Borriello, 2017). Les discours TINA invitent à mettre de côté les aspirations plus idéalistes au nom d’un « réalisme politique » qui permettrait de gérer efficacement des problèmes, en fournissant des solutions acceptables. Dans ce sens, ce type de discours a pu contribuer à renouveler l’imaginaire capitaliste, en renforçant l’idée qu’il n’y a pas d’alternative valide préférable (Fisher, 2018).

    35Ce type de discours, souvent développé dans les moments de crise nationale, n’appartient pas au passé, mais semble revenir avec force en raison des difficultés à gérer les défis contemporains. L’émergence des menaces climatiques et environnementales a pu contribuer à un renouvellement des imaginaires TINA, qui tournent autour de la nécessité d’employer tous les moyens possibles, notamment de nature technologique, pour atténuer l’actualisation de scénarios catastrophiques. Les imaginaires TINA se manifestent à travers une série de discours, théories et conceptions selon lesquels les menaces qui caractérisent l’avenir proche imposeraient désormais d’adopter des mesures risquées pour éviter le pire. Le futur est alors conçu comme quelque chose d’irréversible (Chateauraynaud et al., 2017), en raison des risques de dépassement des points de non-retour au-delà desquels tout effort pourrait être vain.

    36L’hétéronomie dépend dans ce cas de la convergence entre les problèmes climatiques/environnementaux et les verrouillages sociotechniques. D’un côté, les problèmes de pollution et réchauffement climatique sont perçus comme des facteurs externes et non négociables qui viennent imposer des décisions urgentes : on introduit des taxes « carbone » au nom du climat, on interdit la vente de sacs en plastique pour éviter la destruction de l’environnement, on adopte des mesures de limitation des émissions car « c’est la planète qui le demande ». D’un autre côté, les verrouillages sociotechniques existants rendent difficile la transition, tant d’un point de vue matériel qu’imaginaire : la volonté d’adopter des technologies plus performantes et de produire de manière plus soutenable rentre en conflit avec le noyau de significations liées à la croissance et à la maîtrise du vivant, qui représente le centre de l’imaginaire sociotechnique institué.

    37L’imaginaire TINA se manifeste alors à travers des discours et des théories qui affirment la nécessité d’abandonner les hésitations face aux urgences planétaires et de mettre en place tout le potentiel technologique dont nous disposons. L’engouement pour la géo-ingénierie – domaine très controversé (Hamilton, 2013) – peut être interprété comme un des effets de cette attitude. Les principaux arguments en faveur de la géo-ingénierie reposent en effet sur le constat que désormais les mesures classiques de limitation des émissions de CO2 ne suffiront probablement pas à éviter des scénarios indésirables. Dans cette perspective, les moyens employés actuellement devraient être dorénavant accompagnés par l’expérimentation d’autres technologies plus audacieuses, pour essayer de maximiser les possibilités de freiner le réchauffement climatique. L’état d’urgence et la restriction de l’espace du possible justifieraient et demanderaient ce type de décisions. Ces dernières années, ces propositions ont pu émerger non pas au sein d’une volonté prométhéenne de gouverner la planète, mais plutôt comme des plans dictés par la prise de conscience d’une certaine impasse climatique. Même le prix Nobel Joseph Crutzen, chimiste et météorologue qui a contribué à introduire le terme « Anthropocène », s’était interrogé en 2006 sur la possibilité d’injecter des particules de soufre dans la stratosphère pour refléter les rayons du soleil et limiter le réchauffement (Crutzen, 2006). La proposition de Crutzen n’avait rien à voir avec les désirs transhumanistes d’artificialisation de la planète et du corps, mais dépendait plutôt du constat de l’inefficacité des efforts mis en place pour réduire la pollution.

    38Les imaginaires TINA semblent constituer une évolution des imaginaires du progrès, mais ils s’en détachent partiellement, dans la mesure où ils émergent à partir d’une vision plutôt pessimiste : la technique reste un instrument de construction de l’avenir, mais cet avenir apparaît moins radieux qu’avant. L’espace de manœuvre pour sauver l’humanité étant désormais limité, le futur n’apparaît plus comme une ouverture vers une multiplicité de possibilités, mais plutôt comme une ligne vers des scénarios tracés et presque indépendants de la volonté humaine. Émerge ainsi une alternative entre la catastrophe et l’intensification technologique, tant sur le plan temporel de l’accélération (Srnicek et al., 2015) que sur le plan spatial de l’amplification de l’artificialisation. Dans ces projets et théories, l’hétéronomie se manifeste aussi dans une marginalisation de la dimension politique qui caractérise l’institution de la société. TINA alimente la perception de l’insuffisance, voire de l’obsolescence, des démocraties occidentales et prône un glissement vers des formes de gouvernementalité techno-algorithmique plus performantes et adaptées aux urgences globales (Bratton, 2021). Elle contribue donc à faire émerger des formes de solutionnisme technologique (Morozov, 2014) et de technocratie, en réduisant la complexité des dynamiques politiques et sociales à des problèmes maîtrisables par la technologie. Dans ce sens, TINA ne reste pas à l’état théorique, mais peut alimenter les discours autour du rôle incontournable de l’innovation technologique (Martuccelli, 2016). L’horizon de sens institué par et à travers les imaginaires TINA ne se limite pas à générer des projections vers l’avenir, mais devient le moteur des changements technologiques concrets dans nos sociétés. Ainsi, certaines nations tendent à justifier de plus en plus l’accélération d’un certain modèle d’innovation high-tech à travers la référence à des configurations planétaires qui dépassent la volonté politique et rendent nécessaire l’adoption de certaines technologies (controversées)8. L’innovation devient dans ce sens un impératif pour garantir l’autonomie, la souveraineté et l’indépendance d’un pays dans un futur chargé de risques.

    39Les imaginaires TINA, que nous avons brièvement introduits, peuvent donc se décliner de plusieurs manières. Les propositions et les conceptions de la technique que nous avons rapidement évoquées montrent une difficulté à penser l’avenir en dehors de certaines configurations sociotechniques existantes. Cette difficulté paraît aggravée par les défis contemporains. L’alternative entre « socialisme et barbarie » de l’époque de ­Castoriadis semble avoir laissé la place à celle entre catastrophe et accélération technologique.

    Conclusion

    40Mobiliser la pensée de Castoriadis autour des imaginaires sociotechniques nous a permis de comprendre les tensions existantes entre la dimension créative et instituante de la technique et les risques liés à son autonomisation. Le verrouillage des systèmes sociotechniques institués représente aujourd’hui un problème majeur, non seulement au niveau fonctionnel, mais surtout au niveau de la capacité de créer un horizon de sens alternatif. Les imaginaires TINA – que nous nous sommes limités à introduire – sont à la fois une cause et une conséquence de ces verrouillages sociotechniques des futurs. La présence de ces significations dans les représentations collectives et dans les discours politiques mérite d’être étudiée et analysée, en raison de la capacité de ces imaginaires à freiner les forces instituantes qui pourraient fournir des configurations de sens plus adaptées au projet d’autonomie prôné par Castoriadis.

    41Si le cadre que nous avons esquissé peut paraître pessimiste, il faut toutefois souligner que Castoriadis fournit aussi les instruments pour penser autrement. Sa pensée nous permet en effet de comprendre que l’agentivité et l’autonomisation des systèmes institués ne sont ni inéluctables ni indépendantes de l’action humaine, mais produites par la convergence entre la matérialité de la technique et l’ensemble des significations instituées. La société reste la source principale de l’institution de son horizon de sens : même dans les moments d’hétéronomie, elle continue à produire du sens de manière toujours créative. Le projet d’autonomie n’est jamais totalement absorbé et obscurci par le projet de maîtrise et les forces instituantes continuent à émerger dans les différentes luttes et revendications. TINA n’est donc pas à penser comme un phénomène qui épuise ces forces instituantes, mais comme un des imaginaires existants à l’œuvre dans notre présent. D’autres imaginaires sociaux sont toujours en action, en créant une tension irrésolue entre les tentatives de verrouillage de l’institué et sa réouverture.

    Bibliographie

    Arthur, B.W. (1989). « Competing technologies, increasing returns, and lock-in by historical Event », Economic Journal, 99.

    Bensaude-Vincent, B. (2021). Temps-paysage. Pour une écologie des crises. Le Pommier.

    Bonneuil, C., Fressoz, J.-B. (2013). L’Évènement anthropocène. La terre, l’histoire et nous. Le Seuil.

    Borriello, A. (2017). « Les métaphores de l’austérité. Abolition et préservation de l’autonomie du champ politique dans les discours de crise en Italie et en Espagne », Mots. Les langages du politique, 115.

    Bratton, B. (2021). La Terraformation 2019. EUR ArTeC, Les presses du réel.

    Callon, M. (2006). « Pour une sociologie des controverses technologiques ». Sociologie de la traduction. Textes fondateurs. Presses des Mines.

    Castoriadis, C. (1975). L’Institution imaginaire de la société. Le Seuil.

    Castoriadis, C. (1978). Les Carrefours du labyrinthe, I. Le Seuil.

    Castoriadis, C. (1986). Les Carrefours du labyrinthe, II. Domaines de l’homme. Le Seuil.

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    Chateauraynaud F., Debaz, J. (2017). Aux bords de l’irréversible : sociologie pragmatique des transformations. Éditions Pétra.

    Crutzen, P. (2006). « Albedo Enhancement by Stratospheric Sulfur Injections: A Contribution to Resolve a Policy Dilemma? », Climatic Change, 77(3).

    David, P.A. (1985). « Clio and the Economics of QWERTY », The American Economic Review, 75(2).

    Ellul, J. (2012). Le système technicien. Le Cherche Midi.

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    Flichy, P. (2001). « La place de l’imaginaire dans l’action technique. Le cas de l’internet », Réseaux, 5(109).

    Hamilton, C. (2013). Les Apprentis sorciers du climat : raisons et déraisons de la géo-ingénierie. Le Seuil.

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    Jasanoff, S., Sang-Hyun, K. (2015). Dreamscapes of modernity. Sociotechnical imaginaries and the fabrication of power. University of Chicago Press.

    Marcolini, P. (2012). « Castoriadis et Ellul : quelle technique pour le projet d’autonomie ? ». Socialisme ou barbarie aujourd’hui. Presses de l’université Saint-Louis.

    Martuccelli, D. (2016). « L’Innovation, le nouvel imaginaire du changement ». Quaderni, 91.

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    Séville, A. (2017). « From “one right way” to “one ruinous way”? Discursive shifts in “There is no alternative“” ». European Political Science Review, 9(3).

    Srnicek, N., Williams, A. (2015). Inventing the future: postcapitalism and a world without work. Verso.

    Taylor, C. (2004). Modern social imaginaries. Duke University Press.

    Tomés, A. (2021). « Castoriadis et la critique de la rationalité ». Imaginer l’autonomie. Castoriadis, actualité d’une pensée radicale. Le Seuil.

    Notes de bas de page

    1Pour Castoriadis, la psyché humaine est déjà elle-même quelque chose d’irréductible au reste du vivant, elle représente une rupture par rapport à la vie animale, tout comme celle-ci n’est pas réductible à la matière inerte.

    2La démocratie grecque ancienne et les mouvements ouvriers du xxe siècle sont cités par Castoriadis comme exemples historiques d’autonomie (1986, p. 325-382).

    3Selon Castoriadis, l’appropriation des moyens de production doit être accompagnée nécessairement par une remise en question de la rationalité technique capitaliste. Castoriadis reproche aussi à Marx d’avoir fait de la technique une médiation instrumentale neutre au service de la société communiste et de l’avoir pensée comme un destin (1978, p. 299).

    4Le politique pour Castoriadis est toujours à l’œuvre dans toute société et il est distingué de la politique, qui consiste dans l’explicitation et dans la prise de conscience des procédures de délibération collective. La politique est d’une certaine manière une invention des démocraties grecques (1990, p. 155).

    5Un exemple connu de verrouillage d’un artefact est celui du clavier QWERTY (David, 1985). On parle aussi de path-dependence, d’une « dépendance au sentier » pour décrire l’influence du cadre normatif existant sur l’activité des institutions politiques. D’un point de vue économique, le lock-in est lié aussi à la question des rendements d’échelle (Arthur, 1989).

    6Patrice Flichy a pu démontrer le rôle des imaginaires dans la stabilisation de l’objet Internet, en soulignant comment les représentations, les discours et les attentes semi-utopiques des différents acteurs ont pu contribuer à façonner Internet tel que nous le connaissons (Flichy, 2001).

    7Notre traduction de : « We redefine sociotechnical imaginaries as collectively held, institutionally stabilized, and publicly performed visions of desirable futures, animated by shared understandings of forms of social life and social order attainable through, and supportive of, advances in science and technology » (Jasanoff et al., 2015, p. 4).

    8En France, le président Emmanuel Macron a justifié le développement de la 5G en la présentant comme nécessaire pour faire face aux enjeux planétaires. Voir la Déclaration sur les objectifs du gouvernement en matière d’économie numérique, à Paris le 14 septembre 2020 (vie-publique.fr/discours/276557-emmanuel-macron-14092020-economie-numerique).

    Auteur

    • Fabrizio Defilippi

      Fabrizio Defilippi est doctorant en sciences de l’information et de la communication et en philosophie à l’université Paris-Nanterre ; il réalise une thèse sur les « Imaginaires technologiques du futur ». Il travaille sur la question des « imaginaires sociaux » et sur la production de scénarios socio-techniques dans l’espace français, entre communication politique, think tanks et mouvements sociaux. Il s’intéresse notamment à la transition écologique et numérique et à l’articulation entre les discours techno-optimistes et ces visions qui renvoient aux menaces globales du présent et du futur proche.

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    1Pour Castoriadis, la psyché humaine est déjà elle-même quelque chose d’irréductible au reste du vivant, elle représente une rupture par rapport à la vie animale, tout comme celle-ci n’est pas réductible à la matière inerte.

    2La démocratie grecque ancienne et les mouvements ouvriers du xxe siècle sont cités par Castoriadis comme exemples historiques d’autonomie (1986, p. 325-382).

    3Selon Castoriadis, l’appropriation des moyens de production doit être accompagnée nécessairement par une remise en question de la rationalité technique capitaliste. Castoriadis reproche aussi à Marx d’avoir fait de la technique une médiation instrumentale neutre au service de la société communiste et de l’avoir pensée comme un destin (1978, p. 299).

    4Le politique pour Castoriadis est toujours à l’œuvre dans toute société et il est distingué de la politique, qui consiste dans l’explicitation et dans la prise de conscience des procédures de délibération collective. La politique est d’une certaine manière une invention des démocraties grecques (1990, p. 155).

    5Un exemple connu de verrouillage d’un artefact est celui du clavier QWERTY (David, 1985). On parle aussi de path-dependence, d’une « dépendance au sentier » pour décrire l’influence du cadre normatif existant sur l’activité des institutions politiques. D’un point de vue économique, le lock-in est lié aussi à la question des rendements d’échelle (Arthur, 1989).

    6Patrice Flichy a pu démontrer le rôle des imaginaires dans la stabilisation de l’objet Internet, en soulignant comment les représentations, les discours et les attentes semi-utopiques des différents acteurs ont pu contribuer à façonner Internet tel que nous le connaissons (Flichy, 2001).

    7Notre traduction de : « We redefine sociotechnical imaginaries as collectively held, institutionally stabilized, and publicly performed visions of desirable futures, animated by shared understandings of forms of social life and social order attainable through, and supportive of, advances in science and technology » (Jasanoff et al., 2015, p. 4).

    8En France, le président Emmanuel Macron a justifié le développement de la 5G en la présentant comme nécessaire pour faire face aux enjeux planétaires. Voir la Déclaration sur les objectifs du gouvernement en matière d’économie numérique, à Paris le 14 septembre 2020 (vie-publique.fr/discours/276557-emmanuel-macron-14092020-economie-numerique).

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    Defilippi, F. (2023). Le verrouillage imaginaire des futurs. In F.-D. Sebbah & A. Romele (éds.), Imaginaires technologiques. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/13oq9
    Defilippi, Fabrizio. « Le verrouillage imaginaire des futurs ». In Imaginaires technologiques, édité par François-David Sebbah et Alberto Romele. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre, 2023. doi:10.4000/13oq9.
    Defilippi, Fabrizio. « Le verrouillage imaginaire des futurs ». Imaginaires technologiques, édité par François-David Sebbah et Alberto Romele, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2023, https://doi.org/10.4000/13oq9.

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    Sebbah, F.-D., & Romele, A. (éds.). (2023). Imaginaires technologiques. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/13ort
    Sebbah, François-David, et Alberto Romele, éd. Imaginaires technologiques. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre, 2023. doi:10.4000/13ort.
    Sebbah, François-David, et Alberto Romele, éditeurs. Imaginaires technologiques. Presses universitaires de Paris Nanterre, 2023, https://doi.org/10.4000/13ort.
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