Les images du handicap
p. 105-133
Texte intégral
1Si, selon Alain Blanc (2003, p. 275) « [l]a création d’image apprivoise le regard », alors la représentation iconographique des personnages avec un handicap peut être particulièrement signifiante. En règle générale, peu d’illustrations de couverture évoquent sans ambiguïté le handicap du personnage. Pour quatre-vingts livres sur les cent du corpus, ce thème n’apparaît pas au premier regard. Il existe notamment une corrélation entre l’échelle de l’illustration de couverture et la visibilité : plus le handicap est invisible, plus l’héroïne ou le héros sont représentés en gros plan ; inversement, plus le handicap est apparent sur le corps du personnage (ou via des aides techniques), moins il apparaît en gros plan.
Quand le handicap se voit
2La visibilité du handicap apparaît dans des récits qui mettent en scène des personnages avec un handicap moteur ou une trisomie 21.
Asare Meshack, ill. de l’auteur, Il tamburo di Sosu [Le Tambour de Sosu], Lerici, Contatto, 2003. (Détail)

3Dans les illustrations de couverture, les indices qui touchent au handicap moteur se remarquent par des proportions inhabituelles : la tête est trop rapprochée du corps qui se trouve dans l’obscurité (le héros n’a pas de jambes), un pied est plus imposant que l’autre… Certains membres peuvent paraître disloqués, donnant une impression de pantin un peu désarticulé.
4Si le handicap n’est pas ou peu marqué sur le corps du personnage, c’est le fauteuil roulant qui en constitue le marqueur visible. La visibilité du fauteuil roulant peut sembler assez attendue, compte tenu de la taille et de la symbolique de cette aide technique : le plus souvent, lorsqu’il est représenté, il s’impose dans l’image. Mais il envahit parfois toute l’illustration, au point d’occulter le personnage. Par exemple, une illustration montre un homme assis sur son fauteuil roulant. Celui-ci n’est pas totalement visible : son corps est montré, mais pas son visage, coupé par le bandeau du titre. De plus, le fauteuil roulant manuel est particulièrement grand : les roues, écartées, sont également trop hautes pour pouvoir être manipulées par le personnage.
David Morgane, ill. de l’auteure, Papa est sur des roulettes, Paris, Hatier, 2006. (Détail)

5L’attention est donc portée sur l’aide technique, qui envahit le dessin et qui prend toute la place du corps du héros. Cette publication fait partie de la collection « éthique » d’un éditeur, comme si la volonté affichée « sans tabous1 » autorisait une image ouvertement focalisée sur le symbole du handicap, comme si l’image se devait de le montrer en grand et de près.
6Toutefois le fauteuil roulant, marqueur aisé et immédiat du handicap moteur, n’est pas systématiquement utilisé par les illustrateurs2. Ce sont plutôt les personnages dont le handicap moteur est sévère, celles et ceux qui utilisent un fauteuil roulant électrique et celles et ceux qui ont recours à une aide humaine qui sont illustrés avec leur aide technique.
Garth Tony, ill. de l’auteur, Roland rouleur, Paris, Mango jeunesse, 2004. (Détail)

7Alors que le handicap se confondait précédemment avec l’image emblématique du fauteuil roulant (Morvan, 1988), ces livres présentent une évolution dans la représentation de personnages avec un handicap moteur : l’image du fauteuil roulant n’est plus la transposition graphique du trouble en général, mais l’emblème de la sévérité de l’atteinte des personnages.
8Les plans d’ensemble (le personnage seul ou en groupe inséré dans un décor plus vaste) sont spécifiques des héroïnes et héros se déplaçant à l’aide d’un fauteuil roulant3. Les espaces dessinés représentent la nature, des paysages de montagne, la plage, le ciel… De grands espaces s’offrent à ces personnages, dont justement le handicap pourrait entraver la mobilité. Or, les illustrations insistent sur le paradoxe : ce sont les personnages avec un handicap des membres inférieurs qui peuvent aller le plus loin. Il s’agit également d’une représentation positive de l’utilisation du fauteuil roulant, qui permet à son utilisateur d’ouvrir ses possibilités d’exploration du monde, de se mouvoir sans entraves.
9Concernant la trisomie 21, les repères visibles portent sur le visage des héroïnes et héros : principalement sur les yeux (écartés, ou effilés, ou en amande) et souvent conjointement sur la forme du visage (visage rond, ou large, ou cou et menton épais). Quelques livres montrent d’autres indices physiques du handicap : le sourire « aux anges » de Lele par exemple, un sourire figé, des lunettes, les oreilles tombantes d’un petit lapin…
Cima Lodovica, Brunello Filippo (ill.), Lele goal ! Padova, Edizioni Messaggero, 2000. (Détail)

10Comme pour les signes qui associent visibilité des images et autre caractéristique cognitive ou comportementale, la visibilité est souvent doublée : la plupart des personnages sont dotés de plusieurs signes physiques qui identifient le handicap. Peut-être les illustrateurs estiment-ils qu’une seule caractéristique visuelle (des yeux en amande ou un visage un peu rond) constituerait un indice trop ténu pour représenter la trisomie 21, qui ne serait pas « reconnue », même a posteriori de la lecture. L’accumulation de signes apparentés au handicap intellectuel constitue donc la spécificité des visages de ces héros, qui peuvent parfois ne pas être totalement symétriques, même s’ils peuvent être gracieux, comme par exemple le visage de Lili.
Lacor Agnès, Le gac Gwen (ill.), Lili, Paris, Thierry Magnier, 2001. (Détail)

11Parfois, le personnage avec une trisomie 21 est présent sur l’image, mais il est dessiné de dos ou son image est floue. Deux illustrations en montrent uniquement le dos, mais sans volonté de cacher le héros, dont le corps est bien présent au premier plan des images. Peut-être s’agit-il du souhait de laisser davantage de champ à l’imagination, pour que l’héroïne ou le héros avec une trisomie 21 puisse ressembler à n’importe quel enfant lecteur et ne pas codifier ou enfermer le personnage dans tel ou tel critère physique. Car le flou laissé par l’image ne vise pas forcément à préserver un effet de surprise ou à soutenir l’intrigue. Ainsi, le handicap de Clara est mentionné explicitement à la première ligne du court roman : « L’employé du guichet ne connaissait rien à la trisomie 21, mais il avait déjà vu d’autres enfants comme Clara4 ».
Les indices iconographiques
12Une visibilité ténue du handicap se remarque pour des personnages aveugles ou sourds. Les personnages aveugles se repèrent par des indices qui recouvrent la palette des signes iconographiques associés à ce handicap : yeux fermés, absence de pupille, présence d’un chien, lunettes noires portées de nuit, utilisation d’une canne (non blanche), utilisation d’une canne blanche, autre protagoniste qui tient le bras du personnage aveugle, ou sa main.
13Une illustration montre ainsi une fillette donnant la main à son ami. L’héroïne a également les yeux clos alors qu’elle est en train de marcher. La superposition d’indices permet de ne pas interpréter la main donnée comme une marque d’affection entre les deux personnages, mais bien comme une main donnée pour guider l’héroïne.
Sablé Éric, Hoffmann Ginette (ill.), Un ami pour la vie, Paris, Bayard, 1998.

14Certaines illustrations montrent des signes ténus de la surdité de l’héroïne ou du héros, avec par exemple une discrète prothèse auditive ou un signe de la main. De légères rayures qui entourent les doigts des personnages peuvent indiquer le mouvement de la langue des signes. Les illustrations des livres français donnent davantage de signes ténus de la surdité du personnage.
15D’autres illustrations montrent le souhait de rendre la surdité plus visible, en représentant une prothèse auditive dans son étui de rangement, suffisamment grande pour être immédiatement perçue, ou par la posture du personnage qui, main collée en piston derrière l’oreille alors qu’un lutin tape sur une casserole derrière lui, n’entend visiblement pas. La surdité peut donc être rendue visible avec ou sans aide technique.
Le handicap absent des images
16Les héros autistes sont plus fréquemment absents des illustrations que les autres personnages. Cette invisibilité pourait traduire plusieurs difficultés des illustrateurs à peindre des personnages autistes : d’une part les manifestations du trouble se traduisent en mouvement et non en images, d’autre part le trouble ne marque pas le corps, ou bien encore l’autisme apparaît dans une telle étrangeté qu’il serait préférable de ne pas montrer un personnage plutôt que de le représenter « comme tout le monde ». Par exemple, un album montre une page totalement blanche, hormis les mentions de titre et d’auteur. Il existe un contraste entre le titre Mio fratello è diverso [Mon frère est différent]5, qui donne immédiatement la voix narrative à un membre de la fratrie, donc proche du héros, et l’absence totale d’illustration qui semble vouloir écarter ou retarder la vision de ce personnage.
Ce qui est montré selon le sexe
17Au-delà des caractéristiques propres aux personnages selon le type de handicap qui est présenté, il est possible de repérer ce qui différencie les filles des garçons mis en scène dans les albums et courts romans du corpus.
Le handicap invisible pour les filles
18Dans les ouvrages qui mettent en scène une héroïne, la tendance est à l’invisibilisation des signes corporels du handicap moteur, de la cécité ou de la surdité. Les fillettes peuvent être ravissantes et souriantes, espiègles, un peu chipies, à l’apparence sympathique et drôle. Les corps sont harmonieux et bien proportionnés, sans signe du handicap et sans difficulté à adopter les postures corporelles appropriées : par exemple, Alice (ou Susanna pour la version italienne), fillette paraplégique, est dessinée en position assise, debout, accroupie, dans des postures souples et variées qui paraissent au demeurant impossibles à réaliser par une enfant paraplégique6.
19La caractéristique dominante de la représentation de ces fillettes est d’être « comme tout le monde », petite fille avant d’être petite fille avec un handicap. Si le fauteuil roulant des fillettes n’est pas absent des images, les dessins sont plutôt discrets, et dans plusieurs histoires, il s’agit justement de faire découvrir le fauteuil roulant à la dernière page du récit : « Et surtout… moi et mon fauteuil roulant. Il m’emmène partout sauf dans l’eau », concluera Joséphine.
Lecerf Laurence, Guittet Maryse (ill.), Joséphine à la piscine, Toulouse, Milan, 2001.

20Il en va de même pour les fillettes aveugles, dont la cécité est indécelable sur les illustrations comme pour l’héroïne des Couleurs retrouvées, ou bien l’indice de la différence est vraiment un infime détail graphique. Ainsi, sur la couverture de Amiche d’ombra7, la fillette aveugle est dessinée avec les pupilles très claires et sa cécité se repère à peine dans l’image.
21L’invisibilisation du handicap est renforcée par la manière dont les fillettes sont vêtues. En effet, elles portent les attributs vestimentaires distinctifs de la « petite fille » : jupes, robes, nœuds dans les cheveux, rubans, etc. Elles sont donc montrées comme de ravissantes enfants, habillées en « fillette » sans aides techniques qui pourraient dénaturer leur corps. Ceci peut souligner le côté féminin du personnage, sorte de (ré)affirmation d’une féminité qui pourrait ne pas être reconnue ou évidente du fait du handicap. Elles peuvent être habillées « en fille » pour se conformer à un modèle esthétique (valorisé et valorisant), ou pour « faire disparaître » tout indice lié à un handicap (Joselin, 2013a).
Maricourt Thierry, Mai-Wyss Tatjana (ill.), Les Couleurs retrouvées, Paris, Points de suspension, 2005.

22Si certains récits italiens peuvent montrer une fille avec une aide technique, elle n’en demeure pas moins une « jolie petite fille ». Par exemple, l’album Il regalo del nonno [Le Cadeau de grand-père] met en scène Gemma, une fillette sourde dont les prothèses auditives ne sont pas cachées dans les illustrations. Prothèses visibles mais tout à fait en harmonie avec la chevelure de Gemma : les appareils auditifs ne déparent pas l’héroïne quand elle est enfant, voire se confondent avec ses boucles d’oreille lorsqu’elle a grandi. Surtout, le récit ne mentionne aucunement ces prothèses, qui n’ont pas d’impact sur la trame narrative.
Anniballi Simonetta, Balestri Rita (ill.), Il regalo del nonno [Le Cadeau de grand-père], Roma, Sinnos, 2000. (Détails)

23Certaines de ces fillettes n’ont rien – et surtout ne font rien – de particulier. Les histoires les montrent dans une succession de saynètes relatives à la vie quotidienne et familiale, avec une tonalité s’égrenant du plus réaliste au plus onirique, comme si leur seule fonction était de rester une petite fille ordinaire ; l’extraordinaire, pour les héroïnes, consistant à pouvoir garder, malgré le handicap, tous les attributs féminins et rester avant tout, une petite fille (Joselin, 2013a).
24Il existe une certaine corrélation entre l’absence visuelle du handicap et l’absence du registre sémantique du corps dans le texte. En effet, dans la majorité des récits, il existe peu de mots pour citer le corps de l’héroïne ou du héros avec un handicap. Ainsi, ce n’est pas le seul handicap du personnage qui est invisibilisé dans l’image, mais la totalité de son corps qui est peu présent dans le texte.
Le handicap et les aides techniques visibles pour les garçons
25Les garçons aveugles, sourds ou avec un handicap moteur, comme les filles, ne présentent aucune atteinte corporelle (dans les livres français) : les corps sont tout à fait ordinaires, jamais déformés, jamais amputés et toujours conformes. Mais de façon générale, le critère « ordinaire » semble moins nécessaire pour les petits garçons qu’il ne l’est pour les filles. La présence du fauteuil roulant est davantage marquée, jusqu’à prendre une bonne part de la place dans l’image, quand il n’est pas dessiné sur quasiment toutes les illustrations.
Bayar Michèle, Rouzé Marina (ill.), Rodéo à Ascou, Paris, Magnard jeunesse, 2003. (Détail)

26Les livres italiens proposent davantage de diversité dans les représentations du corps, notamment des héros avec des amputations, y compris dans des albums pour les plus petits.
27Contrairement à l’invisibilisation du handicap qui est notée pour les filles, il existe une représentation, voire une surreprésentation du handicap pour les garçons, objectivé par des aides techniques plus nombreuses et plus visibles. Concernant les enfants sourds ou aveugles, des signes distinctifs et signifiants sont également présents, comme les prothèses auditives, les lunettes noires, les chiens-guides ou plus largement les aides animales, qui n’apparaissent jamais quand le personnage est une fille.
28Parfois, l’image pourrait laisser penser à une visibilité équivalente de la surdité, par exemple, entre fille et garçon. L’illustration de l’album Matteo è sordo [Matteo est sourd] est peu ou prou de même facture (et de la même illustratrice) que celle de Gemma dans Il regalo del nonno [Le Cadeau de grand-père]. Là aussi, un charmant petit garçon arbore des prothèses auditives visibles sur l’image. Pourtant, contrairement à la trame narrative de l’héroïne qui ne faisait aucun cas de la surdité, l’album de Matteo est centré sur le thème du refus des prothèses auditives, avec ses stratégies successives pour tenter de ne pas les porter (les cacher, les mouiller, les donner à son chien…). Une même aide technique peut donc avoir un poids dans la narration tout à fait différent selon qu’elle est attribuée à une fille ou à un garçon.
Anniballi Simonetta, ill. de l’auteure, Matteo è sordo [Matteo est sourd], Rome, Sinnos, 2003. (Détails)

29Un autre signe visible du handicap apparaît dans certains livres français, à savoir la place laissée à la rééducation qui concerne plus particulièrement les garçons. Les récits mettent en scène toute l’idéologie de l’effort et du dépassement de soi de ces petits garçons pour se montrer à égalité avec les autres, même si ces efforts se soldent parfois par le constat qu’il sera à tout jamais impossible de l’être totalement. Par exemple, Camille8, petit garçon sourd qui se conforme à toutes les demandes ou obligations (scolarisation inclusive, orthophonie, cours de soutien le mercredi alors que ses camarades vont jouer au football) a parfois le sentiment de ne pas appartenir au même monde que les autres, et se désespère de n’être jamais totalement compris, notamment de ses camarades.
30La plupart des personnages qui portent une marque visible du handicap sont autonomes ou super-héros : cette visibilité s’accorde donc avec l’idée d’autonomie véhiculée dans les histoires. Il convient de se demander si le petit garçon est considéré comme suffisamment fort pour pouvoir supporter à la fois les signes visibles du handicap, la lourdeur et les difficultés de la rééducation, ou si le fait d’être un garçon lui donnerait davantage de légitimité pour les efforts déployés (Joselin, 2013a).
Un sexe « neutre » ?
31Aucun illustrateur ni illustratrice n’a choisi de représenter un personnage dont la trisomie ne se verrait pas ou peu. La visibilité de la trisomie 21 porte sur la forme des yeux, du visage. Si certaines des caractéristiques peuvent apparaître constitutives du morphotype de la trisomie 21, les illustrations représentent néanmoins ces signes de façon appuyée, en nombre plus important pour chaque personnage et de façon bien plus « réaliste » que pour les autres types de handicaps. Globalement, les personnages avec une trisomie 21 ont un physique moins avantageux que les autres personnages : traits asymétriques, chevelure clairsemée, surpoids…, particulièrement dans les livres français. Comme d’autres de ses camarades avec une trisomie 21, la sexuation de Nelly n’est pas immédiatement perceptible à travers certaines illustrations, les cheveux courts, les lunettes, pouvant également être des codes visuels attribués aux garçons.
Helft Claude, Brunelet Madeleine (ill.), Une petite sœur particulière, Arles, Actes Sud junior, 2000. (Détail)

32En plus d’être « moins jolies », les héroïnes avec une trisomie 21 sont aussi moins souvent habillées en « filles ». Elles sont en effet davantage vêtues de pantalon ou de salopette, que de robe ou de jupe, comme les fillettes présentant d’autres types de handicap. Il faut alors se demander si l’usage de vêtements masculins (devenus « mixtes ») a pour but d’accentuer et renforcer l’idée d’une moindre beauté chez ces fillettes ; ou si cette représentation vise à conforter les représentations qui associent trouble intellectuel et habillement fonctionnel – avant de pouvoir penser la sexuation de la fille ou du garçon – dans lequel le critère esthétique ne pourrait pas entrer en ligne de compte.
Rapaccioli Mary, Giorgio Elena, (ill.), Anche se Giulia non è bella [Même si Giulia n’est pas belle], Milan, Arka, 2000. (Détail)

33De son côté, le garçon avec un handicap intellectuel ou une trisomie 21 est plus souvent mis en scène dans une situation de faiblesse ou de moindre autonomie. Par exemple, Martin9 est entouré de professionnelles : enseignante, psychomotricienne, éducatrice, orthophoniste. Cet entourage varié rapproche les garçons des caractéristiques habituellement attribuées aux filles, telles que la fragilité ou la dépendance (Joselin, 2013a).
34La fille et le garçon avec une trisomie 21 possèdent donc moins de caractéristiques sexuées que les autres personnages, ou alors des caractéristiques inversées : la petite fille est moins « fille » et s’habille en garçon, alors que le garçon est moins viril et se rapproche du comportement des filles. Il est possible de retrouver dans cette représentation un écho du brouillage du genre des enfants avec une trisomie 21 repéré par Bernadette Céleste (2009, p. 117) dans un contexte scolaire : « [L’enseignante] d’Inès, qui organise souvent des activités en tenant compte du sexe des enfants, situe toujours Inès à part (“Les garçons assis sur les bancs, les filles sur le tapis… Inès sur une petite chaise à côté de moi”). Pour les adultes de l’école maternelle, l’enfant trisomique est avant tout “autre”, ni fille, ni garçon. »
La beauté imparfaite des héroïnes
35Dans les textes10, lorsqu’une mention sur la beauté plastique ou la disgrâce physique d’un personnage est présente, elle concerne le plus souvent une héroïne. Pour les garçons, qui sont pour la plupart d’adorables petits garçons, cette caractéristique est rarement spécifiée.
36L’intérêt ou l’insistance sur la beauté concerne donc les filles, particulièrement lorsque l’héroïne a un handicap moteur ou une cécité, comme s’il fallait compenser par la beauté les atteintes du corps : mettre en scène un personnage féminin avec une atteinte potentiellement visible obligerait à insister sur son apparence esthétique agréable. Les jolies héroïnes sont représentées selon des codes habituellement attribués à l’harmonie des traits : par exemple, le visage fin, un petit nez, les lèvres rouges, une parure dans les cheveux… Ces personnages féminins sont plutôt représentés « comme tout le monde ».
37Si le texte insiste sur la beauté de l’héroïne, c’est aussi que le message visuel n’est pas toujours en conformité avec cette affirmation. En effet, il n’existe pas dans ces livres d’intention particulière à compenser le handicap par une « immense beauté », comme le souligne Jenny Kendrick dans sa recherche (2004). Une seule héroïne italienne, Betta, est porteuse d’une atteinte sévère et d’une beauté conforme à « l’idéal féminin » de la littérature de jeunesse (Montardre, 1999). Betta est particulièrement considérée pour sa beauté et correspond à la représentation de cet « idéal féminin » : belle avant tout, les yeux bleus, la bouche rouge et sensuelle, la chevelure blonde ; la blondeur, symbole des princesses et des fées, étant intimement associée au critère de beauté dans la littérature de jeunesse (Montardre, 1999)11.
38Contrairement au code récurent qui associe la beauté à la blondeur, les jolies filles avec un handicap sont brunes et certaines portent des lunettes, accessoire assez rare dans les albums de jeunesse, car il ne coïncide pas avec les critères esthétiques, en particulier pour les petites filles12. Il existe donc une certaine réticence à faire totalement correspondre une héroïne avec un handicap avec les canons de la beauté : elle sera brune et non blonde, elle portera des lunettes, elle sera « presque jolie », elle sera décrite avant son accident. D’autres récits évoquent ouvertement le physique plus ingrat des héroïnes avec un handicap moteur : « On ne peut pas dire que Lily soit jolie13 » ; Mine « n’est pas belle14 ». Si effectivement l’une d’elles est sévèrement atteinte et peut correspondre à l’association évoquée par René-Claude Lachal (1983) entre disgrâce physique et grande dépendance, l’autre héroïne a un handicap moteur moins marqué, mais elle est adulte.
39L’image ne rend pas toujours compte de la beauté du personnage mentionnée dans le texte : des filles avec une trisomie 21 décrites comme belles ou jolies par leur entourage peuvent être dessinées sous des traits relativement ingrats, faisant écho à la représentation qui associe handicap intellectuel et disgrâce physique évoquée par John Quicke (1985) ou Alain Giami et al. (1993). Par exemple, Laurette, une fillette avec une trisomie 21, complimentée par ses parents pour sa beauté, se remarque par son physique qui correspond à des critères considérés communément comme disharmonieux : visage large, cheveux lourds, ventre proéminent, vêtements amples et jupe longue aux mollets, peu adaptée aux cabrioles d’une fillette. Globalement, l’héroïne possède les caractéristiques physiques – posture, habillement – d’une femme plus âgée.
Cadier Florence, Girel Stéphane (ill.), Qui est Laurette ? Paris, Nathan, 1999, « Nathan poche 6-8 ans C’est la vie ! ». (Détail)

40Ainsi, d’une certaine façon, la silhouette de cette enfant avec une trisomie 21 et, dans La Mine à bonbecs, celle d’une femme plus âgée avec un handicap moteur décrite comme n’étant « pas belle », se ressemblent : même type de cheveux, large visage, cou épais, corpulence, jupe longue aux chevilles.
Cohen-Janca Irène, Moreau Laurent (ill.), La Mine à bonbecs, Rodez, Éditions du Rouergue, 2006. (Détail)

41A contrario, certaines héroïnes avec un handicap moteur, considérées comme belles dans les ouvrages, ne sont pas dessinées en couverture du livre ou leur handicap n’est pas montré. Il y aurait ainsi une réticence à représenter une héroïne à la fois belle (décrite en tant que telle) et dont le handicap moteur serait visible, y compris lorsque la beauté de l’héroïne attire et aimante son entourage. Le fauteuil roulant, emblématique du handicap moteur, serait trop encombrant, trop visible, incompatible avec la connotation de beauté. Ou le corps de l’héroïne porteur de séquelles de poliomyélite serait perçu comme un corps déformé, déséquilibré, qu’il serait malvenu d’exposer.
42Le handicap des héroïnes autorise peut-être à les montrer moins jolies, jamais tout à fait égales aux fillettes ordinaires, comme si l’imperfection physique était inhérente au handicap. Mais, contrairement aux résultats de René-Claude Lachal (1983) qui montraient combien les personnages féminins avec un handicap étaient, dans la littérature, disgraciés, ici aucune image de laideur n’est l’apanage des héroïnes avec un handicap moteur. En règle générale, les images de laideur se sont estompées : soit la beauté n’est pas évoquée pour qualifier l’héroïne, soit elle n’est « pas belle » ou « pas trop jolie », ce qui est très adouci au regard de la « laideur » signalée par René-Claude Lachal (1983).
À qui ressemblent les personnages ?
43Paradoxalement, la ressemblance physique se manifeste entre les héroïnes et héros et leurs amis, alors qu’elle apparaît bien moindre avec les membres de la famille.
La « ressemblance » avec l’ami ordinaire
44Nombre de protagonistes qui entrent en relation duelle avec une héroïne ou un héros avec un handicap sont eux-mêmes en difficulté ou ont éprouvé des difficultés. Ils souffrent de solitude ou se trouvent dans une situation sociale précaire. Les livres peinent à montrer une relation d’amitié sincère et durable entre protagoniste ordinaire populaire et héroïne ou héros avec un handicap, le protagoniste ordinaire qui devient l’ami d’un personnage avec un handicap étant lui-même marqué par une faiblesse (il souffre de solitude, de dépression, de maltraitance, de pauvreté, d’abandon…). Peut-être sa faille ou son manque affectif lui donne-t-il davantage de dispositions pour être à l’écoute d’un autre, même si l’autre ne correspond pas à l’ami « parfait et populaire ». Par ailleurs, parce qu’il est seul ou plus triste que les autres, il a un choix d’amis plus restreint : l’héroïne ou le héros avec un handicap peut alors occuper une place affective vacante. L’ami de Pecorello, enfant avec un handicap intellectuel, se prénomme Ultimo [Dernier] et il a le sentiment que tous deux se ressemblent : « À notre façon, donc, Pecorello et moi on se ressemblait : nous étions tous les deux “derniers” : moi un peu plus par le nom et lui un peu plus dans les gestes15. »
45Parfois, l’ami du personnage avec un handicap est lui-même porteur d’un handicap. Lorsque deux amis partagent le même type de handicap, la rencontre est alors vécue comme une grande chance, qui permet de mieux se comprendre et de sortir de la solitude. Les personnages deviennent amis grâce à des intérêts et un imaginaire communs.
46Ainsi, le personnage qui devient l’ami de l’héroïne ou du héros avec un handicap est un protagoniste qui, par sa fragilité, sa différence, sa solitude, « lui ressemble ». Il faut s’interroger sur cette « ressemblance » et surtout pourquoi il paraît difficile d’imaginer une amitié durable, duelle et sincère, entre un personnage avec un handicap et un protagoniste ordinaire populaire et attirant. Ce constat rejoint la description des relations d’amitié entre deux personnages avec un handicap ou entre un héros avec un handicap et un personnage ordinaire « à problèmes », repérée par Tina Taylor Dyches, Mary Anne Prater et Sharon Cramer (2001) dans la littérature de jeunesse.
47Parfois, un personnage avec un handicap (handicap moteur ou cécité) et un protagoniste ordinaire sont dessinés avec une très grande ressemblance physique. Cette ressemblance physique exprime leur lien affectif fort, accentué par la relation de co-construction mise en scène dans le récit. La ressemblance peut également dévoiler la proximité des deux personnages, qui ont des traits physiques identiques, à l’image des membres d’une même famille ou des membres d’une même fratrie. Certaines illustrations portent jusqu’à la confusion entre l’héroïne ou le héros avec un handicap et le protagoniste ordinaire, par une très forte proximité, une très forte ressemblance et par la position des deux protagonistes.
Papini Arianna, ill. de l’auteure, Amiche d’ombra [Les Amies de l’ombre], Florence, Fatatrac, 2000. (Détail)

48Peut-être faut-il mettre en parallèle la ressemblance avérée de certains personnages avec leur ami ordinaire et le concept de stigmate développé par Erving Goffman (1975).
49Dans les récits, la confusion visuelle n’est pas de mise lorsque le personnage est porteur de handicap intellectuel. Les illustrations, au contraire, montrent des différences physiques claires entre celui-ci et les protagonistes ordinaires. Il n’y a alors pas de confusion possible sur le lien, amical et non familial, entre deux protagonistes qui n’ont pas les mêmes caractéristiques physiques. Il est possible que la trisomie 21, qui se caractérise notamment par le morphotype du visage, soit un frein à la ressemblance entre personnage avec un handicap et protagoniste ordinaire. Ou, peut-être, n’est-il pas pensable qu’un protagoniste ordinaire puisse avoir un physique trop identique, qui marquerait ainsi une proximité, voire un amalgame, avec un personnage avec un handicap intellectuel.
50Les relations amicales passent par le regard. Les héroïnes ou héros avec un handicap et les protagonistes ordinaires expriment par ces regards échangés, parfois renforcés par le geste de bras tendus l’un vers l’autre, un sentiment d’affection et de lien.
Une moindre ressemblance avec la famille
51Si les héroïnes ou les héros avec un handicap et leurs amis se ressemblent, en revanche ils ne ressemblent pas à leur famille. En effet, les signes visibles du handicap d’un personnage est souvent ce qui marque la différence entre lui et les autres membres de sa famille. Cette caractéristique rappelle la dissemblance physique entre le personnage avec un handicap et sa famille repérée par Jenny Kendrick (2004). Lorsque la différence est minime, elle montre néanmoins le souci de l’illustrateur ou de l’illustratrice de montrer, même par un détail, la présence du handicap. Bien sûr, le morphotype de la trisomie 21 peut impliquer que l’héroïne ou le héros n’ait pas un visage à l’identique de ses frères et sœurs, mais il est néanmoins possible de rendre un certain air de famille entre les personnages, grâce à une forme de visage, d’oreilles, la couleur ou la coupe des cheveux, le dessin des lèvres… Or, parfois la dissemblance se révèle par des formes ou couleurs qui n’ont rien à voir avec les yeux effilés ou le visage rond.
52La différenciation d’avec les membres de la famille peut être visible au-delà des seules marques « typiques » du handicap. Par exemple, Nono, petit héros de La Joconde a disparu, a un nez en forme de « goutte » bleue-grise, alors que le nez de sa sœur est en trompette et couleur chair.
Bataille Marie, Turrier Fabrice (ill.), La Joconde a disparu, Toulouse, Milan, 2000. (Détail)

53La sœur de Laurette arbore un petit nez en pointe, des cheveux longs et roux, alors qu’elle-même a un nez rond et des cheveux noirs plus courts.
Cadier Florence, Girel Stéphane (ill.), Qui est Laurette ? Paris, Nathan, 1999 « Nathan poche 6-8 ans C’est la vie ! » (Détails)

54Un frère de la famille des merles ressemble physiquement à ses parents (plumage brun comme sa mère, yeux noirs de son père) contrairement à sa sœur autiste (yeux bleus, duvet blanc) qui non seulement ne ressemble pas à sa famille, mais ne ressemble pas non plus à sa communauté de merles.
Stammler Annie, ill. de l’auteure, Neigeuse la merlette blanche, Paris,

© Éditions L’Harmattan, 1999. (Détail)
55Giulia a les cheveux noirs, courts, et les yeux noirs, alors que sa sœur est rousse aux cheveux longs et aux yeux bleus…
Rapaccioli Mary, Giorgio Elena (ill.), Anche se Giulia non è bella [Même si Giulia n’est pas belle], Milan, Arka, 2000.

56La différence physique marquée entre les deux sœurs peut avoir un double effet : la différenciation donne une vraie place à la fillette avec une trisomie 21, qui possède une individualité qui lui appartient en propre, avec ses caractéristiques qui lui donnent un statut d’être unique ; d’un autre côté, la non ressemblance de cette petite fille au reste de sa famille (une illustration montre les parents aux yeux bleus tous les deux) évoque une barrière infranchissable qui, d’une certaine façon, la maintient hors de sa famille. Elle ne s’incarne pas dans une continuité physique générationnelle comme sa sœur, qui est le portrait quasi à l’identique de la mère.
Rapaccioli Mary, Giorgio Elena (ill.), Anche se Giulia non è bella [Même si Giulia n’est pas belle], Milan, Arka, 2000.

57Ceci, au-delà de l’idée de l’empêchement à devenir adulte, convoque également des images d’arrêt générationnel, et en conséquence de procréation impossible. En effet, si l’apparence de la sœur de Giulia la place dans une lignée générationnelle à la suite de sa mère, le personnage avec une trisomie 21, dans sa différence physique évoquant l’interruption de la lignée familiale, peut suggèrer « la peur qu’il puisse lui-même procréer » (Sausse, 1996, p. 139).
58Contrairement aux relations amicales qui passent par le regard, les relations familiales se repèrent par le toucher. En effet, l’héroïne ou le héros avec un handicap est la plupart du temps touché par ses parents ou sa fratrie. Le geste est souvent affectueux et protecteur, du plus grand (adulte ou aîné) vers le plus petit (le personnage avec un handicap). Le lien par le toucher peut être à la fois une expression de soutien au personnage avec un handicap (et par là de sa faiblesse intrinsèque), comme l’affirmation du caractère soudé et uni de la famille.
L’animalité
59Au-delà de la ressemblance ou non ressemblance avec les membres de la famille ou des amis, la représentation de l’animalité pose et repose la question, de façon peut-être plus radicale, de l’altérité des personnages avec un handicap. En effet, la représentation des animaux apparaît fréquemment dans les récits, dans les images, sur les illustrations de couverture, la fréquence étant plus marquée dans les illustrations où le handicap n’est pas visible. Or, handicap et animalité ont toujours noué des liens forts, reflétés par des représentations assimilant la personne avec un handicap aux animaux (Poizat, 1996 ; Dethorre, 1997), dans une interrogation de nature : est-ce un homme, une femme ? Est-ce un animal ?, la personne avec un handicap se situant dans une « espèce d’intermédiaire entre l’homme et l’animal » (Stiker, 1997, p. 62).
60Ainsi le handicap, invisible à l’image dans le visage et le corps des personnages humains, serait-il malgré tout présent à travers les nombreux animaux qui parsèment les illustrations. Cette présence animale peut prendre diverses formes : le héros est personnifié sous les traits d’un animal anthropomorphique16 ; l’animal tient un rôle dans la trame narrative aux côtés du personnage (humain) avec un handicap ; un animal dessiné sur la couverture est sans lien avec l’histoire et n’est plus forcément présent au fil des illustrations (rôle figuratif). Enfin, un objet peut être représenté sous la forme d’un animal.
61Les personnages avec handicap moteur sont associés à des animaux inoffensifs (grenouille, papillon, phoque, canard, oiseau, lapin, souris, chat) particulièrement mobiles ou rapides, ce qui peut sembler contradictoire avec le handicap des héroïnes ou des héros. Mais ces récits évoquent la capacité des personnages à se mouvoir, y compris dans des activités rapides et motrices (l’activité sportive de surf, par exemple, qui place sur un même pied d’égalité le phoque et le garçon avec un handicap moteur).
Foreman Michael, ill. de l’auteur, L’Enfant et le phoque, Paris, Kaléidoscope, 1996.

62Une image inverse la situation de handicap des personnages : Alice/Susanna est totalement stable sur une balancelle, alors que le chaton avec elle semble sur le point de glisser. D’autres animaux plus sauvages sont mis en scène avec des personnages avec un handicap moteur, tigre, renard, mais l’ours est en peluche.
63Les animaux proches des héroïnes ou héros avec un handicap intellectuel sont plutôt connus pour leur innocuité : poney, lapin, papillon. Il est intéressant pour ce dernier exemple de noter le rapprochement avec les métaphores relevées dans les représentations sociales, à savoir les capacités extraordinaires des personnes avec un handicap intellectuel ou polyhandicapées à percevoir des choses non accessibles aux autres, les « antennes sensitives » (Assouly-Piquet et Berthier-Vittoz, 1994 ; Giami, Assouly-Piquet et Berthier, 1988) et les antennes de papillon des albums. Deux personnages avec une trisomie 21 sont également représentés avec un dauphin, animal particulièrement réputé pour sa vive intelligence et ses capacités d’apprentissage rapides, qui contrastent avec les représentations du handicap intellectuel (moindres capacités cognitives et difficultés d’apprentissage). Comme le dauphin qui manifeste son intelligence d’une façon qui lui est particulière, les deux héros avec une trisomie 21 vont développer leur intelligence et leurs propres capacités à interagir.
64Les oiseaux ou un poussin sont associés aux héros autistes. Ces animaux sont inoffensifs mais non domestiques. Peut-être faut-il y retrouver l’impossibilité à « apprivoiser » les personnages autistes, qui gardent toujours une part imprévisible. Peut-être faut-il également y voir la volonté des livres à insister sur le caractère gentil de ces héros, en minimisant le caractère plus violent perceptible dans le récit. Par ailleurs, les oiseaux évoquent la légèreté, ce qui contredit ou contrebalance la tonalité de ces récits.
65L’animalité est plus largement associée à la cécité ou à la surdité (environ la moitié des livres), comme si la suppléance sensorielle conférait des aptitudes plus proches de l’animal que de l’humain (la présence d’aide animalière pour les héros aveugles interfère peu, car seuls deux chiens-guides sont présents dans les récits).
66Un chat est quelquefois mis en scène aux côtés d’un personnage aveugle ou bien le héros aveugle ou malvoyant est personnifié sous les traits d’un chat. Dans ce rapprochement chat-personnage aveugle, celui qui ne voit pas ou qui voit mal est justement associé à l’animal réputé pour sa grande acuité visuelle, comme si la qualité attribuée à l’animal compensait le déficit du personnage.
67De petits animaux inoffensifs entourent les héroïnes et héros sourds ou malentendants : oiseau, papillon, souris. Deux héros sourds sont représentés dans un environnement aquatique, sans signe visible du handicap sur le corps ou dans l’expression des personnages. Ils nagent, en compagnie de poissons, l’un dans un bocal, l’autre dans l’océan. Dans ces récits, des poissons symbolisent l’absence de sons (un protagoniste ordinaire n’entend aucun son provenant de la bouche du poisson, comme le héros sourd n’entend pas les sons provenant de la bouche qui s’ouvre et se referme des protagonistes ordinaires) ; par ailleurs, les sons assourdis perçus dans l’eau peuvent correspondre aux difficultés d’audition de personnages malentendants. Le décor évoque également l’aptitude supplémentaire de l’héroïne ou du héros (dans l’environnement aquatique, les personnages sourds auront la capacité de communiquer en langue des signes, ce qui sera impossible au protagoniste ordinaire).
68La corrélation entre personne sourde et animalité se rencontre également autour de la langue des signes, associée aux « gesticulations », « agitations », « débordements corporels » de l’animalité, suivant la représentation repérée par Michel Poizat (1996).
69De nombreux animaux sauvages accompagnent la représentation de personnages aveugles ou malvoyants, parfois inoffensifs (raton laveur, élan, paon, taupe), parfois considérés comme plus agressifs (ours, lion, loup, tigre, renard), et illustrés, comme pour l’ours qui accompagne le petit indien Ushi, de façon particulièrement majestueuse.
Bernard Fred, Roca François (ill.), Ushi, Paris, Albin Michel jeunesse, 2000.

70Dans les histoires, les enfants partagent un langage avec les animaux et la nature. Ils parlent et comprennent les animaux, comme ils parlent aux nuages ou aux étoiles… Les enfants sont ainsi en étroite symbiose avec la nature et possesseurs d’une compétence dont les protagonistes ordinaires sont dépourvus.
Sur le seuil : la liminalité des personnages
71Que nous montrent alors ces personnages d’albums et courts romans ? La facilité à représenter le handicap n’est pas un critère pour le montrer ou non dans les illustrations. Par exemple, les héroïnes et héros avec une aide technique ne sont pas plus représentés que les autres (étonnamment, des personnages dont le handicap moteur ou la cécité semble être les plus faciles à illustrer, car le corps est visiblement atteint ou les aides techniques sont reconnaissables, apparaissent sur l’illustration de couverture sans que leur handicap ne soit visible) alors que des personnages dont le handicap est invisible peuvent être repérés comme des personnages « avec un handicap ».
72Les études sur les représentations sociales évoquent des images de personnes handicapées asexuées, de « troisième sexe » indifférencié (Assouly-Piquet et Berthier-Vittoz, 1994 ; Morvan, 1988 ; Sausse, 1996), mais les livres pour enfants montrent au contraire une différenciation de genre entre la fille et le garçon (accompagnant la sexualisation généralisée des représentations dans les livres de jeunesse), peut-être dans un souhait de « normalisation » du handicap, les héroïnes et héros, dotés des caractéristiques classiques des enfants dans les livres, devenant ainsi à égalité avec les personnages ordinaires. Les filles sont décrites comme plus jolies que les garçons et elles apparaissent avec un corps moins marqué que les héros masculins : davantage de handicap invisible, moins d’aides techniques qui menaceraient l’intégrité du corps (elles utilisent en revanche les fauteuils roulants). Cette différenciation n’est pas opérante pour les personnages avec une trisomie 21, car les récits montrent un renversement des codes de genre dans l’apparence et la personnalité : les fillettes sont « moins jolies », elles sont vêtues de pantalons et portent des lunettes, alors que les garçons apparaissent plus fragiles et moins virils que leurs petits camarades. Ainsi, la trisomie 21 reste dans un entre-deux, dans une sexuation impensée ou irreprésentable. Ce « questionnement » sur la nature du personnage avec un handicap peut se repérer également par la présence de nombreux animaux présents dans les albums et courts romans, même s’il est bien entendu que les animaux anthropomorphiques sont largement utilisés dans la littérature de jeunesse, surtout pour les plus petits. Toutefois, les qualités de certains héros avec un handicap, qui parlent aux animaux tout en ayant une apparence humaine, dont les sens (l’ouie, la vue, la perception) égalent des sens aiguisés de certains animaux, leur donnent un caractère mi-homme mi-animal que ne possèdent peut-être pas si nettement les protagonistes anthropomorphiques ordinaires des albums jeunesse.
73Cet entre-deux des personnages avec un handicap, dans un sexe indéterminé (ni dans les stéréotypes de la fille, ni dans ceux du garçon), un âge indéterminé (le vieux bébé), une humanité indéterminée, mi-homme mi-animal… évoque le concept de liminalité développé par Robert Murphy (1989), Marcel Calvez (1994) ou Henri-Jacques Stiker (2013). Ni tout à fait dehors, ni tout à fait dedans, la personne avec un handicap reste alors dans un état liminal, « sur le seuil ».
74Une autre « incertitude » quant à la place des personnages avec un handicap réside dans leur inclusion familiale. En effet, les héroïnes et les héros avec un handicap ne ressemblent pas aux membres de leur famille. Peut-être la proximité familiale (être mère ou père, sœur ou frère d’un personnage avec un handicap), le lien familial imprescriptible qui amène au sentiment d’être « du même », voire « le même », est-il perçu comme plus difficile à vivre et à supporter, faisant apparaître une réticence à ressembler aux personnes avec un handicap, ce qui peut provoquer un souhait de distanciation (Moyse, 2007 ; Scelles, 1997 ; Jodelet, 1990).
Accepter l’autre avec sa différence est une chose ; mais accepter l’autre dans sa ressemblance en est une autre, beaucoup plus ardue, car plus menaçante. S’il me ressemble, il est un miroir dans lequel je risque de reconnaître une part de moi-même que je n’admets pas, voire qui me fait horreur .
Sausse, 1996, p. 141-142
75Alors que, physiquement, les personnages avec handicap moteur ou aveugles et leurs amis se ressemblent. La ressemblance est parfois frappante, comme s’ils appartenaient à une même fratrie. Cette ressemblance physique peut être rendue possible car l’absence de « liens de sang », susceptibles de porter une confusion ou une assimilation avec le personnage avec un handicap, autoriserait les protagonistes ordinaires à se sentir plus proches à moindre risque. Il serait ainsi moins dangereux d’être montré « à l’identique ». Mais ces amis, qui portent eux-mêmes une difficulté ou une faille honteuse, selon l’expression d’Erving Goffman (1975), sont ainsi visuellement et automatiquement reconnus comme « de même nature » que l’héroïne ou le héros avec un handicap.
Notes de bas de page
1 Cette volonté explicite est indiquée en quatrième de couverture de l’album.
2 En effet, moins de la moitié des héroïnes et héros qui utilisent un fauteuil roulant dans le corpus sont représentés sur la couverture avec leur aide technique (huit héros sur les vingt personnages au total).
3 Les personnages porteurs d’autres types de handicaps ne sont pas représentés dans un plan d’ensemble.
4 Quarzo Guido, Mulazzani Simona (ill.), et Romiti Romano (ill. couv.), Clara va al mare [Clara va à la mer], Milan, Salani, 1999.
5 Gorrod Louise, Carver Betty (ill.), Mio fratello è diverso [Mon frère est différent], Milan, Fondazione Clara Fabietti per l’autismo/Autismo Italia, [sans date].
6 Willis Jeanne, Ross Tony (ill.), Questa è Susanna [Voici Suzanne], Milan, Mondadori, 2000 ; Alice sourit, Paris, Gallimard jeunesse, 2002.
7 Papini Arianna, ill. de l’auteure, Amiche d’ombra [Les Amies de l’ombre], Florence, Fatatrac, 2000.
8 Marimbert Jean-Jacques, Delacroix Sibylle (ill.), Les Ailes de Camille, op. cit.
9 Baligand Corinne, ill. de l’auteure, Dis-nous, Martin…, Cholet, Les 2 encres, 2004.
10 L’analyse de ces critères repose uniquement sur les récits qui font état de cette caractéristique. Les récits sont cités lorsque la notion de beauté/laideur est explicitement présente dans le texte.
11 La recherche a été effectuée à partir de 250 romans pour la jeunesse, publiés en France sur une période de 1975 à 1995.
12 Ce thème a été évoqué lors du séminaire « Présences féminines en littérature de jeunesse » du 5 au 7 avril 2005, à l’institut Charles Perrault (Eaubonne).
13 Wilson Jacqueline, Sharratt Nick (ill.), Soirée pyjama, Paris, Gallimard jeunesse, 2005.
14 Cohen-Janca Irène, Moreau Laurent (ill.), La Mine à bonbecs, Rodez, Éditions du Rouergue, 2006.
15 MoschiniMarco, SalviniVinicio (ill.), I rapatori di teste [Les Tondeurs de têtes], Ancona, Raffaello, 1999.
16 La quasi-totalité des héros anthropomorphiques sont représentés sur la couverture, ce qui paraît conforme aux héros d’autres corpus. Ainsi, sur une centaine d’albums mettant en scène des animaux anthropomorphiques, Éliane Ferrez et Anne Dafflon Novelle (2003) notent que « la quasi-totalité des personnages principaux (98 %) apparaissent sur l’illustration de la page de couverture des albums » (p. 28). Cette étude concerne les albums illustrés pour des enfants de zéro à six ans comprenant un animal anthropomorphique, publiés en 2000.
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