La question du déjà-vu
p. 155-157
Texte intégral
1En dépit de sa taille considérable, le monde que Cook parcourt en dix années de navigation est un monde clos. Le navire y croise plusieurs fois ses itinéraires précédents et fait quelquefois escale dans des lieux où il a déjà relâché, au cours de la même expédition, ou lors d’une expédition précédente1. Cette revisite est parfois l’occasion de découvertes surprenantes, le narrateur s’étonnant de ne pas avoir remarqué plus tôt ce qui apparaît pourtant comme l’évidence même. De retour à Tahiti pour la quatrième fois, Cook apprend par exemple l’existence d’un port dans la petite île de Moorea :
Il est extraordinaire que j’aie été trois fois à Otahiti, et que j’aie envoyé un canot sur cette île, sans m’apercevoir qu’il y avait un havre. Au contraire, j’ai même toujours cru qu’il n’y en avait pas, alors qu’il n’existe pas seulement les deux que j’ai mentionnés précédemment, mais un ou deux autres sur la côte sud, bien qu’ils ne soient pas aussi considérables que les deux premiers2.
La carte établie à partir des relevés effectués sur place se doit donc d’être tout naturellement mise à jour3. Le retour sur le lieu se présente ainsi comme l’occasion d’un retour sur ce qui a été précédemment signalé de l’endroit et de manière plus large, l’occasion d’un retour sur ce qui a été écrit sur l’endroit où ses habitants, afin d’en confirmer, corriger ou simplement compléter les premières impressions consignées. Dusky Bay, à peine entrevue au premier voyage, requiert lorsque Cook s’y rend à nouveau en mars 1773 qu’on s’attarde sur sa description, car « cette baie ne nous est pas du tout familière. Lors de mon précédent voyage, nous n’avons fait que la découvrir4 ». La revisite n’engendre cependant pas nécessairement la redite. Cook prend soin de ne se concentrer que sur ce qui n’a pas été déjà évoqué lors des voyages précédents. En retournant dans l’archipel des Tonga en juillet 1777 par exemple, il renvoie le lecteur au journal de son second voyage :
On trouvera dans le récit de mon voyage précédent tout ce qui a été omis ici au sujet de la géographie de ces îles, ainsi que de la description des habitants, de leurs coutumes et de leur art. Je m’en tiendrai qu’à ce qui n’a pas déjà été évoqué et qui semble de nature à jeter quelque lumière sur la nature de nos relations avec eux5.
La seconde visite a donc pour but ici de compléter un compte rendu que le premier séjour n’avait pas permis de rendre exhaustif. Mais cet exercice permet également le réajustement des premières impressions. On sait à quel point il a pu être parfois difficile d’arriver à une interprétation fiable des coutumes et croyances indigènes lors de la première rencontre. Ainsi, toujours au sujet des îles Tonga, Cook se voit contraint de rectifier son analyse initiale de la coupe de cheveux des indigènes :
À ma première visite dans ces îles, je pensai qu’une coutume universellement répandue imposait aux hommes et aux femmes de porter leurs cheveux très courts, et à cette époque nous ne vîmes pas plus d’une ou deux exceptions à cette règle. Mais à présent, il y en a de nombreuses et cette mode ne provient pas de la tradition seulement, c’est aussi une marque de deuil6.
C’est parfois un Cook agacé par la quantité d’écrits au sujet du lieu qu’il visite qui prend la plume pour s’en plaindre et corriger au passage les descriptions existantes :
On a déjà tant écrit sur Otahiti et sur les îles voisines qu’il ne semble pas y avoir de place pour quelque information nouvelle que ce soit. J’ai toutefois réussi à recueillir un certain nombre d’éléments qui permettront de rectifier certaines erreurs passées et d’approfondir la connaissance que nous avons de cet endroit7.
La révision du propos n’est cependant pas exclusivement liée à une mauvaise ou insuffisante appréciation, par Cook ou par d’autres voyageurs, de la situation sur place. C’est parfois, la société indigène elle-même qui a subi d’importantes modifications dont il faut alors rendre compte dans le moindre détail. Entre le premier et le second voyage, le changement d’attitudes des Néo-zélandais face aux relations qu’entretiennent marins anglais et femmes maories offre sur ce point un exemple particulièrement intéressant :
Lors de notre court séjour dans ce canal, j’ai pu remarquer que notre retour à cet endroit n’avait pas rectifié les mœurs des indigènes, hommes ou femmes. J’ai toujours tenu les femmes de cette contrée pour plus chastes que la plupart des indigènes du même sexe. Quelques soient les faveurs que certaines d’entres elles octroyaient aux hommes de l’Endeavour, cela se passait généralement en privé, sans que les indigènes de sexe masculin ne s’en préoccupassent. Mais à présent, ce sont les hommes qui semblent être les principaux promoteurs de ce vice. Pour un clou, ou quelque autre objet de valeur à leurs yeux, ils forcent leurs épouses et leurs filles à se prostituer, qu’elles le veuillent ou non, et ce sans l’intimité que la décence requiert en cette occasion8.
La débauche apparente des femmes maories, encouragées par leurs maris et pères, est soulignée ici avec vigueur. Mais lorsque le cas contraire se présente, Cook ne perd pas l’occasion d’en faire mention. Ainsi, à Ulieta :
Je pense, de manière générale, que les femmes étaient moins généreuses de leurs faveurs que précédemment. Seules les filles du peuple ont cédé aux étreintes de nos hommes, et aucun de nos gentilshommes n’a obtenu la moindre faveur d’une personne de distinction, malgré les tentatives de certains, qui ont toujours fini par être rejetées9.
La revisite permet ainsi de mettre en lumière plusieurs visions d’un même lieu. Mais ces visions ne sont pas pour autant antinomiques. Car si les différences constatées entre les deux visites sont scrupuleusement notées, le but premier de ce travail est bien d’affiner la description de l’endroit et de ses habitants, afin d’en obtenir la vision la plus fidèle à l’expérience vécue. Le discours né de la première rencontre se voit ainsi complété et révisé, dans un geste analeptique au cours duquel Cook, n’hésite pas à revenir sur ce qui a été précédemment signalé pour en prendre le contre-pied, lorsqu’il constate qu’une erreur a été commise ou que la société qu’il côtoie a changé, ou tout simplement achever la tâche de description qui avait été laissée en suspens. Cet exercice de va-et-vient du discours, qui épouse le va-et-vient du navire d’île en île, permet en outre de lier entre elles les différentes parties du récit, au sein d’un même journal ou d’un journal à l’autre, et participe ainsi à la cohésion interne du texte de Cook.
Notes de bas de page
1 Il va sans dire que certaines de ces escales, comme Tahiti ou la Nouvelle-Zélande, deviennent rapidement les lieux de relâche favoris et les étapes incontournables du séjour dans le Pacifique, où le capitaine sait qu’il pourra y faire le plein de vivres et d’eau, et faire reposer son équipage.
2 Cook III, p. 226. Entrée du 30 septembre 1777.
3 De la même manière, à Huahine : « J’ai eu l’occasion de découvrir qu’une erreur avait été commise sur la carte établie au cours de mon voyage précédent » (Cook II, p. 222. Entrée du 7 septembre 1773).
4 Cook II, p. 109. Entrée du 26 mars 1773.
5 Cook III, p. 166. Entrée du 16 juillet 1777. Voici par exemple ce que Cook écrit lorsqu’il se rend à nouveau dans les îles de la Société en 1773 : « Dans ce journal, je ne mentionnerai pas la production générale de ces îles, ni les us et coutumes de leurs habitant, & ca, ces sujets ayant été largement traités dans la relation que l’on a publiée de mon voyage précédent » (Cook II, p. 233. Entrée du 17 septembre 1773).
6 Ibid., p. 167. Entrée du 16 juillet 1777.
7 Ibid, p. 253. Entrée du 8 décembre 1777.
8 Cook II, p. 174-175. Entrée du 4 juin 1773. De la même manière, « Lors de notre visite à Ulieta en 1769, nous pensions que les indigènes étaient peu enclins au chapardage. La présence de Tupia à nos côtés les retint sans doute, car nous les avons trouvés cette fois aussi experts dans ce domaine que les Tahitiens » (Ibid., p. 235. Entrée du 17 septembre 1773).
9 Ibid., p. 236. Entrée du 17 septembre 1773.
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