Le projet de l’Université populaire Quart Monde
p. 163-187
Texte intégral
1Les éléments théoriques se rapportant à l’Université populaire Quart Monde sont nombreux mais épars. Ils ont été produits non pas en amont de la mise en place des rencontres mais en aval. En d’autres termes, il n’y a pas eu de théorie préétablie et peu à peu mise en œuvre, mais d’abord des pratiques, nées de la vie partagée avec des familles vivant dans la grande pauvreté, et ayant pris forme et sens au cours des années, en fonction de leurs aspirations. Elles ont été ensuite théorisées par Wresinski, mais jamais de façon systématique. En 1995, Françoise Ferrand a publié le livre Et vous que pensez-vous ?1 qui caractérise ces pratiques en se fondant sur une évaluation réalisée à cette date par Patrick Brun2. Celle-ci nous a servi de trame.
2Des éléments théoriques ont été produits par Wresinski au cours des réunions préparatoires pendant lesquelles les objectifs étaient peu à peu définis. Les introductions et les conclusions des rencontres contribuaient à ajuster les objectifs ; les évaluations, enfin, permettaient de faire évoluer grandement les méthodes au cours des années.
3Les séances d’Université populaire systématiquement enregistrées, transcrites puis archivées, ainsi que les comptes rendus des sessions de formation et les évaluations annuelles, également archivés, constituent des sources très exhaustives. C’est dans ces documents que nous avons retrouvé des éléments de réflexion de deux natures : la programmation de l’action et la réflexion sur l’action portant sur des événements proches et, souvent a posteriori, la pensée de Wresinski théorisant les actions passées.
4Les éléments de réflexion d’ordres anthropologique, épistémologique, et politique ont été abordés, mis à l’épreuve et affinés au cours des échanges d’Université populaire. Bien qu’ayant une connaissance de la grande pauvreté pour l’avoir vécue lui-même, Wresinski a constamment dialogué et réfléchi avec d’autres.
5Entre 1972 (création des premières rencontres), et 1988 (décès de Wresinski), plus de 200 rencontres ont eu lieu. Nous avons analysé ici vingt-trois transcriptions durant la période 1972-1986, retenues en raison des éléments théoriques qu’elles contenaient. En animant les rencontres, Wresinski intervient fréquemment pour redéfinir l’Université populaire, redonner son sens, l’infléchir au besoin. Il s’adresse en premier lieu aux militants, également aux volontaires. Il s’adresse enfin aux alliés pour expliciter ce qu’est l’Université populaire, au cours de rencontres spécifiques3. Rappelons que celle-ci est appelée « La Cave » à cette époque.
Dimension éthique et anthropologique : recours à la catégorie de peuple
Faire exister « un peuple »
6L’intuition fondamentale de Wresinski est de considérer que la population pauvre qu’il rencontre fait partie d’un « peuple », là où d’autres ne voient en elle qu’une série de cas isolés ou de familles à problèmes. Il s’en explique devant des alliés membres de l’Université populaire :
L’intuition fondamentale du Mouvement, c’est que la population qu’il rencontrait au camp de Noisy-le-Grand n’était pas là accidentellement à cause de la conjoncture […] mais qu’elle faisait partie d’une sous-classe de pauvreté, qu’après nous avons appelée le sous-prolétariat, […] [puis] Quart Monde pour la valoriser4.
7Le concept de peuple est associé à celui de libération. Le recours à cette notion est un levier fondamental. Le peuple existe dans la mesure où ses membres ont des caractéristiques communes attestées par l’histoire et où son existence renvoie à une remise en cause de la société. Son nom « Quart Monde » est un symbole du combat pour sa libération.
Cette sous-classe, nous ne l’avons pas inventée, nous l’avons mise en lumière, elle et son histoire […]. [Du coup] nous mettions en cause la politique sociale, la politique de l’école, la politique économique, la politique de l’Église. […] C’était une société entière que nous mettions en cause5.
8L’exclusion est vécue par ce peuple de génération en génération. Elle est inscrite dans la mémoire collective.
On a des idées sur les gens, […] des images transmises par le milieu. Les assistantes sociales retirent les gosses, fouinent partout ; les curés sont pour les riches ; les instituteurs se moquent de nos gosses6.
9Wresinski s’adresse aux militants pour leur faire prendre conscience de cette histoire et de cette mémoire collective dont il faut changer le cours.
10Il faut s’attacher à faire exister ce peuple, sans quoi il n’aurait aucune chance d’être reconnu. Les militants reçoivent cette mission :
On n’est pas ici seulement parce que ça nous fait du bien de rencontrer des gens que l’on connaît maintenant, parce que ça nous fait du bien de parler avec eux. […] On est ici pour parler de notre peuple7.
Travailler à sa libération
11Ce peuple doit être tout entier dirigé vers sa libération. C’est l’objectif, un projet d’action qui touche à l’éthique puisque la libération consiste à ce que tout homme devienne véritablement homme. Wresinski explique aux alliés ce questionnement fondamental qui accompagne toute action du Mouvement.
J’ai donné du pain, je suis prêt à en donner encore ; j’ai veillé les morts, je suis prêt à les veiller encore aujourd’hui ; j’ai marché dans la boue et je suis prêt à marcher avec les gens. Ce n’est pas ça qui m’inquiète. Ce qui est important, c’est de savoir ce que j’ai dans le cœur. Ces gens-là, est-ce que je veux les libérer ? […] Tous les moyens sont bons pour libérer un homme lorsqu’on a vraiment ça au fond des tripes : libérer des hommes, les rendre vraiment des hommes8.
12C’est l’exclusion qui détruit les hommes, qui les prive du pouvoir de s’affirmer, de se faire comprendre, d’être en lien avec d’autres et de contribuer à la société. L’Université populaire va pouvoir être un instrument de libération dans la mesure où elle permet de restaurer ces liens. La contribution que les militants peuvent faire au monde, c’est de mettre en évidence en quoi il est déficient.
La Cave, [c’est] un instrument de libération dans un monde qui a besoin du sous-prolétariat pour pouvoir se réaliser pleinement en justice, en liberté et en fraternité. Car sans le sous-prolétariat, on ne va pas jusqu’au bout de notre analyse, on ne va pas jusqu’au fond9.
13Le Quart Monde se libère en apportant sa contribution irremplaçable et, du même coup, le monde a une chance de se libérer de ses propres manques. Cette contribution est considérable, elle se situe au niveau véritablement existentiel. Elle dépasse largement la question de la pauvreté.
On commençait déjà en 1966 à faire parler les gens, à les faire s’exprimer non pas sur des problèmes immédiats, par exemple l’eau, l’électricité, les égouts, mais à les faire se rencontrer sur les choses essentielles à leur vie : l’amour, la famille, la religion, la politique10.
Cette Cave est un lieu où les familles du Quart Monde […] expriment les unes les autres leurs propres pensées sur leur vie et sur leur environnement et aussi mettent en commun leur volonté de sortir de leur situation. Cette Cave est un Forum, où elles participent ensemble à l’échange de leurs problèmes mais aussi de leurs aspirations, de leurs espérances11.
14Cette pensée, cette réflexion, cette expression s’établissent dans un paradigme très libérateur et totalement nouveau pour les personnes concernées : la non-culpabilité de leur propre misère : « Ce n’est pas être coupable que d’être pauvre12. » Cette perspective à contre-courant accrédite la place des personnes les plus pauvres et incite à aller au-devant d’elles. Il faut non pas conduire une action avec celles qui auraient acquis une certaine maîtrise, mais entrer dans une dynamique de recherche de celles qui ne l’ont pas encore acquise.
[Il faut] refuser, vigoureusement, tout écrémage, refuser de s’appuyer exclusivement sur ceux qui ont acquis une certaine maîtrise de la parole et de la pensée13.
Rechercher et faire reconnaître les plus démunis
15Rechercher, accueillir et faire de la place aux plus démunis est une position ontologique forte. C’est le refus de l’exclusion. C’est l’acceptation inconditionnelle de celui qui est le plus éloigné d’un projet de rencontre, d’expression et de libération.
Ce ne sont pas « les plus pauvres » qui s’expriment […]. Mais la Cave est pour eux le seul endroit où ils sont reçus et surtout où ils acquièrent une responsabilité, comme [une] mission […]. Qu’ils aillent à la Cave, qu’ils y soient accueillis comme ils sont, que leur comportement soit supporté, est très important. […] Il y a ceux qui ne parlent pas, qui n’osent pas, ne savent pas comment faire mais font parler leur voisin, le poussent du coude : « Dis-le, toi, tu sauras mieux14 ».
16En définitive, c’est la participation des militants aux rencontres de l’Université populaire, et particulièrement celle des plus pauvres, qui est aux yeux des volontaires la mesure de la qualité de leur présence auprès de la population.
17Mais cette libération ne peut se produire seulement au sein de la population très pauvre. Si le Quart Monde doit opérer une transformation de son histoire, un changement de regard sur lui-même, c’est aussi dans un changement de l’environnement social que cette libération se joue.
18Il y a nécessité d’un engagement de la société à entrer en relation, à s’investir, à comprendre et à se laisser altérer par cette rencontre qui commence par un dialogue. Wresinski engage les alliés dans cette direction.
Il faut arriver à créer ce dialogue entre la population du Quart Monde et la société que vous représentez, dont vous êtes les tenants. Quand vous venez à la Cave, vous n’êtes jamais seuls ; vous venez avec votre éducation, votre milieu, vos intérêts, vos familles, vos Églises, vos syndicats, vos partis politiques, vos projets de société, vos projets politiques. […] Vous ne pouvez pas faire un dialogue si nous n’arrivons pas à permettre aux gens de penser […]. La prise de conscience nous permet de réfléchir, d’analyser et de parler ensuite. Alors la parole devient un véritable acte politique, un acte libérateur15.
Dimension épistémologique : connaissance et reconnaissance
19Pour la cause de la misère et de l’exclusion, marquée par la non-compréhension, par l’absence de vraies connaissance et reconnaissance, l’Université populaire va être un instrument déterminant. Les conditions matérielles de la misère sont aliénantes et doivent être combattues, mais s’investir uniquement dans ce combat matériel serait contre-productif puisqu’il détournerait des causes fondamentales.
Ce Quart Monde est un monde absolument inconnu, qu’on n’apprend pas dans les écoles [ni] par l’expérience personnelle de nos vies. Le malheur c’est que ce monde inconnu, nous croyons la plupart du temps le connaître ; on est prétentieux, on sait tout d’avance. […] Ce monde inconnu, on ne veut ni l’admettre, ni le connaître. On ne cherche pas de ce fait à le comprendre, à le rencontrer, à partager avec lui16.
20Il y a un refus de connaître l’existence du Quart Monde et une connaissance officielle qui contredit son expérience. D’où la nécessité de s’engager dans une démarche de connaissance. Celle-ci est très particulière. Elle se situe toujours dans une perspective de libération. Elle passe par la parole qui s’élabore dans une rencontre.
Créer la rencontre, le dialogue social
21La rencontre est d’abord nécessaire entre les personnes qui vivent la grande pauvreté, pour prendre connaissance et conscience de ce qu’elles vivent. C’est dans un échange à l’intérieur de leur groupe de pairs qu’elles peuvent se créer des relations. C’est là déjà une démarche forte et largement inédite pour les personnes les plus démunies.
Quand nous nous rencontrons ici, nous sommes comme des militants qui allons à l’Université. […] Nous nous rencontrons pour apprendre ce que l’humanité porte en elle de possibilités pour les hommes mais [aussi] ce qu’elle secrète d’injustice et de peines. […] Nous nous efforçons de mettre en commun nos expériences. Il semble que si nous arrivons ainsi à nous rencontrer entre nous [entre militants], c’est déjà un grand pas vers le savoir et la connaissance des êtres et des sociétés, donc de l’humanité17.
22Cette rencontre passe par un échange avec les volontaires qui, eux aussi, cherchent à mieux comprendre ce que vivent les militants et à confronter leurs connaissances et leurs pensées avec eux. Dans les premières rencontres, c’est cet aspect qui est le plus marquant.
Il s’agit de rencontres où les volontaires et la population du Quart Monde confronteront les idées qu’ils ont sur ce que vit le Quart Monde18.
23Mais cette rencontre se fait également avec des personnes d’autres milieux qui ne connaissent pas les mêmes conditions de vie mais qui partagent un projet commun de lutte contre la pauvreté : « les alliés ».
On a marqué sur la porte « Dialogues avec le Quart Monde ». […] Ça voulait dire que le Quart Monde allait prendre la parole, que vous aussi [les alliés] vous alliez prendre la parole. C’était le partage de vos expériences communes, le partage d’une certaine camaraderie de pensée, d’une amitié profonde entre des gens de milieux [différents] mais qui ont des choses à se dire pour se battre ensemble, pour avoir de grands projets ensemble19.
24Le dialogue revêt alors une autre nature. Il implique une reconnaissance mutuelle, la reconnaissance de l’autre comme son semblable, comme quelqu’un qui est digne d’intérêt. Dans ce dialogue, c’est une expérience commune qui se bâtit, qui engage davantage dans le combat. La reconnaissance qui se joue là crée des conditions favorables au dialogue.
Si nous [le Quart Monde] arrivons à échanger entre nous et nos amis qui n’ont pas vécu les mêmes situations que nous, mais qui sont capables d’écouter, de réfléchir, de comprendre, d’analyser une situation, alors notre « Université » sera d’autant plus riche d’instruction et de résultats20.
25La rencontre engage à rendre honneur à une parole qui en d’autres lieux n’est ni produite, ni écoutée, ni prise en compte. C’est le rôle principal des alliés, dont la dénomination implique une ouverture et des liens entre les différents milieux.
Dans le projet de cette Cave, il y avait à écouter, à dialoguer, il y avait à prendre en compte une parole […] pour la porter ailleurs, au niveau d’un service, d’une église, d’un club, de nos propres familles, d’un parti politique, d’un syndicat21.
26Dans ces conditions peut se produire une rencontre avec d’autres milieux sociaux qui ne sont pas a priori partie prenante du combat contre la grande pauvreté. Là, la rencontre touche à la transformation sociale.
Ces caves-là ont été l’occasion pour certains syndicalistes de découvrir des dimensions sous-ouvrières dont ils ne connaissaient pas vraiment la réalité. J’ai même entendu un patron venu faire une conférence, croyant bien connaître la hiérarchie des travailleurs, me dire en sortant d’ici : « Je n’ai jamais vu des travailleurs de ce type-là, ce sont les premiers que je rencontre22 ».
Développer l’expression personnelle, réciproque et collective
27La rencontre passe nécessairement par le partage de l’expression. Cette expression doit pouvoir se forger. C’est une première étape qui doit être atteinte à l’Université populaire.
La chose qui manquait à la population, c’est de pouvoir s’exprimer. […] Ce qu’elle avait appris sur sa propre vie, sa lutte pour pouvoir vivre convenablement, le savoir acquis par le partage avec les autres, elle devait à notre avis le donner. […] On n’acquiert réellement que ce que l’on donne. Dans la mesure où la population pouvait donner ce qu’elle avait acquis par sa vie au quotidien, elle l’approfondissait en elle-même, ça devenait un véritable savoir et une véritable science23.
28Chacun est porteur d’une expérience de vie. La conscience de l’expérience de vie se renforce et se fixe lorsqu’elle est partagée avec d’autres. Elle peut être exprimée puisqu’elle est débarrassée de la culpabilité qui verrouille et pousse à refouler des moments importants de son existence. Du coup, le Quart Monde peut parler, découvrir son identité et par là gagner en dignité.
Il ne faut pas oublier que le premier but de la Cave est que le Quart Monde apprenne à s’exprimer. La Cave apparaît comme le lieu où le Quart Monde peut parler, découvrir son identité, retrouver une dignité, comme cela se manifeste lorsqu’un homme très pauvre prend la parole pour proclamer ce qu’il porte au plus profond de lui24.
29Lorsque cette expression se produit collectivement, les militants prennent conscience de leur situation, de leur histoire et de leur identité. Le Mouvement a bâti sa stratégie et sa philosophie sur cette démarche.
Ici, on ne parle pas pour nous-mêmes. On raconte la vie des familles de nos cités, on parle de leurs besoins, on est ici comme leurs représentants. On prépare la Cave en se disant : « Qu’est-ce que je vais dire ce soir que diraient les autres familles des cités25 ? »
30Il ne s’agit donc plus seulement de parler pour soi-même mais pour les autres. Si la parole ainsi exprimée et transmise est une « parole juste », elle aura un impact sur la situation du Quart Monde. Le document-bilan de décembre 1974 indique que cette expression collective permet également d’envisager un changement personnel. Elle peut apporter une nouvelle considération de soi-même et une nouvelle perspective de vie. La personne engagée dans cette expression collective peut personnellement reconstruire des morceaux de sa vie, les repenser autrement, entreprendre de nouvelles actions. On aborde ici l’aspect de la transformation sociale.
Produire des apprentissages
31Arriver à l’expression individuelle et plus encore à l’expression collective nécessite de sérieux apprentissages qui font partie intégrante du projet de l’Université populaire, d’autant plus qu’il n’y a aucun prérequis exigé et que ceux qui sont les plus éloignés de la possibilité de s’exprimer y ont toute leur place et sont même les plus recherchés.
Les familles, qui depuis des générations n’ont jamais eu la possibilité de parler entre elles des problèmes qui les concernent, d’échanger sur leur propre philosophie, sur leurs aspirations et leurs espoirs, ont tendance rapidement à s’énerver, à s’exprimer un peu n’importe comment. […] Il faut que ce qui se dit dans la Cave soit sensé. Lorsqu’on repart d’ici, il faut que les gens puissent dire : « On a appris ça ! On a retenu ça ! Tiens, on va faire cela ! » […] On s’aperçoit que les gens, progressivement, à mesure qu’ils prennent possession de leur pensée, de leur parole, commencent à dire : « Il faudrait que ça change »26.
32L’apprentissage de l’expression, la prise de parole et la prise de conscience sont simultanés. C’est en cherchant à s’exprimer que la prise de parole devient possible. L’analyse puis la prise de conscience se forment dans le même temps.
Ce n’est pas parce que quelqu’un parle qu’il a raison de parler. C’est le contenu qui est important. […] Ici nous disons : « Prends conscience de la situation, réfléchis dessus et après tu parleras »27.
33Il y a une véritable exigence dans la prise de parole pour qu’elle aboutisse à la libération. Il faut qu’il y ait réflexion, il faut arriver à la maîtrise de la pensée, sinon il peut y avoir une nouvelle aliénation.
Quand on nous dit : « Il faut que ce sous-prolétariat se libère lui-même », nous disons : « Oui, à condition qu’il ait une prise de conscience, une réflexion, une parole. Autrement il n’y a pas de libération28 ».
34Il y a une réflexion dans l’analyse de l’expérience de vie, et un approfondissement dans la transmission à d’autres. La réciprocité nécessite une réflexion commune.
La Cave […] on y vient parce qu’on a quelque chose à dire, parce qu’il y a quelque chose que l’on a découvert, parce qu’on a fait des enquêtes autour de soi, parce qu’on a regardé, écouté, pris le temps d’aller voir les gens et de leur parler29.
35S’efforcer de donner les moyens de la prise de parole n’est pas anecdotique.
Il faut absolument qu’on arrive à se faire comprendre. […] C’est notre avenir à tous, l’avenir de nos gosses, [qui est] l’enjeu ici. Si on n’arrive pas à se faire comprendre des personnes devant nous, on n’aura pas de bifteck pour nos enfants30.
Réaliser la confrontation des savoirs
36Lorsque le partage d’expérience a lieu, il y a une reconnaissance pleine et entière de l’autonomie du savoir. La pensée des militants ne peut pas être produite par quelqu’un d’autre et la lecture qu’ils font du monde, la pensée qu’ils en ont, servent de clé à la compréhension de ce qu’ils sont.
Les Caves nous permettaient un véritable décodage […]. Ce qui est important dans ce que disent les familles, c’est le jugement et la critique qu’elles font de la société et aussi du volontariat. […] Grâce aux Caves, les familles nous révèlent ce qu’elles pensent sur tous ceux qui sont avec elles, quels qu’ils soient31.
37Ce savoir est ensuite confronté à d’autres savoirs pour s’ajuster, se recadrer. Les volontaires apportent un savoir qui permet de prendre du recul et de donner au Quart Monde une autre perspective pour lire sa vie.
38Charles Blond, un militant, s’exprime ainsi :
Je pense que ce qui compte, c’est la prise de conscience. Pour ma part j’ai vécu dans une cité sans rien trouver d’anormal. Il a fallu que quelqu’un m’ouvre les yeux, car je n’avais pas de terrain de comparaison32.
39Le savoir directement issu du milieu, même s’il est respecté et valorisé, doit aussi être remis en cause. Il ne doit pas agir comme un frein à la pensée ou reproduire des schémas traditionnels.
Il faut arriver à casser les idées toutes faites, […] à se dire que réellement on a à apprendre des uns et des autres. […] Nous ne connaissons rien des uns et des autres33.
40Pour évoluer, ce savoir peut être aussi confronté à l’histoire. Un apport historique est fait systématiquement pour mettre en perspective le thème abordé. C’est une autre méthode de remise en cause du savoir.
L’histoire nous rappelle que c’est de notre peuple que nous sortons, et explique les mécanismes qui nous ont faits comme cela. […] On sait pourquoi à un moment donné on nous a pris nos enfants, pourquoi on les a placés, pourquoi on ne nous les a pas rendus, pourquoi on les a envoyés à la campagne. C’est très important que nous sachions cela34.
41Le savoir du Quart Monde est également confronté au savoir des alliés qui peuvent apporter leur expérience et leur point de vue sur un même sujet. C’est une autre source de savoir qui permet de mettre en perspective l’expérience du Quart Monde. Wresinski s’adresse ici aux alliés pour les encourager à intervenir dans ce sens.
Si un homme vous raconte qu’il est illettré et que son fils n’arrive pas à atteindre le niveau du cours élémentaire et même du lire et de l’écrire, eh bien il est important que d’autres, qui ne sont pas de ce milieu-là, disent les difficultés de leurs enfants et très franchement racontent aussi bien les succès, les joies et les peines de leur vie. C’est ça un dialogue, et il n’y a de dialogue que dans la mesure où les uns et les autres non seulement s’interrogent mais aussi apportent du leur pour qu’on se sente en confiance35.
42La confrontation avec le savoir de l’invité est l’ultime étape du dialogue. C’est celle qui tente de faire rejoindre les deux discours les plus éloignés. C’est la plus difficile et la plus riche.
Je ne me souviens plus quelle était cette Cave où quelqu’un avait parlé de sa vie de travail. Les gens ont découvert tout un tas de choses sur la vie d’un directeur d’entreprise. C’était absolument bouleversant. La « population » s’est sentie concernée d’une façon encore plus revendicative peut-être, mais plus proche de l’autre, car combattre l’autre, c’est aussi le respecter. Le pire, c’est de ne combattre personne. C’est le néant quand celui qui est en face de vous n’a même plus la force de combattre ou d’intérêt à combattre parce qu’il n’existe pas pour vous36.
43Ce savoir qui résulte de la confrontation et de la remise en cause met le Quart Monde en position de réflexion dans un nouveau registre.
Viser un savoir mobilisateur
44La personne qui s’exprime relit sa vie, sa propre histoire et peut la situer dans le monde, alors un effet mobilisateur se produit.
Nous nous efforçons d’acquérir un regard sur nos vies, mais aussi en quoi notre vie s’inscrit dans un système économique, politique, dans un horizon spirituel, dans un horizon national, avec les applications professionnelles et culturelles de toutes sortes37.
45Ce phénomène de mobilisation par le savoir joue encore plus lorsqu’il se déplace du niveau individuel au niveau collectif. Connaître et réfléchir collectivement, c’est une grande force ; c’est ce qui est proposé explicitement dans cette action.
La Cave va être un lieu […] où les gens vont ensemble réfléchir, se connaître d’abord, s’identifier les uns les autres, prendre conscience qu’ils forment vraiment un corps, par conséquent une force … Au fond, une sorte d’Université38.
46Ce savoir est également mobilisateur pour les alliés qui entendent un message qu’ils ne connaissaient pas et qu’ils sont invités à transmettre pour faire changer les conditions évoquées.
Il est évident que ceux qui viennent avec nous le font pour apprendre et ensuite transmettre ce qu’ils ont vu et entendu : qu’une population tout entière est privée du partage, du minimum d’humanité qui lui permettrait de pouvoir assumer ses responsabilités39.
47Les volontaires aussi doivent apprendre des militants, et l’Université populaire est un lieu éminemment mobilisateur pour eux, un lieu où ils peuvent parfaire en permanence et remettre à jour leurs connaissances de la population et leur engagement vis-à-vis d’elle.
Nous [les volontaires] ne pouvons pas faire autrement que d’apprendre et si nous n’avons pas la patience d’apprendre […] ça n’aboutit pas à l’objectif qui était le nôtre, à savoir être les élèves de la population40.
Dimension politique : transformation sociale
Par la mobilisation des militants dans leur propre milieu
48La mobilisation des militants Quart Monde est dirigée vers leur propre milieu et aussi au-delà. Wresinski revendique pour les militants Quart Monde qu’ils deviennent les formateurs de leur propre milieu à partir de l’enseignement de l’Université populaire.
Il y a aussi un droit à être [les] éducateurs et les animateurs de notre propre peuple. Il n’est absolument pas normal que dans nos cités on nous inonde d’éducateurs, d’assistantes sociales, d’animateurs […]. C’est leur droit d’être là puisqu’ils sont diplômés pour, mais ce qui est absolument inadmissible c’est que nous n’ayons pas la possibilité, nous, gens du Quart Monde, de devenir aussi éducateurs et animateurs. C’est incompréhensible que notre vie ne compte pas comme valeur de formation […] alors que vivre au milieu de la population est notre meilleure école, une école bien supérieure à celle des lycées et des Universités. Nous avons le droit de revendiquer d’être nous-mêmes formateurs de notre propre milieu41.
49Il y a une mobilisation du Quart Monde pour transmettre sa pensée et ses revendications dans les institutions publiques. L’Université populaire est le lieu d’élaboration de cette pensée qui sera répercutée ensuite dans les institutions concernées. Par exemple, au cours de l’Année internationale de la Femme :
On va essayer de se dire tout dans les secteurs. L’important, on va l’écrire, le communiquer à la presse, aux syndicats, au gouvernement, à l’administration. On va mettre la femme du Quart Monde à sa vraie place pendant cette année de la condition de la femme42.
50L’Université populaire est de façon ultime le lieu de la formation au militantisme pour le Quart Monde. Le militantisme, c’est la représentation et la défense non plus de soi-même, mais des autres qui sont dans la pauvreté et dont on se sent solidaire. Cette aptitude est une grande force ; elle s’acquiert en faisant l’expérience de la solidarité et des moyens pour la mettre en œuvre :
La Cave [est] un lieu où on peut exprimer sa solidarité, apprendre à devenir militants43.
51L’Université populaire est un lieu d’apprentissage de la solidarité non seulement pour le Quart Monde mais tout autant pour les volontaires et les alliés. Ils y apprennent à se scandaliser, à se sensibiliser à l’injustice et à changer leurs façons de vivre et de penser.
Le militant44, c’est le scandalisé permanent. […] Un militantisme aboutit à une transformation radicale de votre vie, de vos idées, de vos pensées, de vos stéréotypes. […] On devient camarade, solidaire de l’autre. On prend le risque de partager des chances avec une population qui n’a pas de chance45.
52Si l’Université populaire ne produisait pas une mobilisation qui conduise à un vrai changement social, elle ne serait qu’« une thérapie ».
Si l’école pense toujours qu’avec ces enfants-là, il n’y a rien à faire ; si les services sociaux se disent : « Ce sont des cas sociaux de père en fils », ça sera toujours la même chose ; si au niveau du travail, ces gens-là n’acquièrent pas un métier … rien ne pourra changer dans la vie des cités. À ce moment-là, cette Cave serait seulement un lieu de défoulement et de thérapie mais pas du tout un lieu d’espérance et d’enthousiasme où les gens en sortant d’ici peuvent se dire : « Quelque chose va changer pour nous et pour nos enfants46 ».
53C’est véritablement le changement social qui est visé.
Par des revendications auprès des institutions publiques
Ensemble, on réfléchit de façon à pouvoir vraiment dire à ceux qui nous entourent, maires, instituteurs, ceux qui viennent chez nous : ça ne va pas, il faut que ça change. Parce qu’on ne peut pas voir nos enfants ne pas apprendre à l’école. Parce qu’on ne peut pas voir nos hommes ne pas travailler. Ce n’est pas possible. On ne peut pas être là sans pouvoir joindre les deux bouts. On ne peut pas continuer comme ça parce qu’on a tous le même droit de vivre comme des êtres humains qui doivent être respectés. C’est pourquoi la Cave est un acte politique47.
54Wresinski libère de la culpabilité de la misère mais en même temps il responsabilise face aux situations d’injustice provoquées par la misère. Au cours d’une Université populaire, à propos de la démolition et du relogement de la cité des Grands Chênes à Versailles, il responsabilise tout le monde vis-à-vis de la situation indigne du logement.
Il ne faut pas vous imaginer que les questions sont réglées parce qu’il ne reste que dix-sept familles aux Grands Chênes. N’en resterait-il qu’une seule que cela suffirait à condamner notre société et à nous condamner nous-mêmes. Nous sommes personnellement responsables non seulement de ce qui est, mais de ne pas avoir eu le souci de voir et de chercher. Le Mouvement, c’est comme une tête chercheuse48.
55Pour arriver à un changement politique, il faut réaliser une transformation sociale dont le premier aspect est le rassemblement.
Par la prise de conscience collective
La première chose que nous avons comprise, c’est que nous formons un peuple, que nous sommes solidaires les uns des autres, que nous avons la parole. Il faut absolument faire que notre parole soit une parole entendue, comprise, écoutée et qui porte ses fruits. Autrement, non seulement nous perdons notre temps, mais nous faisons du mal à la population49.
56Ce rassemblement très concret permet la prise de conscience collective :
La Cave permet le remembrement des familles du Quart Monde et la prise de conscience d’appartenance à un peuple, d’une histoire, d’une vie, d’un avenir commun. C’est le point de départ de cette conscience collective50.
57Cette prise de conscience collective s’appuie sur la formation d’une identité. Cette identité se forge par la rencontre avec des personnes d’autres milieux, les alliés et les volontaires. C’est la reconnaissance qui permet de forger l’identité.
Ici, vous êtes avec une population qui a besoin de vous pour acquérir son identité. Elle n’aura pas son identité si elle ne peut pas partager ce qu’elle est avec le public. C’est vous qui leur permettez de se situer dans la société. […] Votre rôle, c’est cette entraide extraordinaire de votre expérience de vie qui fait que vous vous situez à égalité avec elle et que son identité est reconnue. C’est la reconnaissance qu’elle est aussi partie prenante des projets d’une société, qu’elle a aussi un rôle politique à jouer51.
Par la création de nouveaux rapports sociaux
58Le deuxième aspect de la transformation sociale c’est la création de nouveaux rapports sociaux. Le Quart Monde doit accéder à une nouvelle place dans la société, il doit pouvoir rentrer de plain-pied dans le droit commun. Wresinski responsabilise ainsi les alliés :
Vous êtes là avec nous, pour que ces familles relèvent du droit commun, et non du secrétariat aux affaires sociales. Mais il faut d’abord que vous, vous fassiez quelque chose et que ces familles puissent participer à ce changement profond de condition et de situation52.
59Enfin, la transformation sociale se produit en inversant les rapports sociaux, par exemple : le 17 mai 1977, à l’Université populaire sur « le sens du travail ». Des parlementaires de l’Assemblée nationale et du Sénat, constitués en deux groupes Quart Monde inter-partis, viennent ce jour-là rendre compte de leurs travaux sur un projet de loi contre les expulsions. Il y a alors une inversion des rapports sociaux : inversion des rapports de pouvoir.
60Dans cette transformation, Wresinski précise qu’il ne faut pas reproduire des oppressions mais supprimer le système d’oppression.
Il faut que nous sortions de nos difficultés avec ce que nous sommes ; autrement nous chercherons à devenir nous aussi d’une certaine manière des oppresseurs ou des exploiteurs, ou des gens qui se servent des autres. Si nous ne voulons pas nous servir des autres, il faut que nous vivions notre histoire. […] Ce qui est important, c’est que le système change et que la mentalité des gens qui sont à l’intérieur des systèmes change. Parce que si le système change et que le fonctionnaire ne change pas, […] rien n’est changé en réalité53.
61Réaliser l’émancipation et supprimer les causes de l’oppression sont les objectifs ultimes.
Conclusion
62Le rapport au savoir se décline ici selon des catégories précédemment utilisées pour les praticiens de l’émancipation.
Rapport au monde
63L’Université populaire Quart Monde propose un nouveau rapport au monde. Dans celui-ci les exclus sont au centre du dispositif et non à la marge. Ils sont aussi considérés non comme des individus épars mais comme une entité qui peut être appelée « peuple », d’une part par la similitude des situations de vie qu’ils partagent et d’autre part par le projet commun d’émancipation qu’ils portent. Ce « peuple » fut d’abord appelé « sous-prolétariat » puis, sous une dénomination plus positive, « Quart Monde », synonyme de militance et de libération.
64Faire exister ce peuple est un objectif en soi qui est déjà une étape de la libération. Il a longtemps été nié au cours de l’histoire et le faire émerger est une responsabilité qui revient conjointement à tous. Les personnes qui vivent dans l’exclusion reçoivent aussi cette mission. Ce peuple est porteur d’une mémoire collective, qui se transmet de génération en génération. Celle-ci est reconnue comme une force, à condition de ne pas générer des schémas de pensée empêchant d’évoluer.
65Le monde est considéré comme perfectible, grâce à l’intercession des exclus qui en ont une vision originale, unique et indispensable. C’est même le plus exclu, le plus pauvre ou le plus fragilisé qui est emblématique du changement à opérer puisque son existence même le rend nécessaire.
66Ce sont des interactions à la fois entre les personnes exclues et avec d’autres citoyens qui vont donner lieu à ce changement du monde. Puisque c’est l’exclusion qui détruit les hommes, qui les empêche de pouvoir s’affirmer, de se faire comprendre, il est très important de restaurer les liens. C’est dans le changement de l’environnement social que la libération se joue. Il y a d’une part l’apport du savoir mobilisateur et des revendications auprès des institutions et des pouvoirs publics. Il y a d’autre part la transformation des rapports sociaux. Le monde peut ainsi se libérer de ses manques, non seulement concernant la pauvreté, mais dans tous les domaines vus au prisme de la pauvreté.
Rapport pédagogique
67Il y a inversion du rapport entre enseignant et enseigné, entre éducateur et personne qui s’éduque. Il y a acceptation inconditionnelle et reconnaissance de toute personne, même la plus dépourvue de moyens. Ceux qui sont présumés ignorants sont les enseignants. Ce nouveau rapport a une force symbolique et épistémologique réelle. L’expérience de vie des personnes pauvres est reconnue comme source des savoirs. Le savoir d’expérience est jugé irremplaçable et indispensable à une société démocratique. Son expression est facilitée puisqu’elle est débarrassée de la culpabilité qui autrement la verrouillerait.
68Ce savoir d’expérience est mis au jour au cours des interactions dialogiques à l’Université populaire qui fait fonction de forum. Les rapports entre les personnes deviennent des relations réciproques dans un processus de formation qui intervient pour tous. Chaque individu est, par définition, porteur d’expérience, chacun peut donc rentrer dans le processus d’échange. L’expression est produite dans un cadre collectif qui facilite l’expression de soi mais qui a aussi pour rôle de renforcer la notion de communauté ou de « peuple » et donc de créer de nouvelles relations avec d’autres.
69Des nombreux apprentissages se mettent en place. Ils interviennent simultanément avec les prises de conscience. Il y a une véritable exigence dans la qualité de l’expression qui cohabite avec un fort respect de celui qui ne maîtrise pas encore les outils de l’expression. L’ultime étape de l’apprentissage est la formation au militantisme.
70L’expression ne doit être ni un simple exutoire ni une thérapie, mais le fruit d’une réflexion et d’une prise de conscience. Il risque d’y avoir une nouvelle aliénation s’il y a expression sans profonde réflexion.
71Le partage d’expériences donne lieu à des décodages d’où émanent les savoirs. Ils sont confrontés à d’autres pour s’ajuster, se recadrer, s’enrichir du savoir apporté par d’autres. Ils peuvent être confrontés à des savoirs d’expérience émanant d’autres milieux sociaux. Ils peuvent aussi être confrontés à des savoirs théoriques, comme l’histoire, ou comme celui de l’expert intervenant sur le thème abordé.
72Les nouveaux savoirs sont émancipateurs lorsqu’ils relèvent d’une prise de conscience et permettent de se changer soi-même ou de changer le monde. Ils sont mobilisateurs puisqu’ils permettent d’agir. Ils sont acquis plus facilement s’ils permettent un changement positif dans la vie.
73Acquérir une vraie connaissance est un effort sans cesse à parfaire. L’Université populaire est un moyen pour renouveler la connaissance de la pauvreté dans un cadre collectif. Il ne s’agit pas de s’investir seulement dans le combat matériel : le combat intellectuel est considéré comme fondamental.
Rapport aux autres
74Le rapport à l’éducateur disparaît au profit du rapport aux autres. Celui-ci est fondamental puisque c’est là que se jouent les interactions qui vont enclencher tout le processus de production du savoir, de changement de soi et du monde, à partir du rapport dialogique. Ce rapport aux autres est une véritable transformation des rapports sociaux où la dignité des personnes exclues est restaurée.
75Le pleine reconnaissance de l’autre est une situation nouvelle qui donne une identité positive. Le refus de l’exclusion est la constante majeure, la recherche du plus exclu aussi. Le rapport à l’autre est réciproque, il y a reconnaissance mutuelle, et engagement commun dans le combat contre la pauvreté, un engagement au changement.
76Dans le rapport dialogique se jouent aussi et simultanément le partage d’expériences, la recherche de compréhension commune, l’élaboration des savoirs, les prises de conscience et la transformation sociale. Pour ce faire, la participation de personnes d’appartenances sociales variées est sollicitée. Elle est nécessaire pour prendre conscience des injustices vécues. Le dialogue implique la reconnaissance et ce dialogue est une expérience commune qui engage. C’est un engagement à honorer la parole de ceux qui en d’autres lieux ne s’expriment pas, ne sont ni écoutés ni entendus.
77Les rapports entre pairs pour les personnes qui vivent dans la grande pauvreté vont permettre un partage et une confrontation d’expériences. Les rapports avec les volontaires vont permettre une connaissance approfondie de la pauvreté et les rapports avec les alliés vont permettre une répercussion dans la société au-delà de ceux qui s’intéressent au combat contre la pauvreté, aux personnes non mobilisées.
78Les rapports aux autres permettent des prises de conscience collectives. Celles-ci sont issues du partage des savoirs, du croisement des visions de chacun pour gagner une vision plus juste à la fois sur les injustices et sur les potentiels des autres, du monde.
Rapport à soi-même
79Le rapport à soi-même est considérablement transformé, d’abord par l’intériorisation de la non-culpabilité de sa propre misère, puis par la conscience de faire partie d’un peuple qui partage les mêmes conditions de vie. Ces prises de conscience sont une clé de la libération. Relire sa vie, sa propre histoire, arriver à se comprendre soi-même, devenir capable de se situer dans le monde, dans un ensemble collectif devient une force.
80La personne auparavant exclue devient actrice de sa propre libération. Elle fait l’expérience du respect et de l’égalité alors qu’auparavant, elle était dépréciée par elle-même et/ou par les autres. Elle peut retrouver une identité positive.
81Elle devient actrice de son propre savoir, de la lecture de sa vie et du sens qu’elle souhaite y donner. Elle devient également actrice de la libération des autres. En effet, l’émancipation la plus élaborée consiste à devenir militant pour les autres et à les libérer.
82Il n’y a pas que les exclus qui se libèrent, ceux qui n’ont pas l’expérience de la pauvreté se libèrent de l’aliénation, des préjugés, du manque de connaissance et gagnent en compréhension et moyens d’action pour la transformation du monde.
Analyse du rapport au savoir à l’Université populaire Quart Monde

Notes de bas de page
1 . Ferrand Françoise, Et vous, que pensez-vous ? L’Université populaire Quart Monde, op. cit.
2 . Brun Patrick, Évaluation de l’Université populaire Quart Monde de Paris, op. cit., p. 25-36.
3 . Appelées « Cave des alliés ». Voir l’introduction.
4 . Cave des alliés, 31/05/1977, Archives CIJW.
5 . Ibid.
6 . « L’existence en Quart Monde », 05/03/1974, Archives CIJW.
7 . « Nos enfants et les jeux », 14/11/1978, Archives CIJW.
8 . Cave des alliés, 31/05/1977, Archives CIJW.
9 . Ibid.
10 . Ibid.
11 . Cave des alliés, 31/01/1978, Archives CIJW.
12 . Document de travail « Bilan décembre 1974 », Archives CIJW.
13 . Cave des alliés, 03/06/1980, Archives CIJW.
14 . Synthèse du groupe de travail « La Cave, canal privilégié », 25- 27/06/1974, Archives CIJW.
15 . Cave des alliés, 31/05/1977, Archives CIJW.
16 . « L’existence en Quart Monde », 05/03/1974, Archives CIJW.
17 . Ibid.
18 . Réunion de préparation des « Dialogues avec le Quart Monde », octobre 1973, Archives CIJW.
19 . Cave des alliés, 31/05/1977, Archives CIJW.
20 . « L’existence en Quart Monde », 05/03/1974, Archives CIJW.
21 . Cave des alliés, 31/01/1978, Archives CIJW.
22 . Ibid.
23 . Ibid.
24 . Cave des alliés, 26/02/1980, Archives CIJW.
25 . « Nos enfants et les jeux », 14/03/1978, Archives CIJW.
26 . Cave des alliés, 31/01/1978, Archives CIJW.
27 . Cave des alliés, 31/05/1977, Archives CIJW.
28 . Ibid.
29 . « Des affiches sur l’Université populaire », 04/11/1986, Archives CIJW.
30 . « Le sens du travail », 17/05/1977, Archives CIJW.
31 . Réunion d’animateurs d’Université populaire, 16/10/1986, Archives CIJW.
32 . « Des militants pour le Quart Monde », 09/10/1973, Archives CIJW.
33 . « Existence en Quart Monde », 05/03/1974, Archives CIJW.
34 . « Le placement des enfants », 06/04/1976, Archives CIJW.
35 . Cave des alliés, 31/01/1978, Archives CIJW.
36 . Cave des alliés, 31/05/1977, Archives CIJW.
37 . « Existence en Quart Monde », 5/03/1974, Archives CIJW.
38 . Cave des alliés, 28/02/1978, Archives CIJW.
39 . « Existence en Quart Monde », 5/03/1974, Archives CIJW.
40 . Réunion des animateurs d’Université populaire, 16/10/1986, Archives CIJW.
41 . « Le sens du travail », 17/05/1977, Archives CIJW.
42 . « La condition féminine », 05/11/1974, Archives CIJW.
43 . « Nos enfants et les jeux », 14/03/1978, Archives CIJW.
44 . Ici le mot « militant » signifie « personne engagée ».
45 . Évaluation de la Cave Inter-cités, 06/1974, Archives CIJW.
46 . Cave des alliés, 31/01/1978, Archives CIJW.
47 . « Des affiches sur l’Université populaire », 04/11/1986, Archives CIJW.
48 . Échange avec les habitants de la cité des Grands Chênes, 03/10/1973, Archives CIJW.
49 . « Le sens du travail », 19/05/1977, Archives CIJW.
50 . Document bilan, 12/1974, Archives CIJW.
51 . Cave des alliés, 28/02/1978, Archives CIJW.
52 . Cave des alliés, 31/01/1978, Archives CIJW.
53 . Ibid.
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