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    Plan détaillé Texte intégral Du rural à l’urbainLes rapports Espace/Tempsles matériaux légers et rapides : pailles et matériaux de récupérationUn matériau lourd et réversible : la terreUn matériau cher qui s’inscrit dans le temps long : le cimentUn espace d’interaction Notes de bas de page Auteur

    Ces villes-là

    Ce livre est recensé par

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    Colette Pétonnet, un regard augmenté sur le terrain précaire. Un exemple d’acculturation douce à Bamako (Mali)

    Vincent Laureau

    p. 159-184

    Résumés

    Cet article se base sur une recherche de doctorat portant sur un campement nomade de pêcheurs, situé au centre de Bamako (Mali), sur les berges du fleuve Niger. Les habitants du lieu se savent dans une situation illégale, car ils occupent un terrain qui ne leur appartient pas. Ils sont ainsi sous la menace constante d’un déguerpissement. La plupart sont de jeunes pêcheurs Bozos provenant de la région de Ségou, des migrants ruraux candidats à l’urbanité. Ce lieu représente une étape dans leur parcours urbain ; ce quartier symbolise une porte d’entrée de la ville.

    À la suite d’un premier déplacement sur le terrain, alors que je rentrais en France pour faire quelques recherches bibliographiques, je me suis attardé sur les travaux de Colette Pétonnet. Ma recherche s’est soudainement éclairée d’une nouvelle lumière. C’est donc, paradoxalement, depuis la France, dans la lecture de On est tous dans le brouillard, que certains phénomènes observés sur place ont soudainement pris du sens. Je souhaite, à travers cet article, montrer combien certaines citations de Pétonnet ont été déterminantes dans ma propre recherche de terrain. Fort de ces lectures, je suis retourné à Bamako pour en vérifier la portée in situ. Cet article montre combien sa quête des invariants urbains demeure d’actualité.

    Le texte se conclut sur la qualité de regard suggérée par les travaux de Pétonnet, notamment vis-à-vis de l’espace précaire.

    This article is based on a doctoral research investigating a nomadic fishing camp located in the center of Bamako (Mali) on the Niger River banks. Its inhabitants know that their settlement is illegal because they occupy land they do not own. They are thus under constant threat of being chased away. Most of them are young Bozo fishermen from the Ségou region, rural migrants longing to settle down in the city. This place represents a stopover in their urban itinerary; this district symbolizes a gateway to the city.

    After an initial journey on the field, and as I was returning to France to do some bibliographic research, I came across and pondered over Colette Péton- net’s work. My research was suddenly illuminated. It is, quite paradoxically enough, from France, while I was reading On est tous dans le brouillard, that certain phenomena observed in the field jumped out and became meaningful. In this paper, I will endeavor to show how certain Pétonnet’s quotes have been decisive in my own field research. Strengthened by the reading of her work, I returned to Bamako to check its actuality in situ. This article shows how, still today, extremely relevant her quest for urban invariants is.

    The text concludes by underscoring the quality of the vision that Pétonnet’s work suggests, particularly with regard to the precarious space.

    Texte intégral Du rural à l’urbainLes rapports Espace/Tempsles matériaux légers et rapides : pailles et matériaux de récupérationUn matériau lourd et réversible : la terreUn matériau cher qui s’inscrit dans le temps long : le cimentUn espace d’interaction Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Cet article prend appui sur un travail de thèse intitulé La Ville et la Terre, apprendre de Bamako. Le Cas de Bozobuguni, un quartier auto-construit1. Cette recherche interroge le rôle du matériau terre à l’échelle urbaine dans la perspective d’une renaissance potentielle de la construction en terre dans une démarche contemporaine. La posture consiste à analyser un quartier précaire, situé dans les marges socio-économiques de la ville de Bamako, qui sont particulièrement vivantes sur le plan de la construction en terre. Cette recherche invite à tirer les leçons d’un fragment urbain construit par ses propres habitants. Nous sommes à un moment charnière pour l’emploi des matériaux locaux à l’échelle internationale. Dans les pays riches, on assiste à un regain d’activité des matériaux locaux, notamment pour répondre à des préoccupations environnementales. À l’inverse, dans les pays pauvres, les matériaux locaux sont progressivement délaissés pour faire place aux matériaux industrialisés, symboles de modernité (ciment, tôles…). Cette situation paradoxale invite par conséquent à se pencher sur les modèles urbains « pauvres » de la périphérie, où la terre demeure encore largement utilisée, et à tirer les leçons de cette réalité de terrain pour en extraire une « leçon d’architecture », une « théorie ». Elle se place sous l’angle des Cultural Studies, en allant à la recherche d’une « culture constructive » dans les marges urbaines.

    2Le terrain de recherche est situé au centre de la ville de Bamako, au Mali, sur les berges du fleuve Niger. Après un rapide coup d’œil sur ce lieu, on pourrait conclure que ce que l’on a sous les yeux a toutes les caractéristiques d’un bidonville : constructions fragmentaires, matériaux de récupération, formes urbaines organiques, etc. À la suite de plusieurs entretiens, j’ai fini par comprendre que ce quartier n’était pas à proprement parler un « bidonville », mais qu’il avait toutes les caractéristiques d’un campement nomade de pêche (bozodaga), dont la spécificité est de se situer dans l’hyper-centre de la capitale malienne2. Ce campement de pêche a la particularité d’être relativement ancien puisqu’il date de plusieurs dizaines d’années. Si les principes fondateurs de ce quartier se réfèrent au nomadisme3, on gardera à l’esprit que ce terrain est pris dans un processus de sédentarisation4.

    3Les travaux de Colette Pétonnet ont permis d’envisager ce terrain précaire avec une pertinence remarquable. On est tous dans le brouillard5 donne des clefs pour comprendre la raison d’être de plusieurs phénomènes observés sur le terrain. Bien que décrivant un bidonville de région parisienne construit par des migrants (en partie venus d’Afrique du Nord), cet ouvrage nous éclaire sur les conditions urbaines précaires de la ville de Bamako aujourd’hui, et nous aide à définir le sens de l’espace, à en comprendre la signification et celle de notre terrain à Bamako. Le texte de Colette Pétonnet contribue à déverrouiller le regard pour observer ce qui existe au-delà de la représentation de la pauvreté. Une fois franchi ce cap, le regard devient plus précis dans le brouillard des représentations. Le regard est ainsi « augmenté », il voit plus loin que l’image de la pauvreté pour en découvrir sa logique (propre à l’esprit humain), ainsi que l’ordonnancement d’un espace engendré dans une culture particulière6.

    4La « réalité augmentée7 » signifie vivre une réalité physique tout en étant conscient des mécanismes invisibles qui sous-tendent cette réalité. Pétonnet nous permet de voir l’espace anthropologique dans sa profondeur culturelle, en prouvant que de nombreux détails du quotidien ont une légitimité, une explication, une raison d’être. On perçoit alors distinctement la superposition de plusieurs dimensions dans une complexité urbaine floue. Elle nous autorise à analyser le terrain avec une grille de lecture dotée de très nombreux paramètres dont celui de la culture anthropologique. Ce regard spécifique donne ainsi à lire la structure culturelle qui sous-tend l’espace précaire du bidonville.

    5Afin de poursuivre sur le thème du regard, on se doit d’évoquer la technique de l’« observation flottante » qu’elle préconise. Catherine Choron-Baix explique que cette méthode implique de rester en toute circonstance « disponible et vacant », afin de « découvrir les règles sous-jacentes8 » du terrain. À la suite d’un premier travail d’enquête sous forme de questionnaire9, j’ai moi-même employé cette technique d’observation pour ma propre recherche de thèse10. L’observation flottante m’a notamment donné l’occasion d’assister au suivi d’un chantier de construction, ce qui s’est avéré être une pièce maîtresse de ma recherche de thèse. Cette observation m’a notamment permis de comprendre les interactions entre de multiples paramètres : la technique, la transmission, l’échange, le social, la solidarité, le temps, l’énergie, etc.

    6Ces extraits éclairent la capacité du « bidonville » à favoriser les transitions entre les habitudes rurales de la région d’origine et l’apprentissage des habitudes urbaines. C’est ainsi que le « bidonville » se révèle être un espace-temps nécessaire à un changement d’habitudes pour des individus en situation de transition. Après avoir accepté cette caractéristique, le regard se métamorphose radicalement sur le terrain. Le regard ne s’arrête plus sur l’image de pauvreté, il contourne celle-ci pour chercher dans l’espace les nombreux indices de cette transition à travers les modes d’habiter. S’ouvre alors une enquête d’anthropologie de l’espace en plein cœur d’un espace urbain contemporain doté d’une dynamique remarquable. Bamako témoigne actuellement d’un des taux de croissance urbaine les plus élevés au monde11.

    7Avant de commencer, il semble important de signaler que le regard porté sur ce terrain de Bamako est celui d’un architecte. Cette information permettra certainement d’expliquer pourquoi la plupart des observations se focalisent sur l’espace.

    Du rural à l’urbain

    8« […] un vieux réflexe du fond humain, l’une des plus sûres précautions à prendre avant de se lancer dans l’inconnu : posséder un allié dans la place12. »

    9Avec les premiers entretiens j’ai compris que la plupart des habitants avaient une origine commune. À quelques exceptions près, ils proviennent tous de la région de Ségou, au nord-est de Bamako (Fig. 1). Aussi, nombreux sont les habitants du quartier qui affirment entretenir des relations extrêmement étroites avec leur village d’origine. Certains vont même jusqu’à expliquer que leur présence en ville est saisonnière et que, quand viendra la saison des pluies, ils retourneront au village pour « cultiver la terre ». Les liens entre les habitants de ce quartier et leur région d’origine sont donc extrêmement solides et entretenus de manière récurrente (une fois par an en moyenne), et expliquent que les villages de la région de Ségou sont régulièrement fréquentés par les habitants de ce quartier de Bamako. Les villageois qui veulent tenter leur chance en ville peuvent ainsi facilement se rapprocher des urbains lors de leur passage au village. Par cette voie, le réseau social prend une échelle territoriale.

    Fig. 1 – Ces deux cartes mettent en évidence l’origine géographique commune des habitants du quartier. Cartes de Vincent Laureau, 2016.

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    10« Un village-mère est à l’origine d’un peuplement qui se poursuit au fil des jours par cooptation intra et extra-ethnique13. »

    11Cette origine géographique commune étant établie, on découvre ensuite que de nombreux liens de parenté existent entre les différents habitants de ce quartier. Ainsi, Moussa, mon principal interlocuteur sur place, avait comme voisins proches dans le quartier : son père, sa mère, ses frères et sœurs, son oncle et son grand-père (le chef de quartier14). C’est ainsi qu’apparaissent progressivement une multitude de liens de nature différente : liens familiaux, liens d’amitié, origine géographique, origine ethnique. Ces liens constituent un réseau social au maillage extrêmement serré. Il permet au nouvel arrivant dans le contexte urbain de retrouver des ingrédients connus, ce qui facilite considérablement son acclimatation dans ce contexte urbain.

    12Avec cette première information on commence à comprendre que toutes les conditions sont réunies pour que se recréent, sur le terrain urbain, des habitudes culturelles issues du contexte d’origine rurale.

    13« […] pour se porter garant de quelqu’un il faut le connaître. Une sorte de reconnaissance s’effectue entre gens d’une même région, et sur le sol bidonvillois, une projection de l’espace d’origine se dessine15. »

    14Les habitants de ce quartier sont d’origine rurale, lorsqu’ils arrivent en ville pour la première fois, ils transportent avec eux leur propre « culture constructive16 ». Ainsi, le premier réflexe de survie (qui consiste à se fabriquer rapidement un abri pour se protéger des rigueurs du climat), donne clairement à voir cette continuité d’un espace à l’autre. Ces photographies présentent une comparaison entre des constructions produites dans des campements de pêches ruraux (Fig. 2) et des constructions similaires réalisées dans ce quartier urbain de Bamako (Fig. 3).

    15Dans notre cas d’étude, les candidats à l’urbanité se déplacent avec leur savoir-faire culturel, notamment en matière de production spatiale. Cependant, ils sont largement soumis à un contexte urbain qui diffère par rapport à l’environnement rural connu. Certains matériaux ruraux deviennent rares et coûteux (la paille), alors que d’autres matériaux issus du monde urbain se manifestent par leur abondance (carton, papier, planches, bâches…). Et c’est bien dans cette différence environnementale que se manifeste une « déterritorialisation17 ». L’urgence de l’aménagement d’un espace suggère d’employer efficacement des techniques connues, tout en acceptant de recourir à des matériaux peu coûteux et abondants. Ainsi, la « reterritorialisation18 » fonctionne de manière inclusive en employant largement les nouveaux matériaux issus de l’environnement urbain, tout en conservant l’emploi de structures spatiales (d’origine rurale).

    Fig. 2 – Constructions nomades dans un contexte rural, région de Ségou. Photographies de Vincent Laureau, 2011.

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    Fig. 3 – Constructions nomades dans un contexte urbain, Bamako. Photographies de Vincent Laureau, 2011.

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    16On comprend ici, avec Colette Pétonnet, que la continuité d’une structuration ethnique de l’habitat ne se manifeste pas dans une continuité de matériaux, mais plus manifestement dans une continuité de forme et de structure. Aussi, cette continuité culturelle n’apparaît pas au premier regard, elle nécessite un effort analytique, qui consiste dans ce cas précis à séparer la structure de l’enveloppe. Dans les exemples présentés dans les photographies ci-dessus, on constate que les axes structurants des constructions sont quasiment identiques entre le contexte rural et le contexte urbain. En revanche les matériaux de l’enveloppe sont radicalement différents.

    17Une fois dévoilées ces structures internes qui permettent de lire des continuités culturelles à travers le territoire, on comprend alors mieux comment ces formes permettent d’engendrer une certaine tranquillité d’esprit grâce à l’emploi d’un vocabulaire spatial familier.

    Les rapports Espace/Temps

    18« […] la société bidonvilloise se structure dans le temps19. »

    19La première photographie montre une installation récente (Fig. 4). La seconde photo montre le même espace une semaine plus tard. On constate que l’habitant a installé un panneau de paille tressée destiné à privatiser son espace extérieur. La photo de droite montre le même espace un an plus tard. À première vue, il n’y a pas eu de modifications majeures dans la construction. Mais avec un peu d’attention on se rend compte que tous les matériaux de construction ont été renouvelés. On comprend alors qu’une manière de faire « durer » ce type de construction (destiné au nomadisme) consiste à refaire l’enveloppe avec des matériaux neufs20.

    Fig. 4 – Un même espace à des temps différents, Bamako. Photographies de Vincent Laureau, 2008-2009.

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    20L’espace précaire est tout particulièrement articulé avec la notion de temps. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord parce qu’il s’agit d’un espace de transition. Le fait d’être dans une situation d’entre-deux favorise l’articulation des rapports entre l’espace et le temps. Ensuite, de par son caractère précaire, l’espace est dominé par l’incertitude et le doute. Dans ces conditions, l’espace semble résister à toute forme de pérennité, pour favoriser des qualités d’appropriation progressive et de déplacement potentiel. L’espace est donc caractérisé par sa réversibilité, c’est-à-dire sa capacité à se transformer sur lui-même pour laisser ouverte la possibilité d’un retour à un état antérieur, voire même à sa disparition, son effacement. On comprend alors que l’espace demeure étroitement articulé à la notion de temps : « […] construit en matériaux destructibles, il demeure transformable même après des cloisonnements ou des jonctions subies antérieurement. Et ses occupants sont souvent habiles à le remodeler à leur convenance21. »

    21On constate sur le terrain une grande diversité de matériaux. On peut regrouper ces matériaux en trois catégories, qui correspondent à trois « vitesses d’espace » (Fig. 5). Nous allons à présent voir que chaque famille de matériau évoque de façon explicite un degré d’appropriation et de sédentarité de ses habitants.

    Fig. 5 – Axonométrie représentant la coexistence de trois matériaux principaux, représentant trois « vitesses d’espace ». Dessin de Vincent Laureau, 2012.

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    les matériaux légers et rapides : pailles et matériaux de récupération

    22Dans cette famille de matériaux on trouve deux sources différentes : les matériaux légers d’origine rurale (paille tressée, bois, etc.), et les matériaux de récupération d’origine urbaine (bâches, papiers, cartons, planches, sacs de tissus, etc.). Cette famille de matériaux se caractérise par une impressionnante rapidité de construction. Avec celle-ci on peut construire un habitat pour plusieurs personnes en moins d’une demi-journée. Les techniques d’assemblages se caractérisent par des liens ou des coutures, ce qui autorise un montage et un démontage extrêmement rapide. Ces matériaux deviennent par conséquent ouverts et disponibles pour : un réemploi, une transformation, un déplacement.

    23La population du quartier étant principalement composée de pêcheurs Bozos, on retrouve dans cette architecture légère l’emploi de techniques de construction des campements temporaires réalisés pour des campagnes de pêche en milieu rural (ossature en bois par ligature et enveloppe en paille tressée par couture). Ces techniques permettent de réaliser des espaces habitables pour une durée déterminée (le temps d’une saison de pêche).

    Un matériau lourd et réversible : la terre

    24À présent un matériau plus lourd et donc plus lent : la terre. Dans ce quartier, la construction en terre occupe une bonne place. Il faut savoir que les Bozos sont également connus pour être d’excellents maçons de terre22. Les Bozos ont donc la particularité de posséder dans les mains au moins deux registres de construction : un léger et rapide en paille (pour les campements), l’autre lourd et lent en terre (pour le village sédentaire).

    25La terre est abondante sur les berges du fleuve Niger. On y trouve également l’eau qui rend possible son extraction et sa mise en œuvre. En effet, l’usage du matériau terre est étroitement dépendante de la présence de l’eau23 (extraction, malaxage, fermentation…). Toujours grâce à l’eau, la terre s’affirme comme le matériau réversible par excellence ! Après un simple broyage, une brique redevient un tas de poussière, qui avec l’ajout d’un peu d’eau retrouve ses vertus collantes, propres (presque instantanément) à la réalisation d’une construction neuve.

    26Dans le quartier on prend soin d’aller chercher des briques de terre crue dans les chantiers de destruction de la vieille ville de Bamako (ancien quartier de Bozola). Ces briques anciennes sont connues de tous pour leur bonne résistance. Cette forme de récupération offre ainsi un matériau de premier choix pour fabriquer certains détails de l’espace24.

    27La terre est un matériau lourd. C’est une donnée importante car cela permet de comprendre que ce type de chantier nécessite une quantité très importante de main-d’œuvre. Dans un tel contexte de pauvreté, la main-d’œuvre est principalement recrutée dans les cercles solidaires. Le poids de la terre engendre donc des mécanismes solidaires qui forment, par extension, le « ciment social » de ce fragment urbain. Les chantiers de constructions en terre, ont lieu essentiellement le dimanche, précisément quand la main-d’œuvre solidaire est disponible25. Cette donnée s’articule au fait que la terre nécessite des temps de séchage de quelques jours pour « faire sa prise ». Ainsi un chantier pour un espace type d’environ 9 m2 pourra se réaliser en l’espace de quatre dimanches. Le poids de la terre fait que l’ouvrage est difficile (voire pénible), par conséquent, le temps du chantier se divise en matinées, qui sont elles-mêmes espacées par des temps de séchage nécessaires. On est bien là dans un rapport au temps différent de la famille de matériau précédente qui nécessitait une demi-journée pour la réalisation d’un espace de taille similaire.

    Un matériau cher qui s’inscrit dans le temps long : le ciment

    28Le ciment est un matériau coûteux. Il nécessite par conséquent des périodes de financement très importantes. Certains pères de famille passent ainsi une vie entière à financer un chantier en ciment, dans lequel ils vivent aussi de manière permanente. Dans cette région, l’argent étant volatile sous forme de monnaie, on est souvent enclin à le transformer en parpaing, de manière à pouvoir mieux l’appréhender. Ainsi, un simple tas de parpaings représente l’image de la réussite sociale26. Le parpaing est donc étroitement associé au mécanisme du capitalisme et au temps long, celui du patrimoine financier et de la pérennité. Symboliquement, ce matériau n’a donc rien de commun avec les deux précédents : il s’inscrit dans la durée, là où les matériaux précédents sont dans le temporaire. Il est coûteux et monnayable là où les autres relèvent de l’économie circulaire.

    29Ces différentes familles de matériaux ont été distinctement séparées pour des commodités de démonstration, mais il ne faut pas perdre de vue que ces trois familles sont étroitement mêlées sur le terrain. À l’échelle urbaine, on peut voir ainsi sur la carte ci-dessus combien ces matériaux à durée variable sont imbriqués. Cette intrication se vérifie également à l’échelle architecturale. Il est courant d’observer des constructions qui témoignent de l’emploi simultané de ces trois familles de matériaux. En effet, il n’est pas rare de constater des hybridations de matériaux extrêmement ingénieuses, comme : la « couture sur bois27 », la « couverture multicouche28 » (de type panneaux sandwichs), ou encore des « murs en parpaings nomades29 ».

    30« Jorge préférera démonter ses planches pour ne pas les perdre30.

    31Les murs de parpaings nomades représentent un exemple manifeste de cette hybridation des matériaux. Ces trois photos (Fig. 6) prises sur différents exemples montrent des murs de parpaings, maçonnés avec un mortier de terre. Il faut comprendre que c’est bien la condition d’incertitude qui engendre un tel détail. En effet, c’est l’insécurité foncière qui fait que les parpaings ne sont pas scellés dans le ciment. Ainsi, si l’on reçoit une menace d’éviction, on pourra démonter ce mur, récupérer les précieux parpaings, pour ensuite pouvoir reconstruire plus loin. C’est donc bien d’un mur nomade dont il s’agit. Ce détail remarquable représente à lui seul le degré d’incertitude qui engendre mécaniquement une innovation en matière de « culture constructive ».

    Et c’est parce qu’il fonctionne comme un refuge contre les sollicitations de la civilisation industrielle, comme une résistance globale à une déculturation brutale, qu’il agit comme un instrument artisanal d’acculturation douce31.

    Fig. 6 – Exemples de murs de parpaings montés avec un mortier de terre permettant de les rendre nomades, Bamako. Photographies de Vincent Laureau, 2010.

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    32Avec ces trois photographies (Fig. 7), on peut voir la mutation progressive d’une même construction entre 2008 et 2012. En 2008, on observe une implantation récente et poreuse qui, de l’intérieur, laisse percevoir un bon nombre d’informations provenant de l’extérieur32 (bruit, luminosité, odeur…). Ensuite, en 2009, l’enveloppe a été doublée pour se prémunir contre les intempéries de la saison des pluies. On assiste donc à une étanchéification progressive de l’enveloppe. Enfin en 2012, la pente de toiture s’est renversée (pour se conformer aux codes établis dans le quartier33), et l’habitant a dressé de lourds murs de terre recouverts d’un enduit de ciment34. On perçoit à quel point l’espace se métamorphose de façon progressive. On peut y voir une analogie avec la manière dont les habitants changent graduellement des habitudes rurales vers des habitudes urbaines. La « durcification35 » de la construction, s’apparente à l’acceptation graduelle des codes urbains, dans un processus « d’acculturation douce36 ».

    Fig. 7 – Trois photographies d’un même lieu à des temps différents, permettant d’apprécier l’appropriation progressive de l’espace, Bamako. Photographies de Vincent Laureau, 2008-2012.

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    Un espace d’interaction

    33« Tout ce qui dans la ville se dessine en creux est un espace de rencontre37. »

    34Cette citation de Colette Pétonnet, est sans doute l’une des phrases qui m’a le plus accompagné dans mon parcours de recherche. Elle permet de s’attacher à oublier la forme des pleins, et à focaliser notre attention sur la forme des vides38. Comme dans les techniques de dessin ou de peinture, il s’agit de « détacher le fond de la forme ». Une fois effectuée cette opération, on comprend rapidement que les creux de l’espace urbain favorisent l’interaction et donc la rencontre (Fig. 8). Chaque accident spatial, chaque carrefour, chaque virage, chaque ombre39, engendre des forces de frottements qui sont autant d’opportunités de rencontre. Dans le cas d’un espace de transition comme dans ce terrain, cette clef de lecture permet d’envisager le terrain urbain comme un « espace social40 » au sens d’Henri Lefebvre.

    35Les constructions du quartier sont semblables à un dispositif d’espace graduel qui engendre une progressivité allant de l’espace ouvert, vide et lumineux, vers un espace privé, fermé et obscur (la chambre) (Fig. 9). Ainsi chacun de ces paliers permettent de progresser à travers différentes sphères d’intimité. Ils se manifestent parallèlement par : une échelle d’espace (du plus grand au plus petit), un degré de luminosité (de la « lumière blanche41 » de l’espace extérieur à l’obscurité de la chambre) et par une matérialité (du léger vers le lourd). Dans ce dispositif, on retrouve également l’implication du poids des matériaux (évoquée en amont). En effet, dans l’espace public vide on déplace habituellement un mobilier léger (chaises, bancs, etc.) capable de suivre avec précision et régularité l’ombre des arbres et des constructions. Dans l’espace du dehors vient d’abord l’espace des ruelles qui regroupe une première échelle d’intimité car c’est un espace de rencontre quotidien dont l’étroitesse propose une ombre propice au dialogue. Ensuite vient l’espace de la cour familiale, puis de la véranda faite de matériaux légers qui maintiennent une ventilation naturelle. L’espace de la véranda sert de lieu de réception pour les invités. Cette véranda est souvent située devant la chambre et en protège l’intimité. Elle engendre par conséquent un espace tampon qui permet également de tamiser la lumière afin de se protéger contre l’intrusion du moindre rayon de lumière qui en intensifierait la température42. On comprend ici que l’ensemble de ce dispositif fonctionne comme un tamis socio-spatial dont l’architectonique permet de lire la graduation précise d’un système d’emboitements.

    Fig. 8 – Cette carte fait ressortir les creux de l’espace qui favorisent l’interaction. Dessin de Vincent Laureau, 2012.

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    Fig. 9 – Cette carte fait apparaitre une graduation précise entre public et privé. Dessin de Vincent Laureau, 2012.

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    36« L’intimité y est préservée deux fois, comme derrière deux remparts concentriques, par le quartier et par l’appartement dans le quartier43. »

    37On retrouve chez Colette Pétonnet, ainsi que sur le terrain malien cette manifestation des « sphères44 » de l’intimité, de cette « proxémie45 ». Sur le terrain, une fois que l’on a à l’esprit cette lecture des codes de l’espace à travers la nature des matériaux on peut alors lire l’espace comme un langage, une sémiologie. L’espace nous parle pour nous raconter : son échelle, son degré de luminosité, son poids, son degré de sédentarisation, ainsi que son gradient d’intimité. On comprend alors comment les creux urbains proposent autant d’espaces opportuns aux rencontres, aux croisements et à l’échange. Ces creux ne sont perceptibles que si l’on y est initié à travers un langage commun. Aussi, sur ce terrain, le fait de partager une origine ethnique et géographique commune permet de cette façon aux habitants de communiquer à travers l’espace. Ce dernier exprime des indices qui renseignent le visiteur sur son statut. Par exemple, une simple hauteur de marche peut permettre de définir la limite d’une cour. Ainsi cet emmarchement délimite avec précision un aspect privé pour un regard averti.

    38Si l’espace peut être perçu comme un langage on peut aller plus loin en affirmant que le vêtement est lui aussi un médium qui exprime une signification46. On peut rappeler ici combien le vêtement est, dans cette région du monde, empli de sens – le « langage des pagnes47 » en étant un exemple. Le pagne traduit une manière d’être pour celle qui le porte, son choix n’est jamais anodin, il a une signification explicite. « Elle n’habite pas dans le quartier ; elle habite le quartier dans son entier comme on habite une maison48. »

    39Sur cette carte sont représentés les principaux lieux du quartier fréquentés par Moussa49 avec des fréquences variables (Fig. 10). On y voit son propre espace (sa chambre), la cour de ses parents, celle de son oncle (chef du quartier), la véranda de son grand frère, ainsi que son lieu de travail (au bord du fleuve). Ces différents lieux sont fréquentés avec des intensités variables, cependant on visualise rapidement que ces ruelles s’apparentent aux nombreux couloirs d’une maison50. Car si chaque habitant arpente quotidiennement une carte similaire, alors l’espace des rues et ruelles affirme ainsi un puissant degré d’hybridation entre le public et le privé.

    Les logements sont l’aboutissement du dehors qui se clôt sur l’intimité comme la rue et la place sont les prolongements ouverts du logement. Les vieux logements urbains, pauvres en confort, étroits ou sombres, ne sont pas isolables de leur environnement. Ils se doivent de desservir toujours les besoins humains à la présence permanente, sensible et proche des rues51.

    40Colette Pétonnet nous fait comprendre qu’il n’y a aucune raison d’isoler le logement de son contexte proche. Si les rues sont ainsi habitées, l’analyse spatiale ne peut se circonscrire au seul espace de la chambre. L’analyse doit être étendue à l’espace commun du quartier de manière à témoigner d’un mode d’habiter qui inclut de nombreuses hybridations : intérieurs/ extérieurs, public/privé, ombre/lumière, déplacement/arrêt, etc.

    La connaissance des autres naît de l’espace lui-même, c’est-à-dire de sa forme. Dans les vieux quartiers, le tracé organique des vieilles rues […], plus ou moins semblable de par le monde, donne lieu, chez l’arrivant, à une mémorisation inconsciente. Il est reconnu comme un ailleurs différent mais non dissemblable, donc possible52.

    Fig. 10 – Cette carte représente les différents degrés de fréquentation de Moussa dans le quartier. Dessin de Vincent Laureau, 2012.

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    41Avec cette citation on saisit combien le fait d’arpenter quotidiennement ces espaces sinueux engendre une mémorisation inconsciente de l’espace. Par le déplacement des corps, on assiste à l’acquisition individuelle et collective de codes urbains53. Ces codes sont des produits hybrides, soumis à l’interface du rural et de l’urbain. De cette production changeante, qui mue de façon perpétuelle, naissent des émergences culturelles qui forment peu à peu le socle d’un langage urbain en transformation. Celui-ci s’actualise à travers ses marges en se nourrissant de multiples paramètres (lieux, matériaux, origines culturelles, origines géographiques, usages…). Nous pouvons ainsi affirmer avec Michel Agier que les marges urbaines participent directement à « l’invention de la ville54 ».

    Cet espace donc, utilisé fortuitement ou à des fins voulues, crée les relations des vieux dont le temps vacant est employé à accumuler des connaissances et à échanger des commentaires sur ce qu’ils ont en commun, c’est-à-dire sur le quartier lui-même : ses avatars, ses mutations, la vie de ses gens. Ils le maîtrisent, le vivent et font son histoire qu’ils transmettent ensuite aux nouveaux arrivants, jeunes ou étrangers, les aidant ainsi à s’intégrer plus vite55.

    42En retournant sur le terrain tout en ayant cette phrase à l’esprit, j’ai pu remarquer que le « hangar des vieux56 » était situé à l’exact centre de gravité du quartier (Fig. 11). Ce lieu est un endroit de choix pour observer la vie du quartier, ainsi que pour en définir une sorte de point d’attraction. Gardiens de la mémoire des lieux, les anciens sont des références en matière de langage spatial. Leur capacité à retracer l’historique des espaces permet d’en expliciter le sens et la raison.

    Fig. 11 – Croquis du « hangar des vieux », lieu de palabre destiné aux anciens et situé en position centrale dans le quartier. Dessin de Vincent Laureau, 2012.

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    43Sur le terrain, cet espace se manifeste par un creux urbain, qui participe aux nombreux ingrédients constitutifs d’une centralité : un puits, la mosquée, un croisement spatial, des commerces et le « hangar des vieux ». La conjonction de ces ingrédients ressemble trait pour trait aux éléments que l’on rencontre dans les structures urbaines ou villageoises anciennes à travers le pays. Cette rapide description permet de confirmer le fait que ce terrain est le témoignage de la « projection » d’une structure urbaine ancienne sur un terrain contemporain. On assiste à la matérialisation d’un ordre urbain ancien sur un terrain précaire contemporain. Cette structure urbaine semble ainsi proposer une acclimatation permettant de passer de manière progressive d’une condition vers une autre, selon une « acculturation douce57 ».

    ***

    44Colette Pétonnet semble avoir été une pionnière en ce qui concerne la question du renouvellement du point de vue sur l’espace précaire. Elle est une des premières à envisager le bidonville sans se laisser aveugler par les a priori. Elle nous incite à observer le réel sous un angle nouveau, avec une acuité plus fine sur les nombreux détails du quotidien et sur leurs raisons d’être. Elle révèle des valeurs, où la plupart ne voient que pauvreté. Elle saisit l’ordre où chacun voit le désordre. Elle dévoile les structures internes dans ce qui pourrait passer pour un chaos.

    45Cette posture d’observation, bien que résolument humble et discrète, s’apparente à une véritable « révolution copernicienne », tant elle bouscule l’ordre établi. Si Colette Pétonnet a ouvert cette voie (quasiment de façon solitaire58), il semble désormais important de relire son travail à la lumière de plusieurs penseurs contemporains de manière à mettre son œuvre en perspective à travers des concepts actuels tels que : « vernaculaire contemporain59 », « informel60 », « invention61 », etc. C’est une façon de lui rendre hommage tout en démontrant la pertinence et la remarquable actualité de son travail.

    46L’architecte Philippe Potié explique que la racine grecque Theoria signifie : « regarder », « contempler », « donner à voir62 ». Une manière de « faire théorie63 » en architecture consiste donc à proposer une posture de regard, et c’est précisément ce que propose Pétonnet dans son travail. Elle ouvre un regard sur l’espace précaire ce qui permet d’aller à l’essence des choses, d’en comprendre les fondements, les raisons. Pour ma part je suis aujourd’hui intimement convaincu que, en empruntant cette qualité de regard, le terrain précaire offre à l’architecture une véritable leçon. Une leçon qui provient d’en bas, dans un mouvement bottom-up.

    47Ne perdons pas de vue que l’ouvrage On est tous dans le brouillard se clôt sur la description du passage des habitants du bidonville vers les grands ensembles. Cette description remarquable ne manque pas de mettre l’accent sur la violence qui se manifeste à l’occasion de ce passage. Elle décrit alors très bien combien la géométrie rigide des grands ensembles peut être vécue comme une agression envers les habitudes physiques des corps des individus, mais aussi envers le corps social (notamment par la fragmentation étanche des ensembles familiaux). Aussi, en ce qui concerne l’émancipation actuelle des pays émergents, tâchons de nous souvenir de cette leçon décrite par Pétonnet, de manière à ne pas reproduire les mêmes erreurs que par le passé. Nous devons par conséquent nous inspirer librement des dispositifs spatiaux observables dans les espaces précaires pour les réinventer de manière résolument contemporaine.

    48Aujourd’hui la crise de la modernité engendre une crise des modèles urbains. L’urbanisation informelle développe sur tous les continents une énergie et une résilience tout à fait remarquables. Ce phénomène existe, il s’impose dans les failles du système formel. Il se développe « dans les “trous” de la ville générique64 », c’est-à-dire aux limites du système urbain conventionnel. Autrement dit, chaque bidonville représente une défaillance du modèle urbain. Aussi, « jamais la capacité de production de logements ne pourra rattraper cette demande65 », comme l’explique Jean-Paul Loubes, il vaut mieux cesser de gaspiller de l’énergie à « éradiquer » ces espaces. Il est peut-être préférable d’accepter cette réalité en la regardant en face avec pragmatisme, pour mieux l’accompagner. Revenant là encore à la question du regard, du « point de vue66 », il nous faut (ré)apprendre à regarder l’informel pour ce qu’il nous enseigne des réalités du monde actuel et de ses dysfonctionnements. C’est précisément ce que nous propose l’œuvre de Pétonnet.

    49Colette Pétonnet conclut son ouvrage en remarquant la récurrence des sacrifices humains à travers de nombreuses sociétés dans le passé, où les « victimes émissaires67 » servaient à exorciser le mal68. Elle évoque par exemple le pharmakos69 dans la civilisation grecque, terme ambivalent désignant « à la fois le poison et l’antidote, le mal et le remède70 », et qui donna plus tard le mot pharmacie. Elle précise que « le pharmakos est un personnage à la fois méprisé, puisqu’il draine les impuretés, et vénéré puisque sa mort est bénéfique71 ». Et plus généralement, les populations que Pétonnet a suivies dans leurs parcours sont considérées par la société comme une « catégorie sacrifiable72 » semblable à un pharmakos contemporain. Cette référence à la tradition grecque n’est pas sans rappeler la pensée contemporaine de la « pharmacologie73 » développé par le philosophe Bernard Stiegler. Ainsi la ville précaire devrait-elle être perçue à travers ce filtre « pharmacologique », de manière à en souligner l’ambivalence. Cette démarche actuelle, initiée par Pétonnet, sous-entend par conséquent que le bidonville n’est peut-être pas simplement qu’un mal, mais qu’il est aussi un remède.

    50La pensée de Pétonnet occasionne plus qu’un simple changement de point de vue : elle offre une légitimité à des formes urbaines meubles qui ont longtemps été éradiquées et qui continuent de l’être encore dans de nombreux pays. Pour cette précarité, Colette Pétonnet ouvre « un droit de cité », « un droit à la ville74 ».

    Notes de bas de page

    1  Vincent Laureau, La Ville et la Terre, apprendre de Bamako. Le Cas de Bozobuguni, un quartier auto-construit, Thèse, Urbanisme et aménagement de l’espace, université Paris Nanterre, Laboratoire Mosaïques-LAVUE, 1 vol., 2014, 570 p. (dactyl.) [En ligne, URL : http://www.theses.fr/2014PA100018].

    2  Dans les limites administratives du district de Bamako, sur les berges du fleuve Niger, il existe plusieurs autres campements de pêche similaires. Un article portant sur la place des pêcheurs urbains de Bamako dénombre une vingtaine de campements de ce type Kévin de La Croix, Luc Ferry, Frédéric Landy, Boureïma Traoré, Nadine Muther, Bekaye Tangara, Didier Martin, « Quelle “place” pour des pêcheurs urbains ? Le cas de Bamako (Mali) », in Cybergeo : European Journal of Geography, « Espace, Société, Territoire », n° 648, 24 juillet 2013, [En ligne, URL : http://cybergeo.revues.org/25977, consulté le 03/08/2013].

    3  Dans un contexte traditionnel, un campement de pêche dure le temps d’une saison de pêche. Il est essentiellement construit en matériaux légers (pailles, bois, bambou), de manière à pouvoir être déplacé ou à être recréé rapidement.

    4  Ce campement est pris dans un processus de sédentarisation, dans la mesure où certains habitants investissent délibérément dans des matériaux plus lourds de façon à s’installer de manière prolongée (terre, tôle, ciment). On doit préciser que cette installation prolongée se réalise malgré le risque d’une éradication ; cette démarche s’apparente à un pari sur l’avenir.

    5  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard (1979), Paris, Éditions du CTHS, 2012.

    6  Si le texte de Pétonnet permet de mieux comprendre les marges urbaines de Bamako, on peut alors imaginer qu’il permet d’éclairer potentiellement de nombreux autres terrains.

    7  Cette expression devient désormais courante grâce à l’utilisation des technologies numériques.

    8  Catherine Choron-Baix in Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 11.

    9  Vincent Laureau, Valeurs culturelles d’une architecture spontanée, Mémoire de master, Géographie, Dynamiques urbaines comparées, université Paris Nanterre, Laboratoire Gecko, 1 vol., 2008, 131 p. (dactyl.).

    10  Vincent Laureau, La Ville et la Terre, op. cit.

    11  Un dossier d’Onu-Habitat rapporte que la ville de Bamako aurait atteint 5,97 % de croissance urbaine entre 1997 et 2000 (www.unhabitat.org, consulté le 25/02/2018). Ce qui place cette ville au sixième rang mondiale en terme de croissance.

    12  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 37.

    13  Ibid.

    14  Le chef de quartier détient ce titre car c’est le premier à s’être installé sur ce terrain dans les années 1970.

    15  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 53.

    16  Philippe Potié, Cyrille Simonnet, Culture constructive, Éditions Parenthèses, « Les Cahiers de la recherche architecturale », n° 29, 1992, p. 137.

    17  Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et Schizophrénie. L’Anti-Œdipe, t. 1, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972. On peut alors, à juste titre, effectuer un parallèle avec le concept de « déterritorialisation » évoqué par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Ces philosophes expliquent que la déterritorialisation consiste à effectuer un changement de territoire, un « voyage ». Ce voyage est décrit comme une prise de risque, dans la mesure où la finalité du déplacement n’est pas précisément connue. Le voyage demeure ouvert aux opportunités de manière à accepter des « transferts », des « innovations ». La déterritorialisation est décrite comme un phénomène ouvert, et disponible aux influences environnantes. En cela, ce concept s’oppose radicalement à la répétition stricte d’un phénomène culturel, au contraire, il est décrit comme un « processus » qui engendre de l’invention.

    18  Ibid.

    19  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 76.

    20  Dans un autre article sur le renouvellement des matériaux fragiles dans des cas de patrimoines urbains au Mali, je montre comment la fragilité des matériaux engendre mécaniquement le renouvellement à travers un rituel. Ainsi, dans un tel contexte de fragilité, le patrimoine s’exprime d’avantage à travers les gestes du rituel de reconstruction que dans une pérennité d’espace et de matière (Vincent Laureau, « La ville en terre au Mali. Le chantier comme patrimoine », in Cybergeo : European Journal of Geography, « Espace, Société, Territoire », n° 644, 18 avril 2013, [En ligne, URL : http://cybergeo.revues.org/25907, consulté le 05/05/2013]).

    21  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 59.

    22  Ils sont notamment capables de réaliser de véritables dentelles de terre, dans la conception des Sahos (maisons destinées à l’hébergement des jeunes circoncis).

    23  À l’échelle de la matière, on sait aujourd’hui que ce sont les particules d’eau qui engendrent la liaison entre les particules d’argile. C’est parce qu’il y a de l’eau dans la brique qu’elle conserve sa forme de brique, comme pour le mur (Romain Anger, Laetitia Fontaine, Bâtir en terre. Du grain de sable à l’architecture, Paris, Éditions Belin, 2009).

    24  Cette terre ancienne de bonne qualité est utilisée en priorité sur deux postes : le soubassement (pour résister aux inondations), et le haut du mur (pour résister à la pluie).

    25  Les participants sont recrutés selon des cercles concentriques de familiarité. Si l’on a une partie de sa famille dans le quartier, c’est d’abord dans ce premier cercle que l’on va recruter des participants. Ensuite on peut demander l’aide des voisins qui, en échange d’un « service rendu », aideront à la réalisation. Enfin on peut également, au besoin et si on en a les moyens, monnayer des tâches précises (réalisation de briques, main-d’œuvre spécialisée pour un geste précis, etc.).

    26  Patrick Canel, Philippe Delis, Christian Girard, Construire la ville africaine. Chronique du citadin promoteur, Paris, Karthala, 1990.

    27  Vincent Laureau, « When a NomadicTradition Meets the City », in Earth Constructions and Tradition, vol. 2, Vienne, Institute of History of Art, Vienna University of Technology, 2018, p. 17 (à paraître).

    28  Ibid.

    29  Ibid.

    30  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 65.

    31  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 81.

    32  Cette question de la progressivité intérieur/extérieur est également parfaitement énoncée par Colette Pétonnet, à plusieurs reprises : « […] le cabanon extérieur. Il permet de conserver l’habitude corporelle du passage fréquent du dedans au dehors. » (Ibid., p. 92).

    33  Le sens de la pente de toiture est un facteur important pendant la saison des pluies. En effet, lorsque la pluie tombe, l’afflux d’eau peut parfois menacer la construction si elle n’est pas gérée. Dans ce quartier, une règle établie consiste à diriger la pente de toit en direction de la cour, sauf si la construction est attenante à un espace public. Ce qui est le cas dans cet exemple.

    34  Le ciment étant très cher, il est courant de voir des murs de terre recouverts d’une fine pellicule de ciment en guise d’enduit, pour avoir l’apparence du ciment. Précisons qu’un enduit ciment sur un mur en terre ne laisse pas respirer le mur et engendre parfois jusqu’à l’effondrement du mur en question.

    35  La « durcification » est un néologisme qui signifie « processus de transformation d’un habitat majoritairement précaire à un habitat en dur » (Benjamin Bosselut, Marion Broquère, Armelle Choplin, Simon Nancy, « La ville du Sud en temps réel », in EchoGéo, n° 9, 2009 [En ligne, URL : http://echogeo.revues.org/11305, consulté le 25/02/2018]).

    36  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 81.

    37  Ibid., p. 53.

    38  Pour un architecte habitué à porter son attention sur la forme des pleins, cette remarque sous-entend d’engager un véritable changement dans la façon d’envisager la question de l’espace.

    39  Une simple ombre peut être considérée comme un espace propice à la discussion et à l’échange.

    40  Henri Lefebvre, La Production de l’espace (1974), Paris, Anthropos, 2000. L’auteur explique que, selon lui, « l’espace social » est le produit des relations sociales, et que celui-ci se superpose à l’espace physique sans pour autant « coïncider ».

    41  Gilles Holder, « La cité comme statut politique », in Journal des africanistes, n° 74-1/2, 2004, p. 56-95. L’auteur, au sujet des cités anciennes du Mali, décrit très bien l’analogie entre la « place blanche » et la « vérité blanche ». Il l’oppose au « noir » de l’obscurité qui « renvoie à ce qui est caché et ne peut publiquement être dit ».

    42  Il est intéressant de remarquer que ces espaces doivent être compris comme formant un système d’espaces complémentaires, qui exprime une logique bioclimatique (ombre progressive, ventilation naturelle…).

    43  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 61.

    44  Peter Sloterdijk, Écumes, Sphérologie plurielle, Sphères III (2003), Paris, Maren Sell, 2005, trad. O. Mannoni.

    45  Edward Twitchell Hall, La Dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil, 1978.

    46  Mentionnons également les travaux de l’anthropologue Filip De Boeck qui décrit parfaitement le langage des corps nus dans la ville de Kinshasa avec la pratique du bodybuilding (Filip De Boeck, Marie-Françoise Plissart, Jean-Pierre Jacquemin, Kinshasa : Récits de la ville invisible, Paris, Renaissance du Livre, 2005).

    47  Raoul Germain Blé, « Le pagne », in Communication, n° 30, fasc. 1, 2012 [En ligne, URL : http://communication.revues.org/index3026.html, consulté le 05/01/2013].

    48  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 57.

    49  Moussa est mon principal interlocuteur sur le terrain.

    50  On remarque une description similaire chez l’architecte Aldo Van Eyck, à propos d’un village en pays Dogon (Aldo Van Eyck, « L’intérieur du temps », in Le Sens de la ville, Françoise Choay (dir.), Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 91-129).

    51  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 58.

    52  Ibid., p. 52.

    53  Dans Le Droit à la ville, Henri Lefebvre parle directement de l’urbain comme d’un « texte » (Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968, p. 53).

    54  Michel Agier, L’Invention de la ville. Banlieues, townships, invasions et favelas (1999), Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2008, p. 176.

    55  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 53.

    56  C’est ainsi que l’on nomme ce lieu, dans ce quartier.

    57  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit.

    58  On peut évoquer les travaux de Yona Friedman qui, à la même période dans le domaine de l’architecture, cherche lui aussi à tirer des enseignements du bidonville (Yona Friedman, L’Architecture de survie, Une philosophie de la pauvreté [1978], Paris, L’Éclat, 2003).

    59  Jean-Paul Loubes, Traité d’architecture sauvage, Manifeste pour une architecture située, Paris, Sextan, 2010.

    60  Michel Lussault, « L’informel comme principe », in Tous urbains, n° 15, fasc. 3, 2016, p. 34-35.

    61  Michel Agier, L’Invention de la ville, op. cit.

    62  Philippe Potié, « L’œil de la théorie », in Le Visiteur, n° 17, 2011, p. 55-64.

    63  Ibid.

    64  Michel Agier, L’Invention de la ville, op. cit., p. 155.

    65  Jean-Paul Loubes, Traité d’architecture sauvage, op. cit., p. 45.

    66  Philippe Potié, in Le Visiteur, op. cit., p. 55-64.

    67  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 518.

    68  Elle dénonce le fait que ce besoin sacrificiel demeure résurgent et tabou dans notre société contemporaine occidentale.

    69  Ibid., p. 518.

    70  Ibid.

    71  Ibid.

    72  Ibid.

    73  Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie, Paris, Flammarion, 2010.

    74  Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, op. cit.

    Auteur

    • Vincent Laureau

      Architecte DPLG et maître-assistant en théorie et pratique de la conception architecturale et urbaine à l’ENSA Paris-Val de Seine. Il est également chercheur au laboratoire CRH-LAVUE. Il a consacré sa thèse de doctorat en urbanisme à un quartier informel de la ville de Bamako au Mali. Ses travaux s’inscrivent principalement dans les domaines suivants : l’architecture de terre, l’auto-construction, le vernaculaire contemporain, et la redéfinition du métier d’architecte.

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    1  Vincent Laureau, La Ville et la Terre, apprendre de Bamako. Le Cas de Bozobuguni, un quartier auto-construit, Thèse, Urbanisme et aménagement de l’espace, université Paris Nanterre, Laboratoire Mosaïques-LAVUE, 1 vol., 2014, 570 p. (dactyl.) [En ligne, URL : http://www.theses.fr/2014PA100018].

    2  Dans les limites administratives du district de Bamako, sur les berges du fleuve Niger, il existe plusieurs autres campements de pêche similaires. Un article portant sur la place des pêcheurs urbains de Bamako dénombre une vingtaine de campements de ce type Kévin de La Croix, Luc Ferry, Frédéric Landy, Boureïma Traoré, Nadine Muther, Bekaye Tangara, Didier Martin, « Quelle “place” pour des pêcheurs urbains ? Le cas de Bamako (Mali) », in Cybergeo : European Journal of Geography, « Espace, Société, Territoire », n° 648, 24 juillet 2013, [En ligne, URL : http://cybergeo.revues.org/25977, consulté le 03/08/2013].

    3  Dans un contexte traditionnel, un campement de pêche dure le temps d’une saison de pêche. Il est essentiellement construit en matériaux légers (pailles, bois, bambou), de manière à pouvoir être déplacé ou à être recréé rapidement.

    4  Ce campement est pris dans un processus de sédentarisation, dans la mesure où certains habitants investissent délibérément dans des matériaux plus lourds de façon à s’installer de manière prolongée (terre, tôle, ciment). On doit préciser que cette installation prolongée se réalise malgré le risque d’une éradication ; cette démarche s’apparente à un pari sur l’avenir.

    5  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard (1979), Paris, Éditions du CTHS, 2012.

    6  Si le texte de Pétonnet permet de mieux comprendre les marges urbaines de Bamako, on peut alors imaginer qu’il permet d’éclairer potentiellement de nombreux autres terrains.

    7  Cette expression devient désormais courante grâce à l’utilisation des technologies numériques.

    8  Catherine Choron-Baix in Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 11.

    9  Vincent Laureau, Valeurs culturelles d’une architecture spontanée, Mémoire de master, Géographie, Dynamiques urbaines comparées, université Paris Nanterre, Laboratoire Gecko, 1 vol., 2008, 131 p. (dactyl.).

    10  Vincent Laureau, La Ville et la Terre, op. cit.

    11  Un dossier d’Onu-Habitat rapporte que la ville de Bamako aurait atteint 5,97 % de croissance urbaine entre 1997 et 2000 (www.unhabitat.org, consulté le 25/02/2018). Ce qui place cette ville au sixième rang mondiale en terme de croissance.

    12  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 37.

    13  Ibid.

    14  Le chef de quartier détient ce titre car c’est le premier à s’être installé sur ce terrain dans les années 1970.

    15  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 53.

    16  Philippe Potié, Cyrille Simonnet, Culture constructive, Éditions Parenthèses, « Les Cahiers de la recherche architecturale », n° 29, 1992, p. 137.

    17  Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et Schizophrénie. L’Anti-Œdipe, t. 1, Paris, Les Éditions de Minuit, 1972. On peut alors, à juste titre, effectuer un parallèle avec le concept de « déterritorialisation » évoqué par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Ces philosophes expliquent que la déterritorialisation consiste à effectuer un changement de territoire, un « voyage ». Ce voyage est décrit comme une prise de risque, dans la mesure où la finalité du déplacement n’est pas précisément connue. Le voyage demeure ouvert aux opportunités de manière à accepter des « transferts », des « innovations ». La déterritorialisation est décrite comme un phénomène ouvert, et disponible aux influences environnantes. En cela, ce concept s’oppose radicalement à la répétition stricte d’un phénomène culturel, au contraire, il est décrit comme un « processus » qui engendre de l’invention.

    18  Ibid.

    19  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 76.

    20  Dans un autre article sur le renouvellement des matériaux fragiles dans des cas de patrimoines urbains au Mali, je montre comment la fragilité des matériaux engendre mécaniquement le renouvellement à travers un rituel. Ainsi, dans un tel contexte de fragilité, le patrimoine s’exprime d’avantage à travers les gestes du rituel de reconstruction que dans une pérennité d’espace et de matière (Vincent Laureau, « La ville en terre au Mali. Le chantier comme patrimoine », in Cybergeo : European Journal of Geography, « Espace, Société, Territoire », n° 644, 18 avril 2013, [En ligne, URL : http://cybergeo.revues.org/25907, consulté le 05/05/2013]).

    21  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 59.

    22  Ils sont notamment capables de réaliser de véritables dentelles de terre, dans la conception des Sahos (maisons destinées à l’hébergement des jeunes circoncis).

    23  À l’échelle de la matière, on sait aujourd’hui que ce sont les particules d’eau qui engendrent la liaison entre les particules d’argile. C’est parce qu’il y a de l’eau dans la brique qu’elle conserve sa forme de brique, comme pour le mur (Romain Anger, Laetitia Fontaine, Bâtir en terre. Du grain de sable à l’architecture, Paris, Éditions Belin, 2009).

    24  Cette terre ancienne de bonne qualité est utilisée en priorité sur deux postes : le soubassement (pour résister aux inondations), et le haut du mur (pour résister à la pluie).

    25  Les participants sont recrutés selon des cercles concentriques de familiarité. Si l’on a une partie de sa famille dans le quartier, c’est d’abord dans ce premier cercle que l’on va recruter des participants. Ensuite on peut demander l’aide des voisins qui, en échange d’un « service rendu », aideront à la réalisation. Enfin on peut également, au besoin et si on en a les moyens, monnayer des tâches précises (réalisation de briques, main-d’œuvre spécialisée pour un geste précis, etc.).

    26  Patrick Canel, Philippe Delis, Christian Girard, Construire la ville africaine. Chronique du citadin promoteur, Paris, Karthala, 1990.

    27  Vincent Laureau, « When a NomadicTradition Meets the City », in Earth Constructions and Tradition, vol. 2, Vienne, Institute of History of Art, Vienna University of Technology, 2018, p. 17 (à paraître).

    28  Ibid.

    29  Ibid.

    30  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 65.

    31  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 81.

    32  Cette question de la progressivité intérieur/extérieur est également parfaitement énoncée par Colette Pétonnet, à plusieurs reprises : « […] le cabanon extérieur. Il permet de conserver l’habitude corporelle du passage fréquent du dedans au dehors. » (Ibid., p. 92).

    33  Le sens de la pente de toiture est un facteur important pendant la saison des pluies. En effet, lorsque la pluie tombe, l’afflux d’eau peut parfois menacer la construction si elle n’est pas gérée. Dans ce quartier, une règle établie consiste à diriger la pente de toit en direction de la cour, sauf si la construction est attenante à un espace public. Ce qui est le cas dans cet exemple.

    34  Le ciment étant très cher, il est courant de voir des murs de terre recouverts d’une fine pellicule de ciment en guise d’enduit, pour avoir l’apparence du ciment. Précisons qu’un enduit ciment sur un mur en terre ne laisse pas respirer le mur et engendre parfois jusqu’à l’effondrement du mur en question.

    35  La « durcification » est un néologisme qui signifie « processus de transformation d’un habitat majoritairement précaire à un habitat en dur » (Benjamin Bosselut, Marion Broquère, Armelle Choplin, Simon Nancy, « La ville du Sud en temps réel », in EchoGéo, n° 9, 2009 [En ligne, URL : http://echogeo.revues.org/11305, consulté le 25/02/2018]).

    36  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 81.

    37  Ibid., p. 53.

    38  Pour un architecte habitué à porter son attention sur la forme des pleins, cette remarque sous-entend d’engager un véritable changement dans la façon d’envisager la question de l’espace.

    39  Une simple ombre peut être considérée comme un espace propice à la discussion et à l’échange.

    40  Henri Lefebvre, La Production de l’espace (1974), Paris, Anthropos, 2000. L’auteur explique que, selon lui, « l’espace social » est le produit des relations sociales, et que celui-ci se superpose à l’espace physique sans pour autant « coïncider ».

    41  Gilles Holder, « La cité comme statut politique », in Journal des africanistes, n° 74-1/2, 2004, p. 56-95. L’auteur, au sujet des cités anciennes du Mali, décrit très bien l’analogie entre la « place blanche » et la « vérité blanche ». Il l’oppose au « noir » de l’obscurité qui « renvoie à ce qui est caché et ne peut publiquement être dit ».

    42  Il est intéressant de remarquer que ces espaces doivent être compris comme formant un système d’espaces complémentaires, qui exprime une logique bioclimatique (ombre progressive, ventilation naturelle…).

    43  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 61.

    44  Peter Sloterdijk, Écumes, Sphérologie plurielle, Sphères III (2003), Paris, Maren Sell, 2005, trad. O. Mannoni.

    45  Edward Twitchell Hall, La Dimension cachée, Paris, Éditions du Seuil, 1978.

    46  Mentionnons également les travaux de l’anthropologue Filip De Boeck qui décrit parfaitement le langage des corps nus dans la ville de Kinshasa avec la pratique du bodybuilding (Filip De Boeck, Marie-Françoise Plissart, Jean-Pierre Jacquemin, Kinshasa : Récits de la ville invisible, Paris, Renaissance du Livre, 2005).

    47  Raoul Germain Blé, « Le pagne », in Communication, n° 30, fasc. 1, 2012 [En ligne, URL : http://communication.revues.org/index3026.html, consulté le 05/01/2013].

    48  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 57.

    49  Moussa est mon principal interlocuteur sur le terrain.

    50  On remarque une description similaire chez l’architecte Aldo Van Eyck, à propos d’un village en pays Dogon (Aldo Van Eyck, « L’intérieur du temps », in Le Sens de la ville, Françoise Choay (dir.), Paris, Éditions du Seuil, 1972, p. 91-129).

    51  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 58.

    52  Ibid., p. 52.

    53  Dans Le Droit à la ville, Henri Lefebvre parle directement de l’urbain comme d’un « texte » (Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, Paris, Anthropos, 1968, p. 53).

    54  Michel Agier, L’Invention de la ville. Banlieues, townships, invasions et favelas (1999), Paris, Éditions des Archives contemporaines, 2008, p. 176.

    55  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 53.

    56  C’est ainsi que l’on nomme ce lieu, dans ce quartier.

    57  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit.

    58  On peut évoquer les travaux de Yona Friedman qui, à la même période dans le domaine de l’architecture, cherche lui aussi à tirer des enseignements du bidonville (Yona Friedman, L’Architecture de survie, Une philosophie de la pauvreté [1978], Paris, L’Éclat, 2003).

    59  Jean-Paul Loubes, Traité d’architecture sauvage, Manifeste pour une architecture située, Paris, Sextan, 2010.

    60  Michel Lussault, « L’informel comme principe », in Tous urbains, n° 15, fasc. 3, 2016, p. 34-35.

    61  Michel Agier, L’Invention de la ville, op. cit.

    62  Philippe Potié, « L’œil de la théorie », in Le Visiteur, n° 17, 2011, p. 55-64.

    63  Ibid.

    64  Michel Agier, L’Invention de la ville, op. cit., p. 155.

    65  Jean-Paul Loubes, Traité d’architecture sauvage, op. cit., p. 45.

    66  Philippe Potié, in Le Visiteur, op. cit., p. 55-64.

    67  Colette Pétonnet, On est tous dans le brouillard, op. cit., p. 518.

    68  Elle dénonce le fait que ce besoin sacrificiel demeure résurgent et tabou dans notre société contemporaine occidentale.

    69  Ibid., p. 518.

    70  Ibid.

    71  Ibid.

    72  Ibid.

    73  Bernard Stiegler, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. De la pharmacologie, Paris, Flammarion, 2010.

    74  Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, op. cit.

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    Laureau, V. (2018). Colette Pétonnet, un regard augmenté sur le terrain précaire. Un exemple d’acculturation douce à Bamako (Mali). In A. Raulin, S. Parsapajouh, & M.-C. Blanc-Chaléard (éds.), Ces villes-là. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre. https://doi.org/10.4000/books.pupo.19267
    Laureau, Vincent. « Colette Pétonnet, un regard augmenté sur le terrain précaire. Un exemple d’acculturation douce à Bamako (Mali) ». In Ces villes-là, édité par Anne Raulin, Sepideh Parsapajouh, et Marie-Claude Blanc-Chaléard. Nanterre: Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018. doi:10.4000/books.pupo.19267.
    Laureau, Vincent. « Colette Pétonnet, un regard augmenté sur le terrain précaire. Un exemple d’acculturation douce à Bamako (Mali) ». Ces villes-là, édité par Anne Raulin et al., Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pupo.19267.

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    Raulin, Anne, et al., éditeurs. Ces villes-là. Presses universitaires de Paris Nanterre, 2018, https://doi.org/10.4000/books.pupo.19157.
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