Cours annexe 2
p. 147-150
Texte intégral
« L’espace pictural est un mur mais tous les oiseaux du monde y volent librement à toutes profondeurs. » Nicolas de Staël
(Corrigé de dissertation, 18/11/2005)
1Vous disserterez « à partir de » cette citation de Nicolas de Staël : pour ce faire, il était nécessaire de privilégier une certaine littéralité. Par littéralité, j’entends : trouver le juste niveau où la phrase prend sens, éviter de filer droit vers les interprétations métaphoriques, symboliques, allégoriques. Mais attention, la littéralité est celle de la phrase, non celle de chaque mot pris à part.
2Cette citation comporte trois lignes, qui correspondent à trois idées, dont il faut comprendre l’articulation.
Le mur : en quel sens l’espace pictural est-il un « mur » ? À quoi renvoie cette idée de mur ? Un mur cache, dissimule, ou encore il délimite. Indice pour comprendre cette idée de mur : il faut la rapporter à l’opposition entre liberté et contrainte, qui est une opposition complexe, car elle n’admet pas de concession réciproque.
Les « oiseaux » peints sur la toile : ils sont dans un mouvement paradoxalement arrêté, figé. [F. Z.] Pourquoi s’empresser de conclure, sans le moindre indice, qu’il s’agit des spectateurs ? Parce que vous vouliez à tout prix retrouver le cours dans le sujet. Mais comment ne pas penser d’abord à des oiseaux peints, grand sujet de la peinture du xxe siècle (Klee, Braque, Picasso, de Staël, Magritte) ? Le rapport à l’activité esthétique du spectateur ne pouvait être envisagé qu’à partir de là.
Le terme de « profondeur » : celui-ci ne suppose pas une verticalité, une plongée vers le bas, mais l’idée d’une troisième dimension, la profondeur comme perspective (ou lorsqu’on parle de « profondeur de champ » en cinéma). En outre, la troisième dimension implique la possibilité d’étager les plans : d’où le pluriel, qui indique des profondeurs variables.
3[F.Z.] Il faut trouver la rigueur de ce propos. Un grand peintre n’est jamais simplement un rêveur : il pense, il pense même mieux que la moyenne, et il est parfois très exact dans le choix de ses mots. C’est le cas de cette phrase, ciselée, frappante par sa précision (ainsi que par sa beauté). Et en même temps, c’est vrai, elle est assez énigmatique. Certains d’entre vous ont trouvé qu’elle interrogeait la capacité de l’art à nous toucher, et la manière dont il nous touche : c’est juste, cette citation en est un témoignage.
4Et elle pose aussi une question sous-jacente : qu’est-ce que l’espace pictural ? Il faudrait déjà parvenir à distinguer l’espace mesurable de la toile et l’espace de représentation, puis montrer comment les deux sont liés. Il y a bien un passage entre ce qui existe sur la toile et ce qui existe dans le monde : l’espace de la représentation s’ouvre grâce à l’espace matériel, même si l’espace de représentation est illimité, alors que l’espace matériel, lui, est limité.
5On retrouve cette idée dans la dualité entre le mur et les oiseaux qui volent librement. Le mur peut renvoyer à un espace carcéral, à une cage : comme si par le mur les oiseaux étaient arrêtés, stoppés. Alors que l’élément de vol, c’est le ciel, et le ciel est le seul endroit où il n’y a aucun mur. Est-ce à dire que l’espace pictural ne pourrait représenter sur la toile que des mouvements figés ? Mais alors, qu’est-ce qu’un « oiseau de peinture » ?
6[F. Z.] Il n’est pas un oiseau vivant au sens organique, sinon il ne serait pas question pour lui d’être arrêté au sens propre par le mur. Mais pour l’imagination, il y a contradiction entre l’immensité sans limite du ciel et l’espace restreint de la toile : comment dès lors serait-il possible de peindre un oiseau ? Ne serait-ce pas le défi par excellence pour le peintre ? Comment l’esprit ne serait-il pas perpétuellement insatisfait par la représentation picturale d’un oiseau ?
7Un oiseau ne peut pas voler librement s’il est pris dans les murs. Mais Nicolas de Staël montre que l’espace pictural n’empêche pas les oiseaux de voler librement : ici le mur parvient à se confondre avec le ciel, malgré leur différence de taille, de profondeur… Pourquoi n’y a-t-il pas contradiction ? En regardant le tableau, ce qui nous vient en premier, c’est bien la sensation de mouvement, et c’est seulement dans un second temps que l’on saisit l’immobilité, quand on considère les choses abstraitement. L’immobilisation de l’oiseau n’est donc pas figée, mais elle fait partie de son mouvement : l’oiseau est suspendu.
8[F. Z.] Comme l’un d’entre vous l’a très bien dit, l’oiseau ignore les murs – il vole. C’est-à-dire : l’espace du vol est indéterminé, il est sans clôture. Et en effet : la toile est cet espace indéterminé. Tout comme l’espace de vol est indéterminé en droit, l’espace de la représentation est indéfini. C’est au peintre de faire d’une toile blanche (l’espace purement matériel) un espace de représentation, c’est lui qui détermine les rapports de distance entre ses objets peints. D’où l’ambiguïté qui caractérise l’espace pictural, et qui recoupe à la fois la réalité formelle de la toile (50 × 120 cm) et la réalité objective (infinie, illimitée). L’espace représentatif ne comporte pas de coordonnées spatiales qui correspondent au monde, celui-ci n’est donc pas un morceau de l’espace matériel : c’est un absolu, qui n’est borné par rien, qui ne connaît aucun espace voisin. L’espace de représentation comporte donc bien un intérieur, mais pas d’extérieur : voilà ce qui est paradoxal !
9Ainsi, le cadre de la toile apparaît davantage comme un « convertisseur » que comme une limite : il est ce qui nous fait entrer et sortir de la toile. Mais en faisant cela, il nous fait passer à un espace qui n’a plus rien à voir, qui est sans commune mesure : il change la valeur de l’espace.
10Seule la peinture ouvre un espace démesuré, une « im-mensité » (sans mesure). Allez voir Les Mouettes de Nicolas de Staël : leur vol est doublement infini. Il est infini en ce premier sens qu’il ne cesse pas (sans être pour autant figé comme dans l’espace matériel), et il est infini parce qu’il ne vient de nulle part et qu’il ne va nulle part. Le mouvement des mouettes se détache sur un fond sombre, mais il est sans rapport avec des axes coordonnées : leur vol n’est donc qu’une pure idée…
Les Mouettes, Nicolas de Staël, 1955. Huile sur toile, 195 × 130 cm, coll. particulière.

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