Introduction
p. 11-32
Texte intégral
Compétitivité et justice sociale
Les villes partagées entre des exigences antagoniques
1Le jour où nous commencions la rédaction de cette introduction paraissait le classement des villes les plus agréables du monde1 ; un palmarès de plus ! Dans ce domaine aussi la compétitivité est présentée comme l’horizon incontournable de la ville. Aucune ville n’y est insensible, ni les premières de la classe, titillées par la parution de ces classements incessants et toujours avides du premier rang, ni celles qui ne peuvent prétendre qu’à une bonne place régionale, ni les autres, impatientes de faire meilleure figure ou, plus simplement, d’être mentionnées. Cette dimension planétaire de la ville et de mots-clefs uniformisés est l’un des effets majeurs du processus de globalisation, stimulé par un extraordinaire accroissement des flux de toutes sortes, lui-même porté par l’invention et la diffusion de nouveaux moyens de transport et de communication. Nœuds des réseaux qui enserrent la planète, réceptacles privilégiés des interactions de la globalisation, la ville mue de carrefour territorial en métropole. Cette évolution spectaculaire qui place la ville au cœur des enjeux mondiaux touche la planète entière, y compris les pays où l’on avait misé durant de longues décennies sur le développement rural et agricole, y compris les pays communistes d’Asie qui ont longtemps bridé, voire combattu, la ville. Mais reconnaître le rôle de la ville dans l’espace d’aujourd’hui n’équivaut pas à admettre l’idée d’une compétition généralisée entre des villes de tailles, de fonctions et de natures extrêmement inégales. La belle unanimité mondiale autour de l’idée de compétitivité laisse songeur. Comment se fait-il par exemple, ainsi que le montrent plusieurs textes de cet ouvrage, que les autorités des villes les plus pauvres de la planète, évidemment incapables de concourir, se laissent prendre elles-mêmes à ce discours ? Au-delà des injonctions des organismes internationaux, au-delà de la compétition économique mondiale, la compétitivité est aussi une construction sociale.
2Mais le devenir de la ville ne peut se limiter à l’exigence de compétitivité. L’adhésion à ce mot d’ordre ne peut cacher que la quête de compétitivité rejaillit sur la structure même de la ville. Valorisant les compétences de ceux qui peuvent participer au rayonnement de la ville, de même que les espaces où ils vivent et travaillent, elle suscite une concurrence à l’intérieur de celle-ci ; elle creuse les écarts sociaux et spatiaux ; elle met hors-jeu de larges fractions de la population urbaine et des pans entiers de l’espace urbanisé. L’exigence de cohésion sociale, les revendications de justice sociale (si l’on adopte le point de vue des principaux intéressés) et de justice spatiale (si l’on prend en compte les effets spatiaux de ces revendications), viennent ainsi en contrepoint, consubstantiellement pourrait-on dire, à celle de compétitivité. Les populations urbaines attendent leurs autorités sur cette question cruciale, perspective d’ailleurs relayée par les injonctions des organisations internationales, qui en font une des conditions de leur aide. Cette exigence de justice, certes exprimée de manière inégale selon les villes et avec des modalités différentes, n’est pas seulement le fait de citadins vivant dans des régimes définis comme démocratiques ; elle se retrouve partout où émerge une conscience ou un embryon de conscience collective, quelle que soit l’échelle à laquelle celle-ci s’exprime.
3Compétitivité et justice sociale sont en tension dynamique. Sinon incompatibles, ces deux notions sont clairement antagoniques, situées « sur deux côtés opposés ». Elles le sont conceptuellement, car fondées sur des valeurs contraires, tenant de l’élitisme pour l’une, de la solidarité pour l’autre ; elles le sont également de manière pragmatique, puisque l’accomplissement de l’un et de l’autre des deux enjeux, à supposer qu’il soit pleinement réalisable, supposerait des investissements considérables qui dépasseraient des budgets nécessairement limités. Pour autant, compétitivité et justice sociale ne sauraient s’exclure mutuellement, toutes deux étant indispensables au fonctionnement de la ville. Le caractère indépassable de cette tension définit un « paradoxe »2. C’est à la lecture de cette tension entre l’enjeu économique et l’enjeu social, dans le recours indéfiniment reproduit à un arbitrage politique entre ces deux enjeux, que l’injonction à la ville compétitive sera déconstruite. C’est dans le développement de ce paradoxe, vital pour nos concitadins de la planète entière, que l’avenir de la métropole, ville de la globalisation, sera ici débattu. À l’heure du développement durable, sans focaliser sur cette notion valise mais sans l’ignorer, nous faisons le choix improbable mais délibéré de privilégier la réflexion sur le binôme économie/société, en plaçant en retrait l’enjeu environnemental, que beaucoup considèrent comme le troisième pilier du « développement durable ». Des contestations sociales récentes et novatrices, nullement liées aux préoccupations environnementales, en premier lieu révolutions arabes, mouvements des Indignés et amorces de revendications dans la nouvelle grande puissance chinoise, nous obligent en effet à considérer en elles-mêmes les tensions issues de la métamorphose actuelle des villes en métropoles.
4Cela ne signifie nullement que l’enjeu écologique doive être passé sous silence. Toutefois, sa prise en compte ne doit pas conduire à éluder la question sociale face à l’injonction prégnante à la compétitivité. Certes, la logique du développement durable postule l’équilibre entre ses trois piliers. Mais plusieurs facteurs contribuent à rompre cet équilibre. L’enjeu écologique est plus porteur de modernité, de notoriété, de modes et d’image. La question sociale pâtit des difficultés et des lourdeurs de l’intervention face à une pauvreté massive et diffuse ; elle souffre également de la nécessité d’investissements souvent considérables, d’indicateurs chiffrés malaisés à améliorer, d’effets d’image plus limités. Pour tout cela, l’environnement est devenu le sésame des bailleurs de fonds. L’écologie est ainsi promue comme outil d’attractivité, comme à travers certains éco-quartiers très réussis sur le plan des bilans énergétiques, séduisants pour des populations soucieuses de distinction, mais catastrophiques sur celui de la justice sociale. Pot de terre contre deux pots de fer, la question sociale court le risque d’être écrasée dans la mode du développement durable (Beuf, Le Guen3). Et les risques sont grands d’une instrumentation de l’argument écologique par les puissants (Le Guen), du fait de régulations insuffisantes, y compris de la part d’organisations nationales ou internationales peu capables ou peu désireuses de réaliser un réel bilan social. Un autre chapitre montre d’ailleurs que les arguments écologiques ne sont pas les seuls linéaments d’une politique globale à pouvoir être instrumentés au profit d’intérêts particuliers : l’inscription au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco peut servir de semblables objectifs (Fournet-Guérin et Morelle).
Une approche scientifique
5Ce livre prend la forme d’un ouvrage collectif. Des chercheurs de terrain, souvent associés, apportent leur regard sur un même questionnement. Ce sont 18 villes, de 17 États différents, qui sont ici interrogées, parmi lesquelles on trouvera une forte proportion de villes des Suds et de pays émergents. Ce dernier groupe présente des enjeux particuliers, liés aux profondes et rapides transformations que ces États connaissent actuellement. Quant aux pays des Suds, un pluriel de rigueur appliqué à l’usage – de plus en plus contestable dans un monde qui se complexifie – d’un point cardinal, ils connaissent des sujétions démesurées au regard de leurs propres forces, elles-mêmes diminuées par le caractère massif de la pauvreté des ménages et des institutions. La puissance des processus de domination et le poids considérable des organisations internationales sur leurs mécanismes de décision entraînent une prégnance particulièrement forte des effets de mode et une obligation impérieuse de prendre en compte les injonctions extérieures, jusque dans leur foisonnement et leurs contradictions, pour obtenir les financements dont ils ont besoin (Bertrand). Mais la diversité des réponses aux enjeux du monde actuel défiant les catégorisations simples, nous avons fait le choix de casser ce prêt-à-penser typologique.
6Tout ouvrage collectif se confronte à des disparités d’approche. Chaque auteur analyse la question centrale à sa manière, avec ses présupposés, ses préoccupations et ses modes d’analyse. Les analyseurs ou « révélateurs », que chaque auteur utilise pour entrer de manière stratégique dans sa problématique, sont variés. Selon les cas, on trouvera les nouvelles politiques publiques (Bertrand ; Fournet-Guérin et al.) ; la rue (Gibert) et l’éco-quartier (Manola et al.) ; les quartiers pauvres (Choplin) et le renouvellement urbain des quartiers centraux (Blot et al. ; Barthel, Deboulet et Pappalardo et al. ; Drozdz) ; les centralités urbaines (Beuf) et les opérations urbaines majeures (Carlos et al.) ; les périphéries métropolitaines (Faliès, Iraki et al.), les lotissements fermés (Rufat) et les technopôles (Grondeau) ; l’accès à l’information (Bon et al.) ; la gentrification (Le Guen) ; les temporalités urbaines (Tadié). Mais chaque auteur interroge aussi à sa manière la ville d’aujourd’hui et son devenir, comme nous y invitent trois grands témoins, dont les textes clôturent cet ouvrage. Le contexte est celui de la complexité, celui d’une multiplicité d’interactions entre une multiplicité d’éléments, celui de villes au contact du monde : tous les fils n’offrent pas le même éclairage, mais tous les fils concourent à la même réflexion sur la ville.
Un contexte de mutation
7Le présent ouvrage interroge les villes à un moment très particulier de leur histoire. Certes, le processus de globalisation est aussi ancien que l’expansion de l’humanité sur la terre. Mais la période actuelle est marquée par des changements majeurs, qu’illustre la métamorphose des villes en métropoles. La réticulation du monde, dense et multiforme même si elle est inégale, met en contact étroit le local et le global, chacun d’eux se construisant dans l’interaction avec l’autre. Les fondements des sociétés en sont bouleversés. Les chercheurs doivent aussi s’habituer à cette mutation. Les concepts de la géographie, comme ceux de toutes les sciences sociales, dans la mesure où ils sont en prise avec la société telle qu’elle fonctionne, sont inévitablement soumis à relecture, et cette relecture est aussi une occasion d’en approfondir le sens.
8Le contexte de mutation est d’abord celui du marché, favorisé par les accords internationaux de libre concurrence, mais plus encore par la fluidité des mouvements de capitaux et par la première place prise par le capital financier devant le capital de production (Carlos et Pintaudi). Cette nouvelle donne redistribue profondément les cartes entre les villes et les contraint à faire bonne figure face à ces flux labiles. Elle constitue un puissant déterminant des stratégies des acteurs. Elle génère des processus inégalitaires extrêmement vigoureux. Démunis devant des flux qui débordent de leurs aires de compétence et que la moindre entrave à la liberté de circulation pourrait détourner, les États voient leur pouvoir relativisé, contesté. La question est posée de l’autonomie des acteurs, et des pouvoirs publics en premier lieu, face au modèle néolibéral.
9Le contexte est bien sûr celui de la globalisation, au sens d’un processus en cours, jamais achevé, qui démultiplie les interactions entre le local et l’ensemble des échelles qui l’englobent, la planète dans son entièreté, mais aussi tous les échelons intermédiaires avec lesquels il est en lien. Ce processus de globalisation est producteur d’une complexification accrue du local, jusqu’aux niveaux les plus fins de l’espace, de la société et des modes de vie (Tadié) et sans doute jusqu’aux sphères les plus intimes. À l’échelon de la ville, se diffusent depuis le « global » des « modèles » qui, pour certains, sont des « best practices » propagées par les organisations internationales, pour d’autres des modes qu’il est de bon ton ou qu’il est valorisant d’essayer de suivre, sans que l’on puisse faire toujours clairement la différence entre les modes clinquantes et les « bonnes » pratiques. Les « éco-quartiers » (Manola et al.), la Silicon Valley (Grondeau), Dubaï (Choplin), les villes sur l’eau, les « creative workers » (Le Guen) en sont ici quelques exemples. Mais cette simple liste à la Prévert montre que les modèles globaux (Bertrand) sont eux-mêmes issus de cas locaux emblématiques, de villes qui ont tenté, en leur temps, d’être singulières pour acquérir une avance significative dans la compétition mondiale. Paradoxe de l’exemplarité, vouée à passer du statut de singularité irréductible à celui de modèle copié par tous. Du global naît aussi une forme de régulation, néolibérale, qui est d’abord auto-régulation, régulation par laisser-faire, tant est grand le désir de toute ville de paraître aux yeux du monde. Mais il peut aussi exister une régulation politique, notamment de la part des organisations internationales, surtout dans les pays pauvres obligés de composer pour des raisons d’accès au crédit ; celle-ci est visible dans les politiques publiques, au moins dans l’affichage de celles-ci.
10Le contexte est enfin celui de la mutation de la ville. Le passage de l’« agglomération » de la Révolution Industrielle ou de la domination (néo-) coloniale à la métropole interroge le concept géographique même de ville. Qu’est-ce d’ailleurs que la « métropolisation » ? Est-ce la mise en réseau mondial des villes ? Est-ce la dilatation sans précédent de l’espace urbain, jusqu’à englober dans son fonctionnement de vastes étendues rurales ? Est-ce le processus à l’œuvre d’inégalisation sociale, qui distingue d’un côté de l’échelle des populations « métropolitaines », dont les fonctions concourent au rayonnement international et mondial de la ville, et de l’autre ceux qui font vivre la ville générique, voire les exclus ? En somme, la métropolisation serait un processus, un système au sein duquel l’espace, la société et l’ensemble des acteurs interagissent entre eux et avec les échelles qui les surplombent dans une logique de centralité. Les villes en sont métamorphosées, ce que montrent par exemple Marie Le Guen dans le cas d’Austin et Samuel Rufat dans celui de Bucarest.
La variété des situations locales
11La globalisation conduit-elle le monde à l’homogénéité ? Certes, les modèles diffusent, les expériences singulières sont vouées à devenir modèles dès qu’elles réussissent, de même que les produits et les solutions techniques standardisés envahissent le monde de manière inexorable. Deux processus allant dans le sens contraire ne cessent pourtant de s’entremêler à cette tendance globalisante. Le premier est l’existence d’un héritage ancien qui, servant de socle et de repère, est constitutif du patrimoine des sociétés et entre dans leur reproduction, pouvant même dégager des « ressources spécifiques »4, permettant au lieu de trouver place dans la compétition mondiale. Le second tient dans les ressources illimitées des processus d’invention. Les capacités de résister et de s’adapter, les formes de la résistance et de l’adaptation, les manières qu’ont ces processus de s’articuler, puis l’éventuelle propagation de ces assemblages, dévoilent des possibilités et une créativité sans fin. Fruit d’un héritage ou d’une invention, l’hétérogénéité se reconstruit sans cesse ; les réponses locales à la globalisation apparaissent infinies.
Des métropoles diverses dans la mondialisation
12Est-il justifié d’utiliser un terme unique pour l’ensemble de la planète ? Les auteurs n’ont pas manqué d’imagination pour en inventer d’autres. Les mégalopoles5 écrasent le réseau urbain mondial par leur taille et leur richesse. Plus récemment, les villes globales6 tiennent le haut du pavé financier, c’est-à-dire le « must » de la compétitivité actuelle. Les mégavilles7 sont classées d’après leur PIB. À l’inverse, les mégapoles8 pâtissent de leur taille, en nombres d’habitants, pour un rayonnement limité. Le terme de « métropole », la « ville-mère », n’est certainement pas le mieux adapté à des villes qui regardent souvent plus vers les autres grandes villes du monde que vers leur arrière-pays. Mais cette idée de connexion privilégiée aux nœuds de la mondialisation est néanmoins pertinente pour réunir toutes ces grandes villes aux tailles et aux fonctions diverses.
13Il n’en reste pas moins que l’établissement d’une typologie des métropoles est difficile. Autant qu’une catégorisation des pays du monde, alors que les grands pays « émergents » taillent des croupières aux grandes nations industrialisées, surtout quand certaines d’entre elles sont minées par une crise économique qui apparaît durable, alors que les pays pauvres semblent eux-mêmes se diviser entre ceux qui bénéficient d’une croissance économique longtemps inespérée et les autres. Plus grand monde ne croit plus à l’expression « pays sous-développés », personne n’a jamais vraiment cru aux « pays en voie de développement » ou « en développement », le « Tiers Monde » est passé de mode, le « Sud » est devenu « les Suds » et finit de se dissoudre dans l’hétérogénéité, sans avoir jamais réussi à absorber la Chine. L’incertitude achève de déconstruire les évidences typologiques. Avouons que nous avons failli proposer dans ce livre la distinction entre métropoles « pauvres », « pré-émergentes », « émergentes », « dominantes », « sortant du socialisme », avant de renoncer devant la possibilité d’effectuer de multiples autres rapprochements. Le degré de fragmentation ou d’unité politique de l’espace métropolitain, le niveau d’ambition politique des responsables, leurs capacités d’action sur la ville, l’importance des financements et leurs modes de répartition, les traditions urbaines, les modèles urbains privilégiés et bien d’autres entrées constituent également des clefs de distinction très pertinentes.
La compétitivité et ses avatars
14La compétitivité offre-t-elle au moins un môle solide pour la réflexion ? Le fait d’être compétitif, de « postuler ensemble » (à une même charge autrefois, à un même marché aujourd’hui) et d’être en mesure de l’emporter face à la concurrence, fait appel à une grande diversité de facteurs, même si la question du coût de travail occupe actuellement la première place9. La compétitivité est pourtant un maître mot des stratégies des entreprises et même des politiques des territoires, et ce malgré les critiques émises par Paul Krugman10, qui se demande si la notion a un sens. De fait, dans les textes qui suivent, les politiques tendant à soutenir la compétitivité urbaine ne manquent pas. Le financement de la métropole, nœud gordien de toute politique urbaine, justifie des coalitions voire des connivences entre les pouvoirs publics et les acteurs privés (Blot et Pierdet). Ailleurs, l’État joue le rôle de courtier pour le compte de groupes privés (Bon, Kennedy et Varrel), à moins que les pouvoirs publics n’abandonnent une part de leurs prérogatives à un groupe censé personnifier la compétitivité, comme les financiers de la City, à Londres (Drozdz).
15Pour autant, il n’est pas sûr que ce qui est rangé dans l’idée de compétitivité corresponde à la même chose dans les diverses situations et villes étudiées. La concurrence mondiale, on le sait, ne peut être fondée sur une connaissance pleine et raisonnée, ne serait-ce que parce que l’exhaustivité, l’objectivité et la profondeur de l’information, de plus dans un contexte de complexité, sont inatteignables. La compétitivité est donc en bonne partie affaire de médiatisation, d’où des politiques de marketing urbain. Les productions d’images, plus ou moins en cohérence avec les réalités, sont devenues des éléments essentiels des stratégies urbaines, elles touchent tous les domaines. Certes, il y a des garde-fous : l’image doit rester vraisemblable, sous peine d’être détruite par une contre image ravageuse. La prise en compte de l’image plus que d’une réalité mesurable (à supposer qu’elle puisse l’être) mène à de nouvelles manipulations de l’idée de compétitivité. D’ailleurs, à quoi s’applique ce terme de productivité ? À la dimension productive ou à autre chose (Barthel et al.) ? Si ce n’est à la production, la référence est-elle précisée, voire est-elle avouée ? Glissant de l’économie aux territoires et aux villes, la compétitivité peut être difficilement dissociée d’autres termes (Barthel et al.), comme l’« attractivité », capacité à attirer et à conserver des investisseurs et des activités11. Un tel terme pose très clairement la question de la cible, mais aussi de l’échelle, celle-ci pouvant être nationale, régionale, urbaine ou sectorielle, à destination de fonctions spécifiques de la ville ou de catégories particulières de la population.
16L’ouvrage propose comme une de ses hypothèses fortes la possibilité d’une dérive encore plus importante de la notion de compétitivité. Derrière ce terme presque incontournable pour toute politique métropolitaine, à défaut d’être un terme toujours populaire, sont susceptibles de se profiler des enjeux variés, beaucoup moins évidents. Les deux principaux sont la compétition sociale et la maîtrise politique de la ville. La compétition sociale est ici l’enjeu le plus abordé. Elle n’a pas attendu la ville néolibérale pour s’exercer, mais elle reçoit l’appui des politiques publiques, le plus souvent portées par un discours moderniste, qui organisent la concurrence entre les acteurs (Blot et Pierdet ; Le Guen ; Carlos et Pintaudi). Un cas classique aboutit à la gentrification (Le Guen), devenant parfois substitution de populations (Barthel et al.). À la limite, dans un contexte de laisser-faire de la part des pouvoirs publics, la compétition est individuelle, étayée par un commun souci de « distinction » de la part de ceux qui ont les moyens ; elle se traduit à Bucarest par la reproduction dans les périphéries urbaines d’une ville pavillonnaire et fermée générique (Rufat). La maîtrise politique de la ville est aussi un enjeu important, pour des autorités frustrées de constater leur impuissance face à des mécanismes de production de la ville, sur lesquels elles n’ont pas de prise ou qu’elles ne parviennent pas à imposer. Dans le cas du Caire, les auteurs parlent même d’une « reconquête de souveraineté » (Barthel et al.). Ces dérives dans l’usage de la compétitivité sont susceptibles de s’adapter à n’importe quelle situation locale. Elles expliquent pourquoi des politiques dites de « compétitivité » peuvent être menées dans les villes des pays pauvres (Fournet-Guérin et Morelle), où d’ailleurs les actions engagées en la matière peuvent être particulièrement violentes, ne serait-ce que parce que les contre-pouvoirs sont rares (Choplin). Le global est ainsi mis au service du local et de la reproduction de ses élites (Choplin). Plus que la diffusion de l’idéologie néolibérale, de telles réflexions soulignent l’importance des stratégies des acteurs dominants, convoquant les mots-clefs internationaux dans le cadre de processus aux résonances locales fortes.
La justice sociale et ses avatars
17Notons d’entrée que le terme de justice sociale, contrairement à celui de compétitivité, est loin d’être communément employé et même d’être le plus employé. Celui d’équité, dont Marie Le Guen nous rappelle l’origine néolibérale, est beaucoup plus fréquent, notamment parce qu’il fait partie du discours des organisations internationales. Les termes de « cohésion sociale » et de « solidarité » insistent sur le lien mis à mal par la compétition urbaine. C’est pourtant le terme de « justice sociale » que les résistances aux politiques de compétitivité nous conduisent à placer au premier rang, à la fois parce qu’il est susceptible d’être réapproprié par les populations concernées, d’être un objet de gestion, et parce qu’il représente un pôle antagonique à la compétitivité. Toutefois, quatre termes ne peuvent être confondus. La justice « structurelle » postule l’atténuation des inégalités sociales par des mesures de redistribution. La justice procédurale évalue la justice dans les modalités de la prise de décision12. L’équité insiste sur le droit de chacun « à un traitement juste, égalitaire et raisonnable » ; elle valorise de ce fait l’individu13. Dans tous les cas, la question de la justice sociale en ville ne peut être entièrement dissociée de celle de la justice spatiale : c’est-à-dire que les effets des politiques menées pour plus de justice sociale ont des conséquences et des traductions dans l’espace urbain, mais aussi qu’en retour, l’organisation de l’espace urbain a des conséquences sociales fortes et peut être en lui-même facteur d’exclusion. Enfin, le « droit à la ville », hérité des travaux d’Henri Lefebvre14, serait d’après David Harvey non seulement un droit individuel d’accès aux ressources urbaines, mais aussi un droit à « nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à notre désir le plus cher ». C’est pour cela que le droit à la ville est appréhendé comme un droit individuel tout autant que collectif « puisque pour changer la ville il faut nécessairement exercer un pouvoir collectif sur les processus d’urbanisation15 ».
18Quel que soit le nom qui leur est donné, ces politiques existent-elles dans les cas ici analysés ? Dans certains cas, elles sont absentes (Faliès ; Blot et Pierdet), mais elles sont pourtant nombreuses, en réponse aux injonctions internationales, sinon aux opinions publiques. Certaines, qui se traduisent par des réalisations concrètes, répondent plutôt à des préoccupations de droit à la ville ou de justice distributive, comme le maintien des pauvres dans leur espace de vie et l’amélioration à l’accès aux services urbains (Beuf), ou la construction de logements sociaux ou à prix abordables (Bertrand, Drozdz). Les nombreux programmes « Cities without slums » (« Villes sans bidonvilles ») qui, à l’initiative de la Banque mondiale, procèdent à la rénovation radicale des quartiers les plus pauvres, relèvent également de cette catégorie, car ils ambitionnent de donner aux intéressés de meilleures conditions de vie (Choplin). D’autres politiques découlent plutôt d’une logique de justice procédurale ou d’équité, comme les projets de « capacity building » (Choplin) ou d’ingénierie sociale qui, par des programmes de participation, de développement communautaire (Bertrand), de production de revenus, de promotion de la gouvernance locale (Le Guen, Drozdz), tentent de remettre la fabrication de la ville entre les mains des populations déshéritées. Un dernier ensemble de politiques mise sur une coordination hors normes d’acteurs, à la fois publics et privés (Iraki et Piermay, Drozdz), pour mener des opérations importantes à l’intérieur de périmètres délimités. Comme pour les politiques de compétitivité, les logiques locales divergent notablement pour expliquer le recours ou le non-recours à ces différents outils. La définition de la pauvreté ne pouvant se faire que sous le regard de la société16, l’intervention publique en ce domaine est donc dépendante des représentations des acteurs qui comptent localement. Si les organisations internationales assurent une certaine homogénéité dans le choix des interventions, surtout dans les pays pauvres qui font appel à elles, ou si les modes assurent une autre forme d’unité – ainsi, à travers la notion floue de « mixité sociale » (Manola et al.) –, le logement social fait par exemple l’objet de représentations très différentes selon les sociétés (Le Guen).
La dimension gestionnaire
19Les ambiguïtés des mots et les hésitations dans l’utilisation des termes n’expriment pas seulement une incertitude conceptuelle et des divergences dans les représentations. Ils manifestent aussi le malaise de gestionnaires territoriaux, appelés à considérer ensemble la compétitivité et la justice sociale et à effectuer une articulation entre les deux dimensions du paradoxe (Choplin ; Iraki et Piermay), articulation dont on sait qu’elle ne peut être qu’une maîtrise relative assurant la reproduction du paradoxe17. Certes, certains sont plus pessimistes encore, assurant que la justice est impossible dans le système libéral (Carlos et Pintaudi) ; il n’en reste pas moins que la gestion du paradoxe est nécessaire, et que l’absence de gestion n’est pas tenable très longtemps.
Quelles articulations ?
20Mais de quelle articulation s’agit-il ? La pluralité des concepts apparentés à celui de compétitivité et à celui de justice sociale, permet d’innombrables combinaisons. Même si le « droit à la ville » relève plutôt d’un registre rhétorique, même si la compétitivité et l’attractivité sont souvent prises de manière interchangeable pour des territoires, de nombreux autres croisements restent possibles. À supposer que la compétitivité ne se résume pas à une simple compétition sociale, le débat sera-t-il entre compétitivité et équité (selon une sorte de morale néolibérale, comme le suggère Alice Beuf) ou entre la compétitivité et la lutte contre la pauvreté, slogan plus précis et plus porteur de dimension économique, lancé par les organisations internationales ? Sera-t-il entre compétitivité et cohésion sociale ? Mais le clientélisme n’est-il pas une forme possible de cohésion sociale ? La réponse sera-t-elle trouvée dans une dose de redistribution (par exemple, de la croissance) ou dans une certaine adaptation des procédures de telle manière qu’elles favorisent l’expression des plus pauvres ou qu’elles leur profitent ?
21La question de la pertinence du débat se pose, eu égard aux compétences et aux moyens d’action des pouvoirs publics, dont on doit reconnaître qu’ils sont faibles ou très faibles dans les pays pauvres, même quand ils sont soutenus de l’extérieur. Monique Bertrand pose cette question de manière très directe, voire provocatrice, dès le titre de sa contribution (« Ni compétitives, ni justes… »). Mais l’injonction d’effectuer l’articulation entre politiques de compétitivité et de justice spatiale, outre le fait qu’elle est forte, est surtout porteuse de crédibilité auprès des bailleurs de fonds internationaux ; la tentation est donc grande de s’y engager malgré tout, ou du moins de fournir des signes d’un engagement. Les pouvoirs locaux sont ainsi passés maîtres dans l’apprentissage rapide des codes internationaux et dans leur manipulation à dessein de rassurer les partenaires extérieurs (Bertrand). L’absence de revendications sociales locales (Fournet-Guérin et Morelle) n’aide pas à concrétiser ces promesses. De même, le clientélisme est capable de détourner les politiques de justice sociale (Bertrand ; Fournet-Guérin et Morelle ; Beuf), comme d’ailleurs l’application rigoureuse du modèle néolibéral (Beuf). Audible de la part des bailleurs de fonds parce qu’il utilise leurs codes, le discours devient alors langue de bois à destination des auditeurs nationaux, permettant de camoufler pudiquement la réalité des logiques gestionnaires locales. La violence de cette contradiction incite Armelle Choplin à se demander si les mesures présentées comme porteuses de justice sociale n’auraient pas comme objectif essentiel d’apprivoiser les populations pauvres au modèle néolibéral ; en quelque sorte, de permettre aux pauvres de trouver leur place dans la mondialisation, celle de perdants, et de l’accepter. Ce qui constitue aussi une forme d’articulation des politiques de compétitivité et de justice sociale…
22Les analyses qui suivent présentent toutefois beaucoup d’expériences plus abouties. Certes, elles donneront toujours une impression inachevée car, dans la logique d’un paradoxe, la cote est toujours mal taillée. Les textes montrent des efforts d’articulation réels et nombreux. Plusieurs apportent la preuve d’un véritable pragmatisme de la part des gestionnaires de la ville ; la gestion négociée permet notamment d’associer des acteurs divers, selon des montages originaux (Drozdz ; Bon, Kennedy et Varrel). Les textes reflétant le temps long témoignent parfois d’intenses réflexions, qui conduisent à des inflexions importantes de la politique (Beuf). La logique du développement durable, notamment, conduit à la prise en compte de la dimension sociale, à tel point que celle-ci est jugée indispensable dans beaucoup de cas. Une difficulté intrinsèque réside bien sûr dans le coût de telles interventions. Mais la question déborde du strict domaine de la gestion. Ainsi, la situation marocaine apporte une intéressante contradiction, puisqu’elle montre qu’un promoteur immobilier, en l’occurrence le groupe Addoha, a fait fortune dans le logement social, lui permettant même d’investir ensuite dans la promotion haut de gamme. Oui, mais si le logement social est rentable au Maroc, c’est que le politique interagit dans l’articulation de la compétitivité et de l’équité, comme d’ailleurs le clientélisme, car le pouvoir marocain tire traditionnellement une légitimité dans l’action sur la ville (Iraki et Piermay). Les cas de Nouakchott (Choplin) et d’Antananarivo (Fournet-Guérin et Morelle) montrent de semblables interférences politiques. En somme, même dans la grande métamorphose de l’urbain vers la métropole, la reproduction des relations sociales et politiques héritées du passé entre dominants et dominés reste clairement lisible.
23Mais ces diverses formes d’articulations entre la compétitivité et la justice sociale montrent aussi leurs limites. Partout, une difficulté majeure consiste à atteindre les plus pauvres des citadins – ou les locataires (Bertrand) – par le biais des politiques urbaines, soulignant les disparités sociales et les capacités inégales des citadins de saisir les opportunités. Question de moyens mis à disposition, question d’adaptabilité des outils déployés, question de réceptivité des ménages concernés, question de cession onéreuse des avantages acquis auprès de ménages plus aisés : la mise en œuvre des politiques sociales conduit souvent au glissement des actions menées en faveur des couches moyennes (Beuf, Gibert). Tout montre également que l’objectif de justice sociale supporte mal le choc avec l’enjeu de compétitivité et qu’avec le temps, son poids relatif risque de faiblir face aux contraintes économiques (Beuf). Enfin, les limites sont aussi spatiales : les politiques de justice sociale connaissent aussi les contraintes liées à des effets de distance, de mise à l’écart, dans des espaces souvent périphériques et déshérités ; au-delà même, les politiques visant à plus d’attractivité à l’échelle métropolitaine peuvent simplement viser à effacer ou occulter les espaces les plus défavorisés.
Nouveaux enjeux, nouveaux acteurs
24Il n’en demeure pas moins que la gestion paradoxale conjointe de la compétitivité et de la justice sociale, précisément dans la mesure où elle ne peut être simple, est porteuse d’innovations insoupçonnées. Elle n’est d’ailleurs pas la seule. Indépendamment l’une de l’autre, la gestion de la compétitivité comme celle de la question sociale relèvent aujourd’hui d’une telle complexité que l’innovation devient souvent une nécessité. De manière plus générale, c’est la gestion des enjeux urbains qui génère de nouveaux acteurs et de nouveaux territoires, que l’on peut qualifier de « ad hoc », puisqu’ils sont créés sur mesure pour répondre à des besoins pragmatiques et pour apporter des réponses innovantes. Sur le versant des territoires, des projets pilotes sont lancés à une échelle restreinte, tandis qu’à l’échelle métropolitaine se pose la question de la gestion stratégique de la ville, plus précise que celle de « gouvernance ». Redoutable question que cette dernière, alors que la métropole dilate de manière inédite l’aire urbaine, chevauchant les territoires politiques hérités du passé et défiant les formes éprouvées de gestion démocratique, quand cette dernière existe. Sur le versant des acteurs, le triptyque sur lequel repose la gouvernance justifie des montages novateurs et souvent complexes, tant sur le volet de la décentralisation (association des collectivités locales), que sur celui de la privatisation (association des entreprises, à travers les Sociétés d’Économie Mixte et les divers partenariats entre le public et le privé) et sur celui de la participation (association des citadins, à travers des procédures de concertation). Des réseaux internationaux sont aussi convoqués et associés (Fournet-Guérin et Morelle). Autre modèle, une certaine recherche de l’efficacité peut conduire à la mise en place d’« agences », qui servent de bras armés à un pouvoir public, en donnant à celui-ci plus de liberté d’action. Souvent marqués par la tentation de l’extra-démocratique, ces nouveaux montages sont certes pratiqués par des régimes autoritaires (Gibert), mais encore plus par des régimes dits démocratiques qui, par ces procédures dérogatoires, prennent parfois de la liberté par rapport aux valeurs qu’ils sont censés promouvoir. La part prise dans la gestion de Londres et dans l’administration de la City par le lobby financier en offre un exemple extrême (Drozdz).
25Là où la gestion conjointe de la compétitivité et de la justice sociale est réellement enclenchée, de semblables acteurs et de semblables territoires apparaissent. Dans deux contextes très différents, Londres et Bogotá, et dans deux directions opposées, l’apprentissage se fait, les modalités de la gestion se nuancent et prennent de l’épaisseur. Dans un cas, les institutions s’ouvrent à de nouvelles logiques partenariales avec les citadins et avec les municipalités à l’échelle desquelles est déléguée la responsabilité de la justice sociale (Drozdz). Dans l’autre cas, les autorités font l’expérience de la difficulté de la gestion conjointe ; l’objectif d’équité perd de son importance, la justice distributive n’y a plus son compte, mais quelque chose se construit du côté des couches moyennes, même modestes, et de leur articulation à l’objectif de compétitivité (Beuf). Et dans le cas marocain, où les mêmes types d’instances (Agences, Sociétés d’économie mixte, promoteurs) et les mêmes types de territoires ad hoc interviennent sur le versant de la question économique et sur celui de la question sociale, tout fonctionne de telle manière que l’instance articulatrice de dernier ressort soit le Roi (Iraki et Piermay). Cette idée de l’articulation comme levier de pouvoir revient à une autre échelle dans deux contributions (Bon et al. ; Carlos et al.) ; l’enjeu est alors dans la connaissance des projets d’urbanisme, dans les zones d’incertitude, dans l’opacité des programmes. L’intermédiaire, quel que soit son niveau, est un acteur majeur. La structuration politique des métropoles, très rares à être unifiées (Bogotá), en général d’une complexité héritée voire entretenue, offre alors de multiples recoins où les pouvoirs peuvent se loger.
La gestion comme modalité du pouvoir
26Conceptuellement, Yves Barel propose trois modes de gestion du paradoxe, cette tension indépassable que l’on ne peut ni supprimer, ni dépasser dans un horizon déterminé. Le premier, le compromis, correspond à la prise en compte par un gestionnaire de la totalité de la tension ; il aboutit à des figures hybrides, ménageant les chances de l’un et de l’autre des enjeux. Le deuxième, le compartimentage, correspond à la gestion de chacun des deux enjeux par des acteurs différents, selon une logique de cloisonnement au sujet de laquelle il est nécessaire de s’interroger. Le troisième, l’oscillation, correspond à l’alternance dans le temps de la gestion de l’un et de l’autre des deux enjeux. Mais avant d’examiner ce que les textes nous disent de ces modes de gestion, rappelons deux évidences. La première est que, pour gérer, il faut de l’argent ; de fait, la question des modes de gestion apparaît peu pertinente pour les villes les plus pauvres. La seconde est que l’argent ne suffit pas, et que la gestion demande également une volonté politique (Grondeau).
27La gestion par le compromis est le mode de gestion le plus lisible. Il en est de deux types. À l’échelle de la métropole, des stratégies d’ensemble sont définies sur le long terme (Barthel et al., Iraki et al., Beuf) : le « Grand Caire 2050 » en est un exemple (Barthel et al.). Il s’agit d’une échelle de programmation, qu’il faut ensuite décliner par des opérations concrètes, ce qui pose la question du pouvoir d’entraînement des autorités centrales, voire de leur capacité d’intervention aux échelles locales. À cette échelle métropolitaine, une difficulté surgit toutefois : il est plus aisé de programmer de grandes opérations aptes à attirer les investisseurs que de répondre à la question sociale, pour laquelle la rugosité du terrain est plus forte. La question sociale risque donc de n’être qu’une priorité seconde (Barthel et al.) ou d’être progressivement occultée (Beuf). Mais cette échelle globale peut aussi permettre de poser des principes fondamentaux, comme la notion de fonction sociale de la propriété à Bogotá (Beuf). À l’échelle de petits espaces, les politiques peuvent être plus pragmatiques. Mais dans ce deuxième groupe, deux catégories sont encore à distinguer, selon que l’action est menée au niveau de territoires ad hoc mis en place par les pouvoirs publics ou à celui de territoires de la revendication (Bon et al.). La première des deux catégories comprend les procédures d’urbanisme négocié (Drozdz), dans lesquelles les municipalités sont appâtées financièrement pour accepter sur leurs territoires de grands programmes d’investissement ; on trouve aussi les éco-quartiers (Manola et al.), censés articuler les trois piliers du développement durable, ainsi que les modes de conciliation proposés par la Banque mondiale (Gibert). Dans la deuxième, on retrouve le « modèle haryani » de Delhi (Bon, Kennedy et Varrel), qui associe les propriétaires fonciers à la réalisation du grand projet. Ces politiques très locales sont pragmatiques, susceptibles de diffuser ; elles sont ouvertes aux acteurs locaux qui comptent, mais ont une forte tendance à oublier ceux qui ne comptent pas. Il se dégage de cette revue une impression générale d’inaboutissement des politiques de compromis ; mais aussi l’idée que les politiques clairement libérales (Faliès, Grondeau) ne sont pas majoritaires et que des formes multiples de compromis sont possibles. Tout ceci suffit à entretenir l’utopie que compétitivité et justice peuvent se soutenir réciproquement.
28Les cas de gestion par compartimentage sont également nombreux, et favorisés par le cloisonnement administratif, politique et spatial de la grande majorité des métropoles. Le compartimentage par l’échelle spatiale est ainsi un grand classique, avec la complémentarité des échelons métropolitain et local, le premier se réservant l’enjeu de compétitivité, tandis qu’au second échoit souvent la question sociale (Drozdz, Le Guen ; Bon et al.). Derrière ces dispositions, qui posent la question majeure des ressources du niveau local, qu’elles soient issues de la péréquation ou de revenus propres, on sent à la fois une tradition anglo-saxonne et les injonctions onusiennes à la « bonne » gouvernance, qui tendent à responsabiliser le milieu local. Encore faut-il remarquer que de l’échelon local peut aussi bien émaner l’entre-soi (Le Guen) que des dispositions de justice. L’enjeu social peut même être rejeté hors de la sphère officielle, dans le champ associatif ou familial, selon une logique plus strictement libérale (Faliès). Mais d’autres formes de gestion par compartimentage existent, cloisonnement soit au sein d’un même niveau de pouvoir (Iraki et Piermay), soit par réseaux, comme les réseaux clientélistes (Bertrand).
29Quant à la gestion par oscillation, elle n’apparaît guère dans les textes qui suivent, peut-être parce qu’elle nécessite de la durée pour être identifiée, une durée dont le chercheur ne dispose pas toujours, et parce que l’oscillation se produit souvent en des temps troublés, qui ne sont pas les plus propices à la recherche. L’oscillation ne consiste pas, en effet, en une simple évolution des procédures ou des modes de gestion, mais en un changement de logique dans l’arbitrage entre les enjeux en tension. Comme toute crise majeure, propre à bouleverser les situations acquises mais pas nécessairement au profit de ceux qui en auraient le plus besoin, les événements connus sous le nom de « printemps arabe » pourraient en constituer un des déclics possibles. Mais il reste encore trop récent, pour des recherches qui se sont en général déroulées avant, pour des manifestants qui n’ont pas réussi à s’entendre autour de ces questions et pour des pouvoirs nouveaux qui n’ont pas encore eu le temps de s’affirmer sur le plan des politiques urbaines. Toutefois, dans le cadre d’un régime fort doté d’une certaine prise en ce domaine, le foncier a servi de variable d’ajustement au roi du Maroc au moment des troubles, alors même que celui-ci n’a jamais donné aux institutions d’État les moyens de maîtriser la question foncière (Iraki et Piermay).
30Tout montre qu’il n’y a pas d’étanchéité entre ces trois modes de gestion. De même que le compartimentage n’exclut pas l’existence d’un arbitre qui maîtrisât les différents compartiments, l’oscillation n’est pas nécessairement alternance politique, comme le montre l’exemple précédent. En fait, compartimentage et oscillation apparaissent comme deux formes originales de compromis, des compromis cloisonnés entre services ou décalés dans le temps, ce qui ne fait que rappeler que la gestion est au cœur du jeu politique. Dès lors, la question est de savoir où se situent les marges de manœuvre du politique. Flou des dispositifs (favorisé par la complexité du foncier, qui se situe décidément au cœur de la construction urbaine), flou des organigrammes, flou résultant des passages scalaires, fluidité des relations sociales, entregent politique permettant d’élargir les marges de manœuvre : autant d’interstices dans lesquels le « jeu » politique peut se nicher et qui sont susceptibles de former la substance d’un compromis, autant d’interstices qui soulignent le pouvoir de l’intermédiaire. Tout, décidément, n’est pas dans les agencements politiques globaux (Drozdz).
Les résistances à la ville compétitive
31Les résistances locales ont-elles encore une place dans la ville compétitive ? Il est aisé de penser, à la suite des libéraux, que la compétitivité aura nécessairement des effets d’entraînement dont tous profiteront in fine. Dès lors, la seule vertu qui est demandée à la masse de la population est la patience. Le reste peut n’être pour le politique que moyens de temporisation ; la participation des citadins, par exemple, peut n’être vue que par sa fonction thérapeutique et n’être administrée qu’à doses homéopathiques. La question est dès lors de se demander si ce raisonnement comporte des failles. Quelle est donc la place des résistances dans la ville compétitive ? Quantité négligeable, grain de sable pouvant enrayer le système le mieux huilé ou élément constitutif et fondamental ?
Pas de métropoles sans résistances
32La résistance est d’abord « passive ». Elle est celle de la ville, à la fois en tant qu’espace et en tant que société. L’héritage matériel de la ville oppose une forte inertie au changement : le foncier (Iraki et Piermay, Beuf), la structure de la propriété (Barthel et al.) et en définitive la complexité de l’espace urbain. La société citadine résiste dans ses modes de vie, ses habitudes (Barthel et al., Gibert), et avec d’autant plus de force qu’elle fait système avec l’espace urbain (Gibert). Avec plus de conscience, elle résiste à la modernisation vécue comme une aliénation, par exemple une acculturation aux valeurs occidentales (Barthel et al.). Cette résistance passive est aussi, du côté des autorités, celle du conformisme politique et administratif, du manque de stratégie, du déficit conceptuel sur la manière de faire la ville autrement (Barthel et al., Rufat).
33Il existe aussi des résistances « actives » à la ville compétitive, même si les mobilisations sont difficiles, dans des contextes où les jeux des acteurs sont toujours complexes et où les pauvres, entre autres perdants de la compétitivité, sont loin d’avoir l’homogénéité que leur prêtent les institutions internationales (Bertrand). Les résistances sont malgré tout nombreuses et souvent structurantes pour la ville. Elles sont individuelles, se traduisant par d’innombrables microstratégies de contournement, de bricolage et de débrouille, de protestations et de démarchage (Barthel et al., Tadié). Elles sont aussi collectives, consistant en des manifestations (Blot et Pierdet), des procès (Drozdz), en l’émergence de mouvements politiques, en des revendications du droit à la ville (Barthel et al ; Carlos et Pintaudi ; Bon et al.). La ville comme lieu de vie ou comme argument financier : ce sont deux visions divergentes de dire et de vivre la ville qui sont affirmées en face des décideurs (Gibert, Barthel et al.) ou qui se juxtaposent, voire qui s’opposent au sein de la société (Tadié). Ces représentations de la ville sont fondées sur des valeurs, dont la force d’expression est d’autant plus grande que les groupes ont en commun un espace identifié (Le Guen, avec le fort héritage de la ségrégation à Austin) ou une identité sociale forte, que celle-ci relève de la religion, de la nationalité, de l’ethnie, du clan ou de la caste (Bon et al.). Mais au-delà de ces particularités locales, on remarquera la capacité des groupes les plus habiles et les mieux connectés à devenir (à se faire passer pour ?) des mouvements citoyens et à se raccorder à des formes de mondialisation alternative (Bertrand, Barthel et al.), donc à procéder à une montée en généralité de leurs revendications et à se hisser ainsi à l’échelle globale.
34Comment d’ailleurs la métropole pourrait-elle ne pas connaître de résistances ? Individus, familles et société doivent s’adapter à un nouveau cadre spatial, dilaté, distancié et fragmenté. Dans cette crise de croissance de la ville, les résistances ont inévitablement une dimension spatiale, de même qu’avec ses symboles matériels, la compétitivité a une dimension spatiale. L’espace urbain est plus que jamais un nœud de contradictions (Carlos et al.), avec une évolution à deux vitesses. La fragmentation semble manifeste, mais est-elle une réalité ? Certes, la course à la périphérie permet de desserrer les tensions et de morceler les enjeux (Iraki et al. ; Faliès), mais la ville conserve une logique unitaire de fonctionnement et les citadins, les plus démunis en premier, revendiquent leur droit d’accès à la centralité (Blot et al. ; Beuf). Plus que d’une fragmentation séparant des morceaux cassés, la figure est celle de frontières, lignes de tensions aux enjeux éminemment politiques18.
35Or la frontière, avec la dialectique de la fermeture et de l’échange qui la caractérise, est productrice d’innovation19. Comme la ville20, la métropole se construit dans la résistance. Les citadins inventent de nouvelles manières de vivre la ville (Tadié), la rue est réinventée (Gibert), le foncier fait l’objet de nouvelles réflexions (Beuf), le quartier se construit de manière originale sur le plan institutionnel (Le Guen, Drozdz, Bon et al.), de nouveaux montages associent promoteurs de grands projets et propriétaires locaux (Bon, Kennedy et Varrel ; Beuf). La ville ne subit plus seulement ; elle agit aussi et en agissant, elle offre de la profondeur à la métropole.
36Comme la ville, la métropole se construit aussi dans la durée. En une phrase : la ville compétitive tiendra-t-elle socialement la durée ? Une telle perspective dépasse l’idée même de ville compétitive, ce que suppose d’ailleurs littéralement le terme de « développement durable », qui reprend lui-même la vieille idée que le développement ne saurait être assimilable à la simple croissance. Le temps long n’est pas celui des subterfuges, il ne peut se contenter de marketing politique et de discours, il n’est même pas celui des élections. Il est susceptible de connaître bien des embûches, que traduisent la plupart des contributions de cet ouvrage, alors que la compétitivité est sensible à toutes les crises et ne peut souffrir l’angoisse de l’avenir. Jusqu’où ira la « patience » des populations (Grondeau), alors que la mise en compétition des populations (Le Guen) et des quartiers marginalisés (Drozdz) génère du stress dans des milieux incapables de concourir et entretient un climat d’incertitude (Bon et al.) ? Blot et Pierdet posent une terrible question : la ville peut-elle fonctionner sans pauvres ?, autrement dit « que faire des pauvres dans la ville ?21 ». Face aux risques du désespoir, encore plus face aux dangers de l’explosion sociale dès lors que les populations se seront trouvé une valeur commune de résistance, la ville compétitive est d’abord au péril de la question sociale. Dans un monde en cours de réorganisation rapide et qui se cherche, à tous les acteurs de la ville d’imaginer et de mettre en œuvre les compromis gestionnaires aptes à intégrer la question sociale.
37Quelle place pour la compétitivité dans le fonctionnement de la ville, en regard des autres enjeux urbains ? Et que signifie ce terme de « compétitivité » dont toutes les villes usent (voire abusent) ? Telles sont les deux questions liées auxquelles ce livre souhaiterait apporter quelques réponses. Le classement des contributions a été difficile, non pas tant à cause de la variété des contextes urbains, des politiques urbaines analysées et des sensibilités des auteurs, mais plutôt parce que la pratique assez générale d’une approche systémique faisait de tous les cas particuliers un entre-deux dans lequel l’enjeu de compétitivité prenait des significations variées. Plutôt que des catégorisations strictes, les quatre parties s’articulent plus autour de tonalités dominantes, qui n’ont rien d’exclusif des autres tonalités.
38La première partie, « La compétitivité au prix de l’exclusion », rassemble des contributions dans lesquelles les politiques publiques accordent à l’enjeu de compétitivité une forte priorité sur tous les autres enjeux, y compris l’enjeu social.
39La deuxième partie, « La difficile rencontre des échelles de gestion », met en avant des cas dans lesquels les enjeux de compétitivité et de justice sociale sont traités à des échelles différentes, le premier à l’échelle globale de la ville, le second à une échelle plus locale, que cette dernière gestion soit le fait de pouvoirs publics ou d’autres types d’acteurs.
40La troisième partie, « Le compromis en question », rapproche des cas pour lesquels une double préoccupation simultanée de compétitivité et de justice spatiale engendre une logique de compromis. Ce compromis peut être le résultat d’une politique réellement intégrée ; il peut aussi être un compromis de fait.
41La quatrième partie, « La ville compétitive, une illusion ? » montre des situations, évidemment diverses, dans lesquelles la rhétorique de la compétitivité cache des enjeux d’une tout autre nature, sociale ou politique, en général des enjeux locaux.
Notes de bas de page
1 <http://www.mercer.com/press-releases/quality-of-living-report-2011>
2 Barel Yves, Le Paradoxe et le système. Essai sur le fantastique social, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1979, 332 p.
3 Les noms entre parenthèses et en italiques renvoient aux auteurs dont les textes sont présents dans cet ouvrage.
4 Pecqueur Bernard, Colletis Gabriel, « Intégration des espaces et quasi-intégration des firmes : vers de nouvelles rencontres productives ? », in Revue d’Économie Régionale et Urbaine, n° 3, 1993, p. 489-508.
5 Gottmann Jean, Megalopolis, The Urbanized Northeastern Seaboard of the United States, New York, The MIT Press, « The Twentieth Century Fund », 1961, 810 p.
6 Sassen Saskia, The Global City : New York, London, Tokyo, Princeton, N.J., Princeton University Press. 2de éd., 2001, 412 p.
7 Prud’homme Rémy, « Mégavilles : économie et gestion », in Le Monde des villes. Panorama urbain de la planète, Paquot Thierry (dir.), Bruxelles, Éditions Complexes, 1996, p. 45-79.
8 Haeringer Philippe, « La mégapolisation du monde. Du concept de la ville à la réalité des mégapoles », in Géographie et culture, n° 6, 1993, p. 3-14.
9 Bost François, Entreprises industrielles et territoires à l’épreuve de la mondialisation de l’économie, Mémoire d’HDR, Géographie, 12 décembre 2012, Université Paris Ouest Nanterre La Défense, 370 p. (dactyl.).
10 Krugman Paul, La Mondialisation n’est pas coupable. Vertus et limites du libre-échange, Paris, La Découverte, 1998, 218 p.
11 Bost François, Entreprises industrielles et territoires à l’épreuve de la mondialisation de l’économie, op cit.
12 Rawls John, A Theory of Justice, Cambridge, Harvard University Press, 1971. Gervais-Lambony Philippe et al. (dir.), La Justice spatiale et la ville, regards du Sud, Paris, Karthala, 2014.
13 <http://www.dictionnaire-juridique.com/definition/equite.php>
14 Lefebvre Henri, Le Droit à la ville, vers la sociologie de l’urbain, Paris, Anthropos, 1968, 159 p.
15 Harvey David, Géographie et capital. Vers un matérialisme historico-géographique, Paris, Syllepse, 2010, 280 p.
16 Simmel Georg, Les Pauvres, Paris, PUF, « Quadrige », 1998 (1re édition, en allemand, 1908).
17 Barel Yves, Le Paradoxe et le système. Essai sur le fantastique social, op. cit.
18 Le Goix Renaud, Piermay Jean-Luc, « Des villes vivables ? », in Dix défis pour la planète, Dubresson Alain, Veyret Yvette (dir.), Paris, Éditions Autrement, 2012, p. 99-109.
19 Reitel Bernard, Zander Patricia, Piermay Jean-Luc, Renard Jean-Pierre (dir.), Villes et frontières, Paris, Economica, Anthropos, « Villes », 2002, 275 p.
20 Agier Michel, L’Invention de la ville : banlieues, townships, invasions et favelas, Amsterdam, Éditions des Archives contemporaines, « Une pensée d’avance », 1999, 176 p.
21 Antoine Philippe, Diop Abdoulaye Bara (dir.), La Ville à guichets fermés ? Itinéraires, réseaux et insertion urbaine, Paris, Dakar, ORSTOM-IFAN, 1995, 360 p.
Auteur
-
Jean-Luc Piermay
Université de Strasbourg
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