Logistique
p. 270-271
Texte intégral
1Vu de Saturne, l’envoi d’informations par « paquets » dans les réseaux câblés d’Internet ressemble terriblement à l’envoi de marchandises par containers sur les routes navales développé de façon exponentielle depuis les années 1980 avec l’accélération de la globalisation. Et cela d’autant plus que bon nombre de ces marchandises ne sont que des composants de marchandises, produits aux quatre coins de la planète et assemblés au fil de chaînes d’approvisionnement de plus en plus compliquées, qui ne peuvent être coordonnées que par des systèmes de gestion d’information de plus en plus puissamment computés.
2Notre appareil de production globalisé superpose et tresse en temps réel des opérations d’extraction/abstraction de matière première et de travail avec des opérations de combinaison de tout et n’importe quoi qui composent notre monde selon un logos (les suites de chiffres encodés du numérique ubiquitaire) mécaniquement relayé par la logistique des porte-containers, des trains, des camions, et finalement des livreurs à vélo connectés à la plateforme qui les marionnettise pour satisfaire les désirs du client-roi. La logique d’ensemble de ce logos numérique de la logistique ubiquitaire est en fin de compte celle de la finance elle aussi globalisée, qui gouverne selon les évolutions de la production en fonction de ses prophéties de risques et d’opportunités futures, selon les réactions au millionième de seconde du high speed trading.
3Comme le suggèrent Stefano Harney et Fred Moten, cette gouvernance financière de la combinatoire logistique pourrait bien être l’angle mort de tous nos débats sur la politique et la démocratie. Nous avons malheureusement raison de douter que voter pour tel ou tel parti puisse « changer la vie », parce que l’organisation de cette vie est structurellement dominée par les dynamiques de cette logistique financiarisée – qui nous pousse à plein régime en direction de l’écocide planétaire – et parce que ce qui nous détruit (à moyen terme) est en même temps ce qui nous nourrit (à court terme). Comme le prône une « écologie du démantèlement » à peine émergente, le défi du xxie siècle sera de démanteler les « communs négatifs » (centrales nucléaires, agro-industries ruineuses d’écosystèmes, continents de plastic), dont nous héritons et dont nous vivons encore dans nos besoins quotidiens, tout en sachant que nous devrons en fermer les boutiques écocidaires.
4Le numérique ubiquitaire, qui est au cœur de ces dynamiques, peut-il aider à nous en échapper ? Les combinatoires de la computation peuvent-elles être réappropriées pour servir directement notre bien commun, au lieu d’être instrumentalisées par les combines des agents financiers ? (voir Combinateur) Comment le numérique peut-il contribuer au démantèlement des trappes logistiques qui tout à la fois alimentent nos besoins quotidiens et ruinent nos milieux de vie, dans la mesure où nos appareils numériques (à obsolescence programmée), qui nous disent à la minute ce que nous avons à faire, sont l’exemple emblématique de ce qu’il ne faut pas faire ?
Bibliographie
Références
Bonnet, E., Landivar, D., Monnin A. (2021). Héritage et fermeture. Une écologie du démantèlement. Divergences.
Harney, S., Moten, F. (2022). Les sous-communs. Planification fugitive et étude noire. Brooks.
Harney, S., Moten, F. (2021). All Incomplete. Minor Compositions.
Auteur
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Yves Citton
Étudie et enseigne la littérature et les media à l’université Paris 8. Il co-dirige la revue Multitudes et a publié Médiarchie (2017), Pour une écologie de l’attention (2014), Zazirocratie (2011). Ses articles sont accessibles en ligne sur www.yvescitton.net.
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