La vague et l’écume d’un temps de guerre et d’exil
p. 235-238
Texte intégral
1Une guerre civile dure cent ans, dit-on… Ou davantage, si l’on en croit certains écrivains comme Andrés Trapiello : « … siento que al menos para mí, la Guerra civil aún no ha terminado ni creo que se termine nunca. » En effet, car comme dit une chanson bien connue1 (mais à propos des poètes et de leurs chansons) : « Longtemps, longtemps après que les témoins ont disparu, / leurs souvenirs courent encore dans les rues… », et dans les têtes, et dans les livres…
2Il ne s’agit pas aujourd’hui de ce qu’on appelle « l’écume des jours », dans l’amertume du temps qui passe, comme on pouvait le ressentir à l’époque baroque : « « ¡Ah de la vida ! »… ¿Nadieme responde ? / ¡Aquí de los antaños que he vivido2 ! ». « Los antaños vividos » par un grand nombre d’Espagnols, de tous âges, partis en exil ou restés sur place après la vague exaltante d’une République éphémère et celle, brûlante, d’une guerre civile, ne peuvent s’effacer malgré le temps qui passe et souvent brouille. Ce ne sont pas seulement des traces, cicatrices ou bribes de souvenirs, non.
3Pour ceux qui comme moi, comme beaucoup d’autres, ont vécu enfants le temps de la République et de la guerre, il s’agissait des années de formation, le moment où se construit l’essentiel de l’être, avant l’âge de 10-12 ans, cet essentiel qui ne peut s’oublier. C’est pourquoi enfance et vieillesse se rejoignent. Les derniers vers écrits par Antonio Machado le montrent clairement : « Estos días azules, / este sol de la infancia3. »
4À travers « estos » et « este », qui disent le présent, la lumière vive de l’enfance sévillane rejoint la vieillesse du poète à Collioure, où il va mourir. Déjà en pleine guerre, à Valence, il écrivait : « Otra vez el ayer. Tras la persiana, / música y sol4… » ou encore : « Mi Sevilla infantil, ¡ tan sevillana ! / ¡Cuál muerde el tiempo tu memoria en vano5 ! »
5L’enfance éclaire et accompagne toute une vie. « En vano muerde el tiempo su memoria » peut-on dire aussi. Et c’est ce que montre bien l’histoire d’Anita Madrid, rencontrée il y a 4 ans en Espagne, une vieille Andalouse née en 1932 à Bogarre, un village proche de Grenade. Cette histoire qu’elle m’a contée et dont je ne peux évoquer ici que quelques épisodes, se centre essentiellement sur son enfance. Même si, dit-elle, « es doloroso recordar el pasado », son histoire est significative à cet égard.
6Son père et sa mère venaient l’un et l’autre de familles de paysans pauvres qui, dans les années 1920, travaillaient « de sol a sol, por 6 reales al día ». Le père, José Madrid, avait dû partir pendant 6 ans en Argentine (à l’époque, je pense, de la dictature de Primo de Rivera) et, à son retour à Bogarre, tous les paysans venaient le consulter, car il savait lire et écrire ; on lui avait même confié, pour cette raison, la direction du « Comité local » du « Sindicato » (entendez la CNT locale).
7La mère, Ana Expósito, était analphabète et travaillait chez les riches. Anita raconte :
Cuando un día se vieron José y Ana, mi padre enseguida se enamoró. Pero mi madre huyó espantada a Granada, no quería casarse, aquello le parecía un infierno; por todas partes veía mujeres casadas que eran auténticas mártires y con tantos hijos, todos los años un niño y siempre a sufrir, siempre maltratadas por el marido; entonces ella no quería aguantar a ningún hombre. Pero mi padre se empeñó, la buscó por Granada, al final dio con ella, la convenció y se casaron en 1929.
8Au moment du soulèvement militaire, José s’est d’abord caché dans les locaux de la gare de Bogarre, dont le chef de gare était de ses amis. Situation intenable à la longue. Il décide alors de partir tout seul vers le Nord, vers la frontière des Pyrénées. À pied, ou par des moyens de fortune… Mais il y parvient trop tard : frontière fermée, surveillée, impossible de passer. Alors, il repart vers Bogarre, où il arrive épuisé.
9« Ya de vuelta, » dit Anita, « sabía muy bien lo que le esperaba, porque en Bogarre entonces se llevaban a los hombres a camiones. Ser pobre era ser rojo. Llegaba la Guardia Civil o un grupo de hombres, “a ver, ¿dónde están los hombres ?ˮ, y se los llevaban, viejos y jóvenes, y los mataban a todos. Incluso mataban al perro, si alguno vivía en la casa. »
10Et dès le lendemain, on vient l’arrêter :
En la cárcel, mi padre estaba en una celda junto con cuatro presos, todos echados en el suelo. Los habían apaleado; me contó mi madre que al encarcelarlos les daban tales palizas únicamente para hacerles sufrir, y los debajan mucho tiempo encarcelados hasta fusilarlos.
11José est condamné à mort et exécuté en 1940, « por ser rojo, por no ir a la iglesia y no bautizar a los hijos », dit Anita, et elle ajoute :
Mi padre era un rojo, sí, estaba contra la Iglesia, pero era una gran persona, con un corazón más grande que una catedral. Quedarse en Bogarre era morirse de hambre y también de miedo. Mi madre pasó mucho miedo, ya se sabe cómo eran las casas entonces, de planta baja y, por las noches, con la puerta abierta. Desde que se habían llevado a mi padre a la cárcel de Granada, por la noche veía mi madre con terror a un hombre de aquéllos del piquete de vigilancia que se ponía en el marco de la puerta mirando dentro.
12Bogarre étant devenu invivable pour sa mère, femme d’un fusillé, et pour les enfants d’un fusillé, Ana s’en alla vivre avec ses quatre enfants dans une de ces grottes sur les hauteurs qui entourent Grenade, où vivaient, dit Anita, « los olvidados de la Humanidad ». Sa mère a tout fait pour que ses enfants aillent à l’école – « Yo no sé leer, pero mis hijos sabrán » –, en travaillant dur chez les riches et en grappillant dans les champs. Souvent elle n’avait pas de travail.
13« Para comer », dit Anita, « sólo comíamos gachas, ya que no nos llegaba el dinero para comprar las raciones de la cartilla de racionamiento… Para desayunar, comíamos un mendrugo de pan y para cenar, con otro mendrugo mi madre hacía una sopa. Sólo a los veinte años pude comer otra cosa en casa. »
14Ou, dit-elle, ce qu’on voulait bien nous donner « por caridad, todo era caridad ». Et à l’école, tous les jours « rezar el rosario » et, une fois par semaine, « ir a confesar ».
15Anita n’a quitté la grotte qu’en 1955 pour se marier avec Pantaleón Martín (dont les deux frères aînés avaient aussi été fusillés en 1940), lequel Pantaleón travaillait à la Telefónica (on installait alors le téléphone dans toutes les régions). C’est ainsi qu’Anita et Pantaleón ont parcouru presque toute l’Espagne, jusqu’en 1960 où Pantaleón a obtenu un poste fixe à Reus, près de Tarragone. Ana Expósito, restée seule dans la grotte après le départ de tous ses enfants, viendra vivre chez eux et y mourra à l’âge de 92 ans. Pantaleón est mort il y a quelques années ; Anita vit toujours et son fils unique, César, veille sur elle.
16Lorsque Anita évoque son passé, cette enfance qui à jamais l’a marquée, elle le fait avec fierté, émotion et admiration pour son père : « Quiero que sepáis » avait-il écrit à ses enfants avant de mourir, « que yo no soy un asesino, que yo nunca he hecho daño a nadie. » Et aussi pour sa mère, qui avait résisté à la misère pendant des années, mettant toujours au premier plan une dignité à défendre.
17En l’occurrence il n’y a pas d’écume des jours, au sens d’amertume ou désillusion. Car cette écume a suscité une autre vague, une vague intérieure, longue certes à se lever, nourrie de l’expérience du temps, de mémoire, de témoignages, de réflexion aussi.
18La tempête de la guerre avait duré trois ans. Je pense à la grande vague du peintre Hokusai, avec le fragile bateau sur lequel naviguent quelques hommes essayant de résister : « Pobre barquilla mía, / entre peñascos rota… »
19L’écume de cette vague garde une lumière vive, transformée par le temps et l’imagination. Vague et écume sont le fondement de la vie même. Actuellement, depuis quelques années déjà, une vague d’écrivains, historiens, romanciers, poètes, redonnent vie et voix à ce passé, dans une guerre contre l’oubli.
20Et pour ceux qui ont vécu ces « antaños » et vivent encore, cette vague devenue lointaine et cette écume d’un si long temps ont fondé la seule patrie qui vaille, celle qui construit des ponts et abat les murs, pour créer des liens tout simplement humains.
Notes de bas de page
Auteur
-
María Luisa Martí
Née dans une famille de républicains espagnols exilés en France, María Luisa Broseta Martí est agrégée d’espagnol et a eu une carrière d’enseignante. Elle a beaucoup traduit, notamment le récit mémoriel d’Enrique de Rivas, Lorsque finira la guerre, publié en 2013 chez Riveneuve Éditions. Membre du CERMI, elle a collaboré un certain nombre de fois à la revue « Exils et migrations ibériques au xxe siècle ».
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
La construcción de la democracia en España (1868-2014)
Espacios, representaciones, agentes y proyectos
Zoraida Carandell, Julio Pérez Serrano, Mercè Pujol Berché et al. (dir.)
2019
Escrituras de la resistencia armada al franquismo
Marie-Claude Chaput, Canela Llecha Llop et Odette Martinez-Maler (dir.)
2017
Des espaces de l’Histoire aux espaces de la création
Espagne, France, Amérique latine
Lina Iglesias et Béatrice Ménard (dir.)
2020
