Habiter une machine
p. 31-36
Texte intégral
1Ce n’est pas sans un certain scrupule que je me suis décidé à intituler ce témoignage « Habiter une machine », avec un geste évident et sans doute trop facile vers la fameuse formule de Le Corbusier définissant la maison – nul besoin de le rappeler ici - comme une « machine à habiter ». « Habiter une machine », voilà bien en effet un sentiment que je n’ai jamais éprouvé durant la quinzaine d’années que j’ai passées de façon continue dans l’Unité d’habitation de Marseille, du début des années 1970 au mitan des années 1980, sans compter mes retours innombrables au moins jusqu’au début des années 2000, aussi longtemps qu’y résidèrent mes parents. Rien ne me semblait en effet plus naturel et plus ordinaire que de vivre au jour le jour dans cet immeuble étrangement rehaussé sur pilotis et au toit-terrasse surmonté de hautes cheminées, tel un paquebot qui aurait enfin retroussé sa jupe et dévoilé, avec une naïveté ou un sens de la provocation dignes de la comptine « Maman, les petits bateaux », ses jambes trapues de mille-pattes de béton – mais un paquebot en éternelle partance, pétrifié sur place pour avoir révélé aux enfants trop curieux le secret du mouvement et de la flottaison, avec ses longues coursives sombres et multicolores que le dialecte local ennoblit du nom de rues, ses cabines en duplex traversant, ses commerces de bouche - boucherie, boulangerie, droguerie, supérette –, son hôtel-restaurant, son école maternelle, son médecin, son gymnase, ses solariums et sa pataugeoire en guise de haute mer, pour le plus grand bonheur des guiboles enfantines.
2Dieu, que la croisière s’amusait bien dans ce paquebot encore droit quoique échoué, sans commandant et sans équipage, sauf quelques liftiers et gardiens, avec ses distractions à l’usage des seuls passagers, ses tables de ping-pong, son club de bridge, son bal masqué censément annuel – mais qui dans mon souvenir n’eut lieu qu’une fois, celle où je me déguisai, allez savoir pourquoi, en improbable clergyman britannique, sous l’effet d’une fantaisie peut-être sollicitée inconsciemment par le calvinisme originaire de Charles-Édouard Jeanneret –, et son ciné-club rassemblant le mardi soir, veille du jour sans école, tous les enfants de l’immeuble avides de rire aux farces de Fernandel ou terrifiés, après une éprouvante séance de science-fiction, de devoir affronter à nouveau dans leurs cauchemars, chacun dans son petit lit, mais simultanément et collectivement, rêve reproduit à l’identique dans chacune des petites boîtes composant le paquebot sous le nom d’appartements, la rampante et innommable menace de « la chose d’un autre monde1 » !
Portrait de l’artiste en dictateur
3Le Corbusier rêvait-il à cette collectivisation des rêves et des cauchemars comme à l’accomplissement idéal de la cité moderne ? C’est bien possible. Des dictateurs, avant lui ou de son temps, y avaient songé. Des dictateurs – et des artistes. Lisons plutôt : « Chacun était à sa place, libre d’un petit mouvement. Je goûtais le système de classification, la simplicité presque théorique de l’assemblée, l’ordre social. J’avais la sensation délicieuse que tout ce qui respirait dans ce cube, allait suivre ses lois, flamber de rires par grands cercles, s’émouvoir par plaques, ressentir par masses des choses intimes, – uniques, – des remuements secrets, s’élever à l’inavouable ! J’errais sur ces étages d’hommes, de ligne en ligne, par orbites, avec la fantaisie de joindre idéalement entre eux tous ceux ayant la même maladie, ou la même théorie, ou le même vice…2 ».
4Ne croirait-on pas la description d’un immeuble, et pas n’importe lequel, de la Cité radieuse elle-même, « cube » composé d’« étages d’hommes », avec son « système de classification », sa « simplicité », son « ordre » ? Il ne s’agit pourtant que d’une salle d’opéra, observée du point de vue de monsieur Teste, le héros cérébral avec qui Paul Valéry passa en 1896 une Soirée devenue fameuse. Écoutons encore un peu monsieur Teste : « La discipline n’est pas mauvaise[…] C’est un petit commencement… ». Et juste après, la formule glaçante : « Qu’ils jouissent et obéissent3 ! »
5« Qu’ils jouissent et obéissent ! » : telle est la devise de l’artiste total comme celle du dictateur. En écrivant ces lignes, Valéry pensait surtout à Richard Wagner et au contrôle affectif sans faille que sa musique et ses drames sont capables d’exercer sur les spectateurs. Mais il ne nous est pas interdit d’y voir également la préfiguration des grands totalitarismes du xxe siècle, à commencer par le fascisme et le nazisme, où la dévotion à Wagner tenait, on le sait, une place non négligeable, ou bien d’y retrouver une anticipation, avec soixante-dix ans d’avance, de « la société du spectacle » dénoncée par Guy Debord, où les plaisirs effrénés de la consommation ont pour fonction de tenir enchaînés les citoyens. Tous les arts participèrent à cette grande histoire moderniste de la jouissance inséparable de la discipline et de l’obéissance, à commencer bien sûr par la poésie : Valéry lui-même ne définissait-il pas le poème comme « une sorte de machine à produire l’état poétique au moyen des mots4 » et le poète comme un « ingénieur » ou un « architecte » ? Nous ne sommes donc pas si loin, via Auguste Perret, que fréquentait également Valéry et qui lui inspira son dialogue Eupalinos, de la « machine à habiter » de Le Corbusier. Les dictateurs ont du reste toujours su utiliser à leur profit architectes et urbanistes, et réciproquement : quand les buts sont communs, l’alliance des arts et du pouvoir est aisée.
Comment la machine devient nature
6De tout cela, évidemment, je n’avais aucune conscience lorsque j’habitais la fameuse machine : elle m’était une seconde nature, et ses charmes s’exerçaient à mon insu. D’abord, parce que j’étais arrivé à la Cité radieuse de Marseille fort jeune, à l’âge de cinq ans, quand ma propre nature était encore fort malléable, et peu développée ma connaissance des autres habitats possibles. Ensuite, parce que la vraie puissance, la puissance authentique, celle contre laquelle on ne peut rien, est celle qui ne se fait pas reconnaître comme telle et s’exerce de manière insensible : invisible, donc invincible.
7Il m’était naturel de vivre dans ce village vertical de sept rues superposées, de jouir d’une vue sans limite sur la mer et les îles du Frioul non moins que sur le massif de Saint-Cyr et les autres montagnes environnant Marseille, d’évoluer dans un appartement au plafond haut de 2,26 mètres seulement et aux pièces tout en longueur, avec un tableau noir coulissant en guise de séparation entre ma chambre et celle de mon frère, chacune dotée de son coin toilette, plus une douche réservée aux enfants, les parents disposant de leur propre salle de bains. Cette alliance du confort moderne le plus abouti avec la modestie réelle des proportions de ce logement ne me frappait pas encore comme un contraste ou une contradiction. C’est plus tard seulement que j’en sus le prix en même temps que les inconvénients, qui ne m’apparaissaient pas alors – lorsque, par exemple, il me fallut faire un choix existentiel entre la modernité confortable d’une construction récente, d’un côté, et, de l’autre, le sentiment d’espace procuré par les appartements anciens quand ils sont dotés, selon le vocabulaire des agents immobiliers, d’une « belle hauteur sous plafond ».
8Il me faut avouer avoir toujours choisi, depuis ce temps-là, la hauteur sous plafond, et j’ai longtemps cru, ce faisant, me ressentir d’un certain traumatisme lié à ces quinze années passées sous 2,26 mètres, jusqu’à ce jour où je compris qu’ayant vécu dans un appartement dit prolongé, c’est-à-dire ayant comblé le vide devant la mezzanine d’origine, je n’avais jamais vraiment vécu dans l’espace imaginé par Le Corbusier, à savoir un volume compensant le caractère relativement exigu des chambres par la large respiration qu’apportait le salon avec ses 4,50 mètres de hauteur. Finalement, ma recherche d’espace était fidèle au dessein de Le Corbusier, sauf qu’au lieu de la vivre simultanément, dans un même appartement, je la vis à présent successivement, dans le temps et non pas dans l’espace, compensant ces quinze années initiales à plafond bas par deux ou trois décennies ultérieures à plafond haut.
9De la bizarrerie qu’il y avait à habiter à la Cité radieuse, je n’avais donc, enfant, nulle conscience. C’étaient les autres qui me paraissaient bizarres, dans leurs immeubles tristounets, grisâtres, où l’on entrait par des halls riquiquis, avec leurs ascenseurs en boîte de sardines et leurs couloirs et paliers mesquins qui n’invitaient à rien tant qu’à se réfugier chez soi, au lieu de s’y attarder pour courir après un chat ou palabrer avec les voisins. C’est dans le regard des autres que je pus soupçonner la bizarrerie de mon propre habitat, en voyant leur curiosité à pénétrer dans l’immeuble, à prendre l’ascenseur jusqu’au toit-terrasse, à errer dans les rues et à chercher désespérément la bonne âme qui viendrait leur faire visiter le saint des saints : un appartement. C’est dans le discours des autres que je pus faire l’épreuve du caractère exceptionnel de mon expérience (quoique reproduite à plusieurs milliers d’exemplaires) quand, dès cette époque et encore maintenant, je m’aperçus que mentionner ma vie dans la Cité radieuse ou, comme on se complaisait un peu trop à l’appeler, dans « la maison du fada » – toujours avec des guillemets, car à cette époque déjà l’injure n’avait plus vraiment cours parmi les Marseillais et il s’agissait surtout de souder la communauté des résidents par le sentiment largement fictif de vivre une expérience obsidionale –, quand donc je m’aperçus que le simple fait de mentionner ma vie dans la Cité radieuse suffisait à éveiller chez mes interlocuteurs, en France comme à l’autre bout du monde, une curiosité sans limites, qui explique du reste pourquoi je me retrouve à proposer ici mon propre témoignage.
Ménager une singularité dans le multiple
10Le sentiment d’habiter une machine, aussi paradoxal que cela puisse paraître, je n’eus jamais à l’éprouver tant que j’y habitais, même lorsque je rendais visite à mes amis dans leurs appartements pourtant tellement similaires au mien, du moins pour un regard extérieur – je veux dire, un regard de non-résident. Car pour tous les habitants de la Cité radieuse, il ne fait pas de doute que chaque appartement est singulier et absolument différent des autres. Leur monotonie n’est que d’apparence.
11D’abord, les logements s’organisent en deux classes complémentaires, les « montants » et les « descendants », selon que l’escalier monte ou descend à partir du niveau de l’entrée. La première chose que précisera un résident, c’est si le logement appartient à l’une ou l’autre catégorie, car chaque disposition engage une appropriation de l’espace très différente : les montants sont plus chaleureux et plus pratiques, ils séparent bien l’espace de réception et l’espace privé ; les descendants donnent plus d’importance à la vue extérieure et à la lumière, qui les inonde quand vient le soir. Le grand débat, jamais clos, est de savoir lesquels sont les plus désirables, débat aussi infini que celui qui oppose les partisans des Beatles à ceux des Rolling Stones, les propriétaires de Peugeot à ceux de Renault, les juilletistes aux aoûtiens, et débat que Le Corbusier s’est ingénié à rendre encore plus difficile à trancher en compensant le défaut d’organisation des uns par l’orientation plus valorisante des autres.
12Toutefois, la dichotomie des montants et des descendants n’est que l’un des paramètres, le plus simple et le plus primaire, susceptibles de distinguer les appartements les uns des autres. Il y a aussi l’étage : ce n’est pas la même chose d’habiter au premier, juste au-dessus du parking et au niveau des feuillages des platanes, ou au septième, où vous tutoyez les mouettes et regardez la mer avec condescendance. Pour ma part, nous habitions la cinquième rue, où mes parents ont toujours soutenu que la vue était la plus équilibrée et la plus belle, ni trop haute ni trop basse : je me garderai bien de les contredire sur ce point, mais me rangerai volontiers à l’avis de ceux qui sont d’une opinion discordante, s’il s’en trouve, parmi mes lecteurs, qui habitent d’autres étages.
13Le fait est que chaque rue procure une coupe sociologique différente, que l’homogénéité sociale de l’immeuble est pondérée par un effet de stratification, et que la fortune croît avec l’altitude, comme dans tout bon gratte-ciel. S’ajoute au critère de l’étage celui de la situation de l’appartement dans la rue, plus ou moins éloigné des ascenseurs, ce qui modifie également la vue dans des proportions non négligeables. Les plus étranges des appartements, pour moi, étaient ceux qui s’alignaient sur le petit côté méridional de l’immeuble, dans une sorte de cul-de-sac mystérieux de chaque rue, où je n’osais guère m’aventurer, par peur de pénétrer dans un territoire interdit : il paraît que des gens y habitaient, y habitent même encore, mais je n’en parle que par ouï-dire.
L’expérience de la reproductibilité technique
14Bref, en vivant dans la Cité radieuse de Marseille, je n’eus jamais le sentiment benjaminien d’habiter une œuvre d’art reproductible à l’infini par les moyens techniques : je vivai dans le singulier, et pour moi l’Unité d’habitation était absolument unique. En fait, c’est seulement en 2015, pendant l’année que je passai à Berlin, que j’ai compris que le mot unité, dans Unité d’habitation, devait être pris au sens arithmétique, comme ce qui doit être additionné et multiplié. Je savais, bien sûr, qu’il existait d’autres immeubles du même type, à Rezé ou à Firminy, par exemple, mais je le savais d’un savoir tout théorique et n’avais pas vu, à l’inverse du Petit Prince, le jardin de roses qui lui rendit la sienne moins précieuse.
15Me voilà donc invité, l’an dernier à Berlin, chez des amis écrivains qui habitaient justement l’immeuble de Le Corbusier. Je ne saurais mieux vous décrire mon impression, à découvrir ce bâtiment si semblable à celui de Marseille, mais placé dans un environnement tout autre, qu’en la rapprochant de celle que procure un rêve où les êtres et les choses vous paraissent identiques à ceux de la réalité, tout en s’en éloignant par quelque détail saugrenu. C’était le même immeuble, sans le moindre doute, et pourtant les fenêtres en étaient différentes, les couleurs disposées autrement, les couloirs y déployaient un gris uniforme et lumineux, des bicyclettes stationnaient près des ascenseurs, comme si un peuple de lutins malicieux avait, pendant mes quelques décennies d’absence, transformé le bâtiment de mon enfance.
16En entrant dans l’appartement, on croyait revenir à un univers plus familier et rassurant, mais s’approchait-on des fenêtres, on était suffoqué : où était passée la mer ? Qui avait aplani les montagnes avec une obstination si déraisonnable ? D’un côté s’étendait une forêt de feuillus à perte de vue ; de l’autre c’était la ville au loin, dans son immensité, avec la tour de télévision d’Alexanderplatz comme repère où le regard s’aimantait toujours. Un mauvais génie avait donc transporté la Cité radieuse dans les faubourgs de Berlin, dans la proximité immédiate du stade olympique des jeux nazis de 1936, seule touche qui autorisât en fin de compte le rapprochement avec Marseille – mais avec quelle ironie grinçante, puisqu’à Marseille il n’y avait rien que de chaleureux et de débonnaire dans le voisinage parfois certes un peu bruyant du stade Vélodrome et de l’OM.
17Ce mauvais génie n’était autre que celui de l’ingénieur, le génie industriel, le génie de la reproductibilité technique. Je ne pouvais pas lui en vouloir, puisque c’était lui qui m’avait donné ma première machine à habiter. Mais il me fit comprendre que c’était vraiment une machine. Impression fugace pourtant. Ce jour-là, à Berlin, nous prîmes le café, nous bavardâmes, et l’existence avec ses charmes reprit progressivement le dessus, singulière et sans pareille, irreproductible. C’est cela, habiter une machine : lui donner une vie et une âme. J’en recommencerais volontiers l’expérience.
Notes de bas de page
1 La Chose d’un autre monde (The Thing from Another World), film de Christian Nyby, 1951.
2 Paul Valéry, « La Soirée avec monsieur Teste » (1896), in Œuvres, t. 2, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957-1960, p. 20.
3 Ibid., p. 21.
4 Paul Valéry, « Poésie et pensée abstraite » (1939), in Œuvres, t. 1, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », p. 1337. Voir aussi « Poésie pure » (1928), in Œuvres, t. 1, 1957, op. cit., p. 1463.
Auteur
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William Marx
Professeur au Collège de France ; il occupe la chaire de Littératures comparées. Dernier ouvrage paru : Un Savoir gai, Paris, Les Éditions de Minuit, 2018.
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