Zeus, référence du totalitarisme chez Kadaré
p. 149-160
Texte intégral
1L’utilisation de la mythologie de la Grèce antique est une constante de l’œuvre de Kadaré. Elle traverse l’œuvre entier, des écrits de jeunesse comme Le Monstre, qui est une méditation sur le cheval de Troie, jusqu’aux ouvrages plus récents comme Froides fleurs d’avril, avec la présence d’Œdipe, au côté de Brejnev et d’Ulbricht, devant la grotte aux archives secrètes. Il ne s’agit pas de simples allusions ou de doctes références mais d’un cadre esthétique, culturel, moral, et politique.
2Esthétique parce que Kadaré n’a cessé d’affirmer sa dette à l’égard de cette littérature qui l’a immunisé à jamais, pense-t-il, contre les bacilles du réalisme socialiste.
3Culturel car pour l’écrivain, le fonds grec est aussi celui de l’Albanie. Il considère les légendes de son pays comme la continuation de la mythologie, et n’hésite pas à faire d’Homère un « Balkanique ».
4Moral, dans la mesure où Kadaré, confronté au mal politique, a trouvé dans Eschyle une préoccupation identique à la sienne : comment débarbariser le tyran ? Certes, ceci ne va pas sans une inévitable compromission dans une quête finalement décevante...
5Politique, puisque la conception cyclique du temps est la négation totale du messianisme stalinien.
6Gardons-nous, enfin, d’oublier la hardiesse qu’il y avait, à l’époque d’Enver Hoxha, à réactiver le mythe dans la littérature. Il était considéré, eu égard aux remarques de Karl Marx dans les dernières pages de Contribution à la critique de l’économie politique, comme étant la manifestation d’un « art enfant1 », correspondant à un stade initial de l’Humanité. Le mythe était également regardé comme une survivance archaïque, proche de la religion, interdite en Albanie. Enfin, selon le théoricien albanais de la littérature le plus en vue, Alfred Uçi2, le mythe était la caractéristique la plus frappante et la plus réactionnaire de la modernité honnie, incarnée par l’ouvrage de Joyce, Ulysse.
Le référent albanais : tyrannie personnelle et société archaïque
7Disons-le d’emblée, la référence à la mythologie pour stigmatiser le stalinisme peut être légitimement contestée. Est-il possible de rendre compte d’une dictature moderne, totalitaire, bureaucratique, scientiste et messianique au travers de mythes antiques ? Certes non. Cette mise en rapport ne peut être que partielle mais toucher cependant à quelques points forts.
8Il ne faut cependant pas oublier la situation particulière de l’Albanie dans le monde stalinien. Ce pays, après la guerre, était sans doute la dernière société traditionnelle en Europe, ignorant la modernité. La tyrannie personnelle, ombrageuse et brutale d’Enver Hoxha, au sein de cette petite société rurale, favorisa un rapprochement avec le roi de l’Olympe. Le pays fut gouverné d’une main de fer, de bout en bout, par un autocrate qui n’hésita pas à rompre, avec les Yougoslaves en 1948, les Soviétiques en 1961 et les Chinois en 1978, pour préserver son pouvoir personnel. Il dominait une douzaine de clans – les dieux de l’Olympe ? – qui s’épiaient anxieusement et tombaient, un à un, dans les enfers de l’Histoire, au fil des purges qui ne cessèrent jamais. Indépendant dans le monde communiste, Hoxha décida, pendant quarante ans, du destin de son peuple. Sa prétention à incarner, seul, la pureté politique, son obstination aveugle dans le désastre et sa cruauté dans l’arbitraire et la terreur, le rapprochent d’une figure mythique. Un culte de la personnalité en fit un dieu. À sa mort, sur ses tombes, car il en eut beaucoup en 1985 puisqu’elles étaient édifiées comme monument dans toute l’Albanie, on pouvait lire sa date de naissance : 1908, immédiatement suivie du mot « immortel »3. Agité, turbulent, vindicatif, fou de pouvoir et ombrageux, mais fin manouvrier et exerçant sa toute-puissance sur quelques cités rustiques, Hoxha n’est peut-être pas si loin de Zeus.
Zeus, secrétaire général
9Le thème est récurrent dans l’œuvre de Kadaré : derrière les dirigeants communistes, se profile l’ombre de Zeus. Ainsi, dans L’Hiver de la grande solitude, ce n’est pas un mince paradoxe que de voir Kadaré faire endosser au tyran albanais, Enver Hoxha, son amour pour Eschyle. Dans cet esprit, le dictateur interpelle Khrouchtchev de la sorte : « Vous vous imaginez peut-être pouvoir nous parler comme Zeus aux divinités mineures4 ». La réponse de Khrouchtchev pourrait paraître humoristique, mais la restriction est importante : « Je n’ai rien de commun avec Zeus, dit Khrouchtchev en portant la main à sa tête. Du moins pas par l’aspect ».
10Il n’est donc pas surprenant de voir, un peu plus tard, dans le même ouvrage, Enver Hoxha représenté, à son tour, à la manière du maître de l’Olympe. Comme celui-ci manie l’éclair, celui-là foudroie les bureaucrates de l’État et du parti :
Des milliers de petits ornements tomberaient comme une pluie de météorites. Ce serait, pour certains, un grand chagrin. La vie, après cela, leur semblerait fade. Tant mieux, songea-t-il5.
11Kadaré, rapprochant mythologie et dictature, écrit :
J’ai toujours pensé que si les mythes antiques sont d’une brûlante actualité dans le monde communiste, dans deux mille cinq cents ans, ce sera le monde communiste qui occupera peut-être la place de nos mythes antiques6.
12Comme Zeus, les tyrans disposent de sosies. Ainsi, Mao et Lin Piao utilisent des doublures, ce qui rend difficile l’établissement des faits à propos de la mort de ce dernier. On apprend aussi que Hua Guofeng rêve d’être le kagemusha (le sosie du seigneur) du dictateur chinois7. De même, dans Spiritus8, Enver Hoxha se plaît à égarer un responsable de la police secrète en le faisant converser avec son sosie.
13Zeus a légitimement peur de sa femme, Héra. Kadaré souligne l’influence des rudes compagnes des tyrans. Dans des textes politiques, il fait ressortir l’influence sur son époux de Nexhmije Hoxha qui resta l’intransigeante gardienne du dogme, et voua une grande haine à l’écrivain. Il se venge, dans son roman Spiritus, en faisant de la first lady un personnage qui se plaint, à son mari, des maisons d’édition à cause de « la récente évocation de Lady Macbeth dans certains vers... » Mao lui-même est effrayé par les encouragements atroces que lui prodigue Jiang Qing qui l’incite à détruire l’amour, sur toute la surface de la terre9.
14Comme des dieux, les tyrans ont accès aux royaumes des morts. Enver Hoxha et Mao sont capables, dit la rumeur, d’emprisonner les âmes des défunts et de les faire parler. En réalité, dans deux scènes identiques de deux romans différents, les tyrans ont ordonné d’exhumer des morts afin de découdre les micros et les appareils enregistreurs qui étaient placés, à leur insu, dans leurs vêtements10.
15Comme Zeus toujours inquiet pour son trône, les tyrans staliniens sont obsédés par les complots. Enver Hoxha, devenant aveugle, demande alors de grandes quantités de micros miniatures à son allié chinois pour maintenir une surveillance étroite et sourcilleuse11. La cruauté des dieux et celle des tyrans sont identiques. La dureté de l’Olympe est, en effet, comparable aux règlements de compte staliniens. À propos de la mort violente du Premier ministre en 1981, suicide forcé ou exécution, on ne sait, Kadaré écrit :
Comme on pouvait s’y attendre, le Premier ministre fut déclaré traître. Tour à tour furent arrêtés sa femme, son fils puîné, et finalement Bashkim Shehu. À l’exemple de son père, son fils aîné se donna la mort. À moins qu’il n’eût été assassiné. Cet effondrement faisait songer à la chute des Atrides. Un an plus tard, quand je tirai d’un rayon de ma bibliothèque la trilogie sanglante d’Eschyle pour la relire, j’eus immédiatement conscience d’en faire une lecture radicalement nouvelle. La scène était encore chaude des cadavres qu’on y avait traînés, des cris, des mares de sang, et moi-même je n’étais pas dans la salle, mais sur l’estrade même, encore menacé, à l’instar des autres personnages, d’un sort funeste. C’était, si je puis dire, une lecture « endodictatoriale », chose rarissime, et c’est ce qui me conduisit à entreprendre la retraduction de cette trilogie en l’accompagnant de réflexions sur le grand tragique12.
16Plus grave encore, le pouvoir stalinien, comme Zeus, est génocidaire. Trois vers d’Eschyle tirés du Prométhée enchaîné ont beaucoup frappé Kadaré. Il y est question du projet de Zeus :
Mais les pauvres humains, il ne s’en soucia guère :
il désirait en abolir la race
pour en fonder une autre toute neuve13.
17Avec « L’Homme nouveau », les tyrans staliniens ont désiré la même chose. Le retour à Zeus, dans ce domaine de l’élimination de l’Humanité, est explicitement incarné par Mao. Tournant délibérément le dos à l’Histoire, Kadaré donne du tyran chinois un portrait qui frappe par son irréalisme. L’écrivain le présente, en effet, comme le personnage d’un mythe qui ferait irruption dans un roman réaliste : Mao est explicitement une émanation du roi des dieux dont la tâche est de faire revenir l’humanité à un stade préprométhéen. Tapi dans les profondeurs d’une grotte, solitaire, il s’imagine endormi sous la croûte terrestre pour, au printemps, se réveiller « tout comme les divinités antiques ». Si Zeus occupait l’Olympe et envoyait sa foudre, Mao est, à l’opposé, une créature tellurique obscure, basse et infernale, mais dont l’efficacité est plus grande :
Le Zeus des Grecs avait été bien sot de se croire capable d’ébranler la terre de loin, du haut des nuages. Le globe se secoue d’en bas, à partir de ses fondations14.
18La couleur rouge ne lui convient que lorsqu’il contemple, de son antre, les immenses champs de marijuana qu’il a fait semer afin d’anéantir le cerveau de l’Europe. Dans le même temps, il a envoyé dans les rizières les écrivains chinois, et cherche à vaincre « le président Cervantès, le prince Beethoven, le généralissime Shakespeare, le comte Tolstoï » qui contribuent encore à susciter « l’envoûtement malsain de l’art15 ». En troisième lieu, il convient de tuer l’amour en enlaidissant les femmes par des vêtements et des postures militaires. Mao, qui veut surtout tuer la mémoire, se dit « du côté de Zeus » :
[il] estimait ces derniers temps que le globe terrestre s’était développé plus qu’il n’aurait dû le faire, que c’était là une des causes des malheurs actuels de l’humanité et de ses maux futurs, qui se révéleraient catastrophiques si l’on ne s’employait à les prévenir. Il fallait d’urgence arrêter des mesures pour faire revenir le cerveau en arrière, aux anciennes limites qu’il avait outrepassées. Il fallait élémentariser le cerveau de l’homme afin de l’empêcher de conduire le monde à sa perte. C’était là une des vérités universelles qu’il avait découvertes16.
Contre l’idéologie, tenter de débarbariser
19Dans Mauvaise saison sur l’Olympe17 qui est l’unique pièce de Kadaré, destinée humoristiquement à pallier la perte des deux dernières tragédies du cycle de Prométhée d’Eschyle, Zeus est montré comme le chef d’un parti communiste jaloux de son pouvoir. Il s’appuie sur une redoutable police politique pour conjurer les complots et intimider. Zeus est sans grandeur. Tout à ses passions, il n’obéit à aucun code moral. Il est puissant mais bas. Coléreux, luxurieux, vindicatif, il ne se maîtrise guère, et n’a d’autre but que la pérennité de son pouvoir. Mais, avant tout, le pouvoir est faux et mauvais. La petite porteuse de songes, dans la nouvelle éponyme, nous apprend que Zeus dirige dans l’Olympe un immense laboratoire qui fabrique des tubes contenant des rêves « trompeurs ». Elle déclare :
J’ai toujours été émerveillée par l’habileté des spécialistes à concevoir une tromperie originale pour chaque créature humaine18.
20Inévitablement, des tubes mal lavés ne manquent pas de provoquer des événements historiques et littéraires imprévus. Une goutte du rêve de Gengis Khan est versée, par erreur, dans l’oreille d’Adolf Hitler ; une autre, destinée à Homère, finit dans le pavillon de James Joyce... On comprend pourquoi de tout l’œuvre de Kadaré se dégage une vision très négative du pouvoir. Elle est quasi pascalienne puisque celui-ci est regardé comme une manifestation du mal.
21Que faut-il donc faire ? Se résigner ou se complaire dans l’art pour l’art ? Kadaré ne pose pas la question ainsi car, pour lui, le rapport entre la littérature et l’État tyrannique ne peut être que conflictuel :
Mais contrairement à ce que l’on pense souvent, les heures graves, celles au cours desquelles les dictatures enragent, conviennent à la littérature. La dictature et la littérature véritable ne peuvent cohabiter que d’une façon : en se dévorant nuit et jour l’une l’autre. L’écrivain est l’ennemi naturel de la dictature19.
22La littérature ne peut pas détruire le pouvoir, pas plus qu’éliminer le mal ; il faut donc tenter de civiliser Zeus, de débarbariser l’Olympe. L’écriture incarne donc, pour Kadaré, une forme de sagesse et de droiture. C’est une des raisons pour lesquelles, selon lui, l’écrivain ne doit jamais manifester de haine. Homère, dans l’Iliade, ne prend pas parti ; Eschyle, dans Les Perses, compatit aux malheurs de l’adversaire. La littérature dit le droit. Eschyle l’a montré dans la trilogie de l’Orestie dans laquelle la coutume du droit du sang doit s’effacer devant la loi :
Le fait qu’Eschyle se soit occupé du droit à la fois si intensément et noblement prouve qu’il avait un don-ou mieux, une âme-de législateur20.
23Rappelons que l’Orestie se compose d’Agamemnon, des Choéphores et des Euménides. La première pièce raconte l’assassinat d’Agamemnon tué par sa femme Clytemnestre. Dans la deuxième, Oreste, poussé tout particulièrement par Apollon, venge son père. Les Érinyes, déesses anciennes, poursuivent et persécutent le matricide. Dans la troisième, qui nous intéresse le plus, la vendetta est transformée en poursuite judiciaire, un vrai procès mettant fin au cycle de la vengeance. Sous l’égide d’Athéna, un jury se prononce, au travers d’un vote, et Oreste est acquitté. La pièce instaure donc un principe démocratique avec l’idée du bien commun contre le droit familial du sang. Tout ceci, nous apprend le chœur, dès la première pièce, se fait, en accord avec Zeus qui est rangé, par Eschyle, du côté du droit. Ceci ne va pas de soi, mais l’auteur tragique s’applique à le prouver dans une autre trilogie, celle de Prométhée. Dans Prométhée enchaîné, la seule des trois pièces qui nous reste, Zeus est un dieu cruel et vindicatif qui veut détruire l’humanité. Prométhée s’y oppose en donnant aux hommes le feu qui est intelligence, espérance et action. Il a ainsi soustrait les hommes à l’arbitraire de Zeus qui va se venger en lui infligeant de durs supplices. Dans Prométhée délivré, Zeus se radoucit et laisse Héraclès le libérer. Dans la dernière, Prométhée porte-feu, il est même réintégré dans la communauté des dieux, et devient officiellement celui des artisans. La réconciliation avec Zeus est scellée. Le roi de l’Olympe est enfin civilisé. C’est là que voulait en venir Eschyle.
24La chose peut sembler fort étonnante, voire extravagante, mais Kadaré affirme avoir tenté de faire la même chose avec son roman L’Hiver de la grande solitude dans lequel, il a essayé, dit-il, de changer la personnalité d’Enver Hoxha : « J’avais l’impression que c’était ce qu’Eschyle avait fait avec Zeus21 ». L’écrivain souhaite donc marcher sur les traces d’Eschyle, son modèle, pour tenter de civiliser et la société et le pouvoir. Au travers de la littérature, il veut contraindre le tyran à une réconciliation avec l’humanité22.
25Le début des années soixante-dix est perçu comme une période d’apaisement. La révolution culturelle est terminée, les liens avec la Chine se distendent, une décrispation semble poindre. Kadaré médite alors son singulier projet. Il croyait possible, à l’époque, de changer le tyran qui, ayant rompu avec le monde soviétique et prenant ses distances avec Mao, ne pouvait que se tourner vers l’Europe. L’Hiver de la grande solitude est donc tout spécialement destiné à un lecteur : Enver Hoxha lui-même. Kadaré espère que le dictateur adoptera le « masque correcteur » qui lui est tendu. Kadaré écrit :
Enver Hoxha avait alors soixante ans. Dans sa famille, on vivait vieux, si bien qu’il n’y avait aucune raison de s’attendre à ce qu’il mourût bientôt de mort naturelle. C’était bien le moment ou jamais de lui apposer un masque. Ce masque pouvait faire gagner vingt ans à l’Albanie. Dès lors, le livre que j’écrivais, loin de me paraître une corvée, était au contraire indispensable à mes yeux. En deux ans, j’étais devenu un auteur connu en Occident. Par le truchement de ce livre, je pouvais servir d’intermédiaire entre l’Ouest et lui. En d’autres termes, réaliser ce que l’Occident n’avait point fait dix ans plus tôt : aider le dictateur à se libérer de ses démons. Pour le plus grand bien de la nation albanaise, la plus infortunée du Vieux Continent23.
26L’écrivain, qui raconte, dans son ouvrage, la rupture avec les Soviétiques en 1960, fait donc d’Enver Hoxha un héros, défenseur de l’honneur national mais correspondant peu au modèle du dirigeant communiste traditionnel. Hautain, romantique, européen et artiste, il domine le monde grossier de l’Est, gouverné par une nomenklatura orientale, vindicative et triviale. Hoxha incarne l’Albanie bimillénaire contre le despotisme asiate de Khrouch tchev. En contrepoint de cet éloge, l’écrivain décrit d’une manière étonnamment réaliste la société albanaise qui apparaît étouffante et policière. De ce texte sourd continuellement une immense tristesse, dont la métaphore est une pluie incessante. Un changement urgent est donc vivement souhaité. Cependant, le roman paraît au pire moment, c’est-à-dire au tout début de l’année 1973. Hoxha a brusquement décidé de durcir le régime, de l’isoler et de recourir, encore une fois, aux purges.
La compromission
27Beaucoup ne pardonneront pas ce roman à Kadaré. La mythologie, de nouveau, rend compte de la situation de l’écrivain. Prométhée est certes un héros mais il ne faut pas oublier qu’il a soutenu Zeus, le père des dieux nouveaux, et trahi sa famille des dieux anciens, les Titans, jugés stupides. Ensuite, il n’est pas seulement cloué sur son rocher pour avoir livré le feu aux hommes mais parce qu’il détient un secret d’importance. Zeus sait qu’un de ses fils le détrônera et chassera tous les dieux de l’Olympe, mais seul Prométhée, grâce à ses qualités de devin, sait qui sera la mère de cet enfant. Zeus veut donc lui arracher ce secret, et nul ne sait si, lors de la réconciliation, Prométhée l’a révélé ou non... Les tragédies d’Eschyle ayant disparu, Kadaré ne peut manquer de se demander de quelle manière le compromis s’est établi. Ses propres interrogations sur sa situation d’écrivain toléré par Enver Hoxha semblent bien transparaître dans ce questionnement sur Prométhée :
Y a-t-il, dans la figure du Titan, une contradiction fondamentale entre son attitude du début, lorsqu’il refuse le pardon de Zeus, et la grâce, assortie d’une réparation, qu’il finit par accepter ? Y a-t-il eu compromis entre ces deux ennemis éternels et, dans l’affirmative, quel est le premier à avoir cédé, Prométhée ou Zeus ? Bref, est-on ici en présence d’une « déshéroïsation » du premier des martyrs24 ?
28La réconciliation paraît donc contaminée par une certaine compromission. Cette idée hante Kadaré qui a lutté littérairement contre un régime qui, cependant, a publié la plupart de ses textes. Il sait aussi que par deux fois (en 1972 après L’Hiver de la grande solitude et en 1982 après Le Palais des rêves), alors que le parti et le ministère de l’Intérieur voulaient sa perte, ce fut Enver Hoxha qui fit cesser les campagnes contre lui. L’écrivain s’explique mal cette mansuétude chez cet homme peu enclin à pardonner la moindre incartade. Il pense que le portrait qu’il fit d’Enver Hoxha dans L’Hiver de la grande solitude convint au tyran qui s’en sentit flatté. Néanmoins, le statut privilégié dont il a joui n’a pas manqué de jeter la suspicion sur son œuvre à l’étranger ni de susciter l’incompréhension, voire l’hostilité, dans l’esprit de nombreux Albanais. Le successeur d’Hoxha, Ramiz Alia, n’a pas manqué de lui rappeler, en réponse à sa missive qui démontrait l’urgence de profondes réformes, en mai 1990 : « Tu ne dois pas oublier ce qu’Enver Hoxha a fait pour toi25 ».
29Voici pourquoi c’est au travers du personnage de Prométhée que Kadaré parle le mieux de lui-même :
Je sais bien que de multiples rumeurs courent un peu partout à mon sujet. En général, le jugement est plutôt critique. Même ceux qui ne se prononcent pas ouvertement, qui s’expriment même avec bienveillance, qui justifient mon geste, paraissent assortir leur approbation d’un regret : évidemment, nous aurions préféré un Prométhée insoumis... Ils disent insoumis, mais je n’ignore pas qu’en fait ils entendent par-là immaculé. En d’autres circonstances, j’aurais envie de leur lancer à la figure, en guise de réponse : Ah, c’est donc cela que vous désirez ? Que je sois supplicié sous terre, ou sur un rocher, exposé au vent, au soleil, au bec fouailleur d’un aigle, tandis que vous autres, vous vous amuseriez, courriez avec vos enfants à la plage, à des fêtes. C’est bien cela, n’est-ce pas26 ?
30Il est à remarquer que cette nouvelle, « Prométhée », ainsi que « La Porteuse de songes », ouvrent le premier volume des Œuvres complètes.
31Les mythes grecs refoulés par le régime font retour. C’est un comble que d’entendre le dauphin d’Enver Hoxha, Ramiz Alia, dans son discours officiel de 198227, faire référence à Zeus et affirmer :
Le jugement [de la critique littéraire officielle] et l’évaluation populaire sont impitoyables dans le bon sens du terme. Ils vous placent sur un piédestal, au sommet de l’Olympe, comme ils peuvent vous jeter à terre et vous couvrir de fange lorsque l’œuvre est sans valeur.
32La critique s’adresse à Kadaré qui est accusé de pratiquer « les doubles sens ». Il est explicitement dénoncé comme « ennemi ». Alia aurait dû se rendre compte, dans son intervention, qu’adopter la position de Zeus range encore davantage Kadaré du côté de Prométhée... L’auteur, avec humour, reprendra la phrase de ce discours et en fera une réplique de Zeus dans Mauvaise saison sur l’Olympe.
33Kadaré comme Prométhée est inquiet pour l’humanité, tout particulièrement pour celle qui subit le joug stalinien et connut la compromission :
Que feront les peuples à peine sortis de la longue maladie du communisme ? Chercheront-ils à pénétrer la vérité jusque dans ses recoins les plus secrets pour finir par en être épouvantés et errer ensuite, comme Œdipe, avec les orbites ensanglantées, dans les ténèbres, ou bien refuseront-ils de la voir en refoulant le mal au-dedans d’eux-mêmes, ce qui peut leur être tout aussi fatal, sinon plus28 ?
34Certes, si l’écrivain constate que la littérature n’a rien changé, elle permet de prendre de la distance et d’acquérir de la lucidité, de porter le souvenir et de s’indigner. Kadaré attribue à la littérature un caractère presque sacré : c’est elle le porte-feu qui peut apporter lumière et justice. Toutefois, il la regarde, aujourd’hui, d’une manière ambivalente : à la fois indispensable et inutile... Eschyle n’est-il pas mort en exil, en Sicile, fort déçu par la Grèce ? Jean-Paul Champseix
Notes de bas de page
1 Marx Karl, Contribution à la critique de l’économie politique dans le manuel Analizë teksti [Analyse de textes], 3e année, université de Tirana, 1981.
2 Uçi Alfred, Mitologjia, folklori, letërsia [Mythologie, folklore, littérature], Tirana, Naim Frashëri, 1982.
3 Champseix Élisabeth et Jean-Paul, L’Albanie ou la logique du désespoir, Paris, La Découverte, 1992, p. 15.
4 Kadaré Ismail, Le Grand Hiver (L’Hiver de la grande solitude), trad. J. Vrioni, Paris, Fayard, 1978, p. 167.
5 Ibid., p. 406.
6 Kadaré Ismail, Le Poids de la Croix, trad. J. Vrioni, Paris, Fayard, 1991, p. 497.
7 Kadaré Ismail, Le Concert (Le Concert de la fin de l’hiver), traduction de J. Vrioni, Paris, Fayard, 1989, p. 529.
8 Kadaré Ismail, Spiritus, trad. J. Vrioni, Paris, Fayard, 1996.
9 Kadaré Ismail, Le Concert, op. cit., p. 98.
10 Dans Le Concert et Spiritus.
11 Spiritus.
12 Kadaré Ismail, Le Poids de la Croix, op. cit., p. 427.
13 Eschyle, Œuvres, trad. J. Grosjean, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1967, p. 200, v. 231-233.
14 Kadaré Ismail, Le Concert, op. cit., p. 44.
15 Ibid., p. 90.
16 Ibid., p. 89.
17 Kadaré Ismail, Mauvaise saison sur l’Olympe, traduction.
18 Kadaré Ismail, « La Porteuse de songes », in Récits d’outre-temps, 1985, Œuvres, Tome I, trad. J. Vrioni, Paris, Fayard, 1993, p. 76.
19 Kadaré Ismail, Printemps albanais, trad. M. Métais, Paris, Fayard, 1991, p. 9.
20 Kadaré Ismail, Eschyle ou l’éternel perdant, trad. A. Zotos, Paris, Fayard, 1988, p. 26.
21 Kadaré Ismail, Le Poids de la Croix, op. cit., p. 337.
22 Kadaré Ismail, Mauvaise saison sur l’Olympe, op. cit., p. 66.
23 Kadaré Ismail, Le Poids de la Croix, op. cit., p. 340.
24 Kadaré Ismail, Eschyle ou l’éternel perdant, op. cit., p. 72.
25 Kadaré Ismail, Printemps albanais, op. cit., p. 168 et p. 217.
26 Kadaré Ismail, Œuvres, Tome I, Récits d’outre-temps, trad. J. Vrioni, introduction d’Éric Faye, 1993, Paris, p. 68. Version albanaise : Prometeu, in Enderr Mashtruese, Tirana, Naïm Frashëri, 1991.
27 Son discours était intitulé « L’amélioration de la qualité : devoir primordial de la littérature et des arts » (« Rritja e cilesise : detyre themelore e letersise dhe e arteve »). Il parut dans le journal La Voix du peuple (« Zëri i populit ») du 21 mars 1982.
28 Kadaré Ismail, Le Poids de la Croix, op. cit., p. 497.
Auteur
-
Jean-Paul Champseix
Agrégé de Lettres et titulaire d’une Habilitation à Diriger des Recherches sur les Stratégies littéraires et idéologiques contre la doctrine réaliste socialiste dans l’œuvre d’Ismaïl Kadaré. Il a vécu en Albanie pendant la dictature, et publié 57, Boulevard Staline. Chroniques albanaises et L’Albanie ou la logique du désespoir en collaboration avec Elisabeth Champseix. Il est l’auteur de nombreuses études sur Kadaré et sur l’Albanie
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