Ambivalences
p. 141-153
Texte intégral
( – Le poids accordé à la figure tragique du transfuge… occulte la contradiction de ses attitudes simultanément négatives et positives à l’égard des positions d’origine et de destination… qu’il tente de résoudre par la mise en œuvre de trois types de clivage – )
Jean de la Faucille, le plus riche et le plus notable bourgeois, qui avait toujours servi les intérêts du Comte, mais qui ne voulait pas perdre l’amour de ses concitoyens, s’était déjà retiré et se tenait en arrière des uns et des autres, nageant, comme on disait, entre deux eaux.
Amable Brugière
Histoire des ducs de Bourgogne de
la Maison de Valois, 1364-1477, 1825
1Certes, j’éprouve encore aujourd’hui un malaise quasi physique lorsque j’accède à tout campus y compris celui de Nanterre1. Chaque vision d’un bâtiment universitaire rappelle que ma « vocation » était d’en être exclu. Traversé par le vague sentiment de n’avoir pas respecté l’ordre des choses, je dois m’employer à réguler un ensemble d’émotions négatives accumulées qui, à cet instant, resurgissent de l’adolescence. Les individus qui « se sentent parfaitement justifiés d’exister comme ils existent2 » possèdent à mes yeux une sorte d’autorité existentielle. Me vivant comme un étranger dans l’étrange monde de l’Université, je comprends trop bien ce que ressent Pierre Bourdieu : « Je ne me sens jamais pleinement justifié d’être un intellectuel, je ne me sens pas “chez moi”, j’ai le sentiment d’avoir des comptes à rendre – à qui ? Je n’en sais rien – de ce qui m’apparaît comme un privilège injustifiable3. » Comment expliquer la sourde culpabilité du chercheur et enseignant du Supérieur qui dispose aujourd’hui d’un temps en partie non contraint comparé à celui du professeur des écoles que je fus, qui lui-même se sentait coupable de bénéficier de plusieurs semaines de vacances, après avoir occupé un poste de manager en entreprise ? Ne pourrait-elle pas s’expliquer par la proximité générationnelle de grands-parents maternels dont les corps étaient astreints à des travaux physiques ? Je songe au grand-père ouvrier à l’Arsenal de Brest, mais surtout à une grand-mère qui a éprouvé 117 mois de grossesse cumulés, treize accouchements, et élevé ses enfants. Jouerait ici, peut-être, l’effet d’une fraîche mémoire des corps au travail, porté par un intellectuel vivant comme une usurpation le loisir d’un temps consacré au luxe de la réflexion.
2Comme l’étranger au sens de Georg Simmel, la double extériorité du transfuge à l’égard du milieu d’origine et de destination s’avère à la fois douloureuse, tout en lui accordant une certaine liberté de manœuvre dont il peut tirer bénéfice en raison, par exemple, de la double empathie qu’il est le seul à pouvoir développer.
3Il ne s’agit donc pas de nier la réalité de ces malaises décris par de nombreux travaux portant sur la mobilité sociale. Mais il me semble nécessaire de remettre en question l’insistance exclusive portant sur une douleur systématiquement convoquée.
« Schizophrénie heureuse » ?
4La douleur et le sentiment de la dette n’accompagnent pas nécessairement tout déplacement social ascendant4. Si Richard Hoggart souligne que certains boursiers le vivent comme une déchirante contradiction, il remarque que d’autres n’éprouvent que peu de malaise tout en gardant une distance à l’égard de leur milieu de destination afin de ne pas renvoyer à leur milieu d’origine une image de nouveau riche. D’autres encore portent avec aisance leur condition sociale d’adoption5.
5Si le transfuge social présente des troubles identitaires sans doute spécifiques, peut-on affirmer qu’ils sont nettement plus intenses que ceux d’un poisson dans l’eau ? Demeurer dans son milieu social d’origine est-il nécessairement plus confortable ? Cela paraît discutable. Rappelons d’abord une assez grande évidence : la construction d’une identité apparaît par définition complexe et opposante. Se déterminer et s’affirmer, que ce soit à une échelle nationale, groupale ou personnelle, c’est se construire contre. Dans un documentaire portant sur les transfuges, le sociologue Claude Grignon rappelle que « toute identité est restrictive, toute identification, toute détermination est négative, même quand il s’agit de l’identité dominante, toute identité c’est un refus des altérités, c’est négatif…6 ». Par conséquent, on peut tout aussi bien affirmer que la condition non reproductrice du transfuge social présente une dimension fortement constructrice sur le plan identitaire tandis que la reproduction (ouvrier enfant d’ouvrier, médecin enfant de médecin) fait parfois obstacle à la formation de singularités personnelles.
6Lorsqu’elle évoque le milieu populaire dont elle s’est détachée pour « réussir », Aurore Filippetti7, parle dans le même documentaire de « paradis perdu » et de « perte de l’enfance ». Son fort « sentiment étrange d’être étrangère » dans le milieu de destination dans lequel « tout devient apprentissage », s’accompagne d’abord d’un fantasme positif à l’égard des familles reproductrices. Cependant, dans la foulée de l’énonciation de la difficulté ressentie, elle prend conscience que la perte « d’innocence » concerne tout un chacun… Claude Grignon précise que, populaire ou supérieur, « un milieu d’origine c’est ce qui vous protège et ce qui vous enferme… La chaleur est étouffante ». Du reste, Pierre Bourdieu semble le reconnaître : « […] les cas de décalage, de porte-à-faux […] et la relation de discordance entre des positions et des dispositions qui place des gens en porte-à-faux est souvent au principe d’innovation ». Pour un transfuge social, quitter son milieu d’origine, peut aussi présenter le bénéfice de s’en libérer pour vivre des expériences nouvelles et gratifiantes. Cela revient à vivre une sorte de « schizophrénie heureuse8 » (si l’on accepte, avec une grande réticence pour ma part, de filer la métaphore pathologisante).
7Le moment le plus manifestement décisif de mon déplacement est celui de l’admission à Sciences Po Toulouse après le baccalauréat. J’éprouve immédiatement la position de l’entre-deux et oublie littéralement ma famille mais je ne m’en coupe pas totalement (je lui téléphone une fois par mois et la rencontre deux fois par an). Pendant les cours, j’observe les comportements socialement ostentatoires de quelques riches étudiants, qui me paraissent insouciants et parfois arrogants. Grisé par ma miraculeuse renaissance scolaire, j’en retire des gratifications symboliques et narcissiques considérables, un « sentiment de grandeur9 » dont l’intensité s’élève à la hauteur de celle de mon exclusion du système scolaire, à peine quatre années plus tôt. L’isolement dans lequel je me trouve la première année universitaire m’est très agréable. À mes yeux, il représente le gage de ma réussite.
8Le déplacement s’accompagne de bénéfices symboliques et culturels10. Autrement dit, si quitter son milieu d’origine populaire revient à prendre le risque du sentiment de division et de solitude, c’est aussi s’ouvrir à de nouveaux plaisirs culturels avec le fort sentiment de se déprendre d’un univers étriqué. L’étriqué désigne un climat à la fois d’étroitesse, de normalisation et de conservatisme indissociablement social et culturel. Ce climat est celui d’une famille dans laquelle « règne un idéal de conformité et d’obéissance à des règles si fortement intériorisées qu’elles paraissent aussi éternelles que les lois naturelles11 ». Il s’exprime par des injonctions à la docilité, à « ne pas se faire remarquer », à rester à sa place, sous la forme de clichés consignés par Annie Ernaux : « Sois heureuse avec ce que tu as » ; « Leitmotiv, il ne faut pas péter plus haut qu’on l’a12 ». De mon point de vue, la fermeture culturelle se traduit concrètement : après avoir résidé pendant onze années en République fédérale d’Allemagne, mes parents demeureront dans l’incapacité d’énoncer une quelconque phrase simple en allemand.
9Le transfuge s’expose à des tensions importantes liées à la position incommode de l’entre-deux. Toutefois, il lui est aussi possible d’en profiter, de s’extraire des conflits et recueillir les bénéfices de la position de l’arbitre impartial, du médiateur, de la neutralité du diplomate à l’égard de chaque camp. Rompant avec la figure du transfuge tragique, une représentation moins univoque est donc envisageable. Ce peut être celle du tertius gaudens dont je fais ici usage de manière extensive. Ce dernier est au sens propre du terme, celui qui se réjouit de jouir du pouvoir de jouer sur les deux tableaux, d’agir à son propre avantage en récoltant les profits fournis, en l’occurrence, par le milieu d’origine et par celui de destination13. Cette figure pourra évoquer plus négativement celui qui nage entre deux eaux, tirant son épingle du jeu sans s’engager dans l’un ou l’autre des partis. Mais il est possible d’envisager positivement les facettes identitaires.
Et si la pluralité des appartenances sociologiques engendre des conflits internes et externes, qui menacent l’individu de dualité psychique, voire de déchirement, cela ne prouve pas qu’elle n’ait pas d’effet stabilisateur, renforçant l’unité de la personne. Car cette dualité et cette unité se soutiennent mutuellement : c’est justement parce que la personne est une unité qu’elle court le risque d’être divisée ; plus la variété des intérêts de groupe qui se rencontrent en nous et veulent s’exprimer est grande, plus le moi prend nettement conscience de son unité14.
10Ainsi, une multiplicité de discordances positionnelles représentera pour le transfuge social, non pas la menace amplificatrice d’un morcellement mais une richesse alimentant une identité complexe.
Microcosmes polarisateurs
Contre la vision dualiste – Ne pas réduire toute l’histoire à l’affrontement de deux systèmes (les deux systèmes coexistent : ambiguïté).
Pierre Bourdieu
Manet. Une révolution symbolique, notes pour un manuscrit inachevé, 2013
11Les microcosmes que forment les institutions militaire et scolaire ont représenté deux lieux symboliques où se sont cristallisées les ambivalences et tensions sociales préalablement éprouvées dans l’expérience de l’entre-deux des mondes sociaux.
L’armée
12Une forte ambivalence sociale accompagne mon refus de suivre une formation d’Élève officier de réserve (EOR) qui m’est offerte en tant que détenteur d’un diplôme de l’enseignement supérieur. Je souhaite assez consciemment ne pas trahir mon milieu d’origine. L’ambivalence repose sur mon désir d’un côté, de ne pas passer pour un jeune bourgeois pistonné et d’un autre côté, d’être considéré autrement que comme un simple troufion.
13Dans un premier temps, par le biais de l’Institut d’études politiques, je bénéficie sans l’avoir sollicité d’une nomination à l’École de Saint-Cyr Coëtquidan pour enseigner l’économie à de futurs officiers. Quelques semaines avant mon départ, je reçois une lettre signée par un général qui l’annule. J’en ignore encore aujourd’hui le motif. Affecté comme matelot de seconde classe, le plus faible grade dans la hiérarchie de La Royale, je reproduis symboliquement le début de carrière de tous les militaires de ma famille. Ma position est bien celle qui est décrite par Chantal Jaquet :
Pris en tenaille entre deux mondes sociaux divergents, le transclasse est ainsi fréquemment ballotté et se voit en proie à ce que Spinoza appelle la fluctuatio animi ou flottement de l’âme. La fluctuatio animi désigne l’état d’esprit qui naît de deux affects contraires. Elle est l’expression d’une ambivalence et produit une valse-hésitation et des mouvements de balancier d’un état à l’autre, tant que la contrariété n’est pas résolue15.
14L’ambivalence génère une tension. Elle s’exprime par exemple lors de la rencontre d’un capitaine de Corvette (l’homologue dans La Royale du Commandant de l’armée de terre) en visite sur la base de l’Île du Levant sur laquelle j’effectue la plus grande partie de mon service militaire. Je me trouve dans la situation d’un jeune transfuge qui doit « apprendre à discerner à quel type de bourgeoisie il a affaire, petite, moyenne ou grande, nouvelle ou ancienne…16 ». Et qui manifestement ignore les codes de la bienséance. Lorsque dans la tour de contrôle dans laquelle je travaille en tant qu’aide-contrôleur aérien, le plus haut gradé parmi les officiers supérieurs parvient à ma hauteur, je lui tends spontanément la main. La sienne est surmontée d’une manche arborant quatre galons dorés. Paraissant à la fois étonné et accablé, il m’inflige alors, de manière méprisante et froide, une leçon de savoir-vivre et de morale dont le sujet est l’inacceptable impolitesse que représente l’initiative de toute salutation par un subalterne17. Mon envie immédiate est de lui répondre que j’ai pour habitude de serrer la main de mon directeur de mémoire à Sciences Po. Mais l’énoncer me paraît impossible. À cet instant précis, j’aspire à la reconnaissance que mérite un petit « gradé » de l’enseignement supérieur, tout en étant contraint de me résoudre à montrer les signes de la soumission attendus d’un simple matelot.
L’École
15J’ai conçu des sentiments opposés vis-à-vis des enseignants de collège et lycée. Rien de surprenant. Les professeurs de Wissembourg m’avaient radicalement éliminé de leur monde, en deux phrases, avec violence mais sans conflit, sans confrontation ni recours possible. Mais d’autres, ceux du lycée Bréquigny à Rennes m’ont fait le don d’une reconnaissance et du goût pour la connaissance : « … il n’est pas de curriculum d’étudiants qui ne soient traversés par un “grand professeur”18 ». La qualité des cours du professeur de lettres nous offrant la découverte de Voltaire et Montesquieu (mais aussi de Frédéric Dard !) me restent encore en mémoire, quarante plus tard. Deux professeurs d’économie (le titulaire et le stagiaire en formation) m’ont aussi intensément marqué. Sans les rencontrer personnellement, je les ai attentivement écoutés. L’un politiquement libéral, l’autre explicitement marxiste, ils furent tous deux respectueux et exigeants intellectuellement. À la manière de Richard Wright qui, dans son livre Black boy, décrit l’influence salvatrice d’une institutrice blanche, je leur suis reconnaissant car leurs propos et attitudes ont ouvert un monde pour l’adolescent que je fus, un « monde plus vaste, qui aiguise ses perceptions et élargit son imagination, fait irruption dans son existence morne et étriquée…19 ». Comparé à l’étroitesse intellectuelle et morale du monde familial, l’intelligence, la liberté et l’ouverture d’esprit de ces trois enseignants ont fortifié la sacralisation de la connaissance qui commençait à poindre en moi. L’enchantement ressenti est indissociable de la traduction langagière et corporelle des dispositions sociales de ces enseignants générant un climat de calme, de raffinement et de sollicitude. Cependant, mes résultats demeurent systématiquement passables jusqu’à la fin de la classe de terminale. Cette médiocrité s’explique assurément par un déficit de compétences scolaires que je ne parviens pas à combler. Mais elle se fonde aussi, peut-être, sur la valence négative que je développe néanmoins à l’égard de ces enseignants socio-culturellement trop différents de mes parents. L’ambivalence éprouvée me paraît présenter une dimension indissociablement psychoaffective et sociale20.
16Ces attitudes opposées génèreront ultérieurement différentes décisions paradoxales.
17La première réside dans la contradiction apparente entre un parcours scolaire accidentée et la décision, certes tardive, d’exercer le métier d’enseignant.
18Un autre paradoxe (et une ironie) est d’avoir exercé la profession de « prof’ de prof’ », donnant des cours à de futurs professeurs des écoles et de lycée et collège dans un Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM devenu ESPE et dernièrement INSPE). Une explication de cette orientation professionnelle tardive repose partiellement sur un désir de réparation.
19L’ambivalence la plus forte s’exprime dans la difficulté, plus exactement la véritable pénibilité que représente à mes yeux la préparation d’un cours de sociologie de l’éducation. Il a fallu se faire violence. Je dois reconnaître que la valence négative a pris ici clairement le dessus. Non pas en raison des thèmes abordés (inégalités scolaires, redoublement, exclusion, etc.) mais du fait d’une dévalorisation personnelle de la discipline dont je ne m’explique pas tout à fait clairement les motifs. J’éprouve un vague dégoût pour tout ce qui relève des sciences de l’éducation. Il m’a été par exemple impossible de mener des travaux sur l’École et sur les inégalités scolaires ou même d’y articuler mes recherches portant sur le racisme et le sexisme, alors que pendant de nombreuses années m’étaient offerts, en tant que professeur des écoles, les multiples terrains que représentent les établissements scolaires du premier degré. Je m’efforce encore aujourd’hui de réprimer une dévalorisation de l’École et de ceux qui l’étudient. Se déprendre entièrement de certaines associations primaires reste difficile : je méprise ceux qui m’ont méprisé. « Vous êtes un crétin », tel a été le verdict qui m’a été publiquement adressé devant l’ensemble des élèves de la classe par une professeure antimilitarisme connaissant la profession de mon père. Cette enseignante est la première personne à laquelle j’ai pensée à l’instant même où mon nom a été affiché sur la liste des diplômés de Sciences Po Toulouse.
20Le mortifère de la rancune et du ressentiment se mêlent à la force vitale de la revanche pour coexister avec la joie de m’identifier dans ma pratique enseignante aux quelques professeurs qui m’ont respecté et reconnu.
Transfuge de condition et transfuge de position
21Quels sont les critères et le seuil de déplacement social à partir desquels un individu sera légitimement considéré comme transfuge ? De manière corrélative, dans quelle mesure peut-il se reconnaître dans cette condition au point de percevoir ou même d’estimer qu’elle participe à sa construction identitaire ? Altérité et identité paraissent indissociables et complémentaires, telles les deux faces d’une même médaille. De sorte que l’auto attribution par ego de la condition de transfuge ne peut être abstraite du jugement d’alter qui pourra contester voire dénier son existence en invoquant l’amplitude de son propre déplacement social à juste titre supérieure d’un point de vue objectiviste. Bref, s’il « y a toujours plus pauvre que soi » comme l’affirme l’expression populaire, la relativité de cette condition peut s’appliquer à la misère mais aussi à l’origine sociale de l’individu en ascension sociale. Un transfuge sociologiquement plus « pur » que soi existe toujours. Bien qu’ayant accédé à un poste de professeur du Collège de France, Pierre Bourdieu est-il un authentique transfuge, en tant que « transfuge de transfuge » par son père, et dont la mère est « issue, par sa mère, d’une “grande famille paysanne”21 » ?
22Toutefois, la compréhension de la relativité d’une condition ne semble pas reposer sur une simple différence de degrés entre pauvres, « miséreux » et par extension entre individus socialement mobiles. Elle prend également en considération l’échelle du système de référence à partir duquel s’opère le jugement : le macrocosme que représente l’espace social dans sa totalité, ou le microcosme que forme un sous-univers social ? Ce dernier est métaphoriquement illustré par Pierre Bourdieu dans le domaine de la musique classique. Il y décrit
[…] l’expérience douloureuse que peuvent avoir du monde social, tous ceux qui, comme le contrebassiste au sein de l’orchestre, occupent une position inférieure et obscure à l’intérieur d’un univers prestigieux et privilégié, expérience d’autant plus douloureuse, sans doute que cet univers, auxquels ils participent juste assez pour éprouver leur abaissement relatif, est situé plus haut dans l’espace global22.
23L’image mobilisée étaye sa distinction entre misère de condition et misère de position. L’instrumentiste obtenant une reconnaissance de condition à une échelle sociale globale, n’en bénéficie plus au regard de sa position dans la hiérarchie orchestrale. Quant au chercheur, divers mépris des autres et de soi peuvent l’impliquer si l’on considère qu’il appartient à « la fraction dominée de la classe dominante23 ». L’universitaire connaît alors ce sentiment d’infériorité relative à l’espace global comprenant le champ économique. Affect redoublé s’il occupe, en outre, une position inférieure au sein de son propre univers académique. Dans cette dernière situation, il éprouvera la subordination dans son champ et de son champ.
24Ainsi, par analogie, on pourra d’abord identifier le transfuge social de condition ayant effectué un déplacement évalué en se référant au macrocosme que forme la totalité de l’espace social (un énarque haut fonctionnaire, fils d’ouvriers). De son côté, le transfuge social de position présente un déplacement jugé significatif mais dans les limites d’un microcosme tel que l’Éducation nationale en tant que système scolaire (une rectrice d’académie, fille de professeurs de lycée).
25La seule référence à la totalité de l’espace social pourra être « utilisée à des fins de condamnation24 » invoquant une catégorie socio-professionnelle parmi les plus démunies de capitaux qui est définie comme l’étalon de l’évaluation sociale : « Ce n’est pas un véritable transfuge, son origine sociale n’est pas ouvrière. » Autrement dit, les transfuges issus, selon le point de vue adopté, de la fraction supérieure de la « classe populaire » ou de la fraction inférieure des « catégories intermédiaires » (employés, petits artisans)25, seront l’objet d’une double délégitimation, par le haut si leur prétention à la pleine appartenance au milieu supérieur est contestée (mépris du « parvenu »), et par le bas lorsqu’est dénoncée l’inauthenticité de leur identité de transfuge social (l’origine petite bourgeoise infamante). Or, constituer l’ascension sociale la plus spectaculaire en mesure absolue de toutes les mobilités sociales ascendantes, c’est s’interdire une analyse sociologique fine des perturbations et gratifications, peines et joies qu’elles génèrent. Mais, cela revient surtout à empêcher la compréhension de la complexité de leurs conditions de possibilité, indispensable à une plus grande démocratisation sociale en particulier par le biais du système scolaire.
26En outre, il paraît intéressant de repérer une distinction symétrique entre richesse de condition et richesse de position. Cette dernière est décrite par la sociologue Florence Weber pour elle-même, qui souligne l’importance de la perception de soi à travers le regard familial :
Par exemple, j’ai longtemps cru que j’appartenais aux classes dominantes. Je m’étais habituée à être regardée toujours « par en-bas ». Ce n’est que tardivement que j’ai pris conscience de mes « handicaps » sociaux, ou plus exactement de mon absence de « capital » dans des domaines essentiels, comme l’absence de tout « capital économique », la faiblesse de mon capital social, etc. Ma perception de moi-même était faussée par la trajectoire ascendante de ma famille, qui me mettait en position plus « haute » que mes parents, mes grands-parents, etc., mais aussi par ma tendance, inconsciente, à frayer avec de plus « déshérités » que moi26.
27La mobilité sociale, au-delà de critères objectifs définis sociologiquement (comparaison intergénérationnelle des différences de capitaux économique, culturel, social, etc.) se construit progressivement en s’étayant sur des représentations : celle du transfuge et indissociablement celles des protagonistes de référence. Il existe plusieurs sources de distorsions perçues comme telles d’un point de vue objectiviste.
28Un premier groupe de biais produit une surévaluation par le transfuge de son déplacement social. Tout d’abord, les styles de vie qui, à tort, se trouvent parfois écartés de l’analyse du chercheur. Ainsi, un infirmier urbain aux pratiques culturelles distinctives (théâtre, concerts, expositions, etc.) se percevra comme socialement mobile par rapport à un père médecin de campagne. Par ailleurs, une autre distorsion peut être liée à une méconnaissance des différents états du champ considéré. De sorte qu’une professeure d’un collège urbain, s’identifiant comme une transfuge par rapport à son grand-père instituteur ayant exercé dans une commune rurale des années 1960, omet de prendre en considération l’importance du capital symbolique dont était encore doté le notable que représentait le maître d’école à son époque.
29Un second ensemble désigne les biais ayant pour effet une sous-évaluation du déplacement social. La distorsion trouve d’abord sa source dans des affects. Une ingénieure minimise l’amplitude de son ascension sociale par rapport à des parents techniciens pour éviter par exemple d’éprouver le sentiment de les trahir. Ensuite, un facteur décisif est la comparaison, non pas des positions sociales des parents et de l’enfant, mais de la durée des trajectoires, c’est-à-dire leur pente. Bien qu’objectivement dotés de capitaux nettement inférieurs en volume, les parents ne seront pas perçus comme tels par leur enfant dans la mesure où leur mobilité sociale, aussi courte fût-elle, est caractérisée par une forte pente. En d’autres termes, la rapidité de l’ascension parentale, égalise subjectivement les mérites des deux générations27.
30Plus généralement, l’évaluation du transfuge portant sur sa propre trajectoire, se fonde sur des facteurs liés à l’espace et au temps. Au regard du facteur spatial, le jugement qu’il porte sur sa réussite, se réfère-t-il synchroniquement à la région dont il possède une connaissance sociologique de sens commun, au lieu de travail de son groupe de collègues, à la zone de résidence ou quartier dans lequel se sont développées ses relations amicales28 ? Si c’est le temps social qui est cette fois-ci considéré, l’estimation de sa trajectoire sociale, est-elle dans une perspective synchronique effectuée par comparaison avec la génération immédiatement précédente, en prenant en compte la trajectoire multigénérationnelle de la « lignée » familiale, ou bien encore au regard de l’accomplissement de l’ambition initialement représentée ? À chaque moment de la trajectoire, ces diverses distorsions sont susceptibles d’accélérer ou de freiner la mobilité.
La dimension sociale de la confiance en soi
31Vivant intimement le désajustement de leurs premières dispositions populaires avec celles de leur nouvelle position supérieure, certains transfuges paraissent acquérir une forte sensibilité à l’arbitraire de la naissance dans le champ. Ainsi, leur lucidité les rend peu enclins à souscrire à l’idéologie du don.
32Entre le don de l’idéologie du don qui procède de la naturalisation individualisante de la réussite en particulier scolaire et celui du don/contre-don qui est au principe de la pérennité des liens sociaux, je me risque à établir un lien. Lorsque l’agent social se perçoit comme un être « doué », c’est en raison d’une élection par une puissance impersonnelle, aujourd’hui plus souvent naturelle que divine. Cette représentation enchantée de l’origine des compétences, le soulage en quelque sorte du sentiment de dette à l’égard de ses semblables et des ressources (économiques, sociales, culturelles, etc.) qui lui ont été transmises. Autrement dit, l’explication essentialisante de sa réussite personnelle crée l’illusion de pouvoir éliminer la contrainte d’être l’obligé d’un Autre qui est au principe du processus du don/ contre-don. L’adhésion de l’agent social à l’idéologie du don construit et renforce l’autoreprésentation d’un sujet libre et souverain, fantasmatiquement libéré de ses congénères, qui par ailleurs pourra bénéficier en pratique des profits générés par le système des redevabilités qui constituent son capital social. Ce double avantage favorise la confiance en soi, l’assurance dilettante et la désinvolture ajustée à la situation que permet l’ivresse d’être socialement légitime, d’être soi et intrinsèquement justifié de l’être29.
33Se sentir assuré ou sûr de soi favorise la prise de risque adaptée aux décisions sociales les plus rémunératrices et gratifiantes, le juste culot qui crée des opportunités sans subir le jugement d’avoir agi de manière déplacée.
34Cette confiance particulière qui, dans le monde social, « n’est pas donnée à tout le monde », j’ai pu la vivre pour la première fois à l’âge de dix-neuf ans. Au retour d’un mois de vacances autour des Îles Baléares, à mes yeux socialement très distinctives, sur le voilier d’un tout nouvel oncle par alliance (et médecin de campagne), je me suis immédiatement autorisé à prendre rendez-vous auprès du chef d’établissement de mon nouveau lycée afin d’obtenir des informations relatives aux enseignements de la classe de terminale. J’ai alors paradoxalement éprouvé la contingence d’une aisance jusqu’ici inconnue, tout en me persuadant confusément, à moitié dupe, de posséder une essentielle et personnelle vertu. C’est la dimension sociale du narcissisme qui était vécue. Par mon assurance, je faisais réellement impression sur mon interlocuteur. Le temps d’un instant, je me suis pris et j’ai été pris au sérieux.
35Des auteurs tels que Pierre Bourdieu, Annie Ernaux ou Didier Éribon décrivent finement les tensions, conflits, malaises et souffrances qui accompagnent un déplacement social ascendant. Mais un biais pathologique les conduit trop souvent à occulter la conciliation des opposés, la résolution des contradictions que le transfuge parvient à accomplir. Abordons maintenant cette résolution sous la forme de différents mécanismes de clivage.
Notes de bas de page
1 Ne se sentir nulle part chez soi, tout en pouvant partout s’adapter, peut provoquer un véritable malaise. Impossible de vraiment vivre la quiétude de la congruence entre ses propres dispositions et le « milieu », entre l’habitus et le moment, le lieu du champ considéré. Je peux m’éprouver et me voir encore en porte-à-faux lors d’un spectacle à l’Opéra de Paris. En février 2015, dans le hall de La Maison des Métallos dans le 11e arrondissement de Paris, haut lieu du syndicalisme des années 1930, je patiente pour assister à un débat avec Didier Éribon. Cette réunion fait suite à la représentation d’une pièce de théâtre adaptée de son livre Retour à Reims dans lequel il retrace une douloureuse extraction sociale hors de sa famille populaire. Devant moi, dans la file d’attente, quatre personnes parlent de leurs récentes vacances au ski à Courchevel, une des plus luxueuses stations alpines.
2 Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, op. cit., p. 76.
3 Ibid.
4 Jules Naudet, « Mobilité sociale et explications de la réussite en France, aux États-Unis et en Inde », in Sociologie, vol. III, n° 1, 2012, p. 39-59.
5 Richard Hoggart, La Culture du pauvre, Paris, Les Éditions de Minuit, [1957] 1970, p. 348.
6 Stéphane Manchematin, « Le cul entre deux chaises », émission radiophonique réalisée par Gilles Mardirossian, in France Culture, « L’atelier de création », 3 mars 2013.
7 Ancienne ministre de la Culture dans le gouvernement du président de la République française, François Hollande.
8 Bernard Lahire, « La réussite scolaire en milieux populaires ou les conditions sociales d’une schizophrénie heureuse », in Ville-École Intégration, n° 114, 1998, p. 104-109.
9 Thomas Luckmann et Peter Berger, « Social Mobility and Personal Identity », in European Journal of Sociology, vol. V, n° 2, 1964, p. 331-344.
10 Anne Lambert, « Le comblement inachevé des écarts sociaux. Trajectoire scolaire et devenir professionnel des élèves boursiers d’HEC et de l’ESSEC », art. cit., p. 109.
11 Chantal Jaquet, Les Transclasses, op. cit., p. 42.
12 Annie Ernaux, La Place, Paris, Gallimard, 1983, p. 59.
13 Georg Simmel indique en effet que « la triade en tant que telle engendre trois formes typiques de regroupement. » Ces trois formes sont celles 1) du juge impartial et du médiateur ; 2) le tertius gaudens : le tiers qui fait « de l’action réciproque entre les parties et lui-même un moyen au service de ses fins propres » ; et 3) le divide et impera : « le tiers qui suscite la querelle intentionnellement pour acquérir une position dominante », Georg Simmel, « Subordination et domination », in Sociologie. Études sur les formes de socialisation, Paris, PUF, 1999, p. 131, 139 et 146.
14 Ibid., p. 417.
15 Chantal Jaquet, Les Transclasses, op. cit., p. 156. Ce point est développé par Baruch Spinoza dans Éthique, Proposition 17.
16 Ibid., p. 128.
17 Geneviève d’Angenstein, directrice de Business Etiquette Paris rappelle que « maîtriser les codes sociaux et la politesse est indispensable pour réussir son ascension socio-professionnelle. » Voir le site businessetiquette.paris, 2018. Si j’avais consulté son livre intitulé, Le savoir-vivre est un jeu (Paris, J’ai lu, 2012), j’aurais su qu’il est nécessaire de s’adapter à ce que désire la personne la plus âgée ou la plus importante hiérarchiquement, et la laisser faire le premier geste.
18 Pierre Bourdieu, Les Héritiers, Paris, Les Éditions de Minuit, 1964, p. 62.
19 Chantal Jaquet, Les Transclasses, op. cit., p. 51.
20 Diane Reay, « Beyond Consciousness ? The Psychic Landscape of Social Class », in Sociology, vol. XXXIX, n° 5, 2005, p. 911-928.
21 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 109 et 112.
22 Pierre Bourdieu, « L’espace des points de vue », in La Misère du monde, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p. 16.
23 Pierre Bourdieu parle des « fractions dominées de la classe dominante, intellectuels, artistes ou professeurs… », Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979, p. 513.
24 Pierre Bourdieu, « L’espace des points de vue », art. cit., p. 16.
25 Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine », in La Vie des idées (mis en ligne le 22 septembre 2009), http://www.laviedesidees.fr.
26 Florence Weber, « Journal de terrain, journal de recherche et auto-analyse », art. cit., p. 143.
27 Sur ce point, voir Marie Duru-Bellat, « Les deux faces objective/subjective de la mobilité sociale », in Sociologie du travail, n° 48, 2006, p. 455-473.
28 Des expressions populaires (« Il est champion du monde… de son quartier »), signifient de manière ironique et lucide la capacité de certains individus à s’auto-duper ou à tenter de bluffer quant à leur réussite avantageusement évaluée à partir d’un espace de référence restreint.
29 À propos du rapport libre qu’entretiennent les élèves en réussite avec la connaissance et la culture, parce qu’ils possèdent une relativement plus grande marge de liberté et de sécurité, Pierre Bourdieu parle de « dilettantisme éclairé et de familiarité éclectique ». Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État, op. cit., p. 27.
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