L’ancrage régulationniste
p. 11-24
Texte intégral
1Le constat que nous sommes dans un monde d’organisations, pétri de règles, est frappé d’évidence. Pour autant, il ne s’est pas imposé en théorie à la mesure de cette omniprésence dans les courants de pensée qui saisissent la question organisationnelle. L’explication réside vraisemblablement dans le fait que les acteurs collectifs au sens large, l’entreprise en particulier, ne constituent pas spécifiquement l’objet d’étude. Les lectures théoriques abordent le plus souvent l’action collective sous des aspects ou des angles particuliers et sélectifs : celui du droit, du fonctionnement du marché, de la stratégie, de la production, du marketing, des ressources humaines, de l’innovation, des conflits, de la technologie, des systèmes d’information, de la connaissance, etc.
2Sur quoi faut-il se fonder pour comprendre ce qu’est une action collective et explorer les problèmes qu’elle pose voire, le cas échéant, pour développer un discours normatif sur la bonne façon de la maîtriser ? Cette question constitue un véritable défi pour au moins trois raisons.
3Une première tient à la grande diversité des formes d’action collective qui se manifeste dans des organisations d’objet, de nature, de taille, très différents, pour ne considérer que ces seuls paramètres habituels. C’est une évidence si l’on se limite au seul cas des entreprises dont on perçoit immédiatement la grande diversité. Le constat se complique si l’on s’intéresse à l’ensemble des formes d’organisation ou d’action collective. Disons immédiatement que si l’on oriente la réflexion sur le monde des organisations humaines de toute nature, ce n’est pas pour en dresser une typologie ou en identifier des formes. Leur multiplicité conduirait inéluctablement à un inventaire improbable et discutable. Cela n’exclut pas que les perspectives morphologiques à caractère statique puissent présenter un intérêt descriptif, mais leur pertinence est faible s’il s’agit de comprendre l’action. Si, par exemple, on considère l’entreprise, ce n’est pas un collectif naturellement isolable. La révision permanente de ses frontières – physiques, légales, humaines, commerciales, etc. – et de ses pratiques constitue une condition de son existence. Ces propos valent pour l’action collective en général, donc pour les actions que mènent des acteurs pour se mobiliser et pour se constituer en collectif plus ou moins formalisé et institutionnalisé. La perspective régulationniste, telle qu’elle s’est affirmée dans la sociologie des organisations francophone, nous enjoint à porter notre attention non sur les entités et les formes, mais sur les processus de régulation par lesquels se constituent les organisations, sur le continuum de l’action organisée qui va de l’entreprise au marché (Crozier & Friedberg, 1977 ; Friedberg, 1993 ; Reynaud, 1997).
4Une deuxième explication s’établit sur le constat de la variété des regards
disciplinaires qui s’intéressent aux organisations et aux phénomènes organisationnels. La sociologie, l’économie, le management, pour ne citer que trois univers disciplinaires majeurs, nourrissent ce que l’on appelle couramment des théories d’organisation. Ces disciplines apportent évidemment des éléments de compréhension du monde des organisations. Mais les disciplines académiques ne se définissent pas tant par leur objet que par leur approche théorique et méthodologique de leur objet et les questions qu’elles posent à son propos. Dès lors, on ne peut guère être surpris de l’extrême fragmentation des connaissances disponibles et de leur absence de cohérence.
5En empruntant à diverses disciplines des sciences sociales et humaines – économie, sociologie, psychologie, etc., les disciplines du management ont largement exploré de nombreuses facettes de l’action collective en se focalisant sur le cas de l’entreprise. Les aspects de conception et de mise en œuvre d’une stratégie, ceux de l’organisation du travail, en passant par les questions de motivation, de contrôle et de mesure de performance, alimentent les discours et les livres. Pour autant, la discipline du management qui se voudrait fédératrice, emprunte à de nombreux univers pluridisciplinaires sans affirmer par elle-même une théorie de l’action collective clairement identifiée. Dans le cas de l’entreprise, par exemple, emprunter la conception essentiellement contractuelle proposée par certains économistes revient à faire abstraction de son épaisseur organisationnelle et humaine, à se désintéresser aussi des préoccupations concrètes de management d’un certain nombre d’activités fondamentales autrement que selon une logique calculatoire simplificatrice. À l’opposé, assimiler l’entreprise à une sorte de communauté où régneraient la loyauté et le consensus sans partage, relève d’une naïveté évidente. Elle ouvre possiblement la porte à de multiples manipulations si l’on prétend à toute force la gérer de cette façon. Conduire et participer à une action collective suppose une connaissance des phénomènes organisationnels éloignée tant de la stylisation abstraite que de l’illusion romantique.
6Une troisième raison tient aux multiples facettes ou dimensions de l’action collective et, dès lors, à la profusion de concepts mobilisables pour les restituer et les interpréter. Comprendre l’action collective ne se conçoit guère, en effet, sans parler de finalités, de rationalités qui sous-tendent des décisions, de motivations des acteurs impliqués, de structures formelles et de hiérarchie, mais aussi de pouvoir, de contrôle, de valeurs, d’affects et d’émotions, de processus multiples, etc. Sur la base de ce constat, on peut se demander s’il est possible de produire une connaissance générale sur l’action collective, transcendant la diversité des formes qui l’incarnent, tout en évitant le travers d’une sorte ou une autre de position métaphysique. Disant cela, nous pensons à celles qui semblent bien caractériser certains développements des études organisationnelles depuis les années 1980 et qui consiste à faire disparaître l’organisation formelle en la remplaçant par quelque chose d’autre : un langage, des discours, une logique institutionnelle, uniquement des processus, etc. Considérer l’entreprise comme un simple « nœud de contrats » ou une « fiction juridique », comme l’ont fait certains économistes, constitue un exemple de position métaphysique en même temps qu’une sorte de monstruosité conceptuelle.
7La possibilité d’une connaissance générale fait débat. Elle est largement contestée par nombre de théoriciens des organisations, du moins ceux qui ont contribué à l’émergence de cette discipline. Certains considèrent ainsi l’idée que les églises, les armées, les entreprises, les associations, ou bien encore les services publics, appartiennent à une même catégorie, demeure de l’ordre d’une simple hypothèse sur l’intérêt d’une catégorie générale. Il n’est pas évident que cette catégorie soit utile : l’existence de la catégorie « organisations » ou « actions collectives » resterait un mythe. De fait, en phase avec cette idée, se sont multipliées les constructions de typologies des organisations dont chaque composante pouvait justifier une analyse spécifique, tout en invitant aux études comparatives. Cette démarche est sans doute justifiée si l’on veut entrer dans le détail des agencements organisationnels que requièrent des organisations aussi différentes, a priori, que des PME de haute technologie, des hôpitaux, des agences publiques, des ONG ou des entreprises multinationales. Et l’on comprend d’autant plus cette logique s’il est question de produire un discours normatif sur la bonne façon de s’organiser, ce qui était l’ambition des premiers théoriciens des organisations. Le problème est que les exercices typologiques sont des constructions largement dépendantes du choix des critères considérés comme pertinents pour servir de base à la catégorisation.
À cet égard, il n’y a guère eu de consensus, au point que face à la profusion d’essais, certains en sont venus à proposer des typologies de typologies pour mettre un peu d’ordre dans une littérature foisonnante.
8Sans contester l’intérêt à la fois théorique et pratique des catégorisations d’organisations, nous croyons cependant qu’il est possible de poser les bases d’une théorie générale de l’action collective en partant de l’idée selon laquelle la variété de ses formes cache un point commun : le fait que toute action collective, au sens d’action menée en commun, s’inscrivant dans la durée, est fondée sur la conception et la conduite d’un projet au sens fondamental du terme, non selon l’interprétation managériale courante de ce concept. Comme on le verra, cette idée n’empêche pas de poser le constat de la singularité de toute action collective et d’en déduire des implications sur les modalités de production de connaissance à son endroit. Cette possibilité d’une théorie de l’action collective, telle que nous l’envisageons, s’enracine, ou s’inscrit, dans la perspective régulationniste évoquée plus haut. Ayons ici à l’esprit les travaux fondateurs de M. Crozier, E. Friedberg et J.-D. Reynaud.
9Cet ancrage revendiqué conduit à poser la nécessité de faire sa place à la règle, plus justement à la régulation, pour interpréter les faits sociaux, notamment l’action humaine, plus précisément l’action collective. Il demande selon nous à intégrer le concept de projet dans l’effort de théorisation. Redisons-le : non au sens qui serait celui que l’on retrouve dans l’expression de management de projet, mais au sens anthropologique riche qu’a établi J.-P. Boutinet dans son anthropologie du projet : le projet en ce qu’il associe les dimensions biologiques, existentielles, culturelles et pragmatiques aussi bien au plan individuel que collectif (Boutinet, 2012 ; Boutinet & Bréchet, 2014). L’enjeu en est une réponse à la question « d’où viennent les règles ? » et sur la base de la réponse apportée, une proposition théorique de nature génétique ou générative pour saisir l’émergence et la vie des collectifs d’action.
La règle et le jeu de la règle
10Nous vivons dans un monde pétri de règles. Aussi bien dans notre vie courante que dans notre vie professionnelle, nos comportements et nos choix sont assujettis à des règles. Les règles organisent nos vies qui commencent et finissent le plus souvent dans les organisations du monde de la santé. Entre-temps, nous aurons étudié, travaillé, vécu dans des mondes sociaux organisés, c’est-à-dire organisateurs de nos comportements par des systèmes de règles plus ou moins homogènes et cohérents, dans des collectifs plus ou moins cohésifs.
11Prenant leur sens dans un contexte public, les règles existent pour jouer un rôle régulateur, lié aux évaluations qu’elles autorisent ou aux fins qu’elles préconisent (Cometti, 2011). Le concept de règle recouvre, au sens large, les lois, les règlements, les codes, les standards, les normes, les labels, les principes sans oublier les dispositifs et les critères qui permettent de les appliquer. Tous ces termes ne sont pas équivalents ni exclusifs pour aborder la vie des organisations et des mondes professionnels. Si l’on ajoute les habitudes d’action ou les croyances, notamment dans la sphère sociale ou familiale, dès lors qu’elles sont prises comme règles par les acteurs, il paraît légitime de considérer qu’aucun comportement social n’échappe à la règle et au jeu de la règle.
Ce que nous constatons, c’est que là où des hommes sont engagés dans des situations ou des processus qui méritent d’être appelés sociaux, en ce qu’ils déterminent des conditions et des formes d’interaction et de coopération qui excèdent ce qu’on pourrait rapporter aux seuls individus, nous rencontrons en effet des règles, des normes, présentes ou en gestation, des régularités qui sont l’expression de ces interactions mêmes, autant que des formes de solidarité qui se nouent (Cometti, 2011, p. 9).
12Parler de règle en général ne doit pas faire oublier la grande diversité des règles. Leur catégorisation peut se concevoir selon de multiples critères : degré de formalisme, de précision, de portée ou de domaine d’application, etc. Elles peuvent être négociables, adaptables ou strictement obligatoires. Leur application est porteuse d’enjeux plus ou moins importants, d’ordre stratégique ou plus opérationnel. Elles ne proviennent pas des mêmes sources, n’ont pas les mêmes émetteurs, ni ne visent les mêmes publics, dans des structures d’emboîtement parfois compliquées, dans lesquelles chaque strate régulée a son régulateur de niveau supérieur. Ainsi les univers professionnels dépendent des régulations nationales et internationales en même temps qu’ils s’organisent pour faire prévaloir leurs propres instances et leurs propres règles. Les organisations de ces univers, dans leur diversité, recourent elles-mêmes à des règles qui président à la division du travail et à la coordination au niveau de l’organisation dans son ensemble aussi bien qu’à celui des ateliers, des services ou des équipes. Ces règles opérationnelles s’inscrivent dans le contexte de règles d’essence politique et stratégique qui cadrent les orientations et les choix de développement. Ainsi, comprendre les régulations ne se conçoit donc pas sans articuler les différents niveaux d’analyse qui contribuent à produire les règles et les régulations. Ajoutons que la question des règles ne se dissocie pas de celle de leurs applications, même s’il existe plusieurs sortes de règles et donc plusieurs manières de les appliquer.
13La règle, de l’ordre de l’anticipation, est couramment investie d’une double fonction ou d’un double statut : constitutif d’une forme ou une autre de collectif qui consent à les prendre pour règles, et prescriptif des comportements des acteurs du collectif qui les adopte.
[…] Il y a au moins une raison pour laquelle nos règles, quoique conventionnelles, n’ont pas le caractère arbitraire que nous sommes tentés de leur attribuer, c’est que ce sont les nôtres, ce qui veut dire qu’elles nous constituent ! Nous ne sommes pas tels que nous pourrions agir selon n’importe quelle règle ; d’autre part les règles qui nous sont familières ne sont pas arbitraires au point de ne répondre à aucune raison. […] Elles dépendent paradoxalement de ce que ces règles nous permettent de faire et elles possèdent en ce sens une double face ; elles sont constitutives et prescriptives, exactement comme le jeu de dames ! (Cometti, 2011, p. 37)
14Notre propos étant ici d’aborder prioritairement le monde de l’action, notamment de l’action collective, nous privilégions les régulations et les règles qui ont pour visée de constituer les collectifs et de les faire vivre en prescrivant les comportements de leurs acteurs. Rajoutons immédiatement que l’application de la règle n’est pas de l’ordre d’un effet à une cause, car cela supprimerait son caractère normatif même.
15Le jeu de la règle implique son partage, dit autrement que des acteurs la reconnaissent comme règle : « La reconnaissance de la règle est constitutive de la règle. Comme le langage lui-même, la règle n’existe que dans l’interaction » (Reynaud, in Terssac de, 2003, p. 106). La règle, acceptée comme règle en lien à l’engagement dans une action menée collectivement, implique un consentement à l’adopter, quand bien même s’agirait-il de la négocier ou de la contester. Ce consentement à prendre « la règle pour règle » constitue une première limitation à l’inscription de son jeu dans un registre causal. Une deuxième idée affirme clairement la récusation de cet ordre causal, en posant la distinction entre les causes et les raisons : la règle est du côté des raisons ; elle présuppose des motifs qui doivent pouvoir s’exprimer en termes de pourquoi. On identifie dans ce deuxième argument la question du sens de l’action que le parti pris de l’individualisme méthodologique implique d’interroger. Mais il faut, nous dit J.-P. Cometti, que ce qu’elle prescrit s’énonce ou puisse s’énoncer et que, paradoxalement, la possibilité soit envisageable de s’y soustraire.
Autrement dit, il y a règle – cela a un sens de parler de règle – là où deux possibilités au moins sont concevables, et de telle manière que le choix de l’une soit facultatif par rapport au choix de l’autre. Ce qui signifie, pour dire les choses autrement, que l’obligation qui s’y trouve contenue ou ce qui lui donne un caractère prescriptif n’est pas de l’ordre d’un fait ni même, stricto sensu, de l’ordre de la nécessité. La relation entre l’antécédent et le conséquent n’est pas causale. Et cela s’applique aussi bien aux prescriptions de la morale que du droit. (Cometti, 2011, p. 26)
16La récusation de l’ordre causal s’impose aussi dans la sphère de l’application de la règle : la règle cadre des jeux comportementaux, elle ne détermine pas les comportements. Dans la perspective d’une théorie de l’action, une règle qui n’est pas appliquée ne peut être considérée comme une règle. Elle n’agit pas. Or les règles ne s’appliquent pas d’elles-mêmes. Elles ne cadrent l’action que dans le contexte de pratiques qui les mettent en œuvre et, de plus, l’idée même d’application suppose que l’on puisse juger d’une application correcte ou incorrecte de la règle nous dit J.-P. Cometti. La conclusion est claire : « Une règle ne peut pas être une cause, pour cette simple raison que dans l’ordre des causes, il est dépourvu de sens de parler d’une application correcte et d’une application incorrecte de ce qu’une cause entraîne. » (Cometti, 2011, p. 16). Si l’on dit que la règle existe que si elle est appliquée, dit autrement par ses usages, cela signifie que c’est l’activité de régulation qui crée et maintient le jeu de la règle. Et ce qui permet la création et le maintien le jeu des règles dans l’action, ce sont les stratégies et les comportements des acteurs qui les conçoivent et les utilisent. De ce point de vue, la règle ne se comprend pas sans l’existence d’un pouvoir de la faire appliquer et de sanctionner son non-respect ou sa transgression, sans exclure que certaines règles s’auto-entretiennent car elles offrent un point d’équilibre aux attentes mutuelles (Reynaud, 1997).
17La prise en compte du pouvoir de les faire respecter ou de s’y opposer, confère aux règles un caractère de compromis ou d’accord dans les échanges sociaux. Dès lors, l’ordre social se comprend pour l’essentiel comme un ordre négocié au sens où, au cœur des régulations se jouent des négociations qui portent sur les règles elles-mêmes. Ce ne sont pas seulement des intérêts immédiats, notamment liés à un échange de biens, qui s’affrontent, mais bien des prétentions à la maîtrise des règles de l’échange social. De ce point de vue, l’initiative, qu’elle s’exprime sur le plan cognitif – la constitution des savoirs – ou sur le plan politique – la constitution des relations (Bréchet, Schieb-Bienfait, Desreumaux, 2009), constitue une expression majeure du pouvoir. Ce qui se négocie dans les relations entre acteurs, ce sont les règles de comportements et donc les comportements qu’exige, à un degré ou un autre, l’action collective. L’action engage toujours des échanges négociés de comportements dirait E. Friedberg (1993), des échanges de règles retient plutôt J.-D. Reynaud qui parle de « ce lieu de négociation continuée, au sens étroit comme au sens large, qu’est l’organisation, ou plutôt pour parler comme E. Friedberg, l’action organisée » (Reynaud, in Terssac de, 2003, p. 188). L’enjeu des négociations – des relations de pouvoir – ce sont les règles de l’action, les comportements qu’elles vont cadrer, les jeux organisationnels qu’elles vont régler. Ainsi, ce qui est en jeu, quels que soient les mobiles des acteurs, c’est aussi l’action collective qui les associe, les perspectives et les possibilités d’action commune qui constituent le terreau de leur interdépendance et de leurs échanges. Le projet collectif est en jeu ; nous allons revenir sur cette idée.
18Ainsi faut-il retenir que les règles ne déterminent pas les comportements mais structurent des jeux organisationnels. Ce n’est pas un hasard, ni une simple expression métaphorique qu’il faut voir dans le titre Les règles du jeu que retient J.-D. Reynaud pour son livre de synthèse de la fin des années quatre-vingt, plusieurs fois réédité depuis. Pour lui, comme pour M. Crozier et E. Friedberg, le concept de jeu, associé à ceux de pouvoir, d’autonomie et de contrôle, ou bien encore d’incertitude, tient une place essentielle dans la construction théorique. Toute régulation qui repose sur des règles se comprend comme un jeu.
L’utilisation du concept de jeu est loin d’être purement métaphorique, mais correspond en fait à l’introduction d’une nouvelle vision dualiste de l’action humaine. Le jeu constitue la figure fondamentale de la coopération humaine, la seule qui permette de concilier l’idée de contrainte et de liberté, l’idée de conflit de concurrence et de coopération, la seule aussi à mettre d’emblée l’accent sur le caractère collectif et le substrat relationnel du construit de la coopération. (Friedberg, 1993, p. 131)
19Les régulations qui se rencontrent ne se composent pas à proprement parler mais structurent un jeu, définissent une structure de jeu. Une posture épistémologique s’affirme par la mobilisation du concept de jeu dans ces diverses facettes d’interprétation. Des règles existent, contraignent l’acteur, parfois lui laissent peu de choix, mais le jeu organisationnel ne se comprend qu’à travers les marges ou des degrés de liberté qu’il faut bien reconnaître aux joueurs pour qu’il y ait jeu. Le jeu, avec ses règles, est le concept qui permet de saisir une certaine stabilité toujours présente dans les rapports sociaux, en même temps qu’une certaine latitude dans l’expression des comportements. Une règle ne détermine pas par avance ses applications, elle tolère du jeu, à l’image d’un mécanisme qui, pour fonctionner, doit en effet tolérer une certaine souplesse dans ses rouages (Cometti, 2011, p. 43-44).
20Les régulations et les règles instituées n’excluent pas les comportements déviants et potentiellement innovateurs, ce qui est une autre façon de dire que les règles ne déterminent pas les comportements. L’innovation potentiellement bouleverse l’ordre imposé en s’immisçant dans les interstices et le flou, là où existent des marges de manœuvre, des possibilités de s’écarter des pratiques qui respectent scrupuleusement les règles en vigueur (Alter, 2002). De ce point de vue, l’innovation est toujours, à un degré ou un autre, une déviance, perçue comme telle par certains acteurs. Certains acteurs s’affranchissent du poids des règles, même si c’est parfois à leurs risques.
21Le jeu de la règle, et donc le maniement du concept de règle, nous éloigne définitivement, quel que soit le point de vue adopté, de toute idée de causalité et de déterminisme dans l’action. La règle n’agit pas comme une cause. Elle agit en tant qu’une régulation est active et que cette régulation elle-même est le fruit d’un travail de régulation.
La régulation et le travail de régulation
22Le concept de régulation peut être compris en ce qu’il saisit un phénomène constaté, résultant de processus mêlés, car toute régulation compose le jeu de plusieurs sources de régulation. L’action collective observée au cours du temps, dans une lecture processuelle, témoigne inévitablement d’un enchevêtrement d’activités multiples qui, de fait, contribuent à la régulation d’ensemble. Ainsi, toute régulation est toujours rencontre de régulations et, corollairement, toute rencontre de régulations est régulation (Reynaud, 1997 ; Le Velly & Bréchet, 2011).
23La lecture régulationniste de l’action, qui vise à comprendre comment des systèmes sociaux se constituent et évoluent, au carrefour d’arguments pluriels, qu’ils soient juridiques, économiques et sociaux au sens large, ne peut ignorer le jeu de cette pluralité des sources de régulation. L’action collective relève ainsi d’une structure de jeu, mais d’un jeu effectif dont l’interprétation est délicate en pratique, car il mêle des jeux pluriels du fait de la pluralité des sources de régulation. Il faut donc définitivement retenir que toute régulation, et à ce titre toute rencontre de régulations, se comprend comme l’expression d’un jeu.
24La rencontre de régulations est certes une régulation mais elle se comprend d’abord, d’un point de vue génétique et processuel, comme la rencontre de sources de régulations, donc de projets ou d’actions d’acteurs qui prétendent à la régulation. Dans cette optique, l’action collective est saisie comme l’expression de sources de régulation et, à ce titre, d’un effort ou d’un travail de régulation qu’engagent les acteurs de ces sources. À ce titre, c’est le travail de régulation qu’il faut considérer. L’action collective engage un travail de régulation dont les acteurs sont ceux de l’action collective dans leur diversité de positions et de dispositions, et ce travail contribue à la construire dans le contexte des jeux organisationnels qu’elle recouvre.
25Dans les diverses formes que prend l’agir ensemble, soit l’action collective sous ses diverses formes, le travail de régulation ne se réduit pas au travail de régulation de contrôle officiel. Il peut prendre sa source dans la sphère officielle de ceux qui ont en charge le contrôle comme dans celle plus officieuse de ceux qui assurent l’application ou l’exécution des règles imposées. Il peut aussi provenir d’acteurs qui s’invitent dans les régulations, en souhaitant faire valoir un point de vue ou en revendiquant la codétermination d’une politique (Terssac de, 2003, p. 13). Le travail de régulation signifie ainsi des lieux et des prises d’initiative : « Ce qui fait marcher la machine, ce n’est pas un équilibre, une harmonie ou un consensus, ce sont des règles de fonctionnement acceptables, fruit d’initiatives, de répliques, de négociations et d’arbitrages dans une conjoncture donnée » (Reynaud, in Terssac de, 2003, p. 113). Il faut d’ailleurs toujours considérer la régulation comme fragile car elle repose, dans la durée, sur l’initiative et l’innovation, et celles-ci sont bien le produit d’un engagement et d’un travail, donc d’efforts à produire. J.-D. Reynaud insiste beaucoup sur ce point : l’initiative à la fois cognitive et normative de la régulation constitue une expression majeure du pouvoir, qu’il ne faut donc pas réduire à ses formes instituées (Reynaud, in Terssac de, 2003, p. 107-108).
26Dire que l’action collective est régulation, c’est donc reconnaître qu’une régulation est à l’œuvre et que l’action collective se maintient par un travail de régulation. La régulation est associée à l’idée de viabilité, donc d’une survie possible et d’une voie praticable. Dans cette logique d’interprétation, tout système qui existe et se maintient doit être considéré comme régulé. Mais dans une perspective génétique, toute régulation qui participe au jeu de la régulation d’ensemble se comprend comme l’expression d’un travail qui vise à participer à la conduite de l’action, dit autrement à concevoir et faire accepter des règles. Dans cette perspective, il faut poser, au fondement de l’action collective, le projet collectif comme travail ou comme effort d’intelligibilité et de construction de l’action collective fondé sur l’anticipation.
Le projet collectif au fondement de l’action collective
27L’action collective existe par la régulation qui la constitue et cette régulation se comprend comme l’expression d’un projet d’action collective. J.-D. Reynaud a exprimé clairement cette idée : un groupe est capable d’action collective dans la mesure où il accepte et institue une régulation fondée sur un projet collectif et, dans la mesure où il accepte une régulation commune, il constitue une communauté de projet (Reynaud, 1997). L’action collective qui produit ses propres règles n’existe qu’en tant qu’elle les fait vivre dans et par la régulation du collectif. C’est par la régulation, et notamment par le travail de régulation que celle-ci requiert, que se jouent l’intégration et la différenciation de l’acteur collectif. Observons que la notion de projet est évoquée à plusieurs reprises dans la théorie de la régulation sociale de J.-D. Reynaud.
28Ainsi, l’action collective se constitue comme communauté de projet comprise comme communauté de règles acceptées et vécues. Bien sûr, une communauté de projet comme communauté de règles vécues ne va pas de soi. La régulation des collectifs demeure toujours problématique. Elle nécessite notamment un travail de régulation qui porte sur les règles que recouvre le projet, et ce travail s’inscrit dans des rapports sociaux, plus précisément dans des échanges sociaux qui recouvrent des relations de pouvoir et de négociation. Ajoutons que tout collectif est différencié et hiérarchisé, avec ses auteurs et ses acteurs dans leur diversité de statuts, d’engagements et de logiques de participation au cours du temps. Et tout collectif s’inscrit dans des régulations englobantes.
29La compréhension de la communauté de projet comme communauté de règles vécues, qui affirme qu’une communauté ne se constitue que par une régulation, n’exclut pas qu’existe un accord sur des valeurs et même une forme de consensus. Des formes d’action collective ne pourraient exister ni être pensées sans une forme d’adhésion à des principes. L’exemple de nombre de projets associatifs témoignerait de cette exigence d’une perspective partagée et guidée, ou cadrée, par des valeurs et des principes qui peuvent parfois s’exprimer dans une charte et se préciser dans les critères d’un cahier des charges (Le Velly, 2017 ; Bréchet & Dufeu, 2018 ; Dufeu et al., 2020). Toutefois, le plus souvent, l’action collective n’exige pas un accord sur les idéaux et les valeurs, qui ne sont d’ailleurs que très rarement l’objet d’un débat qui serait très exigeant. Mais surtout, d’un point de vue épistémologique et théorique, on ne peut parler de communauté de projet, et donc d’action collective, que si le projet est commun dans les règles qu’il recouvre et qu’il fait vivre, plus précisément dans les régulations par lesquelles l’action collective se construit et par lesquelles existe la communauté de projet. Redisons-le, cette position affirmée n’exclut pas que la conception et l’application des règles requièrent une compréhension qui implique les principes et les valeurs sur lesquels les acteurs considèrent qu’elles reposent. Mais l’action collective s’explique en théorie par la coordination et le jeu des règles, non par les valeurs (Friedberg, 1993 ; Reynaud & Richebé, 2007). Et le travail de régulation explique la coordination.
30La perspective d’une théorie de l’action, l’inscription même du propos dans une théorie de l’action, engagent la réflexion sur des bases théoriques exigeantes. Si l’on dit que l’action collective est l’expression d’un projet, le concept de projet ne peut rester cantonné à la sphère de la virtualité. Il doit permettre d’assurer la médiation théorique vers l’action en tant qu’elle est régulation. L’effort de théorisation nécessite que l’on passe du domaine du virtuel à celui de l’actualisé : le projet doit être compris certes comme effort d’intelligibilité – figure de l’anticipation, donc de la construction des savoirs individuels et collectifs, mais aussi de construction collective de l’action. Le projet, figure de l’anticipation, qui vise à faire advenir un existant, ne peut se comprendre en dehors de l’existant qu’il contribue à créer dans la phase d’actualisation qui le manifeste. Ainsi peut s’envisager une communauté de projet comme communauté de règles vécues, mais aussi comme une communauté d’apprentissage des règles qui fonde une possibilité d’action commune ; naturellement avec ses exigences de résultat, ses difficultés et ses épreuves. Ces idées, présentes dans la théorie de la régulation sociale, se trouvent au cœur de la perspective régulationniste, au fondement de nombre de raisonnements qu’elle permet de tenir.
31L’action collective ne relève pas de la temporalité ponctuelle. Un échange social est en jeu avec ce que cela comporte nécessairement d’engagement et de réciprocité dans le temps, dans la perspective d’une action à mener. Cet échange social repose sur des règles et porte sur des règles. L’action collective, qui s’inscrit dans la durée, recouvre ainsi une régulation dont l’enjeu est, à un degré ou un autre, le devenir du collectif d’acteurs qui entreprend une action collectivement conduite. Ainsi, l’action collective existe par les règles qu’elle conçoit et qu’elle fait accepter au collectif d’acteurs qu’elle implique. Ces règles qui anticipent l’action peuvent être comprises comme l’expression formalisée d’un projet qui a vocation à s’actualiser par l’application des règles qu’il recouvre, donc par une régulation : les logiques d’action collective naissent des projets collectifs (Bréchet & Schieb-Bienfait, 2011). Les pratiques effectives manifestent un projet-en-acte, sans perdre de vue qu’elles secrètent leurs propres dynamiques, leurs propres inerties et peuvent s’éloigner des attendus des orientations prévues du projet. On peut alors considérer que les processus de routinisation potentialisent le projet futur qui demain les réinterrogera et les remettra en cause. Le projet se comprend donc comme régulation de l’action, en tant qu’il signifie des lignes de conduite, cadre l’action, l’encadre par les méthodes de son élaboration et par celles de son déploiement.
32Le projet fonde en raison, en intelligibilité mais aussi en pratique, la possibilité d’une action à travers la concrétisation au cours du temps de fins-en-vue (ends-in-view) dirait J. Dewey. Le projet implique l’idée d’une certaine planification porteuse de lignes de conduite qui représentent potentiellement des économies de délibération et de coordination. Cela suppose aussi une aspiration ou un avenir souhaité au regard d’une situation présente jugée insatisfaisante. On retrouve les ingrédients de la définition du projet comme anticipation opératoire de type flou d’un avenir désiré de J.-P. Boutinet (2012/1990). Dans la perspective d’une théorie de l’action, le projet est bien opératoire – anticipation opératoire – au sens où il engage la question des moyens et des modalités de son actualisation, mais au sens encore où le projet s’inscrit dans les pratiques. Le projet en tant qu’anticipation existe en ce qu’il contribue à la régulation de l’action.
33Avec le projet, une lecture intentionnelle de l’agir en commun s’impose. Le projet, comme anticipation opératoire, dresse des fins en lien à des voies-et-moyens de l’action, conformément à des liens fins-moyens indéfectibles dans toute théorie de l’action. L’avenir désiré, posé comme perspective d’un monde commun possible, est une anticipation qui a des auteurs, ceux du projet, et qui aura des acteurs alors à même de comprendre le projet et d’y adhérer, ou simplement plus ou moins contraints d’y participer. Redisons qu’envisager le projet ne revient pas à s’inscrire dans une téléologie mal comprise. Le projet contribue à constituer l’action non à poser des finalités devant elle sur un mode exogène. La créativité bien mise en évidence dans les théories de l’action par H. Joas (1990) trouve sa place sans oublier l’anticipation (Bréchet & Desreumaux, 2010). La créativité dont il est question se comprend comme une « créativité située » qui nourrit la possibilité d’une tension de nature antagonique avec un contexte critiqué ou mal accepté, et donc d’un projet nourri sur le monde pour le changer.
34Le lien entre les concepts de projet et de règle, deux figures de l’anticipation, s’établit aisément. Le concept de projet revêt un caractère englobant eu égard à celui de règle. Les règles sont la traduction du projet. Ce sont celles que le collectif a réussi à adopter pour son action. Ainsi, se joindre à une action collective, c’est accepter d’entrer dans le jeu qui maintient et transforme les règles constitutives du collectif. Les règles obligatoires au nom du projet ne le sont que pour ceux qui s’y associent et, réciproquement, le projet n’a de sens que pour le collectif qui accepte les règles qui en sont l’expression, plus justement la régulation qui les fait vivre.
35Les modèles du choix et de la décision apparaissent peu à même de rendre compte de l’action en tant que conduite projetée. Ainsi, pour saisir la façon dont les personnes ou les collectifs s’orientent et se déterminent, les modèles du choix et de la décision ne suffisent pas, ce qui ne veut pas dire que l’individu et les collectifs ne font pas de choix et ne prennent pas de décision, mais ceux-ci gagnent à être ordonnés en compréhension au regard d’un projet. En privilégiant le modèle du choix et de la décision, on s’inscrit dans la temporalité de la ponctualité plus que de la conduite (Boutinet & Bréchet, 2019), et les phénomènes d’apprentissage peinent à trouver leur place. Ils sont pourtant au fondement de l’action collective, dans des perspectives processuelles inhérentes à toute théorie de l’action.
Une posture épistémologique d’essence méthodologique
36Si l’on prend l’exemple des travaux de M. Crozier et E. Friedberg (1977), le titre même de leur livre fondateur, L’acteur et le système, affirme la récusation du dualisme acteur-système. Toute explication par l’acteur ou le système est irrecevable dès lors qu’elle joue comme un déterminisme. L’interprétation des phénomènes organisationnels comme régulés est le fruit d’une régulation de la connaissance qui interdit d’isoler l’acteur ou le système dans l’interprétation. Ce sont les jeux d’acteurs en situation, observés et étudiés, qui peuvent permettre de comprendre leurs raisons d’agir et les difficultés qu’ils vivent. E. Friedberg insiste pour désigner l’analyse stratégique des organisations comme une théorie « tout entière dans sa méthode », fondée sur la confrontation au terrain qu’elle permet. La lecture régulationniste de l’action sociale s’affirme comme méthode de confrontation au terrain, comme dispositif épistémologique, méthodologique et empirique d’interaction et de dialogue avec le terrain des pratiques observées et étudiées. Comprendre ce qui fait blocage dans l’action, identifier les jeux d’acteurs et les phénomènes de pouvoir autour des incertitudes de l’action, voilà l’intelligibilité ouverte ; circonscrire le périmètre d’étude à des acteurs en situation d’interdépendance, voilà la maille d’analyse ou l’ordre local étudié ; la validité de la connaissance produite est alors clairement comprise comme située, comme celle d’un système d’action singulier. En revanche, la méthode de production des connaissances, le dispositif et ses règles de mise en œuvre, en tant qu’accès réglé, s’affirme de portée générale sur le plan procédural. La robustesse scientifique s’affirme dans le protocole de dialogue avec le terrain. Une composante essentielle de ce protocole dialogal est la grammaire interprétative construite sur la base d’une théorisation du jeu interprétatif que permet la mobilisation première et fondatrice des concepts de règle, de régulation et de jeu.
37Quand on considère l’action comprise comme régulation, il s’agit toujours de l’action et de la régulation dans leur singularité. Une singularité qui s’exprime dans un rapport unique aux personnes, à l’espace et au temps, notamment à ceux de la vie des acteurs et des projets qui les associent (Boutinet & Bréchet, 2019). L’action n’est pas anonyme, pas plus qu’elle n’est hors d’un monde vécu et éprouvé, tout entier contingent. Ainsi, l’action en situation appelle une connaissance empirique, singulière, située. La connaissance que l’on en forme, notamment pour la maîtriser, ne relève pas de l’exactitude mais de la probabilité. Cette perspective possibiliste en matière de connaissance fait écho à une perspective de même nature en matière d’action. L’homme en quête de certitude ne peut la trouver dans l’action toujours incertaine dans son aboutissement ; l’action implique toujours pour son auteur des périls, le risque de mésaventures, de la frustration et de l’échec nous dit J. Dewey (2014, p. 40). Ainsi s’impose la posture clinique de production de connaissance du fait de la nature irréductiblement contingente de l’action. E. Friedberg a beaucoup insisté sur ce point. La compréhension de la rationalité qu’admet l’Analyse stratégique des organisations est parfaitement compatible avec cette posture, puisqu’il s’agit d’affirmer une rationalité subjective, située, qualifiée de « rationalité a posteriori » pour récuser toute idée de comportements déterminés en dehors de l’action, donc expliqués a priori par les poids des déterminismes qu’ils soient du côté de l’acteur ou du système.
Étant donné que ce sont les interprétations et les conduites des acteurs qui médiatisent les contraintes, que ces mêmes acteurs conservent des marges irréductibles de liberté, toute hypothèse sur le poids des structurations englobantes ne peut s’appuyer que sur la démonstration de leurs effets dans leurs comportements empiriques. […] C’est parce qu’ils sont co-constitutifs qu’il faut absolument saisir ensemble les acteurs et leur système. C’est pour cette raison qu’il faut donner la priorité non à l’étude des structures ou des acteurs, mais à celle de l’action et des processus d’organisation des contextes d’action empiriques. (Friedberg, 1993, p. 19)
38L’accès réglé à la connaissance n’est pas l’imposition ou la vérification d’une connaissance qui serait « réglée d’avance ». Tout au contraire, la méthode réglée d’interaction fonde et permet le jeu interprétatif qui se joue entre le(s) chercheur(s) et les acteurs de terrain. Mais le jeu dans la rigueur d’une méthodologie qui en permet l’exercice. Au concept de jeu, dont on a mesuré l’importance pour fonder la compréhension de la régulation, correspond ici une mobilisation de même nature sur le plan des connaissances. L’armature théorique et conceptuelle permet le jeu interprétatif. À la question « une théorie de la régulation sociale peut-elle être utile pour analyser le fonctionnement d’une organisation ? », la réponse est qu’elle l’est dans la mesure où elle fournit un appareillage méthodologique qui permet d’explorer les fonctionnements organisationnels et de produire une connaissance pertinente et contextuellement valide. L’action dans sa singularité ne saurait être appréhendée en dehors d’une démarche clinique de production de connaissance, afin d’attribuer des propriétés à une action collective identifiée, de rendre compte de la singularité des projets qu’elle sert, des contingences qu’elle rencontre.
39Introduire le concept de projet est cohérent avec ce que nous venons de dire, en dehors de toute inféodation à une quelconque forme de déterminisme projectif, souvent associé au poids des valeurs. Si tout collectif naît d’un projet, il est banal d’en faire le simple constat, tout comme il serait banal de faire celui de la présence des phénomènes de pouvoir ou de négociation. Mais avec l’introduction du concept de projet dans l’effort de théorisation, une fécondité interprétative s’invite (Bréchet & Desreumaux, 2019). Le chercheur ou l’observateur sont ainsi conduits à interroger la genèse des collectifs, leur maintien et la qualité de leur insertion dans leurs environnements ; la nature de leur projet – contestataire ou attestataire, des missions et des métiers qui le définissent. Il s’agit moins d’une logique de constat que d’une logique d’investigation de l’action collective par celle du projet collectif en tant qu’il se conçoit et se concrétise dans le cours de l’action. S’intéresser au projet ne signifie pas qu’il faille remonter à l’intention première qu’il faudrait saisir dans sa pureté originelle, ou bien encore qu’il suffise d’identifier une vocation fondamentale.
40Une grammaire du projet, des projets collectifs dans leur variété, s’inscrit naturellement dans une grammaire de l’action collective régulationniste dans laquelle elle trouve sa place. Une grammaire des projets est à élaborer pour instruire la diversité des projets et des formes d’action collective. Redisons-le, l’intérêt d’une lecture en termes de régulation, et à ce titre de projet et de règle, réside dans l’exploration qu’elle permet de l’action et des pratiques. Son ambition est de rendre intelligible la manière dont s’instaurent les régulations et les règles, et cette instauration est à rattacher à la vie d’une action collective qui ne s’explique pas en dehors du projet collectif qui est à son fondement.
41La théorie susceptible de rendre compte d’un agir projectif, créatif et d’anticipation, qu’il soit individuel ou collectif, est irréductible à l’une ou l’autre des positions tranchées qui traversent les disciplines économique et sociologique. Dans l’esprit des travaux de H. Joas (1999), le modèle d’action qu’il paraît nécessaire de mobiliser pour instruire la question de l’émergence et de la construction de l’action collective se doit de se situer dans une position englobante par rapport aux modèles dominants de l’action rationnelle et de l’action à visée normative. Il ne s’agit nullement d’exclure la rationalité allocative ou la rationalité axiologique, mais d’admettre leur présence mêlée dans la conception et la construction de l’action collective. La rationalité attribuée aux acteurs imbrique les multiples arguments de l’agir que sont les affects, les savoirs, les valeurs, les intérêts, les aspects opératoires et calculatoires, dans des contextes où toujours comptent les positions et dispositions des acteurs. L’agir projectif en est le creuset. On s’intéresse au projet en tant qu’il se conçoit et se concrétise dans le cours de l’action.
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