Le Tournant intentionnel : qu’apprennent les enfants quand ils commencent à tenir compte des intentions des autres ?
p. 125-137
Texte intégral
1Une particularité intéressante des êtres humains est que la plupart d’entre eux ne se contentent pas de s’attrister quand il leur arrive quelque chose de mal, ni de se réjouir quand il leur arrive quelque chose d’exceptionnellement bon. Loin de se contenter de simplement enregistrer l’événement et d’en tirer des leçons pour éviter – ou au contraire faire en sorte – qu’il se reproduise, ils cherchent activement à lui donner un sens. L’une des étapes les plus importantes dans ce processus est la recherche d’un responsable : nous cherchons spontanément qui ou quoi blâmer pour le mal qui se produit et qui remercier quand survient un grand bien. Cette tendance est tellement forte qu’elle peut même pousser l’être humain à inventer des coupables et des bienfaiteurs surnaturels quand aucun agent naturel n’est éligible pour cela. C’est ainsi que les gens ont plus tendance à anthropomorphiser les objets et à leur attribuer (au moins verbalement) des états mentaux quand ceux-ci cessent de fonctionner ou remplissent mal leur fonction : on prêtera ainsi plus de personnalité à une voiture qui a des pannes fréquentes qu’à une voiture neuve qui fonctionne sans accroc1.
2Mais comment détermine-t-on qui (ou ce qui) est responsable d’un mal ou d’un bien ? Une façon simple et évidente semble consister à chercher qui a causé l’événement en question. Cependant, et bien que la causalité joue un rôle important dans la détermination des responsables2, ce critère ne semble ni nécessaire, ni suffisant. La raison pour laquelle il n’est pas nécessaire est que nous jugeons certaines personnes responsables du mal qu’elles ont laissé se produire, mais qu’ils n’ont pas eux-mêmes causé. Par exemple, imaginez que vous avez demandé à votre voisin d’arroser vos plantes pendant votre absence et que, à votre retour, vous retrouviez vos plantes mortes : votre voisin a oublié de les arroser. Dans un tel cas, vous jugeriez votre voisin responsable de la mort de vos plantes, et considéreriez que vous êtes en droit de lui demander qu’il réponde de ses actes. Pourtant, dans un sens, il ne semble pas que votre voisin ait causé la mort de vos plantes : il n’a rien fait (et c’est bien là le problème). On dit alors que votre voisin est responsable par omission.
3De plus, il existe des cas dans lesquels la causalité n’est pas un critère suffisant pour la responsabilité morale, c’est-à-dire des cas dans lesquels une personne qui a causé un événement (mauvais ou bon) n’en est pas pour autant responsable. Dans de tels cas, on dit que la personne a des circonstances atténuantes, c’est-à-dire des circonstances qui atténuent la responsabilité que semble à première vue conférer à une personne sa participation à la production de cet événement. Les philosophes tendent à diviser ces circonstances atténuantes en deux grandes catégories : les justifications et les excuses. Une personne donne une justification quand elle admet avoir été en contrôle de ses actions, mais pense avoir eu de bonnes raisons de faire ce qu’elle a fait. Par exemple, quelqu’un qui admet avoir tué une autre personne, mais explique l’avoir fait en situation de légitime défense présente une justification pour son acte (étymologiquement, elle le « rend juste »). Une excuse à l’inverse (étymologiquement, ce qui met « hors de cause »), ne revient pas à nier la valeur morale négative de l’événement produit, mais consiste à montrer que l’agent n’était pas complètement en contrôle de ses actions. Cela peut être parce que l’agent était dans un état d’esprit particulier qui le rendait peu sensible aux raisons de ne pas faire ce qu’il a fait (s’il était sous l’influence d’une drogue, ou tout simplement emporté par ses émotions), parce que l’agent n’était pas en mesure de saisir la portée de son acte (ignorance), ou tout simplement parce qu’il s’agissait d’un accident.
4La différence entre les actes pour lesquels nous sommes totalement responsables et ceux pour lesquels nous avons des circonstances atténuantes est une différence importance tant au niveau social que juridique. Sur le plan social, nous réagissons différemment à ces deux types d’actes. En effet, quand une personne fait du mal à une autre personne, nous tendons à réagir d’une certaine manière et à adopter certaines attitudes envers cette personne : nous nous indignons, nous la blâmons, voire nous la punissons. Cependant, si des informations ultérieures nous conduisent à penser que la personne n’était en fait pas en pleine possession de ses moyens, et donc pas responsable de son acte, alors nous tendons à réviser nos attitudes : la colère s’atténue, le blâme est rétracté, et il n’est plus question de punir. Au niveau juridique, cette différence est marquée par le fait que les peines infligées aux accusés diminuent selon le nombre de circonstances atténuantes dont ceux-ci sont en mesure de faire état. Et cette distinction n’est pas propre à notre époque : dans l’antiquité, les Athéniens marquaient déjà la distinction entre les deux types d’actes en disposant de tribunaux différents pour les actes exécutés de sang-froid et sans bonnes raisons et pour ceux exécutés par accident ou pour de « bonnes raisons »3.
5Néanmoins, étant donné que cette distinction joue un rôle fondamental dans les relations sociales, on peut se poser les questions suivantes : sur la base de quels critères faisons-nous exactement la différence entre ces deux types d’actes ? Et comment acquérons-nous la capacité à faire cette différence ?
L’intention en psychologie morale et en psychologie du développement
6Ces questions ont été abordées par les psychologues à travers le problème de l’intention et de sa prise en compte dans la formation des jugements moraux (notamment les attributions de blâme et de responsabilité morale). En effet, parmi les critères fondamentaux que nous semblons utiliser couramment pour attribuer une responsabilité morale aux agents se trouve l’intention. Nous pardonnons plus facilement à celui qui a fait du mal par accident qu’à celui qui a commis une action mauvaise intentionnellement : écraser une personne par accident passe mieux que lui foncer dessus volontairement en appuyant à fond sur l’accélérateur. Nombre d’études psychologiques semblent confirmer cette intuition, en montrant que l’intention est un facteur qui a un effet considérable sur les attributions de blâme et sur l’infliction de punitions4.
7Bien entendu, l’intention n’est pas un facteur nécessaire : un homme qui décide de prendre la voiture ivre et roule au-dessus de la vitesse autorisée sera responsable s’il écrase une personne, quand bien même il n’aurait pas eu l’intention d’écraser cette personne en particulier, voire une personne tout court. Mais même dans de tels cas, dits de négligence, il est courant de penser que la responsabilité se fonde en partie sur certains états mentaux de l’agent, comme le fait qu’il savait qu’il y avait un risque d’écraser quelqu’un en agissant de la sorte. Plus généralement, il est largement admis que l’attribution de responsabilité dépend de la conjonction de deux facteurs : d’un côté l’actus reus (ce qu’a fait l’agent) et de l’autre la mens rea (le fait que cet agent avait l’intention de commettre cet acte ou savait que son acte avait une certaine chance de produire le résultat en question).
8Cependant, même si le critère de l’intention semble jouer un rôle crucial dans les pratiques morales des individus adultes, il n’est pas certain que cela ait toujours été le cas, et que les jeunes enfants soient aussi attentifs aux intentions des individus. Dans l’une des premières études sur le développement moral, Jean Piaget5 notait que les jeunes enfants tendaient à se concentrer plutôt sur le résultat d’une action que sur l’intention lorsqu’il s’agissait d’attribuer blâme et punition à un agent, à l’inverse des adultes qui prêtaient plus d’importance à l’intention qu’au résultat. Depuis lors, un grand nombre d’études sur les jeunes enfants ont confirmé ces observations, montrant qu’entre quatre et dix ans se situe un « tournant » développemental marquant le passage d’une compréhension de la responsabilité morale basée principalement sur les conséquences de l’action à une attribution basée principalement sur l’intention de l’agent et sur ses états mentaux6.
9La question demeure encore de déterminer à quoi est dû ce « tournant » dans le développement moral de l’enfant : est-il dû à l’acquisition et au développement de principes purement « moraux » ou simplement au développement et au perfectionnement de capacités entièrement extra-morales ? On pourrait par exemple vouloir expliquer ce tournant par le développement de la théorie de l’esprit et de la compréhension des états mentaux d’autrui chez les enfants : il se pourrait tout simplement que les enfants prennent de plus en plus les intentions des agents en compte parce qu’ils sont de plus en plus capables de déterminer et comprendre celles-ci. Dans ce cas, le développement moral de l’enfant ne serait dû à aucun changement d’ordre moral dans la psychologie de l’enfant, mais uniquement au perfectionnement d’une capacité cognitive extra-morale : la capacité à saisir et comprendre les intentions7.
10Cependant, même si le développement de telles capacités extra-morales joue sans nul doute un rôle dans le développement moral de l’enfant, je ne pense pas que l’exploration de cette question s’achève avec cela. En effet, dans une expérience récente, M. Buon, P. Jacob, E. Loissel et E. Dupoux8 ont soumis à leurs participants de courts dessins animés montrant des personnages patatoïdes accomplissant diverses actions. Dans certains dessins animés (condition agression), le personnage principal faisait volontairement du mal à un autre personnage. Dans d’autres (condition accident), le personnage principal faisait accidentellement et involontairement du mal à un autre personnage. Dans d’autres enfin (condition coïncidence), le personnage principal se trouvait par pur hasard auprès d’un autre personnage qui finissait par se faire mal tout seul (par exemple en trébuchant). Dans chaque condition, les participants devaient moralement évaluer l’agent. La différence dans les évaluations entre la condition « coïncidence » et la question « accident » permettait d’évaluer l’importance donnée par les participants aux conséquences de l’action, tandis que la différence entre la condition « accident » et la condition « agression » permettait d’évaluer l’importance donnée aux participants à l’intention et aux états mentaux de l’agent.
11Quand les participants passaient cette tâche dans des conditions normales, le poids donné aux intentions et aux états mentaux était bien évidemment supérieur au poids donné aux conséquences de l’action (qui n’était pourtant pas nul). Cependant, une moitié des participants ne passaient pas la tâche dans des conditions d’attention normales ; ils devaient juger les mêmes situations tout en répétant en continu des mots et des phrases diffusés dans des écouteurs. Cette seconde tâche (que l’on appelle en psychologie le « shadowing verbal » constitue une « charge cognitive », c’est-à-dire une contrainte qui mobilise une part importante des ressources cognitives et exécutives du participant, lui laissant moins de ces ressources pour effectuer la tâche principale. De nombreuses études montrent ainsi que le « shadowing verbal » rend les participants incapables de s’orienter dans l’espace, voire même d’attribuer correctement certains états mentaux comme des fausses croyances. Ceci indique que le poids cognitif du « shadowing verbal » est largement supérieur aux sollicitations ordinaires de la vie quotidienne. Or, il se trouve que, comparés aux participants contrôles, les participants en condition de charge cognitive tendaient à donner, dans leurs évaluations morales, plus de poids aux conséquences de l’action qu’aux états mentaux de l’agent : ils avaient franchi le tournant intentionnel à rebours.
12Qu’est-ce qui explique cette « régression » ? Est-ce que la charge cognitive induite par la tâche de répétition rend les gens incapables de lire et comprendre les intentions des agents ? Dans une seconde expérience suivant exactement les mêmes principes que la première, mais dans laquelle il était demandé en plus aux participants de déterminer les intentions des agents, les auteurs ont observé que la charge cognitive n’avait aucune influence sur la capacité des participants à lire les intentions des agents. Cela suggère que la charge cognitive n’affecte pas les jugements moraux des participants en les rendant incapables de lire les intentions des agents. Il nous faut alors une explication alternative à l’effet de la charge cognitive sur les attributions de responsabilité morale : si le mécanisme psychologique dont le fonctionnement est perturbé par la charge cognitive n’est pas la théorie de l’esprit (i.e. la capacité à comprendre les états mentaux et les intentions d’autrui), alors c’est un autre mécanisme psychologique qui est affecté. De ce mécanisme psychologique, tout ce que nous pouvons dire pour l’instant sur la base de ses expériences est qu’il utiliserait les intentions des agents pour réviser les attributions de blâme et de responsabilité morale. Il s’agirait donc d’un mécanisme qui a pour fonction d’intégrer théorie de l’esprit et jugements de responsabilité morale et qui se développerait chez l’enfant entre quatre et dix ans, expliquant ainsi le « tournant intentionnel » décrit plus haut.
Intégrer les états mentaux dans les attributions de responsabilité : un modèle duel des attributions de responsabilité morale
13La question est maintenant de déterminer quel est exactement cet élément mystère qui est affecté par la charge cognitive et que les enfants acquerraient lors du « tournant intentionnel ». Autrement dit : comment intégrons-nous les états mentaux aux attributions de responsabilité morale ?
14Étant donné que la charge cognitive utilisée dans les expériences que nous avons décrites est une tâche verbale, il pourrait être tentant de penser que cette intégration fait intervenir des éléments de nature linguistique, auxquels le « shadowing verbal » barrerait temporairement l’accès. Reste alors à trouver quels sont ces éléments. Une hypothèse tentante serait qu’il s’agit de la règle suivante :
15Un agent est d’autant plus responsable de ce qu’il a fait qu’il avait l’intention de faire.
16Sous son cet aspect abstrait, cette règle pourrait paraître un peu étrange, mais elle est en fait très familière. Son usage quotidien transparaît dans un certain nombre d’excuses comme : « je ne voulais pas » ou « je n’avais pas l’intention de faire ceci ». Les enfants semblent même capables de la manier assez tôt, puisqu’elle sous-tend l’usage du fameux « je ne l’ai pas fait exprès ». Autrement dit, cette règle est intuitive et semble largement partagée : on la retrouve dans la sagesse populaire dans des sentences comme « c’est l’intention qui compte ».
17On pourrait donc penser que le mécanisme psychologique qui permet l’intégration des états mentaux (et en particulier de l’intention) aux jugements de responsabilité morale repose sur l’usage de cette règle explicite. La révision des jugements de responsabilité se ferait de la façon suivante : quand quelque chose de préjudiciable se produit, nous tendons naturellement à en attribuer la responsabilité morale à l’auteur (c’est-à-dire l’agent qui a causé cet événement). Cependant, nous avons en mémoire cette règle explicite qui nous enjoint à prendre en compte les intentions de l’agent. Fournissant un certain effort cognitif, nous révisons donc notre réaction première sur la base de cette règle explicite. Dans ce modèle, la charge cognitive empêcherait la prise en compte des intentions en nous empêchant de réviser notre première réaction sur la base de cette règle explicite. Nous avons donc ici ce que les psychologues appellent un « modèle duel » de la cognition morale : le jugement moral est le produit de l’interaction entre des processus automatiques et intuitifs de bas niveau (qui attribuent la responsabilité morale sur la base de la causalité) et des processus réfléchis et délibérés de haut niveau (par lesquels nous révisons délibérément et volontairement nos jugements moraux de façon à prendre en compte les intentions des agents). Dans ce cadre, le développement des attributions de responsabilité morale et le « tournant intentionnel » s’expliquent de la façon suivante : les enfants commencent naturellement par attribuer la responsabilité morale aux agents sur la simple base de la causalité, mais intègrent ensuite la règle explicite selon laquelle « c’est l’intention qui compte » et apprennent à réviser leurs jugements en fonction de cette règle.
Est-ce vraiment l’intention qui compte ?
18Dans le reste de ce chapitre, je voudrais expliquer pourquoi cette hypothèse, pourtant tentante, est fausse. Mon argument principal en faveur de ce rejet sera que, malgré tout ce qu’on a pu prétendre jusqu’ici en psychologie, les gens ne prennent pas en compte le contenu de l’intention de l’agent quand ils attribuent blâme et responsabilité morale. Il est tout simplement faux de dire que les gens auront d’autant plus tendance à juger qu’un agent est responsable de ce qu’il a fait que cet agent aura eu l’intention de faire la chose en question.
19Cette proposition peut paraître un brin extravagante : l’idée que les gens prennent en compte le contenu de l’intention des agents quand ils leur attribuent de la responsabilité morale semble faire l’objet d’un vaste consensus tant en psychologie morale qu’en psychologie du développement. Comment donc expliquer une erreur aussi massive ? Selon moi, cette erreur provient d’une confusion entre deux facteurs : le contenu de l’intention et sa valence morale. En effet, généralement, quand quelqu’un fait intentionnellement quelque chose de mal, il y a deux types de correspondance en jeu. Tout d’abord, le contenu de son intention (ce qu’il avait l’intention de faire) correspond à ce qu’il fait – il fait ce qu’il avait l’intention de faire : c’est la correspondance des contenus, sur laquelle la psychologie a jusqu’ici mis l’accent. Mais la valeur morale de son intention (la valeur morale de ses motifs) correspond aussi à la valeur morale de son action – il fait quelque chose de mal sur la base de mauvaises motivations : c’est la correspondance de valence. Les psychologues ont cru que c’était la correspondance des contenus qui expliquait l’attribution de responsabilité morale, mais je vais ici montrer que c’est en fait la correspondance de valence.
20Dans une série d’expériences, F. Cova, P. Jacob et E. Dupoux9 ont montré que la simple correspondance de valence sans correspondance de contenus suffit à déclencher l’attribution de responsabilité morale. Soit le scénario suivant :
21John est à une fête. Alors qu’il en train de boire un jus de fruit, il reconnaît l’homme qui se tient devant lui, le dos tourné vers lui : c’est Jacques, un collègue qui vient d’obtenir une promotion que John voulait obtenir (mais Jacques la méritait plus). John est très jaloux. Il décide d’en profiter pour envoyer un énorme coup de poing dans la tête de Jacques. John est près du mur, et pense que personne ne se trouve derrière lui. Alors qu’il recule pour prendre son élan, son bras vient heurter brutalement Paul, qui passait derrière pour aller aux toilettes. Paul rebondit contre le mur, s’écrase sur le buffet et se brise les deux jambes.
22Ce scénario existait en trois versions, selon l’intention qu’avait l’agent de reculer. Le texte présenté ci-dessus constitue la version mauvaise intention. Dans la version bonne intention, John recule pour rattraper un ami en train de s’évanouir. Dans la version intention neutre, il recule pour avoir une meilleure vue d’une personne qu’il croit connaître. Dans les trois cas, son action finit par blesser Paul, mais dans aucune des situations, il n’avait l’intention de le blesser (ni même l’idée que son geste pourrait avoir pour effet de blesser Paul). Après avoir lu le texte qui leur était attribué, les participants devaient dire à quel point John méritait d’être blâmé (sur une échelle allant de 0 à 7). Si ce qui compte, c’est la correspondance de contenus, John ne devrait être responsable dans aucune condition. Si ce qui compte, c’est la correspondance des valences, alors John devrait être jugé plus responsable dans la condition mauvaise intention, puisqu’il est la cause d’un effet préjudiciable (pour Paul) sur la base de mauvaises intentions. Les résultats sont décrits en figure 1, et on peut y voir que c’est cette seconde prédiction qui est la bonne : la simple correspondance de valence suffit à déclencher l’attribution de responsabilité morale.
Figure 1. Attributions de blâme (sur une échelle de 0 à 7) pour de mauvaises conséquences selon l’intention de l’agent. Les barres d’erreur indiquent l’écart-type.

23Mais, objectera-t-on, le fait que la correspondance de valence soit suffisante ne montre pas que la correspondance de contenus ne joue aucun rôle. C’est pourquoi une autre expérience des mêmes auteurs avait pour but de comparer le rôle des deux facteurs. Reprenant le même type de scénarios, F. Cova, P. Jacob et E. Dupoux ont fait varier à la fois la correspondance de valence et la correspondance de contenus. Dans chaque scénario, un agent A veut frapper une personne B à la tête pour lui infliger une grande souffrance. Son but ultime peut être soit de déclencher une crise d’épilepsie potentiellement mortelle, soit de prévenir cette crise (on fait donc varier la correspondance de valence). Et la conséquence de son action peut être de frapper la personne B effectivement visée par l’action, ou, par accident, une autre personne C (on fait donc varier la correspondance de contenu). Après avoir lu le texte qui lui était attribué, chaque participant devait dire à quel point John méritait d’être blâmé pour avoir frappé la personne en question (sur une échelle allant de 0 à 7). Comme on peut le voir en figure 2, la correspondance de valence avait un effet important sur les attributions de blâme alors que la correspondance de contenu n’en avait aucun.
Figure 2. Attributions de blâme (sur une échelle de 0 à 7) pour de mauvaises conséquences selon la correspondance de valence VALENCE +/ – ) et la correspondance de contenus (CONTENT +/ – ).

24Ainsi, les adultes ne prennent pas tant en compte le contenu des intentions de l’agent que leur valence. Or, s’il existe beaucoup de règles explicites attirant notre intention sur le contenu des intentions de l’agent, ce n’est pas le cas pour leur valence : le fait que la valence joue un rôle principal dans l’attribution de responsabilité morale échappe à nos principes et théories explicites. Il semble donc que le « tournant intentionnel » ne puisse s’expliquer par l’acquisition d’une règle explicite qui viendrait corriger une tendance naturelle à attribuer la responsabilité morale sur la seule base de la causalité.
Une heuristique morale ?
25Comment donc expliquer le « tournant intentionnel » ? Au vu des résultats présentés ci-dessus, il semble nécessaire de faire appel au développement d’une règle implicite, plutôt qu’explicite. Cette règle pourrait être formulée de la façon suivante :
26Un agent est d’autant plus responsable d’un état de fait de ce qu’il a fait que la valence morale des motifs qui ont présidé à son action correspond à la valence morale de cet état de fait.
27Parce que les gens utilisent cette règle inconsciemment et automatiquement, et parce qu’elle utilise un fait (la correspondance des valences morales) comme indice d’un autre (la responsabilité morale de l’agent), elle correspond à ce que les psychologues appellent des heuristiques : c’est-à-dire des « raccourcis mentaux », des opérations mentales automatiques, intuitives et rapides que nous suivons spontanément. Le « tournant intentionnel » s’expliquerait alors par l’acquisition et l’intégration progressive de cette heuristique entre l’âge de quatre et dix ans.
28Si tel était le cas, alors cela aurait deux implications importantes pour le développement de la cognition morale. Premièrement, cela montrerait que le « tournant intentionnel » est dû au moins en partie à un développement spécifiquement moral (et pas seulement au développement de capacités extra-morales) : en effet, la règle sur laquelle repose cette heuristique a un contenu normatif et moral. Deuxièmement, cela suggèrerait qu’une part au moins de notre cognition morale est largement imperméable, dans son développement, aux règles morales explicites auxquelles nous sommes exposés durant notre enfance : en effet, on ne peut que s’étonner entre l’écart qu’il y a entre l’importance assignée au contenu de nos intentions dans les règles morales formulées explicitement, et le peu d’importance que celui-ci a effectivement dans nos attributions de responsabilité morale.
29Néanmoins, avant de tirer de telles conclusions, il reste encore un certain nombre de questions à résoudre, notamment au sujet de l’heuristique décrite plus haut. D’où vient-elle ? Comment est-elle acquise ? Ce sont des questions auxquelles il sera essentiel de répondre afin de déterminer ce qui se produit lors du « tournant intentionnel ».
Notes de bas de page
1 Nicholas Epley, Adam Waytz, & John T. Cacioppo, « On seeing human: a three-factor theory of anthropomorphism », in Psychological Review, n° 114, 2007, p. 864-886 ; Eric Mandelbaum & David Woodford Ripley, « Explaining the abstract/concrete paradoxes in moral psychology : the NBAR hypothesis », in Review of Philosophy and Psychology, n° 3, 2012, p. 351-368.
2 Bernard Weiner, Judgments of responsibility : A foundation for a theory of social conduct, New York NY, Guilford Press, 1995.
3 Douglas M. MacDowell, The Law in classical Athens, Ithaca NY, Cornell University Press, 1986.
4 Par exemple : Liane Young, Fiery Cushman, Marc Hauser et Rebecca Saxe, « The Neural basis of interaction between theory of mind and moral judgment », in Proceedings of the National Academy of Sciences, n° 104, 2007, p. 8235-8240 ; Fiery Cushman, « Crime and punishment : distinguishing the role of causal and intentional analyses in moral judgment », in Cognition, n° 108, 2008, p. 353-380 ; David Lagnado et Shelley Channon, « Judgments of cause and blame : The effects of intentionality and foreseeability », in Cognition, n° 108, 2008, p. 754-770.
5 Jean Piaget, Le Jugement moral chez l’enfant, Paris, F. Alcan, 1932.
6 Pour une revue et discussion de ces études, voir Fiery Cushman, Rachel Sheketoff, Sophie Wharton et Susan Carey, « The development of intent-based moral judgment », in Cognition, n° 127, 2013, p. 6-21.
7 Pour une défense de cette thèse, voir : Melanie Killen, Kelly Lynn Mulvey, Cameron Richardson, Noah Jampol et Amanda Woodward, « The Accidental transgressor : Morally-relevant theory of mind », in Cognition, n° 119, 2011, p. 197-215.
8 Marine Buon, Pierre Jacob, Elsa Loissel et Emmanuel Dupoux, « A non-mentalistic cause-based heuristic in human social evaluations », in Cognition, n° 126, 2013, p. 149-155.
9 Florian Cova, Pierre Jacob et Emmanuel Dupoux, « On doing things intentionally », in Mind & Language, vol. 27, n° 4, 2012, p. 378-409.
Auteur
-
Florian Cova
Université de Genève
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