URL originale : https://books.openedition.org/pupo/36994
Intelligence artificielle
p. 248-250
Texte intégral
1À ce jour, les appareils de computation exécutent les tâches pour lesquelles ils ont été programmés, sans exercer de jugement réflexif sur la validité des catégories avec lesquelles on les fait opérer. En s’appuyant sur l’étymologie (inter-legere) comme sur le sens commun, on peut définir l’intelligence comme étant une capacité à « mettre en inter-relation » des réalités sélectivement élues et rapprochées, ainsi que comme une capacité à « lire-entre-les-lignes » des codes pré-existants, pour les tordre en direction de nouvelles catégorisations.
2En ce sens, comme le suggère l’artiste Hito Steyerl, les prétendues « intelligences artificielles » doivent plutôt être envisagées comme des exemples de stupidité artificielle. Elles ne peuvent ni mettre en inter-relation par elles-mêmes des aspects de la réalité qui ne leur ont pas été préalablement assignés comme objets de calcul, ni lire-entre-les-lignes des catégories d’analyse prescrites par leurs codes opératoires.
3Au cours du colloque de Cerisy, Philippe Aubert a judicieusement suggéré que l’on arrête de parler d’« intelligence artificielle » pour parler plutôt d’intelligence humaine collective étendue.
4Olga Goriunova propose pour sa part de mettre l’IA dans la perspective de la stupidité naturelle, qui pourrait bien constituer l’un de ses angles morts :
Le racisme et le sexisme, le colonialisme et la xénophobie sont extrêmement stupides. Et pourtant, c’est bien là ce qui nourrit nos machines artificiellement intelligentes. […] La stupidité qui consiste à carboniser la planète dans la catastrophe climatique en cours, plutôt que de fermer les quelques grandes multinationales qui en profitent, pose la question de savoir si l’intelligence existe bel et bien dans les faits. […] De l’utilisateur stupide au créateur stupide, au PDG et à l’actionnaire stupides, l’IA est toute entière engoncée dans la stupidité humaine, naturelle et érudite, historique, pratique et politique. (2022, p. 83-84)
5Tandis qu’Ilan Manouach et Anna Engelhardt suggèrent de parler de « cognition synthétique » plutôt que d’« intelligence artificielle » (voir Cognition synthétique), Martin Zeilinger fait apparaître un autre angle mort de l’IA à travers l’opposition entre une conception « stratégique » (majeure) et des usages « tactiques » (mineurs) de l’IA. Alors que l’IA stratégique « se manifeste dans des applications conçues pour analyser et contrôler les comportements », l’IA tactique « se manifeste dans des approches qui font opposition, diversion, critique et résistance envers les implémentations stratégiques des technologies d’IA. […] Dans les contextes artistiques, les approches tactiques de l’IA résistent à l’enfermement du savoir dans des boîtes noires, à l’occultation des processus de computation, aux restrictions d’accès aux technologies et à l’amplification algorithmique des perspectives d’exploitation des agentivités » (2022, p. 270).
6Enfin, d’autres angles morts – plus furtifs et plus déroutants – des conceptions dominantes de l’IA surgissent dans les questions que pose Suzanne Kite en faisant entendre les conversations actuellement en cours au sein de certaines communautés indigènes (autochtones) à propos de l’éthique et des usages de l’IA :
Comment les épistémologies et les ontologies indigènes peuvent-elles contribuer à la conversation planétaire concernant les IA dans nos sociétés ? Comment pouvons-nous élargir les débats sur le rôle des technologies au-delà du cercle culturellement homogène des laboratoires de recherche et des start-ups de la Silicon Valley ? […] En dernière analyse, notre but est que nous, en tant qu’espèce, trouvions des façons de traiter ces nouveaux parents non humains (les IAs) avec respect et réciprocité – et non comme de simples outils, ou pire encore, comme des esclaves asservis à leurs créateurs. (2022, p. 111)
7S’il y a de bonnes raisons de croire que les ontologies indigènes peuvent nous aider à faire que « nos relations avec le monde se déroulent de façon éthique, en réduisant les dommages imposés à nous-mêmes, à nos communautés et à nos environnements » (ibid), alors de tels questionnements méritent sans doute d’être entendus.
Bibliographie
Références
Goriunova, O. (2022). « Natural Stupidity », Chimeras. Inventory of Synthetic Cognition. Onassis Foundation.
Kite, S. (2022). « Indigenous AI » Chimeras. Inventory of Synthetic Cognition. Onassis Foundation.
Steyerl, H. (2021). I Will Survive. Centre Pompidou, Spector Books.
Zielinger, M. (2021). Tactical Entanglements : AI Art, Creative Agency and the Limits of Intellectual Property. Meson Press.
Zeilinger, M. (2022). « Tactical AI », Chimeras. Inventory of Synthetic Cognition. Onassis Foundation.
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Angles morts du numérique ubiquitaire
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