« Je m’abandonne aux sursauts de ma mémoire »
p. 31-34
Texte intégral
1Le 8 juillet 2010, nous sommes sur la terrasse de Kerliou, vous assis sur une chaise blanche à côté de moi en chaise longue. Repos. Trois jours durant vous avez repris votre travail sur de précieuses archives de Blaise Cendrars. J’écoute notre silence vibrant de la beauté de ces champs verts, de cet océan indigo déployés autour de nous et contemple l’horizon, illusoire séparation en éternel mouvement entre l’infini des cieux et la planète Terre.
2Puis vous parlez pour me dire ce que vous voyez : un long cirrus blanc, cerné de rouges, de roses et de l’or du soleil couchant, survole cet espace… c’est un géant nageur dans l’azur, crawlant sur le dos, d’Ouest en Est comme le vent et lentement il se dissout comme le temps.
3Vous parlez… de quoi encore ? Je ne sais plus... de choses simples, du jour écoulé, de vos découvertes dans les manuscrits inédits que vous étudiez, du manger et du boire, du travail de demain…
4Ce soir, votre voix me révèle un Claude Leroy secret que je pressens depuis trente ans : c’est celui-là qui a choisi de sonder et suivre les sentiers, les chemins, les routes, les voies célestes de la vie de ce Blaise qui nous réunit. L’aventure ne se prédit pas. Elle se vit au jour le jour.
5Trente-trois ans avant. Explorateur en livres, le jeune Claude Leroy est en quête d’un sujet de thèse, de préférence sur un écrivain récent… peu exploité… mal connu…, dans la multitude des auteurs du siècle, celui qui lui permette de voyager et découvrir, en errant des bibliothèques. Il lit par hasard les poèmes d’un certain Blaise Cendrars dans la petite édition en deux volumes de Gallimard… Du monde entier au cœur du monde.
6Vous ne pouvez mieux tomber. La plupart des intellectuels et critiques en vue considèrent ce Cendrars comme un sympathique marginal, un vagabond dispersé dans des écrits sans cohésion. Seuls quelques esprits libres des conventions littéraires de l’époque reconnaissent l’importance de son originalité et de sa fidélité à la profondeur.
7L’édition hâtive de ses ouvres complètes chez Denoël, reliure verte – qui a le mérite d’exister depuis 1961 –, vous révèle l’écrivain poète.
8C’est alors, en 1979, Claude, que nous sommes tous deux assis à une grande table du restaurant Le Moulin Vert, au coin de la rue des Plantes, où Monique Chefdor, fondatrice de l’AIBC, a réuni l’avant-garde des universitaires qui, comme elle, se sont aventurés dans la jungle Cendrars. Le sort en est jeté.
9Tandis que paraissait un numéro spécial Cendrars de la revue Europe, un matériel inexploré s’offrait à vous. C’était les Inédits secrets, volume spécial en tête des Œuvres complètes, accompagnées de témoignages, quinze volumes parus au Club Français du Livre ; c’était le Fonds Blaise Cendrars récemment créé à la Bibliothèque nationale suisse de Berne ; c’était la minutieuse bibliographie établie par un jeune helvétique passionné, ou encore le Blaise Cendrars, essai publié aux éditions Balland ; c’était le Fonds Jacques Doucet à la Bibliothèque Sainte-Geneviève… et encore… j’en oublie sans doute.
10Claude Leroy, vous vous êtes installé à l’établi et Blaise, à côté de vous, ne vous a plus quitté. Dès 1981, vous organisez le premier colloque « Vingt ans après », à l’université de Nanterre. Autour de vous, les cendrarsiens qui vous ont précédé se rassemblent. Vous communiquez le souffle Cendrars à vos élèves parmi lesquels se distinguent bientôt des fervents cendrarsiens assurant la continuité de la recherche. Vous, le sédentaire, faites de Blaise votre compagnon de voyage… ou est-ce Blaise qui vous emmène… ? Lequel de Claude ou de Blaise tient l’autre par la main ?
11Pêle-mêle, afflue le souvenir de tous les lieux où vous avez évoqué sa présence, et là son nom résonne dans un aujourd’hui toujours renouvelé. Venise, Varsovie, Sofia, Palerme, Montpellier, Pau, Saint-Pétersbourg, Moscou, São Paulo, Biarritz, Conflans-Sainte-Honorine, La Chaux-de-Fonds, La Pierre par Méréville, Berne, Sigrisvil, Cracovie, Nanterre, Aix-en-Provence, La Redonne, la Sorbonne, Lausanne, New York, Saint-Segond, Villefranche, l’Alma Hôtel, Neuchâtel, Cerisy, Rio de Janeiro, 4 rue de Savoie…
12Paris ô Paris. Le jour où le corps disloqué de B-l-a-i-s-e a été exhumé du caveau, au cimetière des Batignolles, où il était temporairement hébergé, par des amis inconnus, depuis. 30 ans. janvier 1961, pour être réduit en cendres au cimetière du Père-Lachaise, puis rendu à la Terre au cimetière du Tremblay-sur-Mauldre où le Maire a désiré consacrer au poète une concession à perpétuité, j’ai vu le petit cercueil, posé sur des rails, poussé vers le feu et flamber.
13Vous m’attendez. Vous m’aidez à choisir l’urne qui recevra la plus fine, la plus impalpable et volatile des formes de vie humaine terrestre… Et ensemble nous sommes allés attendre dans un proche restaurant les deux heures requises.
14Voilà : l’urne close sur une Vie m’est remise… Je la tiens serrée contre moi. Je la tends des deux mains à Claude. Nous sommes face à face. Claude la saisit à son tour. Un taxi nous emmène. Vous tenez ces Cendres vivantes entre vos mains. Assis côte à côte, le silence nous unit… comme ce 8 juillet 2010 sur la terrasse de Kerliou. Les sursauts de la mémoire.
15Vous donnez au chauffeur notre itinéraire : « … vous prendrez la rue Saint-Jacques ». Paris défile. « Arrêtez ! Nous y sommes ». Halte.
216 de la rue Saint-Jacques
[…]
Je suis sur le trottoir d’en face et je regarde l’étroite et haute maison
d’en face Qui se mire au fond de moi-même comme dans du sang.
[…] Ô rue Saint-Jacques ! vieille fente de ce Paris qui a la forme d’un
vagin et dont j’aurais voulu tourner la vie au cinéma
[…]
Ô rue Saint-Jacques ! Oui, je chancelle, mais je ne suis pas frappé à
mort, ni même touché.
[…]
Une plaque est au premier étage
Moi je regarde au quatrième une fenêtre éclairée
Je ne sais pas qui habite aujourd’hui la chambre où je suis né
[...]
C’est par une nuit semblable qu’un sang brûla mon ciel,
qu’un sol s’ouvrit sous moi
Oh pesanteur !
Et que je suis venu au monde
le 1 er septembre 1887
[...]
16Claude. Vos amis disent, dans ce livre qui vous est dédié, ce que vous avez écrit publié commenté, également au-delà de Blaise, sur les auteurs et le monde littéraire du Vingtième, pont entre trois siècles.
17Pour ma part, je ne peux que vous dire ma reconnaissance pour les trente années que vous nous avez fait vivre avec Blaise, et pour les sursauts de nos mémoires.
Auteur
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