Le passage de la solitude au groupe
p. 165-172
Texte intégral
1Si une relation duelle qui se conclut sur une amitié est la fin heureuse de certains récits, d’autres mettent l’accent sur un environnement plus élargi, accompagné ou non d’une relation amicale privilégiée avec un protagoniste ordinaire. En effet, le personnage avec un handicap ne passe pas nécessairement par le truchement d’une relation duelle pour intégrer un groupe social. Sa situation peut évoluer directement de la solitude à une place dans un groupe. Dans ce cas, le prétexte narratif vise à faire passer l’héroïne ou le héros qui n’a pas d’amis à un environnement social plus accueillant et adapté (environ un cinquième des personnages).
2Les héroïnes et héros avec une trisomie 21, autistes (dans les livres italiens) ou sourds et malentendants (dans les livres italiens) sont davantage impliqués dans des relations collectives, comme si ces personnages plus dépendants psychiquement ou avec de plus grandes difficultés de communication ne pouvaient lier des amitiés individuelles qu’avec difficulté, mais qu’en revanche, ils pouvaient être accueillis par et dans le groupe.
Rundo Concetta, Scuderi Lucia (ill.), La bambina che parlava con le mani [La Petite fille qui parlait avec ses mains], Troina, Città Aperta, 2002. (Détails)

3 Ainsi, à l’instar des illustrations de La bambina che parlava con le mani, le personnage avec un handicap peut être totalement seul au début de l’histoire, pour finalement rejoindre un groupe social : Selene, fillette sourde, aimantera les enfants vers elle grâce à la beauté de la langue des signes. L’une des premières illustrations la montre seule, alors qu’elle fait partie de la ronde des enfants dans la dernière iconographie.
4Dans un autre exemple, un groupe d’enfants décide de prendre en charge un héros autiste, d’abord par générosité pour soulager la mère qui déprime et par désir d’aider les enfants autistes. Celui-ci est accueilli au sein du groupe d’amis déjà constitué et participe aux activités des enfants. L’intérêt accordé au petit héros et les attentions portées aux diverses activités proposées sont récompensés par une amélioration du comportement du personnage autiste, notamment dans ses interactions avec les autres enfants. Dans ce récit, au moins un des protagonistes ordinaires connaît tout du syndrome autistique : il est placé dans un rôle de « mini-expert » (Quicke, 1985) qui essaime ses connaissances, mais qui ne laisse aucune place au point de vue de l’enfant avec le handicap.
5Dans d’autres trames narratives, l’héroïne ou le héros peut faire partie du groupe, et en être exclu temporairement à cause de son handicap, le temps des soins et de la rééducation.
Forzani Silvia, ill. de l’auteure, Nera farfalla [Papillon noir], Bolzano, AER, 2001.

6 Le petit héros de Nera farfalla, isolé de ses camarades après son amputation due à une mine antipersonnel, les retrouvera après la pose d’une prothèse.
Forzani Silvia, ill. de l’auteure, Nera farfalla [Papillon noir], Bolzano, AER, 2001. (Détail)

7Parfois, pour aller mieux, il suffit que l’héroïne ou le héros avec un handicap soit dans un environnement qui lui convienne et dans lequel il trouve des intérêts. Il ne s’agit pas alors de la transformation d’un personnage, mais de trouver un environnement qui lui soit favorable. Le bénéfice de l’environnement favorable est particulièrement visible pour les héros autistes.
Dans L’environnement scolaire
8Dans les histoires qui se déroulent dans un contexte scolaire, l’entourage des enfants avec un handicap est composé des camarades de classe, mais les récits ne disent pas explicitement s’ils ont des amis dans leur classe ou non. Les livres abordent certaines difficultés de la scolarisation inclusive dans les classes ordinaires : isolement, moqueries des autres élèves, bousculades… Assez rarement, l’arrivée de l’enfant est préparée par des connaissances et des informations sur le trouble fournies par l’enseignant mais l’anticipation ne suffit pas à parer toutes les réactions de rejet ou de moqueries. Ainsi, la première réaction des enfants à l’arrivée de Laurette est plutôt hostile et ils se moquent d’elle. Les parents des autres enfants de l’école sont également hostiles à la présence de la fillette avec une trisomie 21 dans la classe, en avançant les arguments de la peur qu’elle suscite chez les autres enfants et du retard dans des programmes du fait de sa présence. Celle-ci intègre une classe qui ne correspond pas à son âge (elle est admises en CP alors qu’elle a quelques années de plus que les enfants de cette section) et à temps très réduit (elle ne va à l’école qu’un jour par semaine). Le récit montre la solitude de l’enfant avec une trisomie 21 dans sa classe : elle est seule à une table, alors que les autres enfants sont avec leurs copains, elle attend pendant que les enfants étudient… Elle ne fait pas les mêmes activités qu’eux : ils écrivent pendant qu’elle fait un dessin, par exemple. Lorsqu’un enfant se moque du dessin de Laurette, la réaction de l’enseignante fait appel aux bons sentiments : « Ce n’est pas gentil, Jérémie, a dit la maîtresse. Laurette a fait un beau dessin1. »
Cadier Florence, Girel Stéphane (ill.), Qui est Laurette ? Paris, Nathan, 1999, « Nathan poche 6-8 ans C’est la vie ! » (Détail)

9Si les moqueries accompagnant l’arrivée d’un personnage avec un handicap au sein d’un groupe (Baskin et Harris, 1977 ; Davidson, Woodill et Bredberg, 1994 ; Dyches, Prater et Cramer, 2001 ; Dyches et Prater, 2005) existent encore dans la littérature de jeunesse, leurs conséquences sont radicalement différentes : celui-ci ne reste plus dans un profond désespoir, il ne se bannit plus de la société et ne se suicide plus, comme au xixe ou au début du xxe siècle. Désormais, parfois aidé par un camarade ordinaire, l’enfant avec un handicap trouve en lui les ressources pour se défendre contre ses camarades agressifs ou moqueurs et nouer des relations satisfaisantes avec l’ensemble du groupe.
10Un enfant ordinaire peut servir de lien entre l’enfant avec un handicap et les autres enfants de la classe qui ne l’accueillent pas de façon appropriée. Le camarade ordinaire qui favorise la scolarisation inclusive est parfois « sacrifié » au bien-être de l’élève avec un handicap et à celui de la classe. Enfant « parfait », gentil et plein d’attentions, il veille à l’intégrité physique de l’enfant avec un handicap, soutient ses activités scolaires et s’attache à des principes éducatifs précis. L’amour porté à l’enfant handicapé est présenté comme une contrepartie suffisante aux attentions et aux efforts demandés. Il convient de s’arrêter sur ces enfants « exemplaires », dont les pensées et les actes reflètent en tous points l’attitude appropriée, dont le langage et l’argumentaire montrent une maturité d’adulte. Selon Silvia Blezza Picherle (2004), les héros « parfaits », qui existent depuis le xixe siècle en littérature de jeunesse, sont utilisés dans une intention éducative, pour mieux faire accepter des idées et des modes de pensées typiquement adultes (normalisatrices) : ce stratagème narratif permet de masquer la morale que l’adulte souhaite faire passer.
Dans L’environnement social
11Lors de la décision de choisir un établissement spécialisé pour un personnage avec des troubles multiples, un protagoniste ordinaire, extérieur à la famille, veille à faire partager son jugement positif sur l’attitude de la famille et affirmer l’implication de la société entière dans la prise en charge. Peut-être faut-il y voir un message de déculpabilisation destiné aux familles autant que l’affirmation d’une organisation sociale.
Dans des cas comme celui-ci, souvent l’amour ne suffit pas, pas même celui d’une mère et d’une sœur. Et je crois qu’elles ont besoin d’être soutenues et aidées toutes les deux. Je crois que, dans un certain sens, les enfants comme Samuel appartiennent à tout le monde, pas seulement à la famille dans laquelle ils sont nés2.
12Ce sont parfois les interactions avec d’autres parents ou des associations qui sont évoquées. Les livres montrent que l’intervention d’un protagoniste extérieur est toujours bénéfique à la famille, quel que soit le contexte familial (serein ou plus triste). Un soutien ou une aide à la famille apporte, par ricochet, un bien-être accru et un bénéfice au personnage avec un handicap. Ainsi, dans une histoire, des familles avec un enfant avec une trisomie 21 vont aider les parents de l’héroïne à sortir de leur dépression et à ne plus être seuls. Les parents vont trouver dans cet accompagnement la force d’accepter le handicap de leur fille et de découvrir les compétences de celle-ci.
Nous avons commencé à connaître des personnes qui, comme nous, avaient un enfant trisomique dans leur famille. Ainsi, en parlant et en étant ensemble, nous avons connu les progrès, les difficultés, les possibilités cachées en toi. Nous avons appris à parler de toi, à te présenter aux autres en les regardant dans les yeux et en transmettant l’importance que tu avais réellement pour nous3.
13Si les parents de Giulia n’osaient plus sortir, parler de leur enfant, la montrer, le groupe de pairs va leur permettre de reprendre confiance, de s’ouvrir et d’affronter le regard des autres.
L’affirmation d’un rôle social
14La trame narrative de certains livres vise à mettre les personnages avec une trisomie 21 ou aveugles dans un rôle social, en affirmant fortement leur légitimité sociale. Le message véhiculé est qu’ils occupent une place dans la société qui leur est adaptée et qui leur est naturellement destinée. Ils ont toutefois besoin de l’aide d’autrui pour réussir à trouver cette place. Les personnages ordinaires doivent donc prendre le temps de déceler les potentialités de l’héroïne ou du héros avec un handicap et parfois faire preuve d’imagination pour créer une « activité sociale » inédite : « Quand elle sera grande, elle ne pourra peut-être pas devenir pilote d’avion, ni marchande de crayons, ni journaliste à la télévision. Mais elle pourra cueillir des fleurs, peindre les murs en couleurs, inventer des porte-bonheur4. »
15Par exemple, Gaby, adolescent avec une trisomie 21, trouve sa place dans la société en exerçant une activité qui lui plaît et le rend heureux, à savoir lancer les bouteilles vides dans le récupérateur de la rue. Chacun des voisins participe, en le sollicitant pour qu’il jette leurs bouteilles, et Gaby crée du lien social en animant une rue où tous viennent le rencontrer et se rencontrer.
Dès qu’un passant s’approche ou qu’une voiture se gare au pied du récupérateur, Gaby revient à son poste de son pas précipité, en prenant un air important qu’on ne lui connaissait pas avant. Alors il cesse de se frotter les mains et très dignement il lance les bouteilles dans le trou, les unes après les autres.
Schneegans Nicole, Boiry (ill.), Gaby mon copain, Paris, Bayard jeunesse, 1996.

16Cinq ouvrages édités par une association ou qui portent une mention associative mettent particulièrement l’accent sur l’utilité sociale du héros avec une trisomie 21. Les associations portent certainement une attention particulière à ouvrir le champ des possibles dans une société inclusive, avec un peu d’imagination et en créant parfois des activités inédites. Peut-être que leurs contributions éditoriales visent à combler un manque qu’elles ont pu repérer dans les messages adressés aux plus petits.
17Ainsi, le groupe accueille les héroïnes et héros pour lesquels les relations de communication duelles sont plus complexes (trisomie 21, autisme, surdité) et l’importance de l’intervention du groupe social est clairement évoquée. Celui-ci ne fait pas reposer l’intégralité de l’accompagnement du personnage avec un handicap sur la famille : la communauté entière doit l’accueillir et en prendre soin, il lui revient de s’adapter.
L’accessibilité de l’environnement
18Le fauteuil roulant est culturellement et socialement signifiant, à la fois du handicap moteur, mais aussi du handicap ayant une place dans la cité (par exemple, le pictogramme apposé longtemps pour signifier le handicap en général, quel qu’il soit). Il est aussi le symbole de l’accessibilité de l’environnement et quelques récits mettant en scène un personnage en fauteuil roulant s’emparent de ce thème et montrent que si le personnage est dépendant physiquement, ce n’est pas tant à cause de l’utilisation du fauteuil roulant qu’à cause du manque d’accessibilité de l’environnement. Les récits prennent un ton clairement militant pour une meilleure prise en compte de l’accessibilité, évoquant de façon très précise l’impossibilité à franchir un escalier, une marche, un trottoir, à entrer dans un bus ou un ascenseur… Parfois, la vie scolaire et sociale de l’héroïne ou du héros en fauteuil roulant est subordonnée à l’accessibilité de l’environnement. Un seul livre italien mentionne des aides techniques pour l’accessibilité de l’environnement de personnages sourds : un logement est accessible, car il est notamment équipé d’un flash lumineux en guise de sonnette.
19L’accessibilité de l’environnement est un thème somme toute assez peu présent dans les livres. Peut-être ce thème réaliste est-il considéré comme peu attractif pour construire une trame narrative ; ou peut-être les questions architecturales et d’aménagement urbain sont-elles jugées trop éloignées de l’univers des enfants.
Notes de bas de page
1 Cadier Florence, Girel Stéphane (ill.), Qui est Laurette ?, op. cit.
2 Petrosino Angelo, Not Sara (ill.), Un’amicizia speciale [Une Amitié spéciale], op. cit.
3 Rapaccioli Mary, Giorgio Elena (ill.), Anche se Giulia non è bella [Même si Giulia n’est pas belle], op. cit.
4 Lacor Agnès, Le Gac Gwen (ill.), Lili, Paris, Thierry Magnier, 2001.
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