Théorie et programmes de l’intérieur corbuséen dans les années 1920
Un tournant décisif : de nouvelles manières de s’asseoir
p. 113-130
Texte intégral
1Les archives de la Fondation Le Corbusier conservent un document dont le contenu revêt une importance cruciale pour l’histoire de l’intérieur corbuséen et, plus particulièrement, celle de la conception des sièges métalliques de 1928-29. Il s’agit du verso d’un courrier adressé à l’atelier de la rue de Sèvres le 15 mars 1927 par le comité organisateur de l’exposition du Deutscher Werkbund « Die Wohnung » à Stuttgart ; page vierge sur laquelle dialoguent le croquis annoté d’une maison Citrohan et les esquisses sommaires, mais commentées, de ce qui s’apparente à une gamme de sièges1. Non datées mais évidemment postérieures au 15 mars 1927 et probablement antérieures au mois d’avril 1927, date d’exécution d’une deuxième série de croquis plus explicites2, ces esquisses consistent en quelques traits élémentaires – horizontale, droite à peine inclinée, ligne brisée, S inversé – et dessins stylisés évoquant de manière plus ou moins distincte des types de sièges. En marge de ces esquisses, une injonction adressée à l’associé de Le Corbusier : « Pierre / Réaliser les diverses sortes de sièges ». Esquisses et injonction qui ne laissent alors aucun doute sur l’intention de l’architecte d’engager au printemps 1927 déjà, la création originale d’un ensemble de sièges destinés aux maisons de la Weissenhofsiedlung. Or, l’intention corbuséenne de créer un nombre conséquent de sièges, sept au total, sonne comme une remise en question profonde de sa pensée décorative – un tournant décisif, pourtant négligé voire ignoré aujourd’hui, dans sa conception pratique et théorique de l’intérieur moderne.
Vers un intérieur-type : théorie et programmes
2En 1925, Le Corbusier expose au public parisien la concrétisation de ses recherches sur l’intérieur-type, initiées dès les années 1910 et largement verbalisées dès 1921 dans les pages de L’Esprit Nouveau. L’intérieur dit puriste3, défini pour une cellule habitable parfaite – « multiplicande innombrablement multiplié4 » – incarne théoriquement un standard applicable à tous les types d’habitat. Expression aboutie et concrète des théories développées dans les articles « Des yeux qui ne voient pas… » ou « Besoins-types. Meubles-types », cet intérieur-type ou standard est le fruit d’une réflexion ancienne et évolutive, nourrie des recherches menées et des réalisations produites par les architectes allemands, français ou viennois, ainsi que des choses vues dans les pays visités au début des années 1910 : une œuvre de synthèse. À l’instar des intérieurs de la villa Jeanneret-Perret conçus entre 1912 et 1919 à La Chaux-de-Fonds ou de l’Équipement intérieur d’une habitation exposé au Salon d’Automne de 1929, l’intérieur puriste ne prend ainsi son sens qu’inscrit dans le contexte éminemment théorique et programmatique de la démarche décorative corbuséenne5.
3« Je ne puis me décider à dessiner une chaise. »
4Au cours de sa longue et complexe réflexion sur les arts décoratifs, le mobilier et l’intérieur en général, Jeanneret-Le Corbusier pose dès 1914 le principe, à valeur de théorie, selon lequel l’architecte ne doit pas prendre en charge l’ensemble des tâches. Sa nouvelle position de pourfendeur de l’architecte art nouveau qui, « [redoublant] d’activité, depuis l’établi de l’ébéniste jusqu’à celui d’orfèvre et du joailler », produit, selon lui, « un art austère, nu, sinon indigent », sans vie, le conduit à considérer qu’un seul homme ne peut exécuter parfaitement « des maisons, des ponts, des usines, des appareils d’éclairage, des bijoux et des cités-jardins, des étoffes et des papiers peints, des chaises, des verreries et des vitraux6 ». Grand admirateur des écrits d’Adolf Loos, découvert un an plus tôt grâce à Auguste Perret et dont il demeurera un lecteur assidu et un héritier inspiré7, Jeanneret se fait ici l’interprète convaincu de la théorie développée en 1898 par l’Autrichien sur « l’honnête artisan » abusivement placé « sous tutelle » de l’architecte8. Jeanneret, qui souhaite « réinsuffler la vie aux techniques amputées, faire revivre l’homme de métier », érige alors en principe décoratif la théorie loosienne : selon lui, pour répondre exactement à sa fonction et être en accord avec son temps, tout objet, dont le siège, doit être réalisé non par l’architecte mais par un « homme de métier », un « technicien », soit un spécialiste9. Loi impliquant l’usage de sièges existants simples et efficients ou l’achat de modèles vendus par des fabricants spécialisés.
5En pratique, alors qu’il œuvre dès 1912 en véritable décorateur-ensemblier, dessinant fauteuils, tables, lits, armoires, bibliothèques et aménagements complets de style néo-classique pour une bourgeoisie chaux-de-fonnière friande d’intérieurs français10, Jeanneret semble à mille lieues d’appliquer sa théorie. Une contradiction intenable si, dans le même temps et dans un contexte autre, il ne tentait de développer et d’appliquer sa propre vision de l’intérieur moderne, sous-tendu, notamment, par une théorie du spécialiste aux contours néanmoins fluctuants11. Les aménagements réalisés pour la villa Jeanneret-Perret appartiennent à cet espace de réflexion. Au cours des sept années d’occupation de la villa parentale – lieu d’explorations décoratives –, l’architecte-décorateur ne crée ni chaise ni fauteuil12. S’emparant partiellement des préceptes loosiens et inscrivant ses pas dans ceux des architectes-décorateurs allemands, il acquiert notamment des bergères en paille13.
6Ainsi, dès les premiers aménagements de la maison blanche, l’architecte exalte, en lien avec la théorie du spécialiste, un principe de sélection, opératoire et encore empirique, qui donne naissance à un répertoire d’objets existants – acquis, copiés ou interprétés, donc redessinés14 –, destinés non à décorer ses intérieurs mais à les organiser. En 1917, commande officielle et recherche personnelle se rejoignent : Jeanneret renonce à créer des sièges15. Entre 1917 et 1921, ne construisant et ne décorant quasiment plus, il se contente de sélectionner des objets et des meubles existants16.
7Sélectionner et non plus dessiner, telle est la position décorative de Le Corbusier au début des années 1920 alors qu’il commence à rédiger dans l’Esprit Nouveau ses articles-manifestes sur la réforme de l’habitat, le mobilier et les arts décoratifs, et construit ses premières maisons puristes. Même s’il n’hésite jamais à réviser le dessin de sièges existants, sa théorie du spécialiste semble alors l’avoir définitivement emporté sur la « dictature du tapissier17 ».
8L’intérieur-modèle de cette époque, théorisé dans les pages de l’Esprit Nouveau, figuré dans les perspectives diverses ou projeté dans les constructions puristes (réalisé ou non), est le produit de cette théorie du « technicien », de « l’homme de métier ». En 1924, Le Corbusier réaffirme sa foi en cette théorie, déclarant non sans ambiguïté : « Je ne puis me décider à dessiner une chaise ; une chaise se fait avec des outils et des expériences superposées ; or je ne connais que mal les outils et je n’ai pas d’expérience18. ». En 1925, avec le pavillon de l’Esprit Nouveau et certains intérieurs puristes, l’architecte propose une sélection aboutie d’objets dits types, soit des objets répondant parfaitement à leur fonction19.
9Empirique mais déjà effective dans les années 10, la constitution d’un répertoire d’objets-types prend une dimension officielle dès 1921 avec l’élection, concrète ou spéculative, de meubles et objets censés idéalement organiser la maison. Inscrit dans le cadre théorique de la philosophie puriste, ce répertoire concerne tous les champs de la vie et, s’agissant du mobilier, renvoie à un double programme.
« C, F, I » et « Casiers, tables, chaises »
10D’abord, le programme « Culture Folklore Industrie », termes associés pour désigner a posteriori, l’esprit des lieux parcourus lors du « voyage utile20 ». Ce programme, déjà pris en compte dans les années 191021 avant d’être exalté dans le projet pictural du Purisme, sert de cadre de sélection aux « invariants » domestiques : objets-types immuables et universels, standards régis par les lois de « haute généralité », d’ordre, de clarté ou de forme pure, écho évident à la Gute Form allemande22. Dans la maison, l’objet-type utile, « l’outil », ne peut provenir que de deux catégories : Folklore et Industrie23.
11Le type issu du Folklore est celui qui, dans une conception darwiniste de l’évolution, a su résister au temps et donc s’imposer comme un outil parfait24. Le type industriel, lui, est intrinsèquement outil dès lors qu’à l’instar de l’avion ou de l’automobile, il est le fruit de calculs scientifiques universels25.
12Le programme « Culture Folklore Industrie » permet ainsi d’opérer une sélection scientifique d’objets existants pour un répertoire où arbitraire et « accidentel26 » n’ont pas droit de cité. Filant davantage encore la métaphore mathématique, Le Corbusier (et Ozenfant), classe les invariants au sein de groupes, parmi lesquels celui des meubles27. Avec ce répertoire de meubles-types, dans la première moitié des années 1920, la question de la création d’un siège ne se pose plus.
13Le second programme, proprement mobilier lui, s’inscrit dans une quête globale de standardisation, visant autant l’évolution formelle de l’objet28 que le contenu du répertoire, tendu vers une réduction progressive du nombre de sous-groupes et d’invariants. Ce programme, lui aussi initié dans les années 1910 et clairement verbalisé au milieu des années 1920, naît de la réduction à trois du nombre de sous-groupes de meubles autorisés dans la maison. Il est résumé par cette déclaration qui, selon nous, trouve l’une de ses origines dans l’œuvre de Francis Jourdain : « La maison n’est autre chose que des casiers d’une part, des tables et des chaises d’autre part. Le reste est encombrement29. »
14Après avoir élevé au rang d’objets-types, le siège en paille ou en rotin et ses variantes, les sièges néo-classiques, le banc ou encore le tabouret bas – essentiellement issus de la catégorie Folklore –, au tournant des années 1910-20, Le Corbusier ajoute des modèles industriels, tels la Morris chair, le fauteuil club anglais ou le siège en bois courbé. En 1921, le répertoire toujours théorique des « machines à s’asseoir30 » est composé de la « chaise de paille des églises à 5 francs », du fauteuil club anglais – « fauteuil Maple » –, du fauteuil anglais « Morris-chair à inclinaison graduée31 » ou, sans qu’il apparaît jamais dans les perspectives, du siège de dactylo32. À ces types explicitement cités par l’architecte, il faut ajouter des variations de sièges néo-classiques présents dans les perspectives intérieures33.
15Au cours de la première moitié des années 1920, la composition du groupe « sièges », fondée sur un répertoire loosien34, évolue encore. On le constate avec l’aménagement du pavillon de l’Esprit Nouveau, démonstration éclatante de la théorie décorative corbuséenne fondée sur ce double programme ; ici, le répertoire des sièges puristes ne correspond plus exactement à celui mis en œuvre peu de temps auparavant. Si certains sièges ont simplement disparu, comme la Morris chair35, le siège en bois courbé, « l’humble fauteuil Thonet36 », incarne désormais l’unique réponse corbuséenne à la question spécifique de la chaise (active), tandis que le confortable fauteuil club anglais devient le seul invariant fauteuil (détente)37.
16On le voit, en 1925, Le Corbusier réduit drastiquement le nombre d’acteurs dans chaque groupe et sous-groupe38, pour une standardisation accrue de son intérieur-type. Dans le groupe « sièges », trois types associés à trois manières distinctes de s’asseoir : lit pour dormir, siège en bois courbé pour discuter, dîner ou travailler, fauteuil club pour se détendre, lire, converser. À cette date, la position corbuséenne semble donc claire pour ne pas dire évidente. Dans une volonté affirmée de désencombrer l’habitat et d’y imposer le vacuum39, l’architecte réduit le nombre d’invariants sièges. Le nouvel intérieur-type de 1925, théoriquement constitué de meubles standard, semble alors incarner l’idéal recherché depuis plusieurs années. Cet idéal atteint, associé à une quête constante de standard, laisse présager un maintien du répertoire, voire une réduction du nombre de ses acteurs, menant même, pourquoi pas, à l’élection d’un siège-type unique, standard parmi les standards – représenté sans aucun doute par le siège de prédilection de Loos, le siège en bois courbé40.
17En 1925, après une sélection évolutive, théorie et programmes paraissent ainsi défini (tif) s et il n’est apparemment question ni de créer des sièges originaux ni d’en multiplier les types. Bien au contraire.
Les « diverses sortes de sièges »
18En 1927, les esquisses et l’injonction adressée à Pierre Jeanneret marquent ainsi une remise en cause brutale et déroutante de la théorie du spécialiste et une évolution à rebours de celle attendue alors que Le Corbusier étoffe le répertoire des sièges de quatre nouveaux types. Au total, sept « diverses sortes de sièges41 » sont représentées, dont certaines n’ont jusqu’alors jamais figuré ni dans les écrits ni dans les perspectives ou intérieurs projetés. Ces premières esquisses non légendées annoncent ainsi un nouveau programme au sein du programme des « casiers, tables, chaises » : celui des « diverses sortes de sièges ». Au mois d’avril 1927, l’architecte confirme et même renforce sa position en réalisant les croquis légendés de neuf types de sièges, sans évoquer cette fois une quelconque réalisation42.
Un tournant décisif
19Ce revirement soudain de Le Corbusier vis-à-vis de la théorie de l’homme de métier – ardemment défendue depuis plus de dix ans et ancrée désormais dans une vive critique de la figure du décorateur – et de sa quête de standardisation de l’intérieur-type, interpelle.
20Dans un premier temps, la ou les raisons fondant l’abandon de la théorie loosienne du spécialiste semblent contenues dans le courrier du 15 mars 1927 envoyé par le Werkbund. En effet, au printemps 1927, l’atelier de la rue de Sèvres est engagé dans la conception des maisons de la Weissenhofsiedlung de Stuttgart. « Die Wohnung » se veut non seulement une démonstration d’architecture et de techniques constructives, mais également une exposition des nouvelles manières d’habiter au sein de logements rationnels, « confortables et pratiques » où économie domestique rime avec mobilier moderne43. Deux ans avant, les premiers sièges en acier tubulaire ont vu le jour en Allemagne, immédiatement suivis de modèles néerlandais : dès lors, le fauteuil B3 de Marcel Breuer s’expose dans les pages des publications internationales et françaises. En 1926, le décorateur René Herbst sonne l’heure de l’ameublement métallique français, osant là où Le Corbusier ne s’est pas encore risqué, alors qu’il prône depuis 1924, l’introduction des matériaux industriels, dont l’acier, dans la construction du mobilier44. Si les tables, lits-divans et casiers du pavillon de l’Esprit Nouveau possèdent des pieds métalliques, aucun siège – emblème des recherches modernes – n’est conçu sur ce procédé révolutionnaire.
21Dans ce contexte et face à la forte présence allemande et néerlandaise au sein des exposants de Stuttgart, le constat corbuséen de 1924 – « Je ne puis me décider à dessiner une chaise » – résonne dès lors davantage comme aveu de faiblesse que comme position théorique. Un an et demi après l’Exposition de 1925, l’architecte prend ainsi la mesure de l’enjeu et décide de proposer un nouvel intérieur-type constitué de sièges en tubes d’acier conçus par l’atelier. Si l’injonction à Pierre Jeanneret atteste de son désir de créer plusieurs sièges originaux, les courriers échangés dès le mois de mai 1927 avec Alfred Roth, architecte du chantier stuttgartois, confirment, quant à eux, sa volonté de les réaliser en métal tubulaire. « Nous avons fait exécuter les modèles en tubes de fer. Dès que des modèles seront au point, vous en recevrez les dessins45. » Sièges qui, malgré les demandes répétées de Roth et les annonces de l’atelier, ne seront jamais créés, même si un lit en tube métallique courbé est dessiné – lit que Le Corbusier choisira, néanmoins, de ne pas conserver dans son répertoire46.
22Pourvu de sièges en bois courbé Thonet B9 peints en gris, d’un fauteuil en cuir et de lits métalliques47, l’intérieur de Stuttgart s’apparente ainsi à un multiple partiellement modifié de l’intérieur-type puriste, au sein duquel le nouveau symbole de l’avant-garde internationale brille par son absence48. Absence d’autant plus cruelle qu’elle est confrontée à la présence sensationnelle d’un type inédit de siège : le siège métallique en porte-à-faux49.
23Ainsi, le contexte artistique international et la participation de Le Corbusier à l’exposition de Stuttgart offrent une clé de lecture convaincante sur les raisons de l’abandon de la théorie du spécialiste. Abandon à, néanmoins, relativiser dès lors que, comme le révèlent les esquisses et surtout les croquis d’avril 1927, la conception des futurs sièges domestiques corbuséens repose sur des modèles non domestiques qui « existent dans le commerce » – non dans les boutiques du Faubourg Saint-Antoine mais « ailleurs, chez le fournisseur de bureau ou le marchand de sport50 » –, parmi lesquels bien sûr les sièges-types du répertoire de 1925, mais pas seulement. Aussi, en fondant sa création sur des modèles existants, en prenant l’invariant comme référent et garde-fou, Le Corbusier, avec son extraordinaire capacité à adapter ses programmes à sa propre volonté, projette un ensemble de sièges qui, par capillarité, deviennent eux-mêmes des invariants, des types – donc des sièges de spécialistes. Malgré les apparences, le principe loosien n’est donc pas abandonné au moins en théorie. En tout état de cause, en 1927, l’atelier projette pour la première fois la création originale de sièges ; projet publiquement confirmé en 1928 : « Pendant l’été 1927 nous n’avons pas pu organiser la fabrication des sièges en question, ni des tables, car les crédits étaient zéro, et avec zéro, on réalise zéro51 ! »
24Dans un second temps, alors qu’il réaffirme sa position sur le siège de spécialiste en mars 1926, Le Corbusier pose implicitement les fondements de son nouveau programme des « diverses sortes de sièges », évoquant l’existence de nouveaux comportements : « La politesse a changé52. » Un an plus tard, ses esquisses et croquis illustrent un répertoire enrichi de nouveaux types de sièges non domestiques, tel le tabouret haut de bar53. Une évolution inattendue qu’il faut sans nul doute attribuer à son statut revendiqué d’observateur et d’interprète du monde (machiniste) et, intrinsèquement liée, à son intérêt pour les analyses et théories développées par Loos bien sûr, mais également par Paul Schultze-Naumburg ou Henry Van de Velde.
25« Déjà une réforme énorme a jeté bas des couches épaisses d’académisme : c’est la réforme du costume féminin54. »
26L’enrichissement du répertoire de sièges-types est une conséquence logique du rôle que l’artiste choisit d’endosser depuis de nombreuses années : celui d’observateur averti du monde contemporain, sa culture, ses traditions conservées ou ses évolutions, et de réformateur de l’habitat en accord avec le monde machiniste. Alors qu’il élargit le spectre des sièges et donc des positions assises, proposant une véritable chronophotographie mobilière, Le Corbusier agit comme il a toujours agi : en observateur-sélectionneur d’habitudes ou d’attitudes types, et donc d’objets répondant parfaitement à des besoins-types et des fonctions-types universels55. Les modèles sélectionnés dès les années 1910 et ceux figurés dans les croquis d’avril 1927, tous issus des catégories Folklore et Industrie, sont le fruit de cette observation d’habitudes ou d’attitudes rencontrées en divers lieux et époques. C’est le cas, par exemple, du tabouret bas découvert en Orient en 1911 et régulièrement loué dans ses écrits, du siège d’automobile implicitement vanté à travers l’illustration d’une Bignan-Sport56 ou encore du siège de ponts des paquebots transatlantiques, illustré dans les pages de l’Esprit Nouveau. On le comprend aussitôt, l’intérêt du siège réside moins dans sa forme – même s’il doit répondre aux lois du standard – que dans la position et l’action (habitude) qu’il permet ou engendre. Le tabouret bas turc « sur lequel je m’assois béat, décontracté57 » est transféré dans la maison pour répondre à un besoin nié par l’intérieur bourgeois. Il en est de même, bien sûr, des sièges « industriels », tels le siège de bistrot en bois courbé « Type Thonet », le fauteuil club anglais « type Motté58 », le siège de pont des transatlantiques ou, plus probant encore, le siège d’automobile avec ses coussins à ressorts. La présence de figures dans les croquis d’avril 1927 témoigne avec éclat du refus corbuséen de dissocier siège et corps – le premier déterminant la position du second, le second inspirant la forme du premier. Des figures dont l’une des particularités remarquables est d’appartenir aux deux sexes, donnant au nouveau programme corbuséen une dimension sexuée dont les tenants et aboutissants ne peuvent être étudiés ici59. Selon Le Corbusier, les corps féminin et masculin doivent bénéficier de sièges adaptés autant à leur morphologie60 qu’à leurs actions et habitudes présupposées. Actions et habitudes appréhendées selon une répartition éminemment conservatrice des rôles, mais également en considération inédite d’une réalité dont Le Corbusier est alors le témoin : la redéfinition du rôle de la femme au sein de la société61.
27Au milieu des années 1920, l’observateur du monde moderne se trouve au cœur d’une (r) évolution sociale qui bouleverse sa façon de penser l’habitat et ses outils62. La liberté, corporelle notamment, fraîchement acquise par la femme devient ainsi, dès 1926, le nouveau point d’ancrage de sa réforme de l’habitat. En mars 1926, au sein d’une analyse sur les « meubles-serviteurs », il écrit : « La politesse a changé. Ainsi les dames nous montrent leurs jambes : nous nous y habituons avec reconnaissance ; elles se sont coupé les cheveux ; leur sport, leur auto, leur travail. Tout cela a des raisons raisonnables63. » Un thème développé tout au long de la seconde moitié des années 1920 qui trouver son plein aboutissement en 1929-1930 avec Précisions ou l’Œuvre complète64. Après avoir érigé en parangons de la modernité, dans les années 1910 et la première moitié des années 1920, l’homme et ses attributs – « veston uni65 », chapeau melon, guêtre, pipe, canne et fauteuil club anglais ou siège en bois courbé66 –, Le Corbusier fait de la femme et de son corps libéré, le nouvel invariant du monde machiniste.
28Le vêtement et les accessoires féminins, jusqu’alors ignorés67, symbolisent désormais la révolution que la maison n’a pas encore su engager – reléguant le modèle masculin au rang de vestige du passé68. À l’instar du mobilier, la mode impose et se voit imposer une réforme liée aux comportements et activités de la femme nouvelle. Dès lors, l’architecte définit un répertoire de sièges-types déterminé par une prise en considération des nouvelles pratiques de l’homme et surtout de la femme qui travaille, conduit, voyage, fait du sport ou se divertit au dancing. Cadre théorique de ses réflexions sur l’habitat dans la seconde moitié de la décennie, cette consécration de la femme moderne (son corps et sa toilette) comme type et modèle – résultat d’une évolution toute darwiniste – ainsi que l’association réforme du mobilier-réforme du vêtement, s’ancrent à la fois dans une tradition ancienne et dans les réflexions menées par Loos évidemment, mais aussi par Schultze Naumburg ou Van de Velde69.
29Suggéré en 1926, le nouveau programme des diverses sortes de sièges se concrétise donc un an plus tard avec les esquisses et les croquis de sièges féminins et masculins. Programme conservé après l’échec de Stuttgart mais débarrassé, pour des raisons qu’on ne peut aborder ici70, de sa dimension sexuée sans pour autant être dissocié de sa source féminine.
30À l’issue de l’exposition et face aux vives critiques dont ses maisons stuttgartoises font l’objet, Le Corbusier publie un article exclusivement consacré à l’« aménagement intérieur [des] maisons71 ». Pour la première fois, l’architecte fait publiquement part de son désir de créer un mobilier original et livre enfin les raisons de son nouveau programme des diverses sortes de sièges qu’il associe aux « nouvelles manières de s’asseoir ». Poursuivant sa réflexion, Le Corbusier affirme ici encore, mais de manière plus explicite, que l’ère machiniste a produit des façons de s’asseoir (non domestiques) inédites : « Au bureau, au club, sur les ponts des grands paquebots, nous nous sommes permis de nouvelles manières de s’asseoir » écrit-il. « Nouvelles manières de s’asseoir » qui mettent en évidence le caractère obsolète des sièges domestiques « de nos ancêtres [qui] ne servaient à s’asseoir que dans certaines circonstances et dans des poses “polies”, réglées par l’étiquette » et, en conséquence, la nécessité d’introduire dans la maison des outils idoines. Outils multiples dès lors que ces nouvelles manières de s’asseoir s’avèrent pléthoriques, « suivant que l’on travaille, que l’on mange, que l’on cause, que l’on discute, que l’on parle ou que l’on écoute, qu’on se repose ». Un constat répété en février 1928 dans une lettre adressée à Adolf Schneck72. Avec l’article de 1928, esquisses et croquis de 1927 prennent enfin tout leur sens. Un sens néanmoins incomplet si on l’ampute de sa source théorique selon nous la plus puissante.
Les « nouvelles manières de s’asseoir » : un programme loosien
31Très tôt, Jeanneret-Corbusier inscrit sa pratique dans la continuité de celle de ses aînés allemands – peintres ayant su « démolir les murs d’ivoire73 » pour devenir artistes utiles – et de Loos – architecte commentateur de la Kultur. Se rêvant artiste social74, il ancre dès les années 1910, on l’a vu, sa pensée et ses théories décoratives, ou anti-décoratives, dans les réflexions développées par l’Autrichien.
32L’intérieur puriste de 1924-25, à l’instar de l’intérieur évolutif des années 1910, est un intérieur-type d’inspiration loosienne : meublé théoriquement de modèles fabriqués par des hommes de métier, donc tous différents, directement empruntés au répertoire de Loos – sièges en bois courbé et fauteuils club anglais75. Lorsqu’il choisit de faire évoluer son programme « casiers, tables, chaises » avec la création du programme des nouvelles manières de s’asseoir, Le Corbusier ne fait que poursuivre, selon nous, sa lecture interprétative du discours loosien, lui-même nourri des manières de vivre anglaises et surtout américaines. L’article de 1926 le confirme. Le Corbusier introduit sa réflexion sur les « sièges conformes » aux usages modernes ainsi : « On m’a rapporté qu’Adolphe Loos vient de dire, dans une récente conférence, que l’homme moderne s’assied plus bas que le Louis XV. C’est la reconnaissance d’un état de choses acquises. Les sièges de club, les sièges “transatlantiques”, les sièges d’automobile, etc. On n’appréhende plus d’avoir les jambes allongées. Les dames nous le pardonnent ; elles en font autant76 ! » Si l’architecte minimise l’apport de Loos, il n’hésite pas à s’en emparer pour définir son nouveau programme. Pour nous, il ne fait en effet aucun doute que celui-ci est une interprétation tardive d’un texte rédigé par Loos en 1898 et publié en France en 192177, comme en atteste de manière éclatante l’article de L’Architecture Vivante où Le Corbusier omet de citer le Viennois.
33D’abord, il se saisit de l’analyse loosienne sur l’évolution des manières de s’asseoir selon les époques. Alors que Loos écrit : « Au cours des millénaires la technique de la station assise, la technique du repos a subi d’importantes modifications. Elle n’a cessé de changer. Elle diffère selon les peuples et les époques », Le Corbusier affirme : « Les chaises que nous avons héritées de nos ancêtres ne servaient à s’asseoir que dans certaines circonstances […]. Tout cela est bien loin depuis longtemps, mais nous continuons à nous asseoir fort mal et désagréablement chez nous. » Si l’Autrichien évoque les comportements inédits engendrés par le monde machiniste et les nouveaux moyens de transport – « Chez nous, on trouve quelque chose de choquant dans la vue d’un homme qui prend ses aises. N’y a-t-il pas encore des gens qui ne supportent pas de voir quelqu’un poser ses pieds sur une banquette de chemin de fer, ou même de s’y étendre…? » –, le Suisse déclare : les « lois de l’étiquette traditionnelle sont tombées devant la machine (l’auto, la bicyclette, le métro, le sport, le bureau, etc.) ». Concrètement, les sièges imaginés en 1927 et ceux effectivement réalisés en 1928-29 consomment la rupture avec les positions bienséantes du siècle passé78.
34Ensuite, l’ajout dans le répertoire déjà loosien de nouveaux types de sièges essentiellement dédiés au délassement doit être, à notre sens, interprété comme une assimilation du discours de Loos sur « l’art de se délasser », marqué, on l’a dit, par l’Amérique et l’Angleterre : « Le repos doit donc être différencié. À la suite d’un effort intellectuel, on se reposera dans une autre position qu’après avoir pris de l’exercice au grand air. Après la gymnastique autrement qu’après l’équitation, après la bicyclette autrement qu’après l’aviron. Plus encore : même le degré de fatigue exige chaque fois une technique de repos différente. On se reposera plus vite si l’on dispose de plusieurs sièges, utilisés successivement, permettant diverses positions ». Une théorie du repos différencié (à outrance) adoptée par Le Corbusier qui affirme : « et je vous promets que cela peut conduire loin ! ».
35Enfin, une fois assimilée, la leçon autrichienne fait l’objet d’un approfondissement corbuséen avec un distinguo sexué qui, absent chez Loos, peut néanmoins, être pertinemment analysé à la lumière de sa réflexion sur le corps et le vêtement féminins.
36Le programme corbuséen des nouvelles manières de s’asseoir, initié avec l’article des Cahiers d’art en 1926 et véritablement engagé avec les esquisses découvertes au sein des archives de la Fondation, trouve sa pleine concrétisation dans le nouvel intérieur-type présenté en 1929 au Salon d’Automne. Un intérieur fondé sur le programme « casiers, tables, chaises » et sur celui des « différentes manières de s’asseoir » associant désormais manières ancestrales et manières nouvelles79. Dans le même temps, Le Corbusier diffuse largement son discours sur le nouveau mobilier machiniste en l’ancrant solidement dans une analyse culturelle de la réforme de la toilette féminine, du corps féminin et de sa liberté gagnée. Un ancrage qui détermine non seulement les conditions de création du siège mais surtout, plus globalement, celles de l’intérieur moderne rationnel de 192980. Les nouvelles manières de s’asseoir constituent ainsi un maillon essentiel de la réforme domestique corbuséenne pour une nouvelle manière d’habiter et de vivre dans la ville contemporaine, enfin en accord avec le monde moderne.
Fig. 1. Le Corbusier, Croquis, verso de la première page de « Werkbund Ausstellung DIE WOHNUNG Stuttgart 1927 », 15.03.1927.

Fig. 2. Le Corbusier, Croquis, avril 1927, avec la légende : « Étude sur les différentes manières de s’asseoir auxquelles nos sièges devraient s’adapter ». Œuvre Complète 1910-1929, 1960, p. 157.

Fig. 3. Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Salon du pavillon de l’Esprit Nouveau, Paris, 1925.

Fig. 4. Le Corbusier, Pierre Jeanneret, intérieur d’une maison de la Weissenhofsiedlung, Stuttgart, 1927.

Fig. 5. Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Charlotte Perriand, « Équipement intérieur d’une habitation », Salon d’Automne, Paris, 1929.

Notes de bas de page
1 LeCorbusier, verso de la première page de « Werkbund Ausstellung DIEWOHNUNG Stuttgart 1927 », 15 mars 1927. FLC H1 (11) 259.
2 Le Corbusier, Croquis, avril 1927. Publiés avec la légende « Étude sur les différentes manières de s’asseoir, auxquelles nos sièges devraient s’adapter », in Œuvre complète 1910-1929, Le Corbusier, Pierre Jeanneret, Zürich, Éditions Girsberger, 1960, p. 157.
3 Pour le Purisme, voir Ozenfant, Jeanneret, Après le Cubisme, Paris, Éditions des Commentaires, 1918. L’Esprit Nouveau. Le purisme à Paris 1918-1925, Musée de Grenoble, 2001-2002. L’Esprit Nouveau. Le Corbusier et l’industrie 1920-1925, Zürich, Berlin, Strasbourg, Paris, 1987.
4 Le Corbusier, Almanach d’architecture moderne, Paris, Éditions Crès, 1926, p. 74.
5 Pour une analyse approfondie des théories et programmes de l’intérieur corbuséen, voir Élise Koering, Eileen Gray et Charlotte Perriand dans les années 1920 et la question de l’intérieur corbuséen. Essai d’analyse et de mise en perspective, thèse de doctorat en histoire de l’architecture, université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, 2010.
6 « Il pénétra jusque dans le salon d’essai de la modiste et vers les moufles brulants du verrier et du céramiste. Il conçut tout, il dessina tout. » Charles-Édouard Jeanneret, Rapport de la Sous-commission de l’enseignement présenté au Conseil de Direction de l’Œuvre, 1914. FLC B1 (15) 11.
7 Sur l’influence de Loos sur l’architecture et la théorie corbuséennes, voir Stanislaus Von Moos, in L’Esprit Nouveau. Le Corbusier et l’industrie 1920-1925, op. cit., Nous considérons, pour notre part, qu’elle est également cruciale mais insuffisamment soulignée, dans le champ spécifique de l’intérieur.
8 « Au début de notre siècle personne n’avait un tel souci. Au menuisier, on achetait les meubles, au tapissier les tapisseries, au bronzier les luminaires de bronze et ainsi de suite […]. Autrefois, on se logeait comme on s’habille. Le cordonnier nous fournit les chaussures, le tailleur le pantalon, le gilet et la veste, le chemisier, les cols et les manchettes, le chapelier le chapeau, le tourneur sur bois la canne. Aucun de ces artisans ne connaît les autres, et pourtant tout ce qu’ils font s’accorde. […] Les artisans de l’industrie, du logement parfois, travaillaient aussi tous dans le même style : le style dominant de l’époque, le style moderne ». Adolf Loos, « Intérieurs. En guise de prélude » (5 juin 1898), in Paroles dans le vide. Malgré tout, Paris, Éditions Ivrea, 1994, p. 23-28. Voir aussi « Les intérieurs de la Rotonde » (12 juin 1898), op. cit., p. 29-34.
9 « […] faire revivre l’homme de métier. La technique qui dans les domaines ayant échappé aux investigations de l’art avait atteint une qualité d’exécution et d’ingéniosité inconnues jusqu’à ce jour, s’avère désespérément pauvre et boiteuse dans les domaines influencés par l’architecte. […]. Arrivés à cette constatation, que s’offre-t-il à nous ? Un nouveau problème : Sur l’unité reconquise, faire des arts vivants ; réinsuffler la vie aux techniques amputées, faire revivre l’homme de métier, le respect du travail ; constituer une tradition conforme à notre esprit, semblable à celle qui persiste malgré tout, dans les domaines abandonnés par les artistes à leur propre et normale évolution ». Charles-Édouard Jeanneret, Rapport de la Sous-commission…, op. cit.
10 Voir les articles d’Arthur Rüegg sur le sujet et son ouvrage Le Corbusier, Meubles et intérieurs 1905-1955, Paris, Zürich, Fondation Le Corbusier, Scheidegger & Spiess, 2012.
11 Un objet dessiné par Jeanneret peut en effet être considéré comme acquis (donc produit par un spécialiste) dès lors qu’il a été copié ou interprété.
12 Il y réalise néanmoins des banquettes intégrées et un divan néo-Biedermeier qui prennent valeur d’objets de spécialistes, car empruntés dans leurs forme et usage à des meubles existants.
13 Adolf Loos, « Les intérieurs de la Rotonde », op. cit., « […] les antiquaires de Lausanne et de Genève, où il dénicha notamment diverses “bergères à paille” du début du xixe siècle […]. Les fauteuils qui meublaient le séjour […] sièges, répandus en Provence surtout ». Arthur Rüegg, « Questions d’aménagement 1912-1919 », La Maison blanche. Charles-Édouard Jeanneret-Le Corbusier, Basel, Boston, Berlin, Association Maison blanche, Birkhaüser, 2007, p. 137-138.
14 On peut citer le divan mais aussi, entre autres, le luminaire copié d’un « lustre épatant » d’une salle de bains munichoise. Charles-Édouard Jeanneret, « Carnet III d’Allemagne », in Giuliano Gresleri, Le Corbusier (Ch.-É. Jeanneret) Les voyages d’Allemagne. Carnets, Voyage d’Orient. Carnets, Milan, Paris, Éditions Paperback, Electa, Fondation Le Corbusier, 2000, p. 49.
15 Son dernier siège remonte à l’année 1916, fauteuil pour Moïse Schwob qui constitue plus une réinterprétation d’un meuble existant qu’une solution personnelle. En 1917, il dessine un lit-divan pour Marcel Levaillant.
16 Meubles, « vases antiques, bronzes ou sculptures ». Marcel Levaillant à Charles-Édouard Jeanneret, 8 mars 1924. FLC H3 (7) 94. À l’acheteur de la villa Jeanneret-Perret, il conseille « six demi-fauteuils à accoudoirs et sans dossiers tels qu’[il en a] exécuté un chez Hermann Ditisheim pour son bureau de travail ». Charles-Édouard Jeanneret à Fritz-Ernst Jeker, 11 septembre 1919. FLC E2 (5) 226.
17 Adolf Loos, « Intérieurs. En guise de prélude », op. cit.
18 Le Corbusier, « Un tournant », Europa, octobre 1924.
19 « Les objets-membres humains sont des objets-types, répondant à des besoins-types : chaises pour s’asseoir, tables pour travailler, appareils pour éclairer, machines pour écrire (eh oui !), casiers pour classer ». Le Corbusier, « Besoins-types. Meubles-types », L’Esprit Nouveau, n° 23, mai 1924. Voir Arthur Rüegg, « Le Pavillon de l’Esprit Nouveau en tant que musée imaginaire », L’Esprit Nouveau. Le Corbusier et l’industrie 1920-1925, op. cit., p. 137.
20 Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui, Paris, Éditions Vincent Fréal, 1925, p. 216. S. von Moos, « Dans l’antichambre du Machine Âge », L’Esprit Nouveau. Le Corbusier et l’industrie 1920-1925, op. cit., p. 13.
21 Dans la villa Jeanneret-Perret.
22 Dans Après le Cubisme, les auteurs emploient le terme mathématique d’invariant pour signifier les éléments immuables et généraux régissant les sciences et le grand art. Selon nous, cette intrusion du vocabulaire mathématique, justifiant la valeur scientifique et objective de l’art, puise sa source notamment dans l’ouvrage d’Henri Poincaré, Science et Méthode, dont Jeanneret possède un exemplaire.
23 « Et toutes les balivernes prononcées autour de l’objet unique, du meuble d’art, sonnent faux et prouvent une incompréhension fâcheuse des nécessités de l’heure présente : une chaise n’est point une œuvre d’art ; une chaise n’a pas une âme, c’est un outil pour s’asseoir ». Le Corbusier, « Des yeux qui ne voient pas… Les autos », in L’Esprit Nouveau, juillet 1921. L’œuvre d’art, elle, appartient à la catégorie Culture.
24 Cette application des théories darwiniennes à l’objet est soulignée notamment par Françoise Ducros, « Le Purisme et les compromis d’une “peinture moderne” », in L’Esprit Nouveau. Le Corbusier et l’Industrie 1920-1925, op. cit., p. 66-79. Nombreux sont les contemporains de Le Corbusier qui raisonnent alors en termes de lutte pour la vie.
25 Concernant les objets-types corbuséens, nous choisissons intentionnellement de délaisser le terme de ready-made employé par S. von Moos et A. Rüegg. Si sa traduction ne prête à aucune confusion, son appropriation par Duchamp et la signification qu’il a choisi de lui donner dans les années 1910 entrent, selon nous, en contradiction avec la démarche corbuséenne : il n’est aucunement question pour lui de transformer le statut de l’objet sélectionné, quand bien même ce dernier serait choisi, notamment, pour sa qualité d’objet banal et partiellement sorti de son contexte habituel.
26 Ozenfant, Jeanneret, op. cit., p. 59.
27 La question du groupe, aussi essentielle que celle de l’invariant, s’inspire, elle aussi, des réflexions de Poincaré. « Parmi les mots qui ont exercé la plus heureuse influence [dans les mathématiques], je signalerai ceux de groupe et d’invariant ». Henri Poincaré, op. cit., p. 71-72.
28 Vers toujours plus de simplicité, d’épurement, de clarté puriste.
29 Le Corbusier, Almanach d’architecture moderne, op. cit., p. 109.
30 Le Corbusier, « Des yeux qui ne voient pas… Les paquebots », in L’Esprit Nouveau, mai 1921.
31 Le Corbusier, « Des yeux qui ne voient pas… Les avions », in L’Esprit Nouveau, n° 9, juin 1921. Modèle certainement fabriqué après le décès de William Morris par la firme Morris & Co Decorators Ltd.
32 Ibid.
33 Tels ceux réalisés par Jeanneret dans les années 1910.
34 Le recours au fauteuil club s’inscrit aussi dans une tendance moderne portée notamment par Hermann Muthesius ou Francis Jourdain.
35 Remplacée théoriquement par le Surrepos, lui-même absent du pavillon. Sur les raisons possibles de l’abandon du Surrepos, voir Élise Koering, op. cit., p. 165-166.
36 Le Corbusier, Almanach d’architecture moderne, op. cit., p. 145.
37 Dans le pavillon, on trouve sièges en bois courbé Kohn et fauteuils Abel Motté.
38 Il fait de même pour les tables, casiers, rideaux ou luminaires, par exemple.
39 Le Corbusier, « Des yeux qui ne voient pas… les avions », op. cit.
40 Néanmoins, Le Corbusier ne peut accepter l’existence d’un siège unique. Voir Élise Koering, op. cit.,
41 Le Corbusier, Croquis, verso de la première page de « Werkbund Ausstellung DIE WOHNUNG Stuttgart 1927 », op. cit.
42 Huit en réalité. Dessin daté par Le Corbusier ; rien n’empêche de mettre sa date en doute ni de penser qu’il est antérieur aux esquisses précitées. Une autre série de croquis sera également publiée dans Le Corbusier, Précisions sur un état présent de l’architecture et de l’urbanisme, Paris, Vincent & Fréal, 1930, p. 120.
43 « Exposition du “Werkbund allemand”. L’habitation – Le logement. Stuttgart. Juillet-Septembre 1927 ». FLC H1 (11) 245.
44 « Préliminairement, affirmons sans détour qu’il n’y a aucune raison pour que le bois demeure la matière première essentielle du mobilier. Sollicitée, l’industrie proposera de suite des compagnons nouveaux : l’acier, l’aluminium, le ciment (avec des préparations), la fibre, et… l’inconnu ! ». Le Corbusier, « Conséquences de crise », in L’Esprit Nouveau, n° 22, avril 1924.
45 Lettre de Le Corbusier à A. Roth, 21 juillet 1927. ETH Zurich GTA 131K-2 Roth.
46 Par ailleurs, Le Corbusier refuse le tube courbé dans la création de ses sièges.
47 A. Roth à l’atelier, 23 août 1927. FLC H1 (11) 172.
48 Soulignons que nombre d’intérieurs de la Weissenhofsiedlung possèdent des sièges en bois. Néanmoins, des architectes d’avant-garde comme J. J. P. Oud, Mart Stam, Walter Gropius (Breuer) ou Ludwig Mies van der Rohe équipent leurs maisons de sièges en tubes d’acier.
49 De Stam ou Mies van der Rohe. Les maisons de Le Corbusier et leur aménagement sont alors vivement critiqués.
50 Le Corbusier, « Notes à la suite », Cahiers d’Art, n° 3, 1926, p. 46-52. Ces fournisseurs, sont évidemment ceux dont il ne cesse de faire réclame dans L’Esprit Nouveau à travers des références visuelles et textuelles. Leurs noms : Flambo, Innovation, Or’mo, Motabox, Forges de Strasbourg, etc.
51 Le Corbusier, « L’aménagement intérieur de nos maisons du Weissenhof », L’Architecture Vivante, Printemps-Été 1928, p. 33-36.
52 Le Corbusier, « Notes à la suite », op. cit.
53 En 1927, le bar d’appartement et ses tabourets sont très à la mode.
54 Le Corbusier, « L’aventure du mobilier », brouillon, 1929. FLC C3 (7) 90.
55 À Istanbul, par exemple, Jeanneret s’intéresse déjà presque autant à l’architecture, aux paysages de villes ou aux arts appliqués qu’aux comportements et habitudes des Turcs : positions de la prière ou manières de s’asseoir dans les transports, notamment les bateaux, constituent de véritables objets d’analyses.
56 Modèle de 1921, dans lequel, contrairement à l’Hispano-Suiza de 1911, le conducteur « émerge à peine du châssis ». S. R., « Bignan-Sport », in L’Esprit Nouveau. Le Corbusier et l’industrie 1920-1925, op. cit., p. 257.
57 Le Corbusier, Précisions…, op. cit., p. 118.
58 Le Corbusier, Croquis, avril 1927, op. cit.
59 Voir Élise Koering, op. cit., p. 412-413.
60 Il prend déjà en compte cette donnée lorsqu’il choisit les sièges-types existants. « Les très petits Maple » sont adaptés aux espaces réduits et aux femmes ; l’assise plus profonde des Maple « Bernard »« sera très agréable pour les personnes à longues jambes (pour moi par exemple !) ». Le Corbusier à Marcel Levaillant, 22 mars 1923. FLC H3 (7) 68. Le Grand Confort, conçu sur le modèle du fauteuil Maple, sera réalisé dans deux tailles.
61 Ayant notamment pour conséquence la féminisation timide de la profession d’architecte ou d’ensemblier.
62 Alors qu’il accepte d’employer des femmes dans son atelier en 1927, il intègre dès 1928, dans sa peinture, la figure classique de la femme.
63 Le Corbusier, « Notes à la suite », op. cit., p. 49.
64 Mais aussi l’article d’Odette Marjorie, « Le home de 1960. Le siècle des casiers. Quand les parisiens auront appris l’art de s’asseoir », in L’Intransigeant, 15 janvier 1929.
65 Le Corbusier, L’Art décoratif d’aujourd’hui, op. cit. p. 17.
66 La « vie moderne » corbuséenne de cette époque est dominée par des objets masculins : « Son costume, son stylo, son eversharp, sa machine à écrire, son appareil téléphonique, ses meubles de bureau admirables, les glaces de Saint-Gobain et les malles “Innovation”, le rasoir Gillette et la pipe anglaise, le chapeau melon et la limousine, le paquebot et l’avion ». Le Corbusier, « Des yeux qui ne voient pas… les paquebots », op. cit. Le pavillon de l’Esprit Nouveau en est une parfaite illustration.
67 Néanmoins, Jeanneret s’intéresse aux costumes folkloriques et aux vêtements féminins très tôt. En 1910, il note : « Une étude à entreprendre serait celle de la toilette. À commencer par les jeunes filles et les fillettes. Il y aurait là déjà thème énorme et grand moyen d’influence… ». « Les dames qui font de la céramique portent des pantalons pour tourner les vases ». Charles-Édouard Jeanneret, « Carnet III d’Allemagne » et « Carnet II d’Allemagne », op. cit., p. 89 et 7.
68 En 1929, dans un texte qui clôt les recherches menées depuis quatre ans, Le Corbusier écrit : « La femme nous a précédés. Elle a réalisé la réforme de son costume. Elle s’était trouvée dans cette impasse : suivre la mode, et renoncer alors à l’apport des techniques modernes, à la vie moderne. […] Alors la femme a coupé ses cheveux et ses jupes et ses manches. Elle s’en va tête nue, bras nus, jambes libres. Et en 5 minutes elle s’habille. Et elle est belle ; elle nous séduit du charme de ses grâces dont les couturiers ont admis de tirer parti […]. Nous, les hommes de bureaux, nous sommes battus d’une sérieuse longueur par les femmes. » Le Corbusier affiche son admiration pour celle qui a compris ce que l’homme n’a toujours pas entendu : survivre c’est s’adapter. Le Corbusier, Précisions…, op. cit. p. 106. « Tout d’abord nous serons mieux logés lorsque les hommes se décideront, comme l’ont fait les femmes, à être plus raisonnables. Oui vous avez trouvé une façon de vous vêtir en accord avec la vie actuelle. Nous, nous en sommes toujours au règne des boutons : boutons de col, boutons de gilet… Quand l’un se perd, que faire ? Car, vous n’ignorez pas qu’il est presque impossible de trouver un homme possédant un bouton de col de rechange ». Le Corbusier, in Odette Marjorie, op. cit.
69 En particulier sur cette question de la réforme du vêtement féminin (suppression du corset notamment) qui transforme, voire sauve la société. Voire Olivier Hanse, « Rythme et civilisation dans la pensée allemande autour de 1900 », Humanities and Social Sciences, Université Rennes 2, 2007. Le Corbusier poursuivra cette réflexion tardivement, comme lorsqu’il imaginera en 1952 un « costume pour la femme d’aujourd’hui » formé de vêtements-types (robe et poncho) modulables, pour lequel il dépose un brevet.
70 Voir Élise Koering, op. cit.
71 Rédigé le 2 décembre 1927. Le Corbusier, « L’aménagement intérieur de nos maisons du Weissenhof », op. cit.
72 « … les sièges peuvent être très différents les uns des autres, pour le travail, pour le repos, la lecture, la conversation etc. ». Le Corbusier à A. Schneck, 10 février 1928. FLC H1 (11) 220.
73 Charles-Édouard Jeanneret, Étude sur le mouvement d’art décoratif en Allemagne, La Chaux-de-Fonds, Éd. Haefeli, 1912, p. 14.
74 « L’art doit devenir social et il vivra ». Charles-Édouard Jeanneret, « Art et utilité publique », in L’Abeille, 15 mai 1910.
75 Il faut ajouter également la Morris chair, absente des intérieurs réalisés.
76 Le Corbusier, « Notes à la suite », op. cit., p. 49.
77 Adolf Loos, « Les sièges » (19 juin 1898), in Paroles dans le vide, op. cit.
78 Inspirée par les attitudes américaines, la conception du Grand Confort permet de s’y allonger « sans façon », tête et jambes sur chaque accotoir. « N’avez-vous jamais éprouvé le besoin, surtout après une grande fatigue, de laisser pendre une jambe par-dessus un accoudoir ? » Adolf Loos, op. cit.
79 Légende donnée aux croquis d’avril 1927 dans l’Œuvre Complète.
80 Voir Élise Koering, « Le Corbusier et la construction d’un intérieur androgyne. Taylorisme domestique et mesure féminine dans l’intérieur corbuséen de la seconde moitié des années 1920 », in Histoire de l’art, n° 76, 2015, p. 83-97.
Auteur
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Élise Koering
Maîtresse de conférences contractuelle à l’École d’architecture de Strasbourg.
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