Introduction
p. 5-10
Texte intégral
1Nous sommes dans un monde d’organisations. Nos vies s’inscrivent dans l’organisation du monde, dans le monde des organisations que nous construisons, mais aussi dans le monde organisé des existants de toute nature dont nous faisons partie.
2Pour beaucoup d’auteurs, dans les diverses disciplines scientifiques qui se donnent pour visée de saisir le monde, le concept d’organisation s’impose et occupe une place centrale dans les interprétations. Dans ce tout du monde considéré comme organisé, nous allons privilégier le monde des organisations proprement humaines, fruit de l’agir humain dans le foisonnement des réalisations dont il est à l’origine.
3L’agir humain dont il est question se comprend à l’échelle individuelle de nos comportements. Mais il s’affirme aussi comme un agir ensemble tant il est vrai que les organisations humaines sont le fruit, certes d’acteurs individuels avec leurs qualités propres, mais fondamentalement d’actions menées collectivement. En agissant ensemble, sous les différentes formes que prend l’action collective humaine, nous construisons les organisations multiples qui participent à l’organisation de notre monde d’appartenance. Si cette assertion recueille l’assentiment, elle prend sa valeur interprétative dans la mesure de ce qu’il faut comprendre par agir ensemble aussi bien que par organisation(s), sans oublier l’idée même de construction lorsqu’il est dit que nous construisons les organisations. L’assertion, pour acceptable qu’elle soit, demande à être précisée, et cette précision passe par celle des concepts et des mots.
4Nous saisissons le monde par des agencements interprétatifs dont il faut toujours prendre la mesure. Par les concepts et les mots, par les relations que nous établissons entre eux, nous dialoguons avec le monde selon des règles, nous interprétons le monde. Toute interprétation recouvre des agencements de concepts et de mots qui agissent comme des règles d’interprétation. Les concepts eux-mêmes méritent d’être considérés comme des règles que toute interprétation combine.
5La réalité ainsi comprise n’est pas le monde mais ce que nous disons du monde par la médiation du langage. Nous dialoguons avec le monde, et par le dialogue que nous engageons avec lui, nous produisons la réalité. Il faut donc s’entendre sur les concepts et les mots, sur les relations qui les associent dans les saisies langagières par lesquelles on prétend éclairer notre compréhension. C’est tout le sens de l’élaboration de ce glossaire de l’agir ensemble : poser les concepts, établir les liens logiques entre eux, organiser la réflexion par la médiation d’une grammaire langagière maîtrisée.
6Ce glossaire vise donc à l’organisation d’un dialogue possible avec le monde, et notamment le monde des organisations humaines. Ce dialogue n’est pas le seul possible, il serait inepte de le postuler. D’autres dialogues sont envisageables, avec d’autres concepts et d’autres mots, et même sans mot, comme dans le registre du sensible ou de la spiritualité, dans celui des arts ou de la danse, mais ce serait une autre question. Ainsi, nous portons notre attention sur le dialogue que l’on pourrait qualifier de scientifique, en ce qu’il est méthodique, qu’il se fonde sur une méthode maîtrisée et admise dans la sphère scientifique. Et au cœur de cette exigence méthodique, s’impose celle de la médiation langagière.
7Par ce glossaire, qui vient compléter des travaux menés depuis plusieurs années (Desreumaux & Bréchet, 2018), nous soumettons à la critique un propos d’essence épistémologique et théorique, et à ce titre méthodologique, en cherchant à le préciser sous la forme de propositions de nature définitionnelle. Ce n’est pas un dictionnaire. Il serait bien trop ambitieux de l’envisager sur le mode de l’encyclopédie. C’est un entre-deux d’essence propositionnelle qui vient parachever une trajectoire de recherche. Il vient marquer l’aboutissement d’une réflexion engagée depuis plus de trente ans et jalonnée par de nombreuses publications de diverses natures (articles de recherche à caractère théorique ou empirique, ouvrages et articles de synthèse, contributions à caractère épistémologique…). En cherchant à rassembler et mettre en cohérence de façon originale les différentes pièces du travail de recherche mené au fil des années, il offre à la fois des éléments de synthèse et des perspectives exploratoires sous une forme que nous avons voulue originale pour un accès synthétique et facilité au contenu.
8Notre propos d’ensemble se nourrit évidemment d’efforts de théorisation antérieurs multiples, en même temps que d’origines disciplinaires plurielles.
9Une filiation forte s’établit avec ce que nous considérons logique de désigner sous l’appellation de « lectures régulationnistes de l’action », à savoir la sociologie des organisations associée aux noms de Michel Crozier, Erhard Friedberg et Jean-Daniel Reynaud (Bréchet, 2019/2021). L’attachement partagé de ces travaux à fonder l’interprétation du monde social sur la mobilisation du concept de règle, et bien sûr de concepts associés, au premier chef celui de régulation, pourrait suffire à leur rapprochement et à sa dénomination. Le monde d’organisation(s) que nous évoquions au tout début s’interprète dans cette lecture régulationniste sur la base de l’exploration des jeux organisationnels, des jeux d’acteurs par lesquels les règles se conçoivent et se maintiennent. Le concept d’organisation s’élucide par la mobilisation de celui de régulation. Ainsi s’organise, on devrait dire se régule, un dialogue possible avec le monde des organisations humaines. Ainsi s’affirme une posture épistémologique et méthodologique, l’exigence d’une robustesse procédurale, celle d’un dialogue maîtrisé avec le monde de l’action collective.
10Mais s’il peut presque sembler inutile d’évoquer les travaux sociologiques bien repérés d’origine francophone que nous venons de désigner, notre sentiment n’est pourtant pas qu’ils soient si bien connus et maîtrisés que cela, notamment dans l’univers de l’économie et du management. Le maniement des concepts de règle et de régulation demeure délicat pour ne pas dire difficile. Les pratiques de recherche qu’il implique sur la base d’immersions inéluctables du chercheur dans son terrain de recherche, ne sont pas toujours compatibles avec les exigences de délai et de conformation dominantes pour faire carrière. Pour autant, des travaux menés et reconnus dans la communauté scientifique des sciences sociales témoignent aussi du contraire, dès lors que des chercheurs et des collectifs de chercheurs s’engagent dans la durée pour explorer le terrain de l’action collective (cf. par exemple les travaux menés sur les systèmes agroalimentaires alternatifs : Le Velly & Bréchet, 2011 ; Le Velly, 2017 ; Dufeu & al. 2022). Pour ce qui est de cette filiation régulationniste, elle devait nous conduire à mesurer combien le concept de règle était présent dans de nombreuses disciplines des sciences humaines, en dehors de la sociologie, que ce soit dans le droit, l’économie ou bien encore la philosophie, sans toutefois que nous retrouvions le souci d’une théorie de l’action collective au fondement de leurs contributions. Les sciences exactes ne sont de plus nullement exclues de cet intérêt pour la règle, dès lors que les lois dont elles sont en quête sont comprises comme des règles interprétatives. Bien des auteurs affirment cette position épistémologique. Nulle synthèse n’a été envisagée de cette présence pluridisciplinaire de la règle. En revanche, les apports de certains auteurs seront repris pour compléter ou préciser certaines compréhensions, sur tel ou tel aspect ou concept.
11Pour ce qui est de faire sa place au concept de projet, et surtout de forger le concept de projet lui-même, l’apport des travaux de Jean-Pierre Boutinet fut déterminant pour envisager le projet sur des bases anthropologiques autres que celles bien plus réductrices du management de projet dans la vision instrumentale. Des auteurs s’inscrivant dans des perspectives à caractère philosophique, anthropologique, ou sociologique, ont aussi enrichi notre réflexion, notamment sur la question fondamentale qui est celle de l’agir humain, autrement dit de la rationalité humaine : nous pensons à John Dewey, Hans Joas ou bien encore Edgar Morin pour ne citer que trois auteurs majeurs assez rapidement repérés. Bien d’autres mériteraient d’être mentionnés pour le confortement ou l’enrichissement de nos positions qu’ont représenté leurs travaux au fil du temps. Beaucoup d’entre eux se rattachent à un titre ou un autre au courant pragmatiste. L’agir projectif proprement humain dont nous cherchons à asseoir la nécessaire prise en compte, aussi bien pour l’action à proprement parler que pour le connaître en tant qu’acte, trouve dans cette sphère d’enracinement d’essence pluridisciplinaire ses fondamentaux.
12Mais ce sont bien les lectures régulationnistes, directement intéressées à théoriser l’action collective, qui constituent l’enracinement premier et légitime de notre propos. Il restait à penser l’introduction du concept de projet dans l’effort de théorisation de l’action collective. L’affaire était délicate et le demeure, car dans de nombreux cas la prise en compte du projet est assimilée à celle des valeurs, sur la base d’une confusion entre le projet dans une perspective de contenu et le projet dans une perspective de processus. Dans la théorie de la régulation sociale (TRS) de Jean-Daniel Reynaud, le projet est souvent évoqué – non dans l’analyse stratégique des organisations (ASO) de M. Crozier et E. Friedberg – mais, malgré cela, malgré l’importance que le concept de projet prend au détour d’une phrase de J.-D. Reynaud, l’instruction de sa place en théorie demeure négligée et même difficilement acceptée. L’explication réside dans la crainte que le projet joue comme un déterminisme des comportements, particulièrement dans l’ASO, plus étonnamment dans la TRS plus soucieuse de saisir la genèse de l’action collective. Bizarrement, les sciences de gestion sont largement étrangères aux débats. L’importance des règles et des projets ne semble guère attirer l’attention théorique au niveau incontournable dont nous ressentons l’exigence. L’absence d’une théorie de l’entreprise faisant toute sa place à la règle et au projet ne paraît gêner personne, malgré l’importance évidente des règles et des projets collectifs dans l’action. La discipline aborde les problèmes organisationnels et managériaux le plus souvent sur d’autres bases. Il était pourtant évident pour nous, au fur et à mesure des réflexions théoriques et des travaux empiriques menés – dans le cadre de contrats de recherche ou de travaux doctoraux, notamment avec des collègues et par des collègues qui se reconnaîtront et que nous remercions vivement, que l’absence d’une telle théorie était redoutable, voire invalidante. A contrario, il apparaissait que la mobilisation de la lecture régulationniste enrichie du projet était éclairante, notamment pour comprendre la genèse et la constitution de différentes formes d’action collective (entreprises, associations, collectifs entrepreneuriaux divers…). De ce point de vue, on peut légitimement considérer que les concepts proposés dans le glossaire ont été mis à l’épreuve de la recherche et donc du terrain pour valider leur fécondité interprétative. Le concept même d’entreprise devait faire l’objet d’une investigation à l’aune des arguments régulationnistes, investigation qui a conduit à une distinction entre l’entreprise réelle et son institution financière sur une base originale, distinction nécessaire selon nous pour aborder les questions de gouvernance dont on sait l’importance dans les régulations du monde économique contemporain.
13Ainsi le glossaire à proprement parler, sa forme notamment, concrètement ici le jeu de la multiplication des propositions définitionnelles, vise à répondre à l’exigence scientifique qui repose sur l’emploi maîtrisé des concepts et des mots. Il offre la possibilité d’un approfondissement de la réflexion sur la base de définitions stabilisées et discutables, ce que le jeu de répétitions parfois complémentaires, parfois proches, vise à stimuler. Les agencements interprétatifs que propose le glossaire contribuent à assurer la médiation dialogale par laquelle le chercheur nourrit ses possibilités théoriques, on devrait dire méthodologiques, d’explorer le terrain de l’action collective. Ils sont constitutifs d’une grammaire de l’action collective, au sens des règles interprétatives à mobiliser – les concepts et les agencements de concepts considérés comme des règles interprétatives – pour comprendre les manifestations de l’agir ensemble. Concluons ici en disant qu’une théorie est toujours d’ordre méthodologique en ce sens qu’elle organise le dialogue avec le monde, qu’elle pose les règles langagières d’une possible régulation de la connaissance.
14Nous demeurons convaincus que l’entrée dans la compréhension de l’action collective par la règle et le projet permet d’explorer et de saisir la vie des organisations. Disons-le nettement : elle est pour nous incontournable. Nous avons ainsi opté pour une première partie de synthèse de la lecture régulationniste qui sera présentée dans ses fondements, avant que ne soit distinguée et précisée la place que nous donnons au concept de projet, notamment de projet collectif, dans l’architecture théorique d’ensemble. Le projet et la règle, deux figures de l’anticipation, s’associent inéluctablement dans une lecture génétique ou générative de l’action collective. Cette première partie vise ainsi à poser l’ancrage épistémologique, méthodologique et théorique fondamental qui nourrit en creux l’ensemble des termes du glossaire. La troisième et dernière partie, qui vient après le glossaire, vise quant à elle à conforter la posture épistémologique : nous défendons la reconnaissance et la prise en compte de l’agir projectif proprement humain impliqué dans le faire et le connaître. Au final, l’épistémologique, le méthodologique et le théorique se rejoignent et même se confondent car le connaître et le faire, constitutifs de l’agir projectif humain, s’affirment de l’ordre de l’action et, à ce titre, relèvent d’une même lecture, des mêmes agencements logiques entre les concepts qui permettent d’aborder l’action humaine. Le projet s’impose comme concept permettant d’exprimer ce qu’engage l’existence humaine en tant qu’exister est d’abord de l’ordre de l’agir, aussi bien dans la sphère du faire que du connaître en tant qu’acte. Cette assertion trouve à s’expliquer dans le fait que l’un et l’autre sont de l’ordre de l’expérimentation et du dialogue avec le monde qui permet cette expérimentation et la nourrit.
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