URL originale : https://books.openedition.org/pupo/21330
De « La fin du Six Février » à la naissance de Thomas l’Obscur
p. 177-188
Texte intégral
1La lecture de la première version de Thomas l’Obscur nous permet sans doute de nous approcher de ce qui se trouvait au plus près du moment où toute l’œuvre de Blanchot a pris naissance. Même si les trois quarts environ de cette version de 1941 vont être enlevés au cours de la rédaction de la seconde version qui sera publiée en 1950, il est toujours possible de considérer cette première non seulement comme « le socle de toute l’œuvre narrative ultérieure1 » de Blanchot, comme le remarque Pierre Madaule, mais également comme une source d’où découlent toutes ses méditations philosophiques sur la mort et sur le langage. Ainsi pourrait-on dire, dans une certaine mesure, que, malgré les changements quantitativement importants du texte, l’essentiel du roman de 1941 n’a pas été touché et a bien mérité d’être reformulé neuf ans après sa mise au monde.
2Or c’est ce que Blanchot lui-même semble nous faire croire, lorsqu’il affirme, dans une sorte d’introduction donnée à la version de 1950, que l’on peut la dire « autre, même toute nouvelle, mais aussi toute pareille2 ». Pourtant ces mots de l’auteur introduisant le texte de 1950 nous placent devant une question non moins difficile à résoudre : pourquoi fallait-il supprimer les trois quarts de la première version pour en créer la deuxième qui lui serait par essence « toute pareille » ? Est-ce à dire tout simplement que les parties supprimées étaient moins significatives pour le roman que les parties conservées ? Rappelons que le début et la fin du roman ainsi que le récit de la mort d’Anne et les passages contenant le monologue de Thomas en deuil sont repris en 1950 presque tels qu’ils étaient à l’origine, alors que les parties concernant l’enfance de Thomas et l’auberge, ainsi que les passages relatifs à l’existence énigmatique d’Irène vont disparaître. finalement, d’après Blanchot, ce dont il s’agissait dans ce travail de réécriture, c’était avant tout un rapport dialectique entre la figure et le centre du texte ; il écrivait toujours dans l’introduction pour la version de 1950 : « … on peut la dire autre, même toute nouvelle, mais aussi toute pareille, si, entre la figure et ce qui est ou s’en croit le centre, l’on a raison de ne pas distinguer, chaque fois que la figure complète n’exprime elle-même que la recherche d’un centre imaginaire3 ». Alors, est-il possible de conclure à l’appui de ces propos que les passages disparus qui n’exprimaient auparavant que « la recherche d’un centre imaginaire » se voient déployés pleinement dans la version de 1950 en devenant le centre réel du texte ? Rien ne nous paraît moins évident. Sans doute, il serait plus naturel d’interpréter ces propos, comme le fait Christophe Bident, comme une tentative blanchotienne d’expliquer l’accroissement de l’importance de certains thèmes et de personnages qui se trouvaient déjà dans la version de 1941, mais que l’on distinguait mal des autres4. Le récit de la mort d’Anne qui n’était qu’un épisode certes intéressant au départ, en viendra à constituer en un sens le véritable centre en 1950 grâce notamment à la diminution du volume du roman. S’il en est ainsi, ne pourrait-on pas penser tout de même que les raisons de la suppression de certains passages ont été passées sous silence par cette dialectique même de la figure et du centre dont parlait Blanchot ?
Irène, une reine irréelle perdant son royaume
3En dehors d’une certaine maladresse simplement stylistique, il pourrait y avoir plusieurs raisons qui auraient nécessité l’effacement de ces épisodes. Le récit de l’enfance de Thomas tendrait à situer le récit dans un cadre historique trop explicite de la société française d’avant-guerre ; la promenade d’Anne et de Thomas en ville aurait comme effet le relâchement relatif de la tension psychologique qui existe entre les deux. Mais que dire de la disparition d’un personnage mystérieux qu’est Irène ? Ce personnage, cette femme mariée en maturité, dont le caractère est dit implacable, mais qui est d’un esprit royal, se contente de mettre chaque jour son alliance à un doigt différent et se lie à plusieurs amants ; Blanchot va jusqu’à écrire que ses moindres démarches prenaient « un caractère de perversité maladive et de désolation5 ». Si son apparition qui interrompt brusquement la description de la promenade d’Anne, donne l’impression d’incohérence narrative, la figure même d’Irène s’accorde mal à la tonalité austère et presque spirituelle qui domine l’amour d’Anne pour Thomas. Sans doute il aurait fallu créer une autre histoire pour ce personnage « sacré » dont le corps évoque « le corps souverainement dédaigneux et oisif d’une morte6 », qui, à cet égard, nous rappelle quelque peu les héroïnes des récits érotiques de Bataille (souvenons-nous que Madame Edwarda a été écrit presque au même moment, c’est-à-dire, en octobre-novembre 1940).
4Curieusement à l’apparition d’Irène, des mots à la signification politique commencent à affluer dans le roman, comme si son nom entraînant avec lui un mot partiellement homophone, reine, avait déclenché le déplacement des champs sémantiques : le mot royal se répète, et ses voisins reine, royaume, ou bien souverain se succèdent dans le texte. C’est donc à travers ce jeu textuel qu’une scène politique est évoquée, où Irène assiste aux affrontements violents d’un grand nombre d’hommes furieux ; Blanchot choisit le mot « émeute » pour les décrire et l’utilise plus d’une fois :
L’émeute approchait du centre. Si les essences subissaient leur défaite tragique, s’il y avait la mesure suffisante de faits incompréhensibles, d’héroïsme, de faits explicables, il était possible qu’Irène parvînt là où elle était attendue et donnât à Gabriel cette minute de loisir qui avait été préparée par le déchaînement frivole du monde. Mais l’émeute fut vaincue. Il manqua au dernier moment l’intervention suprême de la rhétorique qui achève les révolutions, il n’y eut personne pour refaire le discours de Catilina, les proclamations de Bonaparte, personne pour faire lever la semence qu’il y a dans les mots les plus communs, le mot honneur, le mot pain. On n’entendit à l’instant décisif, criée par les chefs, qu’une vile injure, parole de vaincu, abolissant à quelque pas de là pour toute la nuit le « Je vous aime » que Gabriel mettait au point silencieusement7.
5Rien n’indique explicitement la nature et l’objectif de cette émeute. De surcroît, la mise en parallèle du rendez-vous galant d’Irène avec Gabriel et des événements politiques intenses rend difficile toute interprétation de ce passage. Tout au moins, la distance prise par le narrateur face à ces événements se ressent par un regard légèrement ironique qu’il jette en même temps sur l’échec de la « révolution » et sur l’insatisfaction de Gabriel ; le texte laisse les lecteurs dans l’impossibilité de savoir lequel de ces deux inachèvements, amoureux ou politique, le narrateur regrette le plus. Mais, en dépit de l’ambiguïté persistant dans le passage, on peut relever tout de même un élément qui aide à éclaircir la situation politique fictive : les références aux deux hommes politiques réels, Lucius Sergius Catilina et Napoléon Bonaparte. L’« intervention suprême de la rhétorique » qui, d’après le narrateur, aurait achevé la « révolution » est comparée au « discours de Catilina » et aux « proclamations de Bonaparte ». Il serait presque inutile de préciser que ce discours et cette proclamation dont il s’agit étaient tous les deux destinés à justifier leur coup d’État contre les régimes républicains : Catilina, l’auteur de deux conspirations contre la République romaine, et Bonaparte, qui a mis fin à la période révolutionnaire par son coup d’État du 10 novembre 1799. De là, on pourrait imaginer sans trop de difficulté que l’émeute racontée dans le récit aurait trait, dans la fiction, à des mouvements d’extrême-droite visant à renverser un gouvernement probablement républicain. Et les mots du narrateur pour décrire le non-aboutissement de ces actions politiques laissent échapper une infime déception qu’il éprouve, fût-ce avec une certaine ironie. Ce fait ne nous suffirait-il pas pour comprendre au moins une raison, parmi tant d’autres, pour laquelle la partie évoquant la relation d’Irène avec Thomas n’a finalement pas été retenue pour la nouvelle version du roman publiée après la Libération ?
De la politique à la fiction
6Les historiens s’accordent pour affirmer qu’en France, la troisième République a connu un grand moment critique bien avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale : le 6 février 1934 plusieurs ligues d’extrême-droite, Les Jeunesses Patriotes, La Croix de feu, L’Action Française et bien d’autres ont organisé des manifestations massives contre les politiques du gouvernement et le limogeage du préfet de police, et ils ont défilé dans la ville de Paris en réclamant la démission du cabinet de Daladier et même le renversement du régime parlementaire ; les violents affrontements avec les forces de l’ordre sur la place de la Concorde ont causé 15 morts et plus de 1400 blessés. C’est ce que l’on appelle l’émeute des ligues d’extrême-droite du 6 février 1934.
7Or, tous les lecteurs de Blanchot savent très bien aujourd’hui qu’il était parmi les dissidents de l’Action française aux côtés de Jean-Pierre Maxance, Jean de Fabrègues, Robert Brasillach et Thierry Maulnier, et collaborait à des revues et des quotidiens de tendances nationalistes ou d’extrême-droites (Revue Française, Le Journal des débats, Le Rempart, L’Insurgé, ou bien Combat) acceptant même parfois d’assumer le poste de rédacteur en chef. Ainsi, il a commencé à écrire des articles sur la politique intérieure et internationale pour la revue Le Rempart en 1933, après s’être mis à rédiger Thomas l’Obscur l’année précédente.
8Plusieurs chercheurs attirent notre attention sur la gravité des impressions qu’a laissées sur lui l’événement du 6 février 1934 : d’après Christophe Bident, il était « le seul événement marquant des années trente avant l’élection de l’assemblée de Front Populaire8 » ; ou bien selon Michel Surya, cet événement a constitué pour Blanchot « un point de focalisation et de fascination se propageant sur toutes ses années d’avant-guerre9 ». L’article que Blanchot écrit pour le deuxième numéro de la revue Combat, publié en février 1936, s’intitule « La fin du 6 février » et confirme ce constat ; il commence son article par une critique sévère, même violente du cabinet de Sarraut qui vient d’être formé, composé, dans son optique, « de personnages compromis et de traîtres ». Ainsi, il considère le président de cabinet comme un successeur de Daladier et donc comme un homme choisi pour clore définitivement « l’histoire du Six Février ». Par la suite, l’événement est représenté sur un ton très émotif :
Il y aurait sur ce passé quelques remarques à faire. On pourrait juger que les démonstrations du Six Février qui furent magnifiques par l’ardeur, le dévouement et quelques actes sublimes furent médiocres par leur conclusion. On pourrait penser que ce mouvement, d’une force et d’une générosité inestimables, devait aboutir à quelque chose de plus qu’à ces ministères d’hommes veules, usés et prudents qui nous furent donnés. Ce jour-là, l’opinion s’était montrée. Elle avait manifesté sa puissance. Pendant quelques heures il sembla que rien ne lui résisterait10.
9À travers les adjectifs adoptés, tels que « sublimes », « magnifiques », ou bien « inestimables », ce passage nous communique l’impact de l’événement sur Blanchot, qui ne s’était pas estompé même deux ans plus tard. Ce qui retient particulièrement notre attention est que l’article présente le peuple et l’« opinion » qu’il incarne, et non pas les membres des ligues, comme les vrais acteurs de ces démonstrations ; le mot « opinion » se répète dans les lignes suivantes : « Qu’en est-il résulté ? Quelque chose d’extraordinaire, parce que l’opinion a eu pour la première fois le gouvernement qui la représente11 ». Sur ce point sans doute, le rapprochement se ferait avec la scène de l’émeute de la première version de Thomas, où le narrateur prêtait à son tour une grande vertu à l’opinion du peuple : « Ce soir où l’air se saisissait des paroles et les perdait dans un froid dédale, tous les hommes, émus par la fièvre, avaient une opinion sur les plus hauts problèmes devant lesquels généralement l’humanité hésitante recule12 ». Ainsi, nous serait-il possible de sentir un écho même lointain de l’événement de février 1934, qui ne cessait d’exalter Blanchot encore en 1936, dans cette scène de l’émeute de Thomas l’Obscur.
10Jusqu’à une date toute récente, les lecteurs de Blanchot avaient tendance à situer la publication de la première version de Thomas après la conversion idéologique de ce dernier. Ils se référaient alors à l’explication donnée par Blanchot lui-même dans sa réponse à Jeffrey Melhman : il a quitté Jeune France, une association culturelle subventionnée par Vichy, quelques semaines après son adhésion en 1941, ayant vu qu’il était « naïf et dangereux de se servir Vichy contre Vichy ». L’achevé d’imprimer de Thomas porte la date du 5 septembre 1941 et Blanchot rappelle qu’il avait remis le texte à l’édition en mai 1940. Or, c’était à cette même période qu’il a rencontré Georges Bataille, comme en témoigne ce dernier vraisemblablement en 1958 dans une notice biographique rédigée à la troisième personne : « Dès la fin de 1940, il rencontre Maurice Blanchot auquel le lient sans tarder l’admiration et l’accord13. » Cette date sera confirmée d’ailleurs par Blanchot dans Les Intellectuels en question en 1996 (quoique Pierre Prévost qui les a fait se connaître la situe en 194114). C’était probablement la proximité de ces deux dates (celle de son éloignement de Jeune France et celle de sa rencontre de Bataille) qui avait conduit Michel Surya à supposer l’influence de Bataille parmi les causes possibles du revirement politique de Blanchot. Pourtant, la découverte de ses articles de Aux Écoutes faite par David Uhrig ayant été rendue publique en 2014 dans la revue Lignes, elle nous oblige désormais à corriger toute hypothèse formulée sur ce sujet jusqu’ici : Uhrig constate, à l’appui notamment des articles datés du 9 et du 10 juillet du Journal des débats et de ceux du 20 et du 27 juillet 1940 de Aux Écoutes, que « Blanchot a poursuivi la ligne droitière de ses premiers écrits politiques, l’a favorisée, entretenue et développée au gré des événements, jusqu’en juillet 1940 au moins15. » Et Surya qui dirige la revue Lignes reconnaît dans le même numéro que même Bataille « n’aurait pas suffi » pour la conversion politique de Blanchot16.
11Les seules choses que l’on puisse dire à ce propos, c’est, d’une part, que Blanchot soutenait encore la politique du gouvernement de Vichy, lorsqu’il a remis les pages de Thomas à l’édition en mai 1940 ; et d’autre part, comme le montrent ses articles publiés dans Le Journal des débats cités par Uhrig, Blanchot était favorable aux réformes constitutionnelles qui donneraient pleins pouvoirs au maréchal Pétain, donc, en un sens, favorable « au coup d’État institutionnel qui a suivi17 ». La scène de l’émeute à laquelle il manquait « l’intervention suprême de la rhétorique qui achève la révolution », aurait par conséquent une autre connotation politique, mais bien contemporaine.
L’inavouable
12Les conséquences qu’apporte la révélation de l’existence de ces articles maréchalistes sont d’autant plus graves qu’ils contredisent le témoignage de Blanchot donné dans sa lettre pour Roger Laporte, publiée dans Maurice Blanchot, Passion Politique par Jean-Luc Nancy en 2011. Il écrivait en effet dans cette lettre du 22 décembre 1984 :
Je vous ai raconté, je crois, comment j’eus le triste privilège d’assister à Vichy à la capitulation de l’Assemblée nationale, mettant fin illégalement à la iiie République et confiant tous ses pouvoirs à un vieil homme rusé de qui l’on ne pouvait attendre qu’une politique intérieure et une politique extérieure détestables, sous des simulacres trompeurs. Ma décision fut alors immédiatement prise. C’était le refus. Refus naturellement face à l’occupant, mais refus non moins obstiné à l’égard de Vichy qui représentait à mes yeux ce qu’il y avait de plus dégradant18.
13La lettre a été rédigée pour répondre à la demande de Jean-Luc Nancy et de Philippe Lacoue-Labarthe qui projetaient d’éditer un numéro consacré à Blanchot des Cahiers de L’Herne en 1984. C’était évidemment la publication de La Communauté inavouable de Blanchot en 1983 et ses répliques adressées à La Communaté désœuvrée de Nancy qui donnaient l’occasion à un tel projet. Mais leur projet pour dépasser « les affrontements grossiers des accusations et des défenses »19 sur les positions politiques de Blanchot a été finalement abandonné en 1985, sans doute en raison de l’insuffisance du nombre d’études qui soient à la hauteur du projet. Nous voyons que, dans ce livre, Nancy se contentait d’écrire une « Présentation », ne voulant pas vraiment tenter d’examiner les remarques et les répliques de Blanchot ; il se limite à indiquer, sous réserve de le développer dans un travail ultérieur, que Blanchot a mené sa réflexion sur la communauté en faisant surgir « dans le fond obscur de la communauté une “communion” à plusieurs faces20 » et que, dans ce livre, il ne s’agissait plus de « droite » ni de « gauche », mais d’un registre plus profond que la politique.
14Il va sans dire que La Communauté désavouée qui a paru en mars 2014 correspond à ce travail annoncé en 2011. Nous ne pouvons pas entrer ici dans les détails de l’interprétation extrêmement riche de Nancy ; il conviendrait de s’en tenir à l’examen de quelques points relatifs aux thèmes que l’on trouve également dans Thomas l’Obscur. Les principaux arguments de Nancy se résument comme suivants : la pensée communautaire de Blanchot étant déployée à partir d’une lecture de La Maladie de la mort de Duras, cache en son cœur la dimension mythique faite de la jouissance féminine, que l’homme procure à la femme et à laquelle pourtant il est incapable d’accéder ; et ce recours au mythe signifierait que « la pensée blanchotienne de la littérature et celle de la communauté sont plus qu’étroitement imbriquées21 ». Nancy affirme finalement que ce qui est inavouable n’est rien moins que ce recours au mythe, et que ce recours à un élément fictif témoigne de son lien profond avec une pensée de droite, contrairement à ce qui était dit dans Passion Politique ; et cette pensée, toujours d’après Nancy, qui cherchait, notamment dans les années 60, un « immédiat-universel » sous forme d’un communisme excluant toute « communauté constituée », revient à désavouer la possibilité même de toute communauté. Comme Nancy avance que « quelque chose du Blanchot des années 30 résiste opiniâtrement, en 1983, à la démocratie simplement égale à elle-même22 », il nous serait permis de relire Thomas, cet ouvrage publié à la sortie des années 30, sous la lumière que jettent ses remarques.
L’impossibilité de mourir
15Dans les parties supprimées se trouve un passage où il est question de la jouissance féminine ; Irène, après avoir assisté à la scène de l’émeute, va dans un cinéma, s’assied à côté de Thomas et finit par se livrer à la caresse indécente de ce dernier ; les images de maladies mortelles abondent et les sensations de corps sont décrites comme quelque chose de mystérieux dans cette scène. On pourrait même constater que la jouissance d’Irène est comparée à la mort :
Irène sentait la mort, sensibilité suprême, dénouer les nerfs atones, introduire son curare dans les muscles atrophiés. Les réflexes qui sont inconnus aux vivants se déclenchaient. La jambe se détendait violemment contre la sienne, les paupières s’ouvraient pour toujours. Parmi ces soubresauts et ces secousses Irène respirait une extrême douceur qui lui faisait paraître ce corps, son corps, d’une légèreté inépuisable. C’était bien l’euphorie23.
16Il est étonnant que le texte contienne déjà tant d’éléments qui permettent de le comparer à l’analyse de La Maladie de la mort entreprise quarante-deux ans plus tard dans La Communauté inavouable. Pourtant, dans ce passage, la jouissance féminine remplace seulement l’enthousiasme politique qui n’a pas abouti à sa fin, au lieu de pouvoir lui offrir une dimension mythique. Sans doute, devrait-on dire que la communauté des amoureux ne va pas jusqu’à représenter ici le secret d’une communauté politique. Si Irène, qui fréquente une étrange société secrète, se donne la mort à la fin et que cet épisode nous rappelle curieusement ce qui avait été projeté au sein de la société secrète d’Acépahale dont parle justement Blanchot dans La Communauté inavouable, ce personnage ne parvient pas pour autant, semble-t-il, à former une communauté des amants avec Thomas, et encore moins à révéler la vérité de toute communauté politique.
17Quant au recours aux mythes, on trouve le mot Dieu et des allusions aux figures bibliques dans plusieurs passages : le nom de Thomas évoque à coup sûr l’apôtre Thomas Jude du Nouveau Testament ; et Thomas, après s’être jeté dans une tombe, en ressort et commence à marcher en devenant le « seul Lazare véritable24 ». À ce sujet, Jean-Luc Nancy remarque, dans « Résurrection de Blanchot », qu’à la différence de ce que rapporte l’Évangile de Jean sur le retour à la vie de Lazare, c’est « la mort elle-même qui se voit ressuscitée » en ce « seul Lazare véritable25 ». Notons que Nancy avance pour conclure son article que « ce consentement à la résurrection » de la mort, non du mort, chez Blanchot confirme avant tout son « refus de la croyance26 ». Ainsi, faudrait-il penser que cette résurrection de la mort que Nancy considère comme une image de l’œuvre en son désœuvrement permette néanmoins à Blanchot de concevoir quelque chose comme une mise en œuvre de la mort à travers son interrogation sur la communauté ?
18S’il y a un thème qui continue à être repris et développé non seulement dans ses récits et ses romans, mais également dans ses articles de la critique littéraire, ce serait bien le thème de la mort. Dans la scène de l’agonie d’Anne qui sera retenue pour la nouvelle version du roman, on pourrait voir que la réflexion est menée sur l’impossibilité de mourir. En effet, dans ce passage, le narrateur décrit comment elle se débat dans l’instant tragique où la mort, détruisant tout, détruit la possibilité même de mourir :
Le médecin se pencha et crut qu’elle mourait selon les lois de la mort, ne voyant pas qu’elle était déjà parvenue à l’instant où en elle les lois mouraient. Elle eut un mouvement imperceptible, personne ne comprit qu’elle se débattait dans l’instant tragique où la mort, détruisant tout, pouvait aussi détruire la possibilité de l’anéantissement27.
19Il ne s’agit sans doute pas de la mort simplement biologique qui prive l’homme de toute conscience de mourir ; entre l’immanence où est plongée la vie des animaux et la conscience de la mort que seul l’homme peut avoir, un mouvement impersonnel semble être ouvert à la pensée. Emmanuel Lévinas, dans sa lettre adressée à Blanchot en 1941, tente de déceler dans « la nuit » qui absorbe Thomas cette impossibilité de mourir, en rapprochant ce mouvement impersonnel, cette « présence-absence » anonyme, de son concept philosophique de l’il y a28. Blanchot, de son côté, reprend cette réflexion de Lévinas développée dans De l’existence à l’existant, pour affirmer que l’existence « exclut la mort » dans son texte « La littérature et le droit à la mort29 ». Il va sans dire que c’est à partir d’un tel aperçu que sa pensée du « neutre » sera déployée dans les années 60 et 70 ; le « neutre » qui disperse « l’Être » et qui se trouve en deçà de la différence ontologique entre l’étant et l’Être, sera également démontré comme une « douce interdiction de mourir. »
20Et si le « neutre » est pensé, dans Le Pas au-delà, par exemple, comme ce qui s’affirme dans l’écriture, étant « impliqué dans le fonctionnement de tout langage30 », il faudrait remarquer que, dans Thomas l’Obscur, c’est, en dehors de tout recours aux mythes, ce mouvement impersonnel qui serait à l’origine de tous les dédoublements et de toutes les métamorphoses que subissent les personnages ; et ce mouvement les éloigne les uns des autres tout en les rassemblant dans une proximité qui les empêche pourtant d’être présents :
C’est la propriété de ma pensée non pas de m’assurer de l’existence, comme toutes choses, comme la pierre, mais de m’assurer la permanence de ce Je dans le néant même et de me convier à n’être pas pour me faire sentir alors mon admirable absence. Je pense, dit aussi Thomas, et ce Thomas invisible, inexprimable, inexistant que je devins fit que désormais je ne fus jamais là où j’étais, et il n’y eut même en cela rien de mystérieux31.
21Est-ce encore une pensée littéraire obéissant à des mythes séculaires, qui sous-tendra même quarante ans plus tard la pensée communautaire de Blanchot, ou bien un événement fictif, mais bien effectif, qui, disloquant le logos, remet en cause la primauté de toute réalité supposée univoque ?
Notes de bas de page
1 Madaule Pierre, « Retour d’épave », in Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (1941), Paris, Gallimard, 2005, p. 9.
2 Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (nouvelle version), Paris, Gallimard, 1950.
3 Ibid.
4 Bident Christophe, Maurice Blanchot, partenaire invisible, Paris, Éditions Champ Vallon, p. 287.
5 Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (1941), op. cit., p. 170.
6 Ibid., p. 171.
7 Ibid., p. 174.
8 Bident Christophe, Maurice Blanchot, partenaire invisible, op. cit., p. 79.
9 Surya Michel, « L’autre Blanchot », in Lignes, « Les politiques de Maurice Blanchot », Paris, Éditions Lignes, 2014, p. 58.
10 Blanchot Maurice, « La fin du Six Février », in Combat, no 2, février 1936.
11 Ibid.
12 Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (1941), op. cit., p. 173.
13 Bataille Georges, « Notice autobiographique », Œuvres complètes, t. VII, Paris, Gallimard, 1976, p. 462.
14 Prevost Pierre, Rencontre Georges Bataille, Paris, Jean Michel Place, 1987, p. 86.
15 Uhrig David, « Blanchot, du “non-conformisme” au maréchalisme », in Lignes, Les Politiques de Maurice Blanchot, mars 2014, Fecamp, Lignes p. 139.
16 Surya Michel, « L’autre Blanchot », in Lignes, Les politiques de Maurice Blanchot », op. cit., p. 41.
17 Uhrig David, « Blanchot, du “non-conformisme” au maréchalisme », in Lignes, « Les politiques de Maurice Blanchot », op. cit., p. 137.
18 Blanchot Maurice, « Lettre à Roger Laporte du 22 décembre 1984 », publiée par Jean-Luc Nancy dans Maurice Blanchot, Passion Politique, Paris, Galilée, 2011, p. 59.
19 Nancy Jean-Luc, Maurice Blanchot, Passion Politique, op. cit., p. 11.
20 Ibid., p. 31.
21 Nancy Jean-Luc, La Communauté désavouée, Paris, Galilée, 2014, p. 134.
22 Ibid., p. 127.
23 Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (2014), op. cit., p. 179.
24 Ibid., p. 179.
25 Nancy Jean-Luc, « Résurrection de Blanchot », in La Déclosion (Déconstruction du christianisme 1), Paris, Galilée, 2005, p. 138.
26 Ibid., p. 146.
27 Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (1941), op. cit., p. 286, p. 286.
28 Levinas Emmanuel, « Lettre à Maurice Blanchot, 26 octobre 1941 », in Blanchot, Les cahiers de l’Herne, Hoppenot Éric et Rabaté Dominique (dir.), Paris, Éditions de L’Herne, 2014, p. 308.
29 Blanchot Maurice, « La littérature et le droit à la mort », in La Part du feu, Paris, Gallimard, 1949, p. 324.
30 Blanchot Maurice, Le Pas au-delà, Paris, Gallimard, 1973, p. 103
31 Blanchot Maurice, Thomas l’Obscur (1941), op. cit., p. 305.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Défi de lecture : Thomas l’obscur de Maurice Blanchot
Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks
Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org
Défi de lecture : Thomas l’obscur de Maurice Blanchot
Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.
Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org
Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.
Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.
La syntaxe de l’email est incorrecte.
Référence numérique du chapitre
Format
Référence numérique du livre
Format
1 / 3