Le convoi de déportation comme objet d’étude : l’exemple du transport des « 27 000 »
p. 63-73
Texte intégral
1Les grands convois de femmes partis de France directement vers Ravensbrück font partie des épisodes les plus marquants dans la mémoire collective de la déportation. Symbole de la cruauté du système nazi, leur image s’est imposée comme un paradigme de la déportation des femmes, occultant souvent les autres processus de transports forcés vers l’Allemagne qui, pour les femmes, furent nombreux. Cela s’explique tout d’abord par l’ampleur du phénomène : plus des deux tiers des déportés de la France occupée, et une femme déportée sur deux, ont été transférés vers un camp de concentration par convoi direct1. À la lumière de ces chiffres, on comprend aisément pourquoi ces convois sont devenus de véritables lieux de mémoire. Certaines adhérentes de l’ADIR, qui se rencontraient après-guerre lors des assemblées générales annuelles et des rencontres régionales, développèrent aussi une sociabilité particulière en se réunissant autour de banquets annuels, par convoi : celui des anciennes déportées du 31 janvier 1944 (les « 27 000 ») ou celui du 15 août 1944 (les « 57 000 »). La communauté de destin y était vécue d’autant plus fortement que la date de convoi signifiait une identité de parcours commune dans le système concentrationnaire.
2 Le choix de prendre le transport du 31 janvier 1944 comme objet d’étude résulte de plusieurs raisons. Ce convoi, par son importance, a occupé une place singulière dans la mémoire des femmes déportées, pour lesquelles il est resté le convoi des « 27 000 », du nom de la série de matricules reçues par les femmes du transport à leur arrivée à Ravensbrück. Mais surtout, de tous les convois de femmes, il est le seul pour lequel une liste de transport a été conservée dans son intégralité2. Sauvé de la destruction grâce au Dr Zdenka Nedvedova, résistante tchèque déportée, ce document, destiné au service du camp, fut tenu à jour par les détenues secrétaires de l’infirmerie. Alors que, pour les autres transports de femmes, il est parfois difficile de cerner avec exactitude l’identité des déportées, ce document rare nous livre les noms, les prénoms, les dates de naissance, le jour et le lieu de certains transferts et les matricules de ce millier de déportées3. Comment l’analyse d’un convoi comme celui du 31 janvier 1944 permet-elle de renouveler l’approche d’un processus de déportation qui semble bien connu et qui a laissé dans les mémoires l’empreinte la plus nette ? Comment ce convoi a-t-il été mis en œuvre ? Quels éclairages sur l’organisation d’une répression de masse et sur les femmes déportées l’étude de ce convoi apporte-elle ?
3Outre la liste de transport, d’autres sources nouvelles permettent de reconstituer l’histoire des déportées. Soulignons l’apport capital des dossiers réalisés par les déportées à leur retour pour obtenir les statuts de « déporté politique » et de « déporté résistant ». Réunissant pièces d’archives, enquêtes administratives, enquêtes de police et déclarations des déportées, ces dossiers donnent, sous le regard critique de l’historien, les informations essentielles à cette mission de reconstitution. Si elles ont l’inconvénient d’être en partie postérieures aux faits, ces archives présentent l’avantage de réunir les informations connues sur une grande partie de ces victimes et d’offrir ainsi des renseignements d’une grande richesse. Cette source majeure est conservée aujourd’hui par le Service historique de la Défense (SHD) au sein de la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC).
La formation du transport
4Faire l’étude d’un convoi de déportation impose de revenir sur son contexte or l’historiographie récente a montré l’importance cruciale de la chronologie dans l’histoire des politiques répressives menées dans la France occupée4. Il est d’autant plus important de la respecter pour étudier le transport du 31 janvier 1944, formé dans un contexte bien spécifique. Depuis le début de l’année 1943, la radicalisation de la répression s’est accompagnée d’une déportation de masse. Si, durant les deux premières années du conflit, le recours aux déportations s’est limité aux personnes lourdement condamnées par les tribunaux militaires ou frappées par la procédure Nacht und Nebel (NN), à partir de janvier 1943, la déportation de répression devient progressivement systématique. Les transferts vers les prisons du Reich se poursuivent, mais ils se doublent de plus en plus de transports dirigés directement vers les camps de concentration.
5Avant ce transport de janvier 1944, trois convois directs de femmes ont été organisés. Le premier, le tristement célèbre convoi des « 31 0005 », du 24 janvier 1943, est parti de Compiègne en direction d’Auschwitz. Ce transport comptait 230 femmes et environ 1 500 hommes séparés des femmes à Halle et conduits à Sachsenhausen. Le deuxième des transports directs de femmes était également mixte. Au total, 900 hommes et 217 femmes répartis dans des wagons différents sont partis ensemble de Compiègne vers l’Allemagne, le 28 avril 1943, avant d’être séparés à Berlin et dirigés, vers Ravensbrück pour les femmes, et vers Sachsenhausen pour les hommes. Le troisième transport est, quant à lui, un transport exclusivement féminin. Il quitte Paris le 29 août suivant, emportant 143 femmes à Ravensbrück. Cinq mois plus tard est organisé le transport direct du 31 janvier 1944, le plus grand des convois de femmes de l’Occupation. Pour autant, du 29 août au 31 janvier, des femmes sont toujours déportées mais selon d’autres politiques et en particulier selon la procédure NN6, qui, à cette date, est détournée par les services de la Gestapo afin d’organiser le transfert des détenues en camp de concentration. Le 31 janvier 1944, le transport est formé à partir de Compiègne, après les départs de trois convois d’hommes de grande ampleur à destination de Buchenwald, les 17, 22 et 27 janvier, qui ont rassemblé près de 6 000 prisonniers au total. Tous ces transports répondent à un programme de déportation de masse servant à alimenter en détenus le camp de Dora. Le transport de femmes du 31 janvier vient ainsi clôturer cette série de départs.
6L’étude de ce convoi de près de 1 000 femmes vise aussi à comprendre comment il s’est formé, sachant que les transports précédents ne comptaient pas plus de 250 détenues, et quelles ont été les étapes successives de sa constitution. De ce point de vue, la liste du transport offre de précieuses informations. Ce document comporte en effet quatre listes alphabétiques consécutives qui correspondent à chaque fois à une nouvelle étape dans l’organisation du convoi de déportation et dans le regroupement de ces femmes. Sur la première d’entre elles, se trouvent les femmes enregistrées à Compiègne avant le 29 décembre 1943. Ce premier groupe est composé de 280 détenues qui, en grande partie, viennent du Fort de Romainville et ont été transférées à Royallieu le 26 octobre 1943. Cette première liste permet de dater la prise de décision et le début de la mise en œuvre du convoi à la dernière semaine de décembre 1943. La seconde liste rassemble 260 femmes arrivées à Compiègne entre la mi-janvier et le 24 janvier 1944, jour du transfert d’une centaine de détenues de Romainville. À ces femmes s’ajoutent des prisonnières, pour la plupart venues des prisons de Clermont-Ferrand et de Fresnes, immatriculées à Compiègne entre les 20 et 22 janvier 1944. On trouve ensuite, sur la troisième liste alphabétique, 293 noms de femmes issues de nombreuses prisons partout en France (Amiens, Angers, Poitiers, Dijon, Orléans, Le Mans, Marseille…), ainsi que 128 détenues de Fresnes arrivées au camp entre le 25 et le 28 janvier. Enfin, sur la dernière liste, figurent les noms d’anciennes détenues de Toulouse, Lyon et Tours, entrées quelques jours seulement avant le départ, les 28 et 29 janvier 1944. La formation du convoi s’est ainsi opérée progressivement. En joignant aux détenues déjà transférées à Compiègne fin 1943, les prisonnières arrêtées au cours de l’automne, les services allemands ont pu former un transport de femmes à la mesure de ceux qui avaient pu être effectués pour les hommes.
7La formation d’un transport aussi important résulte également de l’utilisation de la procédure de la Schutzhaft (détention de sécurité)7 qui offre la possibilité aux Allemands de classer rapidement les dossiers et de placer dans les transports un nombre croissant de prisonnières. Alors que Germaine Tillion est, par exemple, déportée en tant que NN par la Gestapo au mois d’octobre 1943, sa mère, Emilie Tillion, reste internée pour finalement être déportée dans le convoi du 31 janvier. On peut légitimement penser que l’application de la Schutzhaft a scellé le sort d’Emilie Tillion.
8L’étude de ce convoi et de sa mise en œuvre permet à l’évidence de plonger dans la réalité de l’application des politiques répressives et de leurs résultats. Elle montre les conséquences, sur le destin des femmes arrêtées, des inflexions de la politique répressive et de la volonté à cette date de former de grands transports directs, les femmes ne devant manifestement pas faire exception. Il s’agit du seul transport exclusivement féminin, qui peut être comparé tant par l’ampleur que par la procédure et la mise en œuvre, à un transport d’hommes, et qui fait du début 1944 la période où l’organisation de la déportation des hommes est la plus semblable à celle des femmes. Les départs de prisonnières seront ensuite opérés à partir du camp de Romainville, et non plus depuis Compiègne. Puis, à l’été 1944, des convois de 50 à 60 prisonnières seront formés plusieurs fois par semaine, en premier lieu vers le camp de Neue Bremm à Sarrebruck, à partir duquel des transports beaucoup plus importants seront reformés.
De la déportation aux déportées
9Pour comprendre la formation d’un convoi d’une telle ampleur, il est aussi primordial d’étudier sa composition : qui sont les femmes rassemblées dans ce convoi ? Cette question simple comporte un double enjeu : tout d’abord, savoir qui tombe sous les coups de la procédure NN, et connaître celles que les Allemands ont décidé de déporter ; ensuite, redonner une identité aux femmes déportées. En rassemblant les informations sur leur parcours avant leur arrestation et en relevant les motifs d’arrestation, il est possible de présenter de façon précise le profil des prisonnières du convoi.
10Un constat s’impose d’emblée : l’immense majorité de ces femmes sont des résistantes. Environ 90 % des « 27 000 » ont en effet été arrêtées pour des actes de résistance8. Une analyse plus approfondie montre que plus de 70 % d’entre elles sont membres d’une organisation de la Résistance, réseau ou mouvement9. La plupart ont été arrêtées lors du démantèlement de leur réseau au cours du printemps et de l’automne 1943, notamment lors de l’affaire « Flora ». D’une ampleur exceptionnelle, l’affaire « Flora » est l’une des opérations de démantèlement les plus vastes menées en zone sud par la Gestapo. Le rapport final rédigé par l’agent Ernst Dunker, le 19 juillet 1943, qui a été retrouvé en septembre 1944 au siège du SD (Sicherheitsdienst) de Marseille, dresse la liste de 240 résistants et résistantes arrêtés ou identifiés par les services de la Sipo-SD au cours de cette affaire. L’interrogatoire des personnes arrêtées, le retournement de cinq contre-agents et l’utilisation des deux boîtes aux lettres de l’organisation ont permis des arrestations en chaîne. Ainsi, sur les 105 personnes arrêtées dans le cadre de cette affaire, car perçues comme des « membres actifs ou auxiliaires ou comme étant au courant de la dite organisation » par les policiers allemands, 15 sont des femmes déportées par le convoi du 31 janvier 1944.
11L’analyse détaillée des agissements et du rôle des femmes au sein des organisations révèle la diversité de leurs actions tout en faisant apparaître deux de leurs spécialités : d’une part les missions de liaison pratiquées par près de deux résistantes sur cinq et, d’autre part, la « Résistance au foyer » de presque la moitié des femmes membres d’organisations, c’est-à-dire l’hébergement de résistants, impliquant de cacher des armes, des postes émetteurs ou d’accueillir des réunions clandestines. Le parcours et les motifs d’arrestation des déportées du 31 janvier montrent par ailleurs qu’au moins un quart des résistantes de ce convoi ont été arrêtées pour des faits de résistance sans appartenir à une formation. Se trouve ici représentée la partie de l’opinion qui rejette l’Occupation et qui soutient dans l’ombre la Résistance sans en faire partie, qui est avec elle ou à ses côtés. Une petite centaine de ces femmes ont ainsi soutenu la Résistance, en logeant spontanément des agents de passage, en camouflant pour quelques jours des résistants recherchés ou en cachant armes et matériel. Au moins 15 femmes sont venues en aide aux pilotes et aux soldats alliés en détresse. Dans ce convoi, au moins 35 femmes ont été arrêtées pour la simple expression de sentiments anti-allemands ou pro-alliés. Dans ce transport, environ une femme sur dix n’est donc pas arrêtée pour des actes de résistance. Au sein de ce groupe minoritaire, les deux tiers sont interpellées pour des délits proches du droit commun. Il faut souligner notamment la présence d’environ 50 prisonnières arrêtées dans le cadre des mesures sanitaires prises pour contrôler et lutter contre la propagation des maladies vénériennes10 qui restent pendant l’Occupation une préoccupation importante de l’État major allemand. Une majorité d’entre elles sont des prostituées du département de la Manche, appréhendées durant l’été 1943 dans la région de Cherbourg pour « infraction à la police des mœurs » ou « vagabondage spécial ». L’une d’entre elles est par exemple arrêtée à sa sortie du dispensaire antivénérien de l’hôpital Pasteur de Cherbourg. Une autre, hospitalisée à l’hôpital de Caen, est placée sous surveillance à son retour dans le Cotentin, avec interdiction de fréquenter l’occupant, elle est finalement arrêtée et conduite à la Maison d’arrêt de Saint-Lô11. Près de 25 femmes du département bas-normand ont été ainsi envoyées à Ravensbrück par ce convoi. Les mêmes types d’affaires dans le département de la Marne et en Seine-inférieure ont conduit à des arrestations similaires et à la constitution de ce groupe relativement important. Les femmes arrêtées dans ces conditions, désignées très souvent par les autorités allemandes comme des « agents contaminateurs », représentent au total plus de 5 % du convoi. Le reste des femmes n’ayant pas été arrêtées pour des actes de résistance sont pour la plupart les mères, les sœurs, les proches de résistants traqués qui ont très certainement été victimes de la procédure de la Sippenhaft, une procédure par laquelle l’entourage du résistant est tenu responsable de ses actes tout autant que le résistant lui-même.
12Au regard de cette composition, on comprend d’abord que, si un convoi d’une telle ampleur a pu être formé, c’est aussi que le nombre de femmes arrêtées a été très important au cours du second semestre 1943. Le travail de police, d’infiltration et de démantèlement des réseaux par les services de la Sipo-SD12 et de l’Abwehr13, dans une période où la Résistance se structure, lui porte des coups fatals. Ils forment les premiers rouages de la répression conduisant à la déportation. Il importe aussi de constater que, même dans le cas des femmes n’ayant pas fait acte de résistance, les arrestations répondent à des mesures répressives qui permettent de donner un cadre de légitimité à la répression. Ce double constat écarte l’hypothèse d’une vague d’arrestations aveugles devant permettre la formation du convoi. La volonté première à l’œuvre ici est bien celle de punir.
13Par ailleurs, l’étude des déportées elles-mêmes permet d’avoir une idée de la composition sociologique de ce groupe de femmes. L’analyse détaillée des classes d’âge révèle tout d’abord que les femmes du transport du 31 janvier 1944 sont en grande majorité des femmes dans la force de l’âge. Un peu plus de 70 % d’entre elles ont ainsi moins de 45 ans en 1944, la moyenne d’âge s’élevant à environ 38 ans. Au regard de la population féminine française, seules les jeunes filles de moins de vingt ans et les femmes âgées de plus de soixante ans sont sous-représentées. On ne compte ici que huit jeunes filles n’ayant pas encore célébré leur vingtième anniversaire en 1944, soit moins de 1 % (pour 10 % de la population française). Les quelques sexagénaires ne représentent quant à elles que 6 % des femmes parties à Ravensbrück ce 31 janvier 1944 (20 % dans la population française). Néanmoins, l’ensemble des générations sont présentes. La plus jeune a à peine 17 ans, la plus âgée, Emilie Tillion, est âgée de 68 ans. La répartition de ces femmes par catégories socioprofessionnelles fait apparaître par ailleurs certaines spécificités. Une forte proportion de commerçantes distingue le convoi, au premier rang desquelles se trouvent les hôtelières, les restauratrices, les vendeuses, les serveuses ou les tenancières de bar et de bistrot. Celles-ci représentent près d’une femme sur cinq. C’est en outre ici la catégorie la plus surreprésentée puisque seulement 4 % des Françaises sont à cette époque des patronnes ou des employées de commerce. La majorité des « 27 000 » exerçant une profession est employée dans l’administration. Les secrétaires et les sténodactylographes sont plus d’une centaine en effet, les employées de mairie ou de préfecture sont aussi plusieurs dizaines. Parmi elles, se trouvent également de nombreuses femmes œuvrant pour le service postal, dans l’assistance publique ou dans les services des Ponts-et-Chaussées. Les cadres supérieures et les professions libérales ne sont pas en reste. Ces catégories, représentant les classes les plus élevées de la société, sont aussi bien présentes et nettement surreprésentées à l’aune de la population active féminine de l’époque. Ainsi, alors que moins de 1 % des femmes actives en France exercent une profession libérale, elles sont plus de 8 % des actives parmi les « 27 000 », médecins pour une très grande majorité. De même, environ 10 % de ces déportées ayant une activité sont cadres supérieurs quand seulement 3 % des femmes actives françaises entrent dans cette catégorie. Aux côtés des professeures qui sont particulièrement nombreuses, se trouvent quelques rares femmes investies de postes à responsabilités, comme Germaine Geninet, directrice commerciale pour une parfumerie. Les ouvrières, peu nombreuses, sont au nombre de 30 (4 %). Le milieu agricole est lui aussi peu présent : moins d’une trentaine d’agricultrices seulement (3,8 %) sont à compter parmi les « 27 000 ». Les professions agricoles représentent pourtant, à cette date, le premier vivier d’emplois féminins avec plus de 38 % de la population active. Plus généralement, la répartition socioprofessionnelle de ces « 27 000 » se caractérise par une très forte proportion de femmes évoluant dans le monde du travail. Elle se distingue une fois encore très clairement sur ce point de la population féminine française dans laquelle plus d’une femme sur deux est sans profession. Dans ce convoi, elles ne sont qu’un tiers à ne pas exercer d’activité et, parmi elles, la plupart sont ménagères ou étudiantes. Il ressort ainsi à la lumière de ces données que les déportées du 31 janvier 1944 sont des femmes qui, pour la majorité d’entre elles, ont déjà une vie familiale stable. Près des deux tiers de ces déportées sont mariées au moment de leur arrestation et plus d’un tiers d’entre elles sont mères de famille. Les femmes célibataires sans enfant ne représentent que 32 % du convoi. Ces caractéristiques sociologiques révèlent également la grande prépondérance des citadines parmi les déportées du convoi. Les villes de Paris, Marseille, Toulouse, Clermont-Ferrand et Lyon sont les villes de provenance de plus d’un tiers de ces détenues.
Le parcours des « 27 000 »
14L’étude du transport du 31 janvier permet enfin d’appréhender les parcours au sein du système concentrationnaire, notamment certains parcours individuels singuliers. Neuf femmes enceintes déportées par ce convoi sont ainsi parmi les dernières femmes à pouvoir être rapatriées en France pour accoucher. Cinq d’entre elles rentrent en France le 6 mars 1944. Berthe Hodebert, enceinte de quelques jours seulement au moment de son arrestation le 8 janvier, ne revient qu’au mois de juillet 1944 à Romainville. Mais l’étude de ce convoi révèle également les destins d’au moins quatre autres « 27 000 » qui, comme Geneviève de Gaulle, sont libérées individuellement quelques mois après leur entrée au camp. Cette étape de l’étude permet par ailleurs d’exposer et de comprendre la répartition des déportées dans l’industrie de guerre nazie. On constate d’emblée un véritable éclatement de ce millier de femmes entre les différents camps de travail satellites de Ravensbrück, de la mer du Nord aux Sudètes. Au total, 70 % du transport est transféré dans un camp de travail. L’analyse de ces transferts révèle certaines des logiques de « recrutement » à l’œuvre. La moyenne d’âge des femmes transférées est ainsi bien inférieure à celle du convoi lui-même. Dès le mois d’avril, environ 300 des « 27 000 » sont d’abord envoyées dans les Sudètes, à Holleischen et à Zwodau. La moyenne d’âge de ces deux transferts est de 32 ans, la majorité des femmes a moins de 30 ans. Le critère de l’âge est déterminant dans la composition de ces tout premiers transferts qui puisent dans l’ensemble des forces vives de ce groupe de femmes récemment arrivées de France. Lorsque l’on appréhende ces « 27 000 » en fonction de leur profession, on constate que les femmes ouvrières et les cadres supérieures sont surreprésentées.
15Un transport important est constitué ensuite le 22 juin14. Contrairement aux transferts effectués vers Holleischen et Zwodau, la liste des détenues de ce transport a disparu. Néanmoins, les recherches ont permis d’établir qu’au moins 110 femmes du convoi des « 27 000 » font partie de ce transfert qui prend cette fois la direction de Hanovre. Une quinzaine d’autres sont dirigées, le 7 juillet, vers le Kommando de Watenstedt situé lui aussi dans la même région. Ces transports, composés exclusivement de femmes placées en quarantaine dans le Block 13, présentent exactement les mêmes caractéristiques, quant à l’âge des détenues, que le premier transfert à destination de Zwodau : une moyenne d’âge approchant les 30 ans, 90 % de femmes ayant moins de 40 ans. Des caractéristiques similaires peuvent également être relevées au sujet de la répartition socioprofessionnelle des 110 déportées sélectionnées. Presque toutes les ouvrières du Block 13 sont choisies pour le Kommando d’Hanovre alors même qu’elles ne sont que six parmi les « 27 000 » parties pour ce camp de travail.
16Quinze jours plus tard, le 20 juillet 1944, est organisé l’un des plus importants transports de Françaises, il rassemble environ 3 000 détenues. Au moins 85 femmes du convoi du 31 janvier 1944 prennent place dans ce transfert en direction de Leipzig. Une quinzaine de jours après ce grand transport, le 10 août, un nouveau transfert conduit une cinquantaine de détenues dans la région d’Helmstedt près de Hanovre, dans le Kommando de Beendorf. Ce transfert est le dernier à compter un nombre aussi important de « 27 000 ». À partir du mois d’août, en effet, ces femmes quittent le camp de Ravensbrück uniquement par petits groupes. Neuf d’entre elles prennent par exemple la direction du Kommando de Neubrandenburg situé au nord de Ravensbrück. En février 1945, un transport plus important toutefois, emmenant au moins 45 prisonnières du convoi, est dirigé vers le camp de Rechlin. Ce sera le dernier transfert effectué vers un camp satellite conduisant des prisonnières issues du plus grand transport de femmes venues de France. Si l’on observe la composition des derniers transports, il apparaît que, plus ils sont formés tard, plus les « 27 000 » les intégrant sont âgées. Dans le transfert vers Rechlin, la moyenne d’âge atteint les 48 ans et une grande majorité (80 %) a plus de 45 ans. Naturellement, dans le même temps, la moyenne d’âge des femmes restées à Ravensbrück s’élève significativement et avoisine les 48 ans.
17L’étude des divers parcours permet enfin de dresser le bilan de la répression pour ce convoi. Sur les 959 femmes qui quittent la gare de Compiègne le 31 janvier 1944, 199, soit un peu plus de 20 % des prisonnières du convoi, succombent à cette déportation. Les derniers mois sont de loin les plus meurtriers. Plus de la moitié de ces femmes décèdent entre le 1er février et le 30 avril 1945. Près d’un tiers des décès interviennent durant le seul mois de mars, cela s’expliquant par l’extermination de masse opérée à Ravensbrück. Dans huit cas sur dix du reste, « l’enfer des femmes » fut le lieu de décès de ces « 27 000 ». Il est plus surprenant en revanche de constater qu’une vingtaine de ces prisonnières succombent après leur libération, ce qui représente 10 % des femmes décédées à la suite de ce convoi. La moitié d’entre elles décède des suites du typhus dont l’épidémie ravage le camp de Bergen-Belsen. Les autres, affaiblies physiquement et psychologiquement par plus d’un an de déportation, meurent à Ravensbrück en attendant leur rapatriement ou durant leur évacuation en Suède. L’âge apparaît comme le facteur de mortalité le plus déterminant. Parmi les femmes âgées de plus de 50 ans, 60 % meurent au cours de leur déportation. Ces femmes ont eu à supporter, malgré leur âge avancé, les mêmes souffrances que les autres prisonnières et il a été démontré qu’elles durent rester dans la majorité des cas à Ravensbrück. Or, la mortalité fut très nettement inférieure dans les Kommandos. La différence est même frappante : pour les femmes parties en Kommandos, la mortalité ne dépasse pas les 5 %, alors que plus de la moitié de celles restant à Ravensbrück y trouve la mort. Le fait qu’une immense majorité des femmes parties en camps satellites aient échappé à la politique exterminatrice des derniers mois explique pour l’essentiel une si grande disparité. Les conditions d’existence dans les camps de travail, même si elles revêtent tous les aspects terrifiants du monde concentrationnaire, sont moins meurtrières qu’à Ravensbrück. La situation demeure néanmoins différente d’un Kommando à l’autre. La mortalité est plus importante par exemple à Rechlin (12,5 %) qu’à Zwodau (3 %), Holleischen (3 %) ou Hanovre (4 %).
18L’analyse d’un convoi comme celui du 31 janvier 1944 permet de rentrer dans les rouages de cette entreprise de répression de masse, d’en observer la mise en œuvre et les conséquences sur les femmes arrêtées. Cette analyse permet de croiser deux perspectives : celle des femmes déportées d’une part, auxquelles nous avons tenté de rendre une identité ; et celle des organisateurs de la répression d’autre part. L’intérêt de cette étude de cas est de recomposer une histoire fragmentée en articulant Résistance, politique répressive et système concentrationnaire. Elle invite à corriger quelque peu une vision d’ensemble souvent uniforme et unisexe, qui nivelle les différences, et d’avoir une idée à la fois plus précise et plus complète des spécificités de la déportation des femmes, qui reste aujourd’hui encore une étape méconnue de l’histoire des femmes et du genre.
Notes de bas de page
1 FMD, Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression et dans certains cas par mesure de persécution, 1940-1945, Paris, Éditions Tirésias Michel Reynaud, 2004.
2 Cette liste originale du transport des « 27 000 », désignée par la date de leur entrée à Ravensbrück, « 3.2.44 », composée de 29 feuilles dactylographiées recouvertes d’annotations, est conservée dans le Fonds Tillion, Musée de la Résistance et de la Déportation de Besançon. Une copie incomplète est présente à la Division des archives des victimes des conflits contemporains (DAVCC), Service historique de la Défense (SHD), à Caen (AC 26 P 1292).
3 Germaine Tillion, dans la dernière édition de Ravensbrück, consacre un chapitre entier à l’analyse de cette liste et revient sur les lacunes et les nombreux apports du document.
4 Nous renvoyons notamment à la thèse de Thomas Fontaine soutenue en 2013 sous la direction de Denis Peschanski, Déporter. Politique de déportation et répression en France occupée. 1940- 1944, thèse d’histoire, université Paris I, département d’histoire.
5 Du nom de la série matriculaire reçue par les détenues lors de leur entrée à Auschwitz le 26 janvier. Voir sur l’histoire de ce convoi particulier : Delbo Charlotte, Le Convoi du 24 janvier, Paris, Les Éditions de Minuit, 1965, rééd.1978.
6 Voir dans le même ouvrage, l’article de Thomas Fontaine.
7 Voir dans le même ouvrage, l’article de Thomas Fontaine, « Femmes et déportations de France ».
8 La consultation des dossiers de demande de statut de déporté politique et résistant, associée à la documentation conservée par le DAVCC sur les femmes n’ayant pas constitué de dossier après-guerre, a permis de retrouver les motifs d’arrestation et les activités menées avant celle-ci, de 853 femmes sur les 959 composant ce transport, soit environ 89 %.
9 Au moins 389 femmes du transport du 31 janvier faisaient partie d’un réseau, 108 femmes agissaient au sein d’un mouvement et environ 90 étaient membre d’une organisation liée à la résistance communiste (FTPF, Front National, par exemple).
10 Sur ce point : Meinen Insa, Wehrmacht et prostitution sous l’Occupation (1940-1945), Paris, Payot, 2006.
11 Rapport de police, commissariat de Cherbourg, juillet 1950, dossier statut de R. J., ministère de la Défense, SHD-DAVCC, Caen.
12 Voir lexique à la fin de l’ouvrage.
13 Service de renseignement de l’État-major allemand.
14 Les déportées du 31 janvier ont été séparées à leur arrivée dans deux Blocks différents. Les femmes placées dans le Block 13 sont restées plus longtemps en quarantaine et ont donc été sélectionnées pour les transferts plus tard, expliquant la période relativement longue séparant ce transfert des précédents.
Auteur
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Pierre-Emmanuel Dufayel
Enseignant, chercheur rattaché au Centre de Recherche d’Histoire Quantitative de l’université de Caen Normandie. Il prépare une thèse sur les convois de femmes déportées depuis la France par mesure de répression et est l’auteur de Un convoi de femmes, 1944-1945 (Paris, Vendémiaire, 2012).
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