Le biais pathologique
p. 135-140
Texte intégral
( – Le poids accordé à la figure tragique du transfuge… occulte la contradiction de ses attitudes simultanément négatives et positives à l’égard des positions d’origine et de destination… qu’il tente de résoudre par la mise en œuvre de trois types de clivage – )
1Trouble et souffrance caractérisent le transfuge lorsqu’il s’éprouve comme déplacé, redevable, traître, imposteur voire usurpateur1. Les dimensions sociales du mépris, de la violence et de la honte, lui sont familières. Mais de son parcours atypique, le transfuge peut aussi retirer certains bénéfices. J’appelle biais pathologique, la distorsion qui consiste à exclusivement porter l’attention sur les effets délétères (en particulier psychologiques) associés aux mobilités sociales ascendantes. Alors, apparaît comme allant de soi la figure du transfuge tragique voué à connaître malaise et douleur nécessairement générés par un déplacement dans l’entre-deux des mondes sociaux2.
Déséquilibré
2Face au transfuge, l’observateur éprouve parfois un sentiment d’étrangeté :
J’ai souvent été aidé, dans mes enquêtes, à Alger et ailleurs, par des personnages de cette sorte, souvent des autodidactes de très grande intelligence qui, en raison de leur position de porte-à-faux entre deux conditions et deux civilisations, et parfois entre deux religions – […] présentaient des signes certains de bizarrerie, voire de « folie » (évoqués par le nom amahbul, d’où vient notre « maboul », qui leur était donné), et qui étaient dotés néanmoins d’un immense prestige3.
3De nombreux travaux n’hésitent pas à établir une inférence directe entre instabilité mentale et déplacement social ou culturel.
4Dès les années 1950, plusieurs ouvrages anglo-saxons énoncent une relation de causalité entre mobilité verticale et névrose ou psychose4. Dans une étude devenue classique, les sociologues Seymour Lipset et Reinhart Bendix affirment l’existence de « preuves évidentes du coût social et psychologique d’un fort degré de mobilité sociale : un coût probablement élevé sur le plan de la combativité, de la frustration, du déracinement et des maladies qui en dépendent5 ».
5Trente années plus tard, Luc Boltanski évoque la « pathologie de la promotion » dont sont atteints les autodidactes présentant une mobilité sociale ascendante6. Les conflits internes que provoque cette dernière relèvent d’une « névrose de classe7 ». « Pris dans un entre-deux8 » inévitablement tensionnel, le transfuge ressent le besoin de cacher son « stigmate social9 ». Son désarroi est tel qu’il se perçoit comme situé « dans les limbes10 », c’est-à-dire partout et nulle part, à la fois présent et absent de plusieurs lieux, et dans le lieu désiré comme un « étranger au paradis11 ». Le transfuge représente une sorte « d’hybride mal à l’aise12 », troublé dans sa construction identitaire13. La brusque ascension sociale entraîne également une « épreuve de la grandeur », un douloureux fossé entre la représentation qu’il a de soi et celle que lui renvoie autrui14.
6Le transfuge semble condamné à une pénible oscillation entre deux ensembles de schèmes d’action et de perception incorporés correspondant aux milieux d’origine et de destination. Pour décrire la scission des dispositions sociales de l’individu, Bernard Lahire, à la suite de Pierre Bourdieu, convoque le concept de clivage de l’habitus15. La « fragmentation de l’habitus » provoque des « blessures cachées16 ».
7Ces représentations d’un douloureux transfuge sont indéniablement fondées. La réalité d’une véritable souffrance s’observe concrètement à travers des crispations corporelles et des soupirs. Ceux de Pierre Bourdieu impressionneront certains de ses auditeurs dont j’ai fait partie pendant plusieurs années. Confronté au public du Collège de France, une exigence intellectuelle et éthique le plonge dans la crainte anticipée d’être mésinterprété et mésestimé : « Tout ce que je vais dire va être justiciable de ce genre de critique. Je le précise, sinon je ne pourrais pas continuer parce que je peux faire des objections que, je pense, vous ne ferez pas ; mais moi, je me les fais et je souffre tout le temps17. » Écornant la figure du Grand philosophe, l’anxiété le gagne. La hantise du malentendu lié à une parole simpliste interrompt sa phrase amorcée : « Je pense que Hegel donne une expression systématique à une tendance sociale qu’on pourrait appeler de type technocratique. Au fond, c’est une sorte…… chaque mot me coûte beaucoup, ce que je dis est tout à fait sommaire18. » Un chercheur moins déplacé socialement se serait-il à ce point embarrassé de scrupules quant à la juste interprétation de sa pensée ? La remise en question d’une référence intellectuelle canonique, lui aurait-il coûté dans les mêmes proportions ?
8J’ai directement assisté aux enseignements de plusieurs chercheurs du Collège de France : Umberto Eco, Emmanuel Leroy Ladurie, Françoise Héritier, Philippe Descola. À ma connaissance, aucun autre orateur n’aura exprimé ce malaise. Pierre Bourdieu éprouve par exemple le sentiment de rappeler de trop grandes évidences qui en réalité n’en sont probablement pas pour une bonne partie de l’assistance.
Ce qui paraît inévitablement trivial parce que tout le monde sait ce que c’est que d’avoir une position quelque part. Je vais toujours avoir cette difficulté et je préfère le dire parce que je vais beaucoup souffrir19.
9Le Collège de France présente la particularité d’attirer un public hétérogène d’un point de vue intellectuel et disciplinaire. Cette grande diversité a vraisemblablement avivé la dimension contradictoire des dispositions du sociologue. Ici, le tragique affectant le transfuge, paraît découler de sa position en porte-à-faux. Il est soumis à une situation de double contrainte : si Pierre Bourdieu fait le choix de simplifier son propos à destination du public doté d’une faible culture sociologique, il pense s’exposer à la réprobation des experts qui l’écouteront avec ennui. Inversement, s’il répond aux exigences de ces derniers, il se coupe et trahit la fraction la moins cultivée de l’auditoire.
Déplacé
10Le Passe-muraille de la nouvelle publiée en 1941 par Marcel Aymé offre des significations assez évidentes. Le personnage, modeste et terne « employé de troisième classe au ministère de l’Enregistrement » défie les lois physiques qui sont aussi symboliquement sociales. Une soif de reconnaissance illimitée l’anime. Pareil à celui qui traverse l’espace social, ses formidables capacités paraîtront miraculeuses et strictement individuelles tant que leurs fondements ne seront pas élucidés. Le redoublement de son nom l’indique : il est bifide et duplice. Insaisissable et mouvant, Garou Garou mène une double vie. L’étrange patronyme renvoie étymologiquement au werwulf qui signifie homme-loup en francisque et évoque le versipellis latin, celui qui change de peau. La traversée de l’espace social implique la transition d’un être vers un autre.
11C’est à la suite d’une méprise, d’une bévue (pourquoi prend-il de l’aspirine ? En réalité l’antidote délivré par le médecin) qu’il se trouve emprisonné dans la frontière que représente le mur séparant deux pièces. L’image de l’immobilisation dans l’entre-deux de la muraille est forte. Ni dans un espace, ni dans l’autre. Parce qu’il a bousculé l’ordre naturel et peut-être social, son don l’englue dans une sorte d’hétérotopie pathogène. Littéralement pétrifié, l’employé est ramené par excès à la norme commune : il est situé et établi dans une place qu’il ne doit pas se hasarder à quitter.
12Déplacé dans l’espace social, le transfuge craint que ses propos et ses actes ne le soient également, mais en un sens différent. Le terme indique en effet un mouvement mais aussi une inadaptation (« Votre comportement est déplacé »). Ici, est convoquée l’image suggestive de l’objet qui porte à faux. Le transfuge social serait comme une pièce mal logée dans un ensemble fonctionnel. Pareil à un élément dont le volume excède l’espace initialement déterminé, il empiète sur une autre partie d’une mécanique sociale complexe. Un être à la fois instable et mal ajusté, mal posé et mal disposé, qui outrepasse les frontières, mais en travers et de travers. Comme si une homologie s’établissait entre le déplacement de la personne du transfuge et celui de son langage verbal ou corporel débordant d’un ailleurs social, populaire ou supérieur. Le transfuge semble en effet condamné à subir un double reproche : celui de ne pouvoir répondre aux attentes, ni de son milieu d’origine, ni de son milieu de destination. Ainsi, l’expression de la menace socialement polarisée pourrait se résumer sous la forme du double jugement suivant : « Cela se voit dans ses manières : ce parvenu ne nous ressemble plus vraiment ; ce parvenu ne nous ressemblera jamais complètement. »
Obligé
13La condition tragique du transfuge apparaît analogue à celle du traître20. Comme lui, l’oxymoron vivant que représente celui qui trahit les siens pour d’autres, ne se sent appartenir « à aucun groupe et à tous les deux21 ».
14La dette contractée par le transfuge est d’abord liée à la faiblesse des ressources économiques de parents qui se sont sacrifiés pour la réussite de leur enfant. Elle s’accompagne d’un sentiment de culpabilité contracté souvent à l’égard de la mère : « J’étais certaine de son amour et de cette injustice : elle servait des pommes de terre et du lait du matin au soir pour que sois assise dans un amphi à écouter parler de Platon22. » Le contraste est vif entre le loisir des activités de l’esprit et la pénibilité des travaux accomplis par la mère femme de ménage : « Lessive après lessive, au bout de ses mains tordues par les engelures, elle payait les mots que j’achetais à la librairie. […] J’écris pour rendre23. »
15Pour les transfuges et élèves d’excellence, le sentiment de redevabilité se développe vis-à-vis de l’École et des professeurs.
Les nommer ne ressortit nullement à une quelconque nostalgie, mais à une volonté de donner une visibilité à des instituteurs restés obscurs, une sorte d’hommage pour tenter de payer symboliquement une dette inextinguible à leur égard, et je dirai à nouveau leurs noms pour les arracher à l’anonymat. Véritables hussards noirs de la République, ils n’instruisaient pas seulement, ils éduquaient24.
16En tant que transfuge social mais ancien « mauvais élève » ayant financé par lui-même toutes ses études après le baccalauréat, je conçois plus faiblement le sentiment d’avoir contracté une dette sociale, à l’égard de mes parents, de la plupart de mes professeurs et surtout de l’École en tant qu’institution dont j’ai précocement vécu la puissance de sélection et d’élimination.
Notes de bas de page
1 Le sentiment d’imposture ne semble être sérieusement étudié que dans sa dimension psychologique. Pourtant, le sentiment infondé d’être incompétent et la crainte imaginaire que l’incapacité ne soit démasquée, semblent présenter une forte origine sociologique, s’agissant en particulier des transfuges sociaux.
2 À ma connaissance, le sentiment d’usurpation et ses effets perturbants ne sont relatés que lorsqu’ils concernent les transfuges à mobilité sociale ascendante. Or, l’enfant bourgeois qui cesse d’adhérer à l’idéologie du don, peut prendre conscience que sa réussite apparaît faiblement liée à un mérite personnel. Ce sentiment n’est pas étudié et a fortiori jamais décrit comme un malaise et une pathologie.
3 Pierre Bourdieu, Esquisse pour une auto-analyse, op. cit., p. 74.
4 A. B. Hollingshead, R. ellis et E. Kirby, « Social mobility and Mental Illness », in American Sociological Review, 1954, vol. XIX, n° 5, p. 577-584.
5 Seymour Lipset et Reinhard Bendix, Social mobility in industrial society, Berkeley, University of California Press, 1959.
6 Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Les Éditions de Minuit, 1982.
7 Vincent de Gaulejac, La Névrose de classe : trajectoire sociale et conflits d’identité, Paris, Hommes et Groupes, 1987.
8 Michael D. Grimes et Joan M. Morris, Caught in the Middle. Contradictions in the Lives of Sociologist from Working-Class Backgrounds, op. cit.
9 Robert Granfield, « Making it by faking it : working class students in an elite academic environment », art. cit.
10 Alfred Lubrano, Limbo : Blue-Collar-Roots, White-Collar Dreams, Hoboken, Wiley, 2005.
11 Jake Ryan et Charles Sackrey, Strangers in Paradise : Academics from the Working Class, op. cit.
12 Valerie Walkerdine, June Melody et Helen Lucey, « Uneasy Hybrids : Psychosocial aspects of becoming educationally successful for working class young women », art. cit., p. 285-299.
13 Diane Reay, Gill Crozier et John Clayton, « “Stranger in Paradise ?” : Working Class Students in elite universities », art. cit.
14 Nathalie Heinich, L’Épreuve de la grandeur : prix littéraires et reconnaissance, Paris, La Découverte, 1999.
15 Bernard Lahire, La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi, Paris, La Découverte, 2004.
16 Wolfgang Lehmann, « Habitus Transformation and Hidden Injuries : Successful Working-Class University Students », art. cit.
17 Pierre Bourdieu, Sociologie générale, op. cit., cours du 2 novembre 1982, p. 325 (je souligne).
18 Pierre Bourdieu, Sociologie générale, op. cit., cours du 19 octobre 1982, p. 274 (je souligne).
19 Pierre Bourdieu, Sociologie générale, op. cit., cours du 7 décembre 1982, p. 505 (je souligne).
20 Sébastien SChehr, « Sociologie de la trahison », in Cahiers internationaux de sociologie, vol. II, n° 123, 2007, p. 313-323.
21 Enrico Pozzi, « Le paradigme du traître », in De la trahison, Paris, PUF, 1999, p. 12-13.
22 Annie Ernaux, Une Femme, Paris, Gallimard, 1988, p. 66.
23 Michel Étiévent, Aux silences de l’aube, Challes-les-Eaux, Gap éditions, 2006, p. 86, cité par Chantal Jaquet, Les Transclasses, op. cit.
24 Rose-Marie Lagrave, « Se ressaisir », art. cit. (je souligne).
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