Avant-propos
S’inclure dans le tableau…
p. 5-8
Texte intégral
11976, hypokhâgne du lycée Pierre de Fermat à Toulouse, le professeur de lettres avec lequel je découvre la critique littéraire, M. Malesherbes, a mis au programme Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau et Le pacte autobiographique de Philippe Lejeune paru l’année précédente (beau souci de faire partager ce qui bouge dans une discipline. Mais je ne l’ai réalisé que bien plus tard…)… Il en resterait quelque-chose… Pourquoi pas ? Après tout ma condisciple Martine Boyer est bien devenue une spécialiste reconnue du genre biographique1. Et moi-même n’ai-je pas défendu la publication d’un texte de Philippe Lejeune sur l’Association pour l’autobiographie (APA) dans les colonnes d’EspacesTemps2 ?
2Il y a toujours plusieurs récits possibles pour un même itinéraire. Tout dépend du découpage adopté et du contexte d’écriture. Ici, le lien entre la découverte des textes autobiographiques et ce programme de recherche semble vraiment trop ténu. Commençons donc bien plus tard, ce qui est, après tout, une manière de s’éloigner un peu de la chimère des origines et de sa logique rétrospective…
3L’idée de ce programme de recherche, retenu et financé par l’Agence nationale de la Recherche, est née de ma propre expérience « d’habilitant » et d’historien de l’histoire. En effet quand j’ai préparé mon habilitation à diriger des recherches, mon garant, Pascal Ory, m’avait dit de me sentir très libre quant au contenu du mémoire de synthèse. Pour lui celui-ci pouvait prendre au choix la forme d’un manifeste théorique, à l’instar de celui qu’Ivan Jablonka venait de soutenir3, ou bien une forme plus « biographique » : l’exposé de mon parcours de recherche et des positions défendues. Bien que j’aie senti qu’il penchait pour un texte théorique, j’ai opté pour la seconde option en espérant qu’historiser, mettre en récit, le moment – tardif – où j’arrivais à l’HDR me donnerait l’élan nécessaire pour finalement l’écrire. Un choix presque thérapeutique, en somme.
4Écrire mon mémoire de synthèse a donc été un embrayeur et la première pièce du dossier rédigée. J’ajoute qu’au moment de l’écrire, je n’en avais lu aucun autre (je me suis rattrapé depuis…) et que je n’imaginais pas que ce texte serait un jour publié. Sans doute, si ça avait été le cas, l’aurais-je longuement ruminé et composé très différemment. Toutefois, le rédigeant – une note en atteste – comme d’autres avant moi ai-je appris plus tard en lisant leurs mémoires, je me suis dit que ce type de textes mis en série pouvait constituer une source originale et féconde pour faire l’histoire des historiens contemporains : une historio-graphie qui s’efforcerait de rendre le point de vue des acteurs, de les « prendre au sérieux » comme y invitait Bernard Lepetit. Bien sûr je n’ignorais pas la réticence de beaucoup de collègues à « s’inclure dans le tableau » mais il semblait impossible de ne pas tenter d’exploiter ce que je considérais naïvement comme un gisement facilement accessible. La suite prouvera qu’en fait de gisement il y avait un corpus à rassembler…
5L’habilitation passée en 2011, quelques mémoires lus, l’idée me paraissait de plus en plus séduisante. En effet non seulement je ne doutais pas de son intérêt scientifique mais l’envisager comme projet de recherche permettait d’engager un nouveau cycle de travail collectif, cette fois financé, avec pour noyau mes habituels complices : Christian Delacroix et François Dosse, avec lesquels j’avais beaucoup travaillé depuis 20 ans et animais l’axe historiographique de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). Évidemment la synergie de l’écriture du projet a aggloméré autour du trio d’autres chercheurs très proches dont Maryline Crivello et Bertrand Müller. Avec l’aide de l’équipe administrative de l’IHTP et l’expertise en matière de montage de projets de Vincent Auzas, le programme de recherche collectivement élaboré fut accepté par l’ANR après une petite coupe budgétaire. Restait à le mener à bien…
6En vérité, comme Bertrand Müller et moi-même y revenons dans l’introduction de cet ouvrage, parvenir à conduire cette enquête à son terme ne fut pas simple ; la principale difficulté, outre la collecte des mémoires, a consisté à s’acquitter d’une des conditions d’acceptation de notre programme par l’ANR : la conception d’un outil informatique pour traiter notre corpus. Ici l’échec fut total et j’ai compris vraiment ce que voulait dire l’expression « ne pas s’entendre ». L’outil, malgré des heures, des semaines, des mois de travail ne fut jamais opératoire, attestant d’un dialogue impossible avec les informaticiens. Sans doute le projet se serait-il arrêté là, l’équipe étant légitimement découragée, si Bertrand Müller n’avait proposé de recourir à un logiciel propriétaire récemment développé : MaxQda. Cette heureuse proposition fut décisive dans la poursuite et l’achèvement du programme tout en lui permettant de conserver sa dimension collaborative.
7Et donc l’aventure a continué. Le « je » initial est devenu au cours des mois un « nous » de plus en plus étoffé4. De ce point de vue, Histinéraires (2013-2023) a été une fantastique aventure humaine qui a mêlé sur la seule base de l’engagement intellectuel de jeunes doctorants et des chercheurs confirmés, parfois émérites, en une merveilleuse et, souvent, joyeuse équipe. C’est pourquoi au terme de ce périple je tiens à redire mon immense reconnaissance et le plaisir que j’ai eu à co-conduire et à participer à cette enquête. J’adresse aussi un remerciement tout spécial à Caroline Galland et Vincent Heimendinger pour avoir tenu ferme la barre de l’édition de ce manuscrit, en avoir assuré la relecture attentive, critique et généreuse.
8Enfin, ma (notre, devrais-je dire) reconnaissance va aux historiennes et aux historiens qui ont accepté de nous confier leur mémoire. Je sais qu’il n’est jamais simple de donner à lire un texte non destiné à publication, un texte qui, en raison même de sa nature, échappe parfois à son auteur. S’inclure dans le tableau est aussi s’exposer… Je comprends donc celles et ceux qui n’ont pas souhaité le communiquer mais je remercie d’autant plus celles et ceux qui l’ont versé et ont ainsi permis cette enquête. J’ajoute – sans même parler des bonheurs de lecture souvent rencontrés – que cette enquête s’est avérée passionnante, tant est grande la richesse du matériau rassemblé.
Notes de bas de page
1Marine Boyer-Weinmann, La relation biographique. Enjeux contemporains, Paris, Champ Vallon, 2005.
2Philippe Lejeune, « L’autobiographie comme patrimoine », EspacesTemps 74-75, 2000 : « Transmettre aujourd’hui. Retour vers le futur », Philippe Dujardin, Patrick Garcia et Bénédicte Goussault, dir., p. 110-121.
3Ivan Jablonka, L’Histoire est une littérature contemporaine. Manifeste pour les sciences sociales, Paris, Le Seuil, 2014 (HDR soutenue en 2011).
4La liste des quelques 30 chercheuses et chercheurs qui ont participé à Histinéraires se trouve dans l’introduction.
Auteur
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Patrick Garcia
Cergy Paris Université, Héritages (UMR 9022), Cergy-Pontoise, France
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