Comportementalisme machinique (centres d’indétermination)

Yves Citton

p. 72-73


Texte intégral

1Une certaine philosophie préoccupée de rendre compte des déterminismes mis au jour par les progrès scientifiques en est arrivée, chez un penseur comme Henri Bergson, à identifier les subjectivités humaines (et animales) à des « centres d’indétermination » : des opérateurs dont les mouvements ne pouvaient pas être prédits à partir des conditions extérieures qui les déterminent. Contrairement aux déplacements d’une boule de billard, ceux d’un être humain ou d’un chat ne peuvent généralement pas être prédits avec une quelconque certitude – et cela du fait d’une impossibilité empirique (du fait des limitations de nos connaissances) davantage que de droit (du fait d’une différence métaphysique).

2Dans la mesure où certains dispositifs computationnels animés par des réseaux de neurones semblent aujourd’hui d’autant plus performants qu’ils excèdent les capacités d’explicitation des êtres humains qui les ont programmés, on peut vouloir les considérer comme des centres d’indétermination, à savoir comme des sources d’action pratiquement irréductibles aux causes internes et externes qui leur sont connues (à l’instar des animaux humains et non humains). Si cela ne signifie pas pour autant que l’on puisse attribuer « une subjectivité » à de tels réseaux de neurones, cela permet de repérer un angle mort qui commence à sortir de l’ombre.

3Nous avons l’habitude de penser les appareils techniques dans le contexte d’un mécanisme où ils accomplissent les tâches pour lesquelles nous les avons programmés. De plus en plus de chercheur·es et d’artistes nous invitent à les aborder en termes de « comportements », comme nous le faisons au contact d’animaux. Peut-être que ce comportementalisme étendu au domaine des appareils numériques aidera à contrecarrer le double réductionnisme qui nous fait envisager les centres d’indétermination animaux en termes simplistes de « comportements » et qui croit pouvoir nous faire maîtriser les appareils en termes non moins simplistes de « mécanismes ». Cette proposition épistémologique appelle donc à considérer les dispositifs computationnels régis par des réseaux de neurones comme des entités équivalentes à des êtres vivants, qu’il convient d’« entraîner » ou de « domestiquer », avec un certain respect et avec une prudence particulière, plutôt que de les programmer (comme constitués de matière inerte).

4Sachant que la confiance dans les machines est proportionnelle à la compréhension de leur fonctionnement, le comportementalisme machinique doit marcher sur le fil d’un rasoir s’il entend pouvoir à la fois reconnaître le caractère incomplètement maîtrisable de dispositifs gouvernés par des réseaux de neurones et susciter assez d’adhésion pour que de tels dispositifs soient perçus comme acceptables.

Bibliographie

Références

Guillaud, H., Sussan, R. (2016). « L’intelligence artificielle va-t-elle rester impénétrable ? », Internet Actu. www.lemonde.fr/blog/internetactu/2016/10/30/lintelligence-artificielle-va-t-elle-rester-impenetrable/

Masure, A. Rigot, É. (2022). « Troubler les programmes », Les écologies du numérique. Esad Orléans.

Quinz, E. (2021). Le comportement des choses. EUR ArTeC, Les presses du réel.

Rahwan, I., et al. (2019). « Machine behavior », Nature, 568.


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