Synhapticon

Yves Citton

p. 357-358


Texte intégral

1L’analogie du numérique ubiquitaire avec le panopticon de Jeremy Bentham relu par Michel Foucault est une tarte à la crème des réflexions sur la surveillance. Les internautes espionné·es par les cookies des plateformes ressembleraient à ces prisonniers qu’un dispositif optique soumet au regard panoramique d’un gardien central, dont l’attention supposée permanente (et dès lors intériorisée) soumettrait tout le monde à une obéissance disciplinée (illustrée/fantasmée aujourd’hui par le système chinois du crédit social) (voir Extractivisme).

2On mentionne plus rarement le synopticon théorisé par Thomas Mathiesen (1997). Plutôt qu’au fait d’être regardé, celui-ci identifiait le contrôle au fait que tout le monde regarde sur une multitude d’écrans les mêmes clichés induisant des comportements imitatifs (ou contre-imitatifs) – ce qui reste massivement vrai, même à l’heure de la multiplication des médias et de la désynchronisation rendues possibles par Internet.

3Mais le véritable angle mort du panopticon est sans doute à chercher dans le modèle du synhapticon décrit par Pierre Cassou-Noguès (2022) : « le contrôle ne passe plus par une visibilité totale. Il passe par une multitude de données, qui restent discontinues et qu’il faut seulement recouper. Il rassemble une multiplicité d’impressions locales ou les reconnecte en relation à un même instant. […] Il procède à distance [sur une base de] non-réciprocité » (p. 294, 303). Ce mode de contrôle est « haptique » parce qu’il s’apparente à une forme de toucher : il ne suppose pas une vision globale (optique), mais des tâtonnements étroitement locaux – selon l’image d’un être dont les mains innombrables seraient des papillons pouvant se poser n’importe où, assez légers pour ne pas être sentis (voir Souveillance).

4Ce synhapticon – illustré par la façon à la fois ponctuelle, intermittente et synthétisante dont des plateformes collectent nos données personnelles – profite des angles morts de nos consciences de ce qui nous observe, tout en lissant les nombreux angles morts de cette observation discontinue. « Alors que le modèle panoptique implique une surveillance constante, un regard continu du gardien qui suit des yeux les prisonniers, la machine qui analyse les données isole seulement les paramètres pertinents : il s’introduit donc des intervalles ou des moments aveugles, des angles morts dans le comportement du sujet, qui ne comptent pas, et dans lesquels, si la subjectivation tient à l’insertion dans cette structure de surveillance, le sujet semble privé d’existence » (Cassou-Noguès, 2022, p. 321).

5Nos machines numériques nous touchent de partout, souvent de façon insensible, même (voire surtout) lorsqu’elles nous caressent dans le sens du poil (voir Bienveillance). Les reconsidérer à travers le modèle du synhapticon aide à voir les cécités de leur toucher ubiquitaire.

Bibliographie

Références

Cassou-Noguès, P. (2022). La bienveillance des machines. Comment le numérique nous transforme à notre insu. Le Seuil.

Mathiesen, T. (1997). « The Viewer Society. Foucault’s Panopticon Revisited », Theoretical Criminology, 1 (2).


Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.