Préface
p. 9-12
Texte intégral
1Cet ouvrage est la suite éditoriale du colloque international qui s’est tenu à l’INHA les 3 et 4 décembre 2015. Les communications de collègues venus du Brésil, d’Espagne, des États-Unis et de Suisse, reprises dans cet ouvrage, ont été parfois légèrement modifiées en vue de leur publication. L’ouvrage est également lié aux nombreuses manifestations qui se sont succédé tout au long de l’année du cinquantenaire de la mort de Le Corbusier et en particulier celle de Beaubourg intitulée « Le Corbusier. Mesures de l’homme ».
Premières interrogations
2Tout d’abord : que signifie « habiter » chez Le Corbusier ? Quelles formes architecturales et urbaines originales a produit cet architecte ? Quel modèle esthétique spécifique (standard, série, plan libre…) cet architecte a-t-il suscité et mis en œuvre face à ce besoin vital des individus ? Comment se constitue l’espace intérieur, l’espace de la vie des logements modernes dans la réflexion de Le Corbusier sur ses propres projets ? En quoi l’imminence des conflits armés, puis le traumatisme de la guerre ont-ils influencé sa conception et sa production architecturale ? Y a-t-il une unité de la typologie spatiale des espaces d’habitation chez Le Corbusier ?
3De manière plus générale, les contributions ont porté sur la possibilité de cet art de se loger dans la production de masse à partir, entre autres, de l’industrialisation des pays occidentaux. Ont donc été associées à ces premières interrogations celles relatives plus directement au corps. L’architecture moderne est une saisie du corps parce qu’il s’agit de l’envelopper, de l’isoler et de lui apporter un confort que la modernité a érigé comme un élément essentiel de la vie dans le logement. Le « savoir habiter », la volonté d’« incruster » le « savoir loger » pour reprendre les termes de Le Corbusier, dans la conscience des individus, semble un élément déterminant dans les réalisations mêmes des architectes modernes. L’esthétique de l’architecture moderne de masse ne peut-elle pas être mise en relation avec une esthétique du corps où domineraient une certaine froideur, le culte de la performance, la « violence » des matériaux utilisés, la fascination pour la sérialisation/standardisation, la mécanisation de l’espace.
4L’ouvrage s’interroge sur les fondements rationalistes, architectoniques et esthétiques de son architecture. Plusieurs orientations ont été privilégiées afin d’étudier la conception de ces espaces de logements et la manière dont ils ont été conçus et perçus en prenant en compte les médiations artistiques qui ont contribué à l’évolution de la pensée de l’architecture corbuséenne et de sa pratique. On s’est interrogé sur le statut des nombreux écrits de l’architecte qui ont accompagné son œuvre architecturale. Entre écrits théoriques et manifestes, entre pamphlet et réflexion approfondie, les écrits de Le Corbusier n’ont pas qu’escorté son œuvre mais l’ont aussi anticipée.
L’architecture des espaces d’habitation
5On s’est intéressé aux différents types de maison (maison Dom-Ino, maison Citrohan, maisons d’artistes, de villégiature, d’ouvriers, projets de maison en série, de villas, d’immeubles-villas…), mais aussi aux unités d’habitation, aux modalités de leur construction (ossature, matériaux (béton brut, verre, métal…), volume…), à leurs conséquences sur leur composition interne (alvéoles, modules géométriques, cellules d’habitation…), à l’harmonie ou à la dysharmonie architecturale des dispositifs spatiaux (espaces de circulation, d’habitation, niveaux, formes, ouvertures), à leur variation chromatique… en étant attentif à l’évolution du langage architectural de Le Corbusier.
6Quelles ont été les influences architecturales et plastiques de Le Corbusier ? En quoi son regard sur l’architecture contemporaine et sur l’art moderne a-t-il influencé sa conception du logement (De Stijl, Mondrian, Picasso, Léger…) ? Quelles conséquences sa pratique des arts (dessin, peinture, collage, sculpture, tapisserie, photographie) a-t-elle sur sa conception architectonique et esthétique du logement (ripolinage, papiers peints, fresques, symboles…) ? Il ne s’agira pas simplement de relever des analogies formelles entre les arts mais de souligner l’interaction entre sa pratique artistique, sa pensée de l’architecture exprimée sous la forme du poème, de l’essai, du montage des textes et des images, et sa pratique d’architecte (ouvertures, surfaces, contrastes plastiques, lumière…). À quel type de dispositif s’apparente la scénographie du logement corbuséen (pictural, sculptural, machinique…) ?
Le design corbuséen
7On s’est intéressé également à la conception de ces espaces intérieurs, à leur décoration projetée (esquisse, dessins en perspective) ou réalisée comme en témoignent les photographies, les objets artistiques (peintures, sculptures, tapisseries), les tentatives de production d’un mobilier standardisé (chaises, meubles…), les objets fonctionnels et usuels associés aux espaces d’habitation modèle ou d’exposition (pavillon de l’Esprit Nouveau…) et à leur interaction formelle et matérielle avec l’espace habité (homogénéité, hétérogénéité, hétérotopie…). La peinture de Le Corbusier peut-elle être considérée comme le lieu d’expérimentation de cette culture de l’objet ? Dans quelles mesures l’aménagement intérieur des espaces habités relève-t-il d’une expression esthétique nouvelle ? Comment la littérature et plus particulièrement la poésie et le roman ont-ils (re)présenté ce renouveau architectural et urbanistique ? Sous quelle(s) forme(s) ? Le développement du design et de l’industrie ont-ils favorisé la commercialisation de ce type d’ameublement intérieur ? À quelles fins ?
Création architecturale, utopie urbanistique, sociale et politique
8On s’est intéressé enfin à la manière dont Le Corbusier présente dans ses écrits, ses dessins, ses carnets, ses lettres, ses photographies, et plus généralement ses nombreux livres, les espaces intérieurs. Leurs liens ont été étudiés avec le cadre urbain, l’originalité de leur conception et la manière dont ils permettent de définir un nouvel art de vivre et génère une autre forme de vie sociale. On a examiné les descriptions de ces espaces intérieurs dans les écrits de Le Corbusier (études, charte…) ainsi que dans ses correspondances ou ses articles de presse. Les monographies récemment publiées permettront de mesurer la part de mise en scène de Le Corbusier par lui-même à l’intérieur de ces espaces. On s’interrogera sur le rôle que jouent les formes humaines ou la métaphore physiologique dans la conception anthropométrique de l’architecture corbuséenne et dans sa représentation. On questionnera la dimension utopique de ces analogies et la postérité de son œuvre.
Le logement corbuséen aujourd’hui
9Que reste-t-il des logements privés ou des Unités d’habitation de grandeur conforme construits par Le Corbusier ? Quelles furent les raisons du succès ou de l’échec de leur commercialisation ? Comment ont-ils traversé le xxe siècle ? L’usage et le temps les ont-ils transformés ? Quelles sont les difficultés de leur conservation, de leur restauration ? Comment cette architecture habitée est-elle aujourd’hui perçue ? Dans quelles mesures sa typo-morphologie a-t-elle influencé de nouvelles opérations d’urbanisme dans la seconde moitié du xxe siècle ? Quelle(s) forme(s), quelle(s) pensée(s), quelle(s) pratique(s) de l’habitat Le Corbusier a-t-il transmis ?
Auteur
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Pierre Hyppolite
Maître de conférences à l’université Paris Nanterre. Dernier ouvrage paru : La Ruine et le geste architectural (dir.), Nanterre, Presses universitaires de Paris Nanterre, 2015.
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