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    Plan détaillé Texte intégral Des visionnaires et leurs communautés entre reconnaissance populaire et scepticisme ecclésiastique Les volontaires : un encadrement et un support laïc et engagé Les positions contrastées des hommes de religions : entre reconnaissance et rejet Un culte entre espace privé et espace public, entre profane et sacré La construction d’une performance ou la mise en scène du ravissement Des communautés en développement autour de figures mystiques populaires Efficacité rituelles et miracles : dans un contexte d’insécurité le surgissement d’entités divines rassurantes Les fidèles autour de ces visionnaires : reflet de la société libanaise entre ouverture et cloisonnement Notes de bas de page Auteur

    Traversées des mémoires en Méditerranée

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Les visionnaires de Beyrouth et de sa banlieue extases, messages divins et rituels

    Nour Farra-Haddad

    p. 109-126

    Texte intégral Des visionnaires et leurs communautés entre reconnaissance populaire et scepticisme ecclésiastique Les volontaires : un encadrement et un support laïc et engagé Les positions contrastées des hommes de religions : entre reconnaissance et rejet Un culte entre espace privé et espace public, entre profane et sacré La construction d’une performance ou la mise en scène du ravissement La « descente des saints », L’« enlèvement », El inkhitaf Des communautés en développement autour de figures mystiques populaires Efficacité rituelles et miracles : dans un contexte d’insécurité le surgissement d’entités divines rassurantes Les fidèles autour de ces visionnaires : reflet de la société libanaise entre ouverture et cloisonnement Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    Voici ce qui arrivera dans les derniers jours, dit Dieu : je répandrai de mon esprit sur tout être humain ; vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards auront des rêves. Oui, je répandrai de mon esprit sur mes serviteurs et mes servantes en ces jours-là, et ils prophétiseront.
    Actes 2 ; 17-18

    1Depuis plus de vingt ans un réseau de « visionnaires chrétiens » s’est développé à Beyrouth et dans sa banlieue proche. Ces personnes affirment être régulièrement « enlevées » par la Vierge et les saints pour révéler des messages « divins » (rasayel) dans un état d’extase où elles se sentent transportées hors de leur corps. Ces rendez-vous réguliers, hebdomadaires et ritualisés des extases mystiques (inkhitaf), qui se déroulent à des dates et des heures bien précises, invitent des fidèles à se rassembler pour former des communautés plus ou moins importantes et homogènes. Ces dernières s’organisent, évoluent et se structurent au fur et à mesure des extases qui sont accompagnées d’une ou de plusieurs « grâces » : des apparitions de saints, des apparitions de stigmates, des surgissements d’encens ou d’odeurs, des suintements d’huile…

    2Un travail de recherche sur une femme visionnaire, Catherine de Nab’a1, a dévoilé l’existence de tout un réseau d’extatiques à Beyrouth. Ces personnes, principalement des femmes, invitent les fidèles dans leurs propres maisons, transformées en de véritables lieux de culte, pour des extases régulières. Dans certains cas le culte s’est même déplacé vers des églises paroissiales donnant une autre dimension sacrale aux ravissements. Ainsi, une esquisse d’analyse comparative a été amorcée2 autour de ces « visionnaires » qui ont de nombreuses caractéristiques communes mais peuvent aussi présenter des situations contrastées. En marge de ces phénomènes, la mixité religieuse que l’on peut observer dans le cadre de ces communautés mérite une attention particulière mais elle contraste aussi dans d’autres cas avec un véritable cloisonnement communautaire.

    3Au cours des extases, la personne en transe de vision, dans un état modifié de conscience, est en contact avec des saints chrétiens vénérés au Liban, délivrant à la communauté des recommandations et des annonces prophétiques, prédisant des événements ou délivrant des messages individuels répondant aux attentes concrètes des fidèles. Les visionnaires produisent ainsi des signes visibles et physiques de leur relation avec le surnaturel pour garantir leur crédibilité auprès de la communauté : évanouissements, pleurs, cris, boursouflures, stigmates, etc. Toute une scénographie bien orchestrée se met en place lors des rendez-vous des extases.

    4Le réseau de visionnaires observé en comprend six3. Certains croyants se dévouent exclusivement à la cause d’un de ces visionnaires mais pour d’autres, la curiosité ou des motivations personnelles les poussent à visiter plusieurs maisons. La plupart de ces fidèles, après avoir fait une tournée, se dévouent à une communauté, assistant régulièrement aux extases et visitant régulièrement la maison du visionnaire choisi. Des prêtres et des religieux qui s’intéressent à ces phénomènes et les défendent, circulent aussi d’une communauté à l’autre.

    5Mon, propos interrogera la construction de la réputation de ces personnes, le développement de communautés autour d’elle, la mise en scène du ravissement par la délivrance de message et le jeu du corps des extatiques ainsi que les rituels qui se pratiquent au sein de ces communautés.

    Des visionnaires et leurs communautés entre reconnaissance populaire et scepticisme ecclésiastique

    6Le terme français « visionnaire » désigne selon le Petit Robert une « personne qui a ou croit avoir des visions et des révélations surnaturelles ». Le ou la mystique vit une expérience religieuse qui lui permet de communiquer directement et personnellement avec Dieu tout comme nos sujets d’observation.

    7Même si ce terme correspond parfaitement aux personnes analysées, les fidèles lui préfèrent le terme en arabe de « petite sainte » (El Qedisseh el zghireh) ou encore « sœur/frère » (El Ekhet/El Khayy). Certains dévots parlent clairement de « saints vivants » (qiddisin) mais ce terme n’est jamais utilisé par les visionnaires eux même et leurs proches craignant des amalgames condamnés par l’Église qui n’a dans aucun cas reconnu une quelconque sainteté à ces personnes. Quant aux termes « sœur/frère » (El Ekhet/El Khayy) au Liban, ils sont en général attribués à des personnes consacrées qui ont fait des vœux à des congrégations ou ordres. Pour les membres de la communauté les visionnaires sont consacrés devant Dieu et les saints et sont porteurs de grâces divines sans intermédiaires.

    8Dans le processus de la construction de la sainteté, tel qu’il est en usage au sein de l’Église catholique, la nécessité d’être réputé saint de son vivant est très importante comme elle l’est après sa mort4. La chrétienté invite tout croyant à la sainteté en suivant le « Christ » et en agissant comme lui. Mais l’Église catholique n’a jamais permis le culte et la vénération de toute personne vivante. Elle veut qu’une personne réputée sainte refuse toute vénération et même attribue les miracles autour d’elle à d’autres. Renoux5 nous donne plusieurs exemples comme celui de Caterina Paluzzi († 1645), dominicaine de Morlupo qui recourt à la manne de St Nicolas de Bari pour guérir les malades qui viennent solliciter sa grâce à la porte du monastère. Quand Bernadette de Lourdes avait commencé à être traitée comme une « relique vivante » que les croyants cherchaient à toucher et rencontrer pour avoir été témoin d’apparitions de la Vierge, les autorités ecclésiastiques l’on éloignée des foules et du lieu de l’apparition en la plaçant dans un couvent. Elles devaient par tous les moyens lui faire comprendre ainsi qu’aux fidèles qu’elle n’était qu’un « instrument » et qu’il n’était question d’aucune « élection » personnelle. C’est l’Église qui devait contrôler ses postures et son image en la débarrassant de toute vanité6. Les visionnaires de Beyrouth savent tous qu’il ne faut absolument pas que les dévots les considèrent comme des « saints » mais uniquement comme réceptacle de la grâce divine. Les visionnaires disent ne pas comprendre pourquoi ils ont été « élus » étant donné qu’ils sont issus de milieux modestes et ayant une vie tout à fait ordinaire. Ils se gardent aussi de s’attribuer les miracles directement et parlent constamment de l’intervention des saints dans ce processus en essayant de se reléguer à un second plan après les saints.

    9Les extatiques observés sont des habitants de Beyrouth ou de sa banlieue populaire mais originaires de zones rurales. Beyrouth, la capitale libanaise qui a subi les affres de la guerre en se scindant en deux zones partagées par une ligne de démarcation, « la ligne verte », pour de longues années, avec une Beyrouth Est à majorité chrétienne et une Beyrouth Ouest à majorité musulmane. Ses banlieues se sont peuplées au fur et à mesure des périodes de guerres de différentes vagues de réfugiés créant des zones résidentielles populaires multiconfessionnelles.

    10Certaines visionnaires comme Lucie ou Nevrik vivent dans des zones chrétiennes plus ou moins cloisonnées mais d’autres comme Catherine, Patrick ou Najat vivent dans des régions où se côtoient des croyants de différentes appartenances religieuses.

    11Ces visionnaires sont tous laïcs, mariés et parents d’enfants. Ni leur éducation, ni leur appartenance sociale, ne les a préparés à vivre ces états d’extase. Ils ne sont détenteurs d’aucun savoir théologique mais sont des croyants très pratiquants. Si quelques-uns sont illettrés, la plupart ne maîtrisent que leur langue maternelle en l’occurrence l’arabe, même si lors de certaines extases, ils s’expriment en des langues étrangères qu’ils n’ont jamais connues.

    12Ces visionnaires sont aussi pour la plupart frappés de maux physiques et psychologiques divers avant de vivre une expérience mystique et il arrive qu’ils continuent de souffrir jusqu’à leur mort comme ce fut le cas de Violette et de Lucie7.

    13Ils se sentent investis d’une mission (risaleh), voire d’une vocation (da’oueh), ce sont des expressions que eux-mêmes utilisent et parlent de « sacrifice » pour le service des fidèles et de l’Église. Les fidèles parlent d’une grâce (ne’meh) et désignent ces visionnaires comme des « élus ». Tous les mystiques ont exprimé, au cours d’entretiens, leur crainte de n’être pas à la hauteur de la mission qu’ils croient leur avoir été désignée par les saints. Ils ont peur de « décevoir » Jésus, la Vierge ou les saints. La plupart se décrivent comme des messagers au service des saints. Najat dit ainsi « je ne suis qu’une « postière de messages », je ne fais que transmettre des messages ». Patrick inscrit son expérience dans le cadre d’une « école » à la parole de Dieu.

    14Leur réputation se construit au fil des extases, formant de petites communautés de fidèles. En général, les plus grands défenseurs de la cause de ces visionnaires sont leurs proches et leurs parents (la seule exception qui a retenu mon attention fut le cas de Patrick de Kfarshima qui s’est séparé de sa femme suite à sa dite vocation). Ces visionnaires sont des beyrouthins qui s’occupent avant tout de leur foyer et de leur maison, fréquentent leurs voisins, assurent leurs obligations sociales et sont des paroissiens pratiquants. En marge des extases, ils sont tous sollicités régulièrement par des dévots pour des conseils et des grâces. Ils oscillent quotidiennement entre la posture de parent et citoyen et celle d’icônes adorées par de nombreux fidèles.

    15Leur mode vestimentaire est commun, le seul signe distinctif concernant leur accoutrement concerne les femmes visionnaires qui se couvrent la tête d’un voile au cours des extases et des cérémonies. Lors des ravissements, Catherine porte un voile noir et sa secrétaire Myriam un voile blanc. Dans l’église de St Charbel de Fanar, tous les vendredis, Nevrik, ainsi que toutes les femmes de la chorale dans laquelle elle chante, portent un voile blanc. Par ce voile ces femmes se distinguent de l’assistance, elles prennent une posture qui leur attribue une aura particulière.

    16La spécificité ambivalente du visionnaire est de vivre une expérience du sacré qui le différencie des autres : « d’un côté, elle (la sainteté) évoque une expérience extrême du sacré impliquant une distinction par rapport à la condition humaine ordinaire ; de l’autre, elle offre un visage rassurant dans la mesure où elle rend possibles des rapports entre l’homme et le Divin »8. Sur ce modèle classique, les visionnaires construisent leurs gestes dans un jeu de va-et-vient constant entre leur vie quotidienne et leur vocation. Femmes et hommes du monde, confrontés aux problèmes de la vie de famille et des quartiers populaires, ils sont aussi des messagers d’une parole divine et d’une « grâce » particulière qu’ils ont le désir et le devoir, selon eux, de transmettre au plus grand nombre de fidèles.

    Les volontaires : un encadrement et un support laïc et engagé

    17Au fil des années, s’est constitué autour de chacun de ces visionnaires un groupe de proches « volontaires », « d’amis » disposés à servir leur mission. Ces volontaires sont avant tout soucieux de construire et de développer la réputation des visionnaires, ils les entourent, aident à l’accueil des visiteurs et à l’organisation des extases. Chacun d’eux a une tache bien définie qu’il remplit avec dévouement. Il y a toujours une secrétaire qui consigne les messages reçus et des personnes qui viennent régulièrement « aider » et « soutenir » la/le visionnaire ; souvent ils se chargent d’orienter les fidèles (ils retransmettent des messages, procurent de l’encens ou de l’huile bénite, racontent des miracles…). Il y a aussi, selon les cas, d’autres types d’« amis » qui peuvent aussi se cristalliser autour des visionnaires comme, chez Catherine, Georges qui se charge de la sécurité lors des cérémonies dans la maison-sanctuaire ou chez Nevrik, Mr. Dagher qui se charge de l’impression des messages et de leurs distribution à des milliers de personnes, ou Tony qui est « l’homme tampon » de Patrick : celui qui veut rencontrer Patrick doit impérativement passer par Tony qui teste ses intentions9. Il y a aussi les personnes qui s’occupent de l’« encadrement spirituel » des croyants comme Toufic chez Catherine qui est diacre, ou Mr. Barakat chez Lucie.

    18Ces personnes sont toutes bénévoles et offrent de leur temps, de leurs compétences et des fois de leurs moyens pour servir la mission des visionnaires. Ils sont fidèles à un seul des extatiques et circulent très rarement à travers le réseau. Ce sont surtout ces personnes qui prêchent la cause des visionnaires et travaillent d’arrache-pied pour développer leur réputation. Dans la plupart des cas une « secrétaire » prend note sur de simples cahiers, des messages délivrés par les extatiques. Les méthodes pour archiver ces messages varient, mais toutes les secrétaires les regroupent et les préparent pour être transmis aux guides spirituels, tantôt manuscrits et tantôt saisis sur ordinateur.

    Les positions contrastées des hommes de religions : entre reconnaissance et rejet

    19Ces affaires de « visions », d’« extases », de « transes » suscitent des tensions et des débats au sein de l’Église ou des Églises et aussi au sein des croyants. Les Églises entretiennent des rapports méfiants et distanciés avec ces visionnaires. On ne peut pas parler d’un rejet total mais bien plutôt, d’une reconnaissance en demi-teinte, ou de forte hésitation dans un premier temps puis une volonté d’encadrer de plus en plus étroitement l’afflux massif des fidèles dans les lieux de ces extases et apparitions. Des fidèles et des religieux peuvent être très virulents par rapport à ces phénomènes allant jusqu’à les taxer de charlatanisme et d’autres au contraire n’y voient que du bien et une intervention divine incontestable.

    20L’Église maronite a désigné pour la plupart de ces visionnaires un guide spirituel chargé de les suivre et de les accompagner. Il s’assure que les visionnaires sont fidèles aux sacrements de l’Église et lui sont soumis. À travers l’histoire de l’Église catholique une vision n’est « vraie » que si elle conforte l’Église dans sa doctrine. Par le biais d’un diacre ou d’un délégué, il surveille la communauté et organise dans le cadre de ces maisonnées des temps de prières et de réflexions. Les guides spirituels s’impliquent différemment selon les cas et sont très prudents par rapport à leur relation avec les visionnaires. Les visionnaires et leurs proches ont souvent parlé d’enquêtes scientifiques qui viendraient attester l’authenticité des visions et des transes, mais sans jamais aboutir à des conclusions publiques. Les phénomènes observés chez ces extatiques peuvent être classés comme « sans décision » de l’Église catholique. Ils n’ont pas vraiment fait l’objet d’enquêtes canoniques. Cette non-décision peut être interprétée comme un signe positif qui ne met pas de mise en garde et un jugement positif peut toujours intervenir, ou comme un signe négatif estimant que le silence sur ces phénomènes entraînerait leur oubli. L’absence de jugement permet au culte de se perpétuer10.

    21Par ailleurs, de nombreux prêtres et religieuses visitent à titre personnel ces extatiques et des fois y délivrent même un enseignement. Certains effectuent des visites par curiosité mais d’autres deviennent des fervents défenseurs de la cause de ces visionnaires. Certains visitent aussi « incognito » ces maisons sans vouloir être remarqués comme religieux. Ces clercs représentent des mouvances différentes. Certains, nettement influencés par le Renouveau charismatique11 font constamment référence à l’Esprit-Saint et au Diable. Ils pratiquent l’apposition des mains et le repos dans l’Esprit et arrivent même des fois à pratiquer des exorcismes improvisés. D’autres, généralement plus âgés, sont des prêtres mariés, peu éduqués et qui encouragent constamment les fidèles à se référer aux enseignements de l’Église. Ces deux tendances charismatique et traditionaliste se complètent en contribuant chacune à sa manière à la reconnaissance du phénomène.

    22Le Père Saliba El Qozeh12 s’intéresse particulièrement aux visionnaires et a chargé quelques personnes, membres de son groupe de prière de les suivre. Il demande donc à ses adeptes de circuler à travers le réseau et d’assister aux extases régulièrement, pour accompagner et encadrer les communautés. Ils ont pour charge de s’assurer que les phénomènes, les messages et les enseignements qui y sont délivrés s’inscrivent dans le bon sillage des enseignements de l’Église et de faire un rapport au Père Saliba sur les activités qui se déroulent dans les maisons.

    23Pour ces visionnaires, il est très important de montrer qu’ils restent soumis à l’autorité de l’Église et se conforment à tous ses enseignements. Pour cela, ils savent très bien que certaines règles ne doivent pas être transgressées. Par exemple, si un guide spirituel leur est désigné, ils doivent suivre à la lettre ses instructions qui régissent très strictement l’exposition médiatique et contrôlent les prières et prêches qui accompagnent les extases ainsi que la diffusion ou non des messages. L’Église interdit aussi strictement les donations financières et en nature que les bénéficiaires et témoins de miracles ont tendance à accorder à ces personnes en remerciement ou en signe de vénération. Les visionnaires et les volontaires répètent systématiquement aux visiteurs que les dons financiers ne sont pas acceptés. L’association au charlatanisme, ils le savent, se construit facilement avec des enjeux financiers.

    24Les messages doivent parfaitement correspondre aux enseignements de l’Église et aucun écart n’est toléré ainsi la confession, la lecture de la Bible, la messe le dimanche, la prière du rosaire et le carême sont cinq constantes que les visionnaires reprennent systématiquement. Les prières et cantiques qui accompagnent les extases doivent être conformes à leur version originale. Toute modification dans les récitations est perçue comme transgression, d’où par exemple les contestations sur les enseignements de Marcelle et les prières récitées dans le cadre de ses extases. Marcelle s’est attirée les foudres de l’Église en se faisant appeler « Marsallah », associant son nom à celui de Dieu, elle a aussi changé plusieurs phrases et mots dans les prières du « Je vous salue » et du « Notre Père »… Elle affirme avoir reçu un message en 2003 la désignant comme le premier apôtre… L’Église a mis quelques années à réagir et en 2010 elle a interdit aux fidèles de participer à ses extases.

    25Dans leur relation avec les représentants de l’Église aux profils et aux positionnements différents, les visionnaires tentent d’alterner habilement entre plusieurs postures : celle de mystiques affectifs avec les uns et celle de paroissiens attentifs aux enseignements des Écritures et aux directives de l’Église avec les autres. Cette alternance participe à la construction de leurs personnages et de leurs gestes.

    Historiquement, on a pour ainsi dire rabaissé la barrière du scepticisme quand le système chrétien ou catholique, confronté au paganisme, aux religions ou régimes préchrétiens, aux musulmans ou aux hérétiques, aux épidémies, famines ou désastres économiques, avait besoin d’être validé13.

    26Le Liban a vécu des guerres meurtrières qui ont été suivies par des périodes d’insécurité et de récessions économiques. Les fidèles ont besoin d’être rassurés et de sentir que des signes rassurants leur parviennent de l’au-delà. Les hommes de religion essayent d’être vigilants mais ne peuvent que rabaisser leur scepticisme face aux dévotions et à la foi qui se manifestent autour de ses visionnaires.

    Un culte entre espace privé et espace public, entre profane et sacré

    27Quand les extases s’organisent et se ritualisent ce sont les maisons des visionnaires qui se transforment en quasi-sanctuaire. Il arrive rarement que ces pratiques cultuelles se déplacent vers des églises paroissiales qui regroupent des fidèles venus « partager la grâce » quand elles sont soutenues et portées par des prêtres paroissiaux. Il arrive que des prêtres adoptent étroitement la cause de visionnaires et ils les invitent alors à avoir leurs extases dans leurs églises paroissiales comme ce fut le cas pour Nevrik à Fanar14 et Patrick à Kfarchima15. Les extases qui prennent place dans les églises gagnent énormément en crédibilité et attribuent aux visionnaires un appui « officiel » de l’Église, même si cette dernière ne reconnaît encore aucun de ces phénomènes. Les prêtres sont garants des sacrements de l’Église et veulent avant tout que la messe reste au centre du culte.

    28La majorité des extatiques ont ouvert la porte de leur propre maison aux fidèles quand leurs extases ont commencé16. Leurs maisons sont décrites comme « Bouyout maftouha ‘al Kol » (Maisons ouvertes à tous) par les dévots. Les maisons familiales de ces personnes sont modestes les pièces y sont organisées en fonction du noyau familial mais elles subissent des aménagements permanents pour s’adapter aux besoins de l’organisation des extases et aux flux des visiteurs et leurs exigences au niveau des rituels. Une pièce de la maison, le salon en général, est au centre du culte et accueille les fidèles mais il arrive que d’autres pièces soient aussi investies pour des consultations privées comme les chambres à coucher ou les salons secondaires. Ces maisons se transforment en des lieux de culte populaires, en véritables sanctuaires, en centres de visite pieuse (ziyârat) extrêmement actifs : des rencontres, des prières et des activités quotidiennes et hebdomadaires y sont organisées. Les portes d’entrée de ces résidences sont rarement fermées et les membres des familles sont habitués à accueillir des invités à toute heure de la journée et de la nuit. Les visionnaires justifient cet accueil permanent en expliquant que si les croyants n’étaient pas dans un extrême besoin ils ne se permettraient pas de frapper à la porte au milieu de la nuit.

    29Dans le quotidien de ces maisons, dans le quotidien de ces femmes au foyer, dans le quotidien de quartiers populaires vivant au rythme des muezzins, des épiciers, du trafic routier… se manifestent des entités divines porteuses de grâces et de messages. Les maisons de ces personnes sont ainsi des lieux qui oscillent entre espace public et sacré et espace privé, domestique, profane.

    La construction d’une performance ou la mise en scène du ravissement

    La « descente des saints », L’« enlèvement », El inkhitaf

    30La présence du divin se construit dans un jeu d’interaction entre la visionnaire, les fidèles, les prêtres et les saints. Nous pouvons vraiment parler d’un art sur un territoire à cheval entre le réel et l’imaginaire. Chez tous ces visionnaires les extases se déroulent selon un rythme bien précis et ritualisé. Les saints s’imposent aux « visionnaires », envahissant leur corps et s’emparant de leur personne, ils les « enlèvent », byekhetfouon. Les fidèles parlent de la « descente des saints » qui s’invitent sur terre, abandonnant leur vie céleste pour quelques temps ou d’un « enlèvement » par les saints. L’entrée en transe se prépare avec des « auto-déclencheurs », toute la communauté participe à cette entrée par des prières et des rosaires. Les conditions contextuelles qui déclenchent l’extase sont de différentes natures : sonores, visuelles et des fois même olfactives. La communauté appelle les saints qui vont se manifester par le biais des visionnaires. Les saints interviennent ainsi auprès des hommes, leur délivrant des messages et se manifestant par des signes. Les membres de la communauté parlent aussi d’un « rendez-vous avec le ciel ». Il arrive aussi qu’en dehors des rendez-vous fixes, les visionnaires reçoivent des messages, comme lors de fêtes, de pèlerinages… ou tout simplement lors d’un moment de prière.

    31Avant que les ravissements ne s’organisent selon un rythme bien précis, les visionnaires ont eu chacun des expériences de différente nature avec le surnaturel. Ils ont tous eu des apparitions ou des rêves prémonitoires qui les ont mis en contact avec des saints. Toute jeune, Catherine qui jouait dans un champ a reçu la visite de Saint Charbel qui lui a dit de ne pas avoir peur de son destin. Bien avant de commencer ses extases, Nevrik, ayant adhéré à une confrérie a pour mission de prier à une heure précise de la journée, priant pour une famille décomposée elle en voit des images « comme dans un film » sans vraiment se rendre compte que ce sont des visions. Par la suite à ces heures précises de prières une lumière blanche inonde la pièce et la Vierge lui apparaît. Ce contact privilégié avec les saints va se développer jusqu’aux ravissements qui permettent la réception directe de messages et de signes de différentes natures.

    32Mis à part les extases hebdomadaires, des phénomènes intéressants se produisent autour de ces visionnaires les Vendredis Saints de chaque année comme des « crucifixions » (saleb) et l’apparition de stigmates (au front, aux pieds, aux mains, au flanc) (jrouhat, les blessures comme les décrivent les fidèles). Le corps du visionnaire se fige en position de croix et il vit les souffrances du Christ sur la croix pour une période plus ou moins longue en délivrant des messages dans un état second. Des stigmates peuvent ou non apparaître sur le corps de ces extatiques.

    33Catherine, est la doyenne des visionnaires actuels, elle a ouvert sa maison en 1989 en invitant les croyants à partager ses ravissements tous les mardis à 10 h 30. Pour les autres visionnaires mentionnés ici les extases ont commencé en moyenne il y a une dizaine d’années comme chez Lucie qui a continué à accueillir les croyants pour l’extase tous les lundis à 18 h 30, dans sa maison à Achrafieh jusqu’à sa mort en mai 2012. Najat a été « crucifiée » la première fois chez Violette, une autre visionnaire, en 1998 et depuis elle a ouvert sa maison pour les enlèvements hebdomadaires tous les mardis à 15 h 30 et les vendredis à 19 h 30. Elle aussi subit une « crucifixion » le Vendredi Saint de chaque année et peut avoir des stigmates, mais ce n’est pas le cas systématiquement. Nevrik est enlevée presque tous les vendredis à 8 h 30 du matin dans l’église Saint Charbel de son quartier, à Fanar, avant la messe et/ou après la récitation du rosaire et le vendredi saint de chaque année elle souffre de stigmates et cela depuis 2000. Pour Patrick, les enlèvements surviennent tous les mardis et vendredis à 21 h 30 et ils ont commencé en 1997, au cours de certains ravissements une bosse apparaît sur son front et le Vendredi saint de chaque année des stigmates apparaissent sur son corps.

    34Le rythme des cérémonies est marqué par des moments d’intensité et de relâchement. Dans le cadre de cette « performance » parfaitement réglée s’invitent des actes imprévus de temps en temps. De petits événements inattendus accompagnent alors le surgissement extraordinaire d’entités divines dans le quotidien de la maisonnée ou d’une messe. Il peut s’agir d’un miracle comme une guérison, d’une autre personne de l’assistance qui a une vision ou une extase parallèle17, de l’intervention d’un membre de la famille qui a besoin de sa mère ou de son père, de l’annonce d’une nouvelle importante qui rappelle un élément des messages, le prêche d’un laïc, un chant improvisé…

    35Dans le cas des transes observées ce ne sont pas les visionnaires qui se rendent chez les saints (comme c’est le cas dans le chamanisme) mais au contraire les saints qui s’invitent sur terre en prenant possession des mystiques.

    36Les extases s’organisent selon un rythme parfaitement orchestré. Les organisateurs de la cérémonie, volontaires aux tâches bien précises s’assurent du bon déroulement d’un ensemble d’actes : prières, litanies, l’extase avec ses différentes phases : la descente des saints ou possession (inkhitaf), les messages, l’apparition des stigmates… L’extase est précédée et suivie par des récitations du Rosaire, des chants de louange, des litanies et des invocations entonnées par les nombreux fidèles. Elle s’achève par des bénédictions données par des prêtres ou des laïcs officiants.

    37Les figures de sainteté les plus dominantes et qui se manifestent le plus régulièrement sont la Sainte Vierge et Saint Charbel (moine libanais du xixe siècle canonisé à Rome en 1977), et sur un second plan tout une série de saints nationaux (Ste Rafqa, St Hardini…) et étrangers (Padre Pio, St François, Ste Thérèse, Ste Rita…). Comme le constate Philippe Boutry : « l’apparition ne saurait être isolée de l’ensemble de la piété mariale : elle ne constitue que l’irruption de l’extraordinaire dans le quotidien d’un culte. » (Boutry, 1982 : 31). En Orient et particulièrement au Liban, on réserve à la Sainte Vierge une dévotion très importante, aussi bien dans la religion chrétienne que dans la religion musulmane, qui dépasse celle vouée à tous les autres saints18. Fille de Sion pour les juifs, mère de Jésus fils de Dieu pour les chrétiens, mère du prophète Issa pour les musulmans, dont le nom figure 34 fois dans le Coran et figure admirable devant laquelle viennent se recueillir les fidèles de diverses religions (Dousse, 2005). La Sainte Vierge et St Charbel, figures saintes partagées par les chrétiens et les musulmans, placés au centre du culte chez ces visionnaires, répondent indiscutablement aux besoins des libanais qui veulent croire au « Vivre ensemble ».

    38Les saints sont rendus présents, entre autres, par le corps des visionnaires lors des extases. C’est par une voix tendre et changeante que le saint délivre des messages. Le plus souvent quand la Vierge s’introduit par le biais des visionnaires on l’entend dire « Mes très chers enfants » (Yâ awladi al-ahibba’) avant de délivrer le message. D’autres saints peuvent se manifester en langue étrangère comme Padre Pio qui s’exprime en italien ancien par l’intermédiaire de Patrick ou ils peuvent s’exprimer avec un accent ou dans un dialecte particulier comme St Charbel qui a l’accent des paysans de la montagne libanaise chez Catherine, Najat ou Patrick. Najat raconte aussi comment elle a reçu des messages en français, une langue qu’elle ne maîtrisait pas du tout.

    39Le corps des visionnaires prend aussi différentes postures, une série de gestes et de mimiques qui marquent la présence du saint : pleurs, hurlements… Les saints sont ainsi présentifiés, entre autres par le corps même des visionnaires lors des extases. Les personnes sont envahies et enlevées entre extase et possession. Les visionnaires n’expérimentent pas de tremblements, des convulsions ou de douloureuses contractions comme c’est le cas dans de nombreux cas de possession. Le « transport hors de soi » se fait en douceur et dans la prière sans aucune violence gestuelle. Hell explique que souvent la possession venait avec une violence gestuelle à cause de la nature sauvage des esprits, il parle des « génies du désordre »19. En revanche, la possession des visionnaires s’inscrit dans un carcan rituel et comportemental codifié. Au Liban, les saints qui s’emparent du corps des visionnaires sont en général conciliants et gentils. Par contre, leur extase est de l’ordre de la « communication sensible avec Dieu », de la « vision » et on est donc proche ici de la possession, du médiumnisme. Le corps tout entier est « envahi » prend des postures qui peuvent évoquer des états d’âme, de souffrance ou des situations particulières. La crucifixion est bien entendu la posture la plus explicite mais d’autres postures sont possibles comme celle d’une mère berçant ou cajolant un enfant. Il faut dire aussi qu’au Liban on n’utilise pas le terme « Maskun » (possédés) pour les visionnaires.

    40Les messages autorisent de la part des auditeurs, des fidèles et des prêtres un large champ d’interprétations individuelles et collectives. Il existe deux types de messages : les messages collectifs et les messages individuels qui interpellent des personnes en particulier, leur donnant un conseil ou les mettant en garde contre quelque chose. Les messages collectifs sont pour la plupart un composé de recommandations comme : « Priez mes enfants », « Confessez-vous », « Récitez le chapelet »… et de phrases rassurantes et encourageantes comme : « Je suis avec vous », « n’ayez pas peur », « gardez confiance »… et encore d’autres directives avant tout destinées à réaffirmer le rôle central de l’Église et l’importance des sacrements. Chez les extatiques il y a dans les messages cinq thèmes qui reviennent régulièrement et que Nevrik appelle des « outils » pour une meilleure pratique religieuse. Ce sont la confession, la lecture de la Bible, la messe du dimanche, la prière du rosaire et le carême.

    41Le message peut venir d’un seul saint ou de plusieurs saints. Un saint qui s’exprime à travers la/le visionnaire peut aussi évoquer la présence d’autres figures divines avec lui. Les présences et absences de saints sont toutes significatives et porteuses de sens. Certains sont des thérapeutes, d’autres des protecteurs, ils peuvent être menaçants ou rassurants. Les saints se manifestent ainsi par une multitude d’attitudes particulières répondant tantôt à certains fidèles ou les interpellant dans leur foi.

    42Le visionnaire n’est qu’un intermédiaire dans le processus de la transmission des messages, « enlevé » il ne contrôle plus ses paroles et ses gestes et se laisse guider par la puissance surnaturelle qui l’envahit et se manifeste. Suite à l’extase, ils disent ne se rappeler de rien et demandent à être informés comme les autres fidèles du contenu des messages délivrés. Rouget en décrivant les rituels de possession parle des différentes phases de la cérémonie en expliquant que le possédé n’est ni musicien, ni musiquant mais « musiqué »20, donc il est investi d’une force surnaturelle qui le manipule. Son statut de « musiqué » s’oppose à celui du Chamane qui est lui « musiquant ». C’est en général « la secrétaire » qui relit les messages délivrés qui sont commentés par le visionnaire tout comme les autres membres de la communauté. Des auditeurs peuvent même se permettre d’ajouter au texte une précision. Dans ce cas, on ne peut pas dire que les extatiques sont dépossédés de leurs révélations propres puisque lors des ravissements ils se disent inconscients de leurs gestes et paroles.

    43Les saints se manifestent en délivrant des messages mais aussi par le surgissement « miraculeux » de substances. Le surgissement des substances passe par le biais du corps des visionnaires ou par celui d’images, d’icônes, de statues saintes et même parfois de leur maison.

    44Chez Catherine, de l’« encens divin » apparaît miraculeusement sur le sol, l’autel ou dans les mains de la visionnaire, de l’huile aussi suinte miraculeusement de toutes les images et les icônes de la maison. Une représentation de St Charbel a même suinté du sang au cours de la guerre de juillet 2006 en signe prémonitoire de la guerre. Chez Lucie ce sont ses propres mains qui suintaient de l’huile tout comme la petite image de Notre Dame de Soufanieh placée sur un autel dans un bol en verre. Nevrik a la particularité d’avoir tous les vendredis une croix gravée, ensanglantée sur le front. Elle raconte que dans les nuits du jeudi au vendredi, une croix se creuse toute seule sur son front, c’est une plaie béante qui ne commence à cicatriser que le matin après l’extase du vendredi. Les fidèles cherchent à toucher le sang du front de la visionnaire pour la « Baraka » mais elle ne le permet pas.

    45Des odeurs de « Meyroun21 », de rose et d’encens se dégagent aussi avant ou lors des extases chez certains visionnaires. L’« odeur de sainteté » est un phénomène mystique que de nombreux témoignages et ouvrages sur la sainteté reprennent. Les êtres saints dégageraient des odeurs florales aussi bien de leur vivant qu’à leur décès. L’osmogénésie est un charisme dont quelques saints ont été gratifiés. L’Église considère ce phénomène comme un signe de sainteté, reflet du caractère héroïque des vertus d’un fidèle. Mais elle reste prudente et s’interroge toujours sur sa provenance qui se veut inconnue. Dans la plupart des récits des apparitions de la Vierge, une odeur de rose se répand comme à Medjugorje22, lors des apparitions de Zeintoun en Égypte ou encore de Soufanieh à Damas en Syrie.

    Des communautés en développement autour de figures mystiques populaires

    46Les fidèles viennent pour prier en compagnie des visionnaires et les consulter en espérant partager leurs grâces et recevoir des messages personnels des saints ou des conseils précieux. Ce culte n’est pas désintéressé, en participant aux prières et aux extases les croyants attendent en contrepartie des grâces et des bénédictions. À travers les rituels pratiqués chacun des fidèles est aussi valorisé et particulièrement en recevant des messages personnalisés.

    47C’est la réputation de ces extatiques, qui passe principalement par le récit oral des extases ainsi que la multiplication des miracles en rapport avec ces visionnaires, qui permet le développement des communautés qui se forment autour d’eux.

    Les visions catholiques contemporaines comme celles de Lourdes, Fatima, Ezkioga et Medjugorje tirent leur force du potentiel d’énergie accumulé dans les relations qu’adeptes et êtres divins ont développées à long terme. De nombreux croyants ont un désir naturel de voir, d’entendre, de toucher les dieux avec lesquels ils ont parfois des liens affectifs aussi forts – sinon plus – que ceux qui les unissent à des personnes vivantes23.

    48Les visionnaires de Beyrouth permettent aux croyants de voir, d’entendre et de sentir la présence divine qui leur envoie des signes et des grâces.

    49Les taux de fréquentation varient d’un extatique à l’autre. Chez Catherine, la doyenne des visionnaires actuels, la fréquentation n’a pas cessé d’augmenter et cela principalement grâce à la régularité des extases. Les ravissements ont su s’installer dans la durée. Aucune statistique fiable ne peut être avancée quant à la fréquentation de la maison de Catherine mais on peut compter des dizaines de visiteurs quotidiennement et des centaines lors des extases. Tous les vendredis dans l’église paroissiale de St Charbel à Fanar, des dizaines, voire une centaine de personnes, venues de différentes régions du Liban, peuvent assister à la messe et aux extases. Chez Najat et Lucie la communauté est beaucoup plus réduite mais ces maisons ont toutefois connu, semble-t-il, des heures de gloire et de grande affluence pouvant regrouper une cinquantaine de personnes. Quand une interdiction du culte vient de l’Église, la fréquentation de ces maisonnées peut être interrompue complètement comme ce fut le cas avec Marcelle de Zouk ou réduite énormément comme ce fut le cas avec Patrick de Kfarchima.

    50La diffusion des messages, des miracles et des grâces passe principalement par les réseaux sociaux traditionnels (parents, amis, voisinage…) qui s’appuient sur la transmission orale, et sont acceptés par l’Église et le clergé. En parallèle à l’oralité, certains moyens de communication peuvent aussi servir la cause des visionnaires. Au cours des extases, les fidèles se bousculent, brandissant leurs téléphones portables pour enregistrer les messages et les renvoyer par la suite à des personnes au Liban ou à l’étranger. Il arrive aussi que des amateurs procèdent à des enregistrements vidéo de ces ravissements, même si les guides spirituels interdisent formellement tout enregistrement médiatique.

    51En parallèle aux réseaux de transmission sociaux traditionnels, de « bouche à oreille », la diffusion des messages peut prendre différentes formes selon les visionnaires. Chez Catherine et Najat l’oralité est le seul moyen mis en œuvre et les messages manuscrits peuvent être consultés sur place uniquement. Suite aux extases, les visiteurs de ces maisons discutent les messages et se les transmettent et ils sont relus inlassablement à ceux qui le demandent.

    52Chez Nevrik, c’est le prêtre de la paroisse St Charbel de Fanar qui demande des enregistrements audio de tous les messages, qu’il archive méticuleusement. Il autorise parfois leur retransmission dans les salons de l’église après la messe du vendredi. Nombreux croyants et paroissiens se retrouvent tous les vendredis après la messe pour écouter silencieusement les enregistrements et, une fois la séance terminée, ils partagent leurs impressions. Mr Dagher s’occupe d’imprimer les messages avec l’accord du guide spirituel et les distribue à toutes les personnes qui le désirent la semaine suivante. Les articles publiés dans la presse concernant ces visionnaires sont très rares. Toutefois, Nevrik a fait l’objet d’un article dans un magazine libanais féminin « Noun »24 avec l’accord de son guide spirituel, Père Nahed, où elle relate son histoire et les grâces qu’elle reçoit. Une journaliste du journal « El Nachra » a écrit un article sur St Charbel et ses diverses manifestations et a mentionné dans un long paragraphe les extases de Patrick25 et cet article a été aussi repris sur Facebook26.

    53Les proches de Marcelle lui ont développé un site web où sont repris certains des messages reçus27. Elle y apparaît surtout habillée en tunique blanche décorée d’un large ruban rouge.

    54Un des « amis » du groupe de Lucie diffusait, par le biais de son propre profil sur Facebook, toutes les informations et détails concernant les extases de Lucie28. Mais des prêtres qui ont suivi Lucie lui ont demandé de ne plus poster ces messages sur les réseaux sociaux.

    55Différents moyens de communications modernes (internet, Facebook, portables…) sont donc utilisés par les « amis » des visionnaires pour servir leur cause. L’archivage et la diffusion des messages varient en fonction des compétences de l’entourage de chaque visionnaire. Les moyens mis en jeu ne sont pas tributaires de l’ampleur de la communauté ni de la reconnaissance de l’Église mais principalement des compétences des personnes qui reprennent les messages. Par exemple, Catherine semble être la visionnaire actuelle qui regroupe le plus grand nombre de croyants autour d’elle et pourtant ses messages restent encore manuscrits et diffusés uniquement par voie orale. Les messages de Patrick sont très soigneusement repris par Christine sur ordinateur alors qu’il est un des extatiques les plus contestés du réseau.

    56Il règne au sein de ces maisons sanctuaires une ambiance conviviale, voire même familiale. Les fidèles se sentent en confiance, entrent sans taper à la porte, s’installent dans le salon et prient devant l’autel, procèdent à des rituels, témoignent de miracles… Les croyants qui s’attardent au moment du déjeuner ou du café sont tous simplement invités à partager le repas de la famille ou une pause-café avec beaucoup d’insistance. Les membres de la communauté appellent les visionnaires par des surnoms souvent très familiers comme par exemple Catherine qui devient « Kattoura » (diminutif arabisé).

    Efficacité rituelles et miracles : dans un contexte d’insécurité le surgissement d’entités divines rassurantes

    57Suite aux premières extases les visionnaires vont être investis d’une grâce (ne’meh) qui va leur permettre de répandre et de transmettre la baraka29, les grâces, autour d’eux. Leur vie devient ponctuée d’une succession de phénomènes mystiques divers et des « actes d’intercession » : ils guérissent, conseillent, orientent ceux qui viennent les écouter.

    58Les croyants vont visiter les maisons des extatiques comme des lieux de culte (ziyârat) pour demander, obtenir et remercier pour des grâces en pratiquant divers rituels allant des plus simples comme formuler son vœu en allumant un cierge jusqu’aux plus complexes en plusieurs étapes comme par exemple commencer par toucher des images saintes pour s’imprégner de la baraka, s’agenouiller devant l’autel pour prier et formuler son vœu, demander la bénédiction du visionnaire et enfin récupérer des substances « divines » pour procéder à différentes pratiques dévotionnelles de retour chez soi. Ces rituels sont pratiquées dans le cadre d’une démanche votive ou dans le cadre d’une démarche de remerciement dans de nombreux cas pour des motivations thérapeutiques.

    59Les rituels pratiqués autour de ces visionnaires sont loin d’être statiques et monolithiques, ils évoluent et se métamorphosent. Les extases se situent au cœur d’un système de représentations symboliques, spirituelles et religieuses de toutes les communautés.

    60Une première catégorie de rituels tourne autour des objets sacrés de la maison-sanctuaire : le toucher et le baiser des images et des statues saintes, le recueillement et l’agenouillement devant l’autel du salon-sanctuaire. Un deuxième groupe de rituels concerne les offrandes à la maison-sanctuaire et à la visionnaire comme des cierges ou des denrées alimentaires destinées au foyer. Des offrandes aussi de tout genre d’objets cultuels comme des images saintes, des statues, des chapelets de différentes tailles… Ces offrandes peuvent par la suite s’imprégner de la « baraka » des lieux et participer au phénomène en suintant de l’huile par exemple. La troisième catégorie de rituels regroupe des pratiques qui utilisent des substances « divines » convoitées par les croyants pour leur « Baraka », leurs grâces. Elles peuvent être utilisées dans divers type de rituels : absorption, onction ou conservation selon les cas. Les fidèles qui viennent visiter les visionnaires repartent généralement avec des petits sachets de cotons imbibés d’huile et d’encens. Ils s’imprègnent aussi par le toucher et les baisers des images et des statues du lieu saint pour la Baraka. Enfin, un dernier groupe de rituels met en jeu le visionnaire lui-même qui peut contribuer à la démarche votive en priant avec les fidèles, en donnant sa bénédiction et en permettant aux « vouants » de le toucher.

    61Les saints sont rendus présents par des miracles qui sont rendus possibles grâce au contact physique avec le visionnaire ou au contact des substances « divines ». La réputation des extatiques se construit aussi grâce aux miracles qui sont véhiculés par la communauté. La sainteté définie par l’Église se construit aussi autour des miracles : guérisons, protection, conseils judicieux. Les miracles sont aussi des signes divins. L’évangile révèle que les guérisons miraculeuses sont le signe privilégié de l’avènement messianique30. Des dizaines de « miracles » ont été répertoriés au cours de nos entretiens chez les visionnaires à Beyrouth et sont véhiculés par la communauté dans les salons des mystiques. Ils sont associés particulièrement aux substances divines qui apparaissent chez ces visionnaires (l’encens et l’huile). Ces miracles peuvent même dépasser le territoire national. Plusieurs catégories de miracles sont rapportées par les extatiques ou les fidèles, comme la guérison de malades ou une réconciliation inattendue au sein d’une famille meurtrie, le sauvetage de prostituées ou de drogués… Suite aux extases ou lors des prières, il arrive que l’officiant invite un miraculé à témoigner.

    Les fidèles autour de ces visionnaires : reflet de la société libanaise entre ouverture et cloisonnement

    62Les communautés autour de ces visionnaires présentent la particularité de rassembler des dévots socialement très hétérogènes. Les modes d’engagement, les motivations, les attitudes et les postures des fidèles sont très variés tout comme leurs appartenances socio-économiques et politiques. Dans le même salon peuvent se côtoyer une bourgeoise intellectuelle vivant dans les quartiers chics de Beyrouth et un policier venu des quartiers populaires de la banlieue.

    63Dans certains cas, ces visionnaires s’adressent à une communauté chrétienne cloisonnée et inquiète et dans d’autres cas des « lieux de culte interreligieux » se créent autour de ces figures.

    64Quand les ravissements se passent dans des églises la fréquentation musulmane est bien entendu quasi-inexistante. Les maisons-sanctuaires situées dans des quartiers chrétiens cloisonnés comme Achrafieh ne favorisent pas la fréquentation mixte. Les conversions de musulmans par le biais du visionnaire y sont même évoquées comme des miracles.

    65D’autre part, les maisons-sanctuaires, situées dans des quartiers où existe une mixité religieuse comme Nab’a ou Dekwaneh, sont régulièrement visitées par des dévots de différents milieux sociaux, de différentes origines géographiques et de différentes communautés religieuses, d’où le qualificatif : « Bouyout maftouha lal kol » (des maisons ouvertes à tous). Dans le cadre de ces maisons de nombreux musulmans comptent parmi les miraculés et leurs récits sont repris fièrement par les croyants. Les maisons qui favorisent l’accueil de visiteurs de tous bords ont de la peine à contenir les développements de la fréquentation. L’ouverture de cette maison à tout le monde, sans restriction, a permis indiscutablement l’expansion de la fréquentation. Ces phénomènes d’ouverture ou de cloisonnement témoignent bien de la complexité du contexte social libanais. Ils reflètent tout aussi bien les inquiétudes des chrétiens libanais dans une attitude défensive par rapport aux communautés musulmanes, tout en manifestant aussi un désir de « vivre ensemble ».

    66Élisabeth Claverie31 nous propose de considérer ces phénomènes : « non comme le produit direct d’une culture religieuse et d’une situation sociale (ce qu’elles sont aussi), mais comme un événement qui produit lui-même une situation sociale se montrant dans sa réflexivité, ses mobilisations et leurs moyens. » Ainsi, les extases des visionnaires permettent la formation de communautés qui reflètent le tissu social libanais avec d’une part des membres inquiets et renfermés sur leur communauté et de l’autre des membres ouverts et prêchant pour le « vivre ensemble ».

    67Notre travail de terrain sur ce phénomène relégué dans le casier de la « religiosité populaire » au Liban est encore à ses débuts et de nombreux questionnements et réflexions peuvent ouvrir la voie vers une analyse plus précise. C’est dire si les pistes tracées ici doivent encore être approfondies. Depuis plus de vingt ans les saints se manifestent à travers ces visionnaires. Bien que la scénographie et le déroulement des actes de l’extase suivent un schéma ritualisé et parfaitement réglé, ils ont évolué et se sont adaptés à certaines situations sociopolitiques et aussi aux exigences des religieux. Une analyse multidimensionnelle nous permettra de mieux comprendre les dynamiques autour de ce phénomène. Les dynamiques verticales qui lient les saints aux membres de la communauté et les dynamiques horizontales qui réunissent les membres de cette dernière ont pour point d’ancrage les extatiques. Explorer ces liens permettrait de mieux comprendre l’organisation des communautés et leurs motivations.

    Notes de bas de page

    1 Un premier travail de terrain sur une femme visionnaire, Catherine de Nab’a (Banlieue Nord-est de Beyrouth), avait été amorcé en 2009 dans le cadre de l’ANR, ImaSud (Suds imaginaires, imaginaires des Suds. Héritages, mémoires, représentations en Méditerranée) : http://dakirat.hypotheses.org/lanr-imasud/imasud-anr. Le travail de recherche s’est aussi poursuivi dans le cadre de l’ANR « Eschatologies », http://eschatologies.hypotheses.org/.

    2 Nour Farra-Haddad, « Staging the Extraordinary Emergence of Divine Entities in the Daily Life of a Visionary House in Beirut », Mediterranean Revue, 2013, vol. 6, n° 1, p. 43-65.

    3 Le travail de recherche compte plus de 70 journées d’observation participante et 280 entretiens au cours des années 2009, 2010, 2011 et 2012. Le réseau de visionnaires observé comprend Catherine de Nab’a (banlieue Nord-est de Beyrouth) ; Nevrik de Fanar (localité au Nord-est de Beyrouth) ; Najat de Dekwaneh (banlieue Nord-est de Beyrouth), Lucie de Achrafieh (quartier Est de Beyrouth), Patrick de Kfarchima (localité au Sud-est de Beyrouth) et enfin chez Marcelle de Yasou’El Malak (localité au Nord de Beyrouth).

    4 La communauté de Lucie a continué à se réunir après sa mort tous les lundis aux heures du rendez-vous de l’extase, chaque fois dans la maison d’un des membres de la communauté. Les fidèles sont convaincus que Lucie est toujours présente lors de ces rencontres pour attribuer des grâces et elle se manifeste même par le biais d’une des membres qui déjà de son vivant avait des visions sans recevoir des messages : Aida.

    5 Christian Renoux, « De l’extase à l’autel, sainteté, mystique et mort dans l’Italie Broque », Revue de l’histoire des religions, 1998, 215-1, p. 91-115.

    6 Élisabeth Claverie, « Parcours politique d’une apparition : le cas de Lourdes », Archives de sciences sociales des religions, 2009, p. 125.

    7 Les souffrances qu’ils endurent toujours avec sérénité, en dehors du fait qu’elles reproduisent celle du Christ dans sa passion, révèlent, d’après les religieux, qu’ils ne sont pas sous l’emprise de Satan. Heyberger, 1979, p. 69-74.

    8 André Vauchez, Saints, Prophètes et visionnaires. Le pouvoir surnaturel au Moyen âge, Paris, Albin Michel, 1999.

    9 Dans le but de rencontrer Patrick j’ai été contrainte de rencontrer au préalable Tony qui m’a interrogé sur mon travail et mes intentions avant de prendre la décision de me permettre de participer aux extases de Patrick.

    10 Philippe Boutry, « Marie, la grande consolatrice de la France au xixe siècle », L’Histoire, n° 50, 1982.

    11 Né aux États-Unis en 1967, le mouvement du Renouveau catholique charismatique a été introduit au Liban dès les années 1970.

    12 Père Saliba El Qozeh réside actuellement à Deir El Ahmar, un village de la Bekaa nord-ouest et s’occupe d’une paroisse. Il est lui-même sujet à des visions et il a toujours été très proche des visionnaires. Son nom revient systématiquement dans tous les entretiens de ces extatiques et même dans le cadre des extases. Lui-même affirme qu’avant que ces personnes n’aient leurs extases, il est mis au courant de ces manifestations.

    13 William Christian, « L’œil de l’esprit : Les visionnaires basques en transe 1931 », Terrain, 1998, p. 5-22.

    14 Depuis 2001, tous les jeudis une croix apparaît et se creuse sur le front de Nevrik et elle peut recevoir des messages dans la matinée du vendredi avant que la cicatrice ne se referme naturellement. Le guide spirituel et le prêtre de sa paroisse l’on invitée à avoir ses ravissements dans l’église en présence de nombreux fidèles qui peuvent atteindre la centaine des fois.

    15 Patrick avait ouvert sa maison suite à ses premières extases mais c’est le prêtre de la paroisse qui l’a invité à avoir ses ravissements dans l’église de Kfarchima, chaque mardi après la messe. Quand l’évêque de Beyrouth, Mgr Boulos Matar a interdit la tenue des extases dans l’église en août 2010, un proche de Patrick, a ouvert sa propre maison à Hadeth (banlieue Sud Est de Beyrouth) pour accueillir les fidèles désireux de suivre Patrick. Jusqu’aujourd’hui sa maison accueille une communauté réduite à une vingtaine de personnes alors que les extases dans l’église regroupaient entre 50 et 100 personnes d’après le Père Charbel Dib, prêtre de la Paroisse de Kfarshima.

    16 Même Nevrik et Patrick à leur début avaient ouvert la porte de leur maison aux fidèles avant d’être encadrés par le prêtre de leur paroisse qui leur a proposé d’organiser les extases dans l’église. Suite aux recommandations de son guide spirituel, Père Paul Nahed, Nevrik a fermé la porte de sa maison aux visiteurs curieux.

    17 Il arrive que des personnes de l’assemblée prétendent aussi être « enlevées » par des saints.

    18 Joseph Goudard (R.P.), La sainte Vierge au Liban, Beyrouth, 3e édition refondue par H. Jalabert (R. P), Beyrouth, Dar El Machreq, 1993.

    19 Bertrand Hell, « Le corps du possédé : entre jeu théâtralisé et expérience du sensible », IREMA, 2000, sensorialité et addictions, p. 13-17.

    20 Gilbert Rouget, La musique et la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession, Paris, Gallimard, 1990.

    21 Meyroun : huile particulièrement odorante connue en orient pour être le mélange de 3 genres d’huiles d’olive mélangées à du baume et des essences de parfums. Sa préparation nécessite des rituels religieux particuliers.

    22 Élisabeth Claverie, Les guerres de la Vierge, une anthropologie des apparitions, Paris, Gallimard, 2003.

    23 William Christian, op. cit.

    24 Suzanne Baalbaki, « Nevrik “C’est un Dieu d’amour que j’ai découvert” », Noun, avril 2009, p. 110-115.

    25 Marcelle Irani, « El Qeddis […] : yazour kanisat El Wardiyah fi Kfarchima masa‘ kol thoulatha‘ oua ya‘ez el mou‘minin » (St Charbel […] : Il visite l’église de N.D. du Rosaire à Kfarchima chaque mardi et prêche les croyants, El Nachra, 17 Juillet 2010. Consulté le 20-4-2011, http://arts.elnashra.com/articles-1-21675.html.

    26 Consulté le 20-4-2011, http://fr-fr.facebook.com/note.php?note_id=176649269021553.

    27 Le site de la visionnaire Marsallah, Consulté le 21-2-2011, www.holy-mary-family-jeita.org.

    28 Profil de Kamil Makhoul sur Facebook, un membre actif de sa communauté.

    29 Par Baraka nous entendons l’influx spirituel, marque visible de la sainteté, les bénédictions envoyées par Dieu. Cet influx peut émaner d’un lieu, d’un saint ou d’un objet.

    30 Mathieu, 10 : 7-8.

    31 Élisabeth Claverie, art. cit., p. 145.

    Auteur

    • Nour Farra-Haddad

      Université Saint Joseph de Beyrouth

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    1 Un premier travail de terrain sur une femme visionnaire, Catherine de Nab’a (Banlieue Nord-est de Beyrouth), avait été amorcé en 2009 dans le cadre de l’ANR, ImaSud (Suds imaginaires, imaginaires des Suds. Héritages, mémoires, représentations en Méditerranée) : http://dakirat.hypotheses.org/lanr-imasud/imasud-anr. Le travail de recherche s’est aussi poursuivi dans le cadre de l’ANR « Eschatologies », http://eschatologies.hypotheses.org/.

    2 Nour Farra-Haddad, « Staging the Extraordinary Emergence of Divine Entities in the Daily Life of a Visionary House in Beirut », Mediterranean Revue, 2013, vol. 6, n° 1, p. 43-65.

    3 Le travail de recherche compte plus de 70 journées d’observation participante et 280 entretiens au cours des années 2009, 2010, 2011 et 2012. Le réseau de visionnaires observé comprend Catherine de Nab’a (banlieue Nord-est de Beyrouth) ; Nevrik de Fanar (localité au Nord-est de Beyrouth) ; Najat de Dekwaneh (banlieue Nord-est de Beyrouth), Lucie de Achrafieh (quartier Est de Beyrouth), Patrick de Kfarchima (localité au Sud-est de Beyrouth) et enfin chez Marcelle de Yasou’El Malak (localité au Nord de Beyrouth).

    4 La communauté de Lucie a continué à se réunir après sa mort tous les lundis aux heures du rendez-vous de l’extase, chaque fois dans la maison d’un des membres de la communauté. Les fidèles sont convaincus que Lucie est toujours présente lors de ces rencontres pour attribuer des grâces et elle se manifeste même par le biais d’une des membres qui déjà de son vivant avait des visions sans recevoir des messages : Aida.

    5 Christian Renoux, « De l’extase à l’autel, sainteté, mystique et mort dans l’Italie Broque », Revue de l’histoire des religions, 1998, 215-1, p. 91-115.

    6 Élisabeth Claverie, « Parcours politique d’une apparition : le cas de Lourdes », Archives de sciences sociales des religions, 2009, p. 125.

    7 Les souffrances qu’ils endurent toujours avec sérénité, en dehors du fait qu’elles reproduisent celle du Christ dans sa passion, révèlent, d’après les religieux, qu’ils ne sont pas sous l’emprise de Satan. Heyberger, 1979, p. 69-74.

    8 André Vauchez, Saints, Prophètes et visionnaires. Le pouvoir surnaturel au Moyen âge, Paris, Albin Michel, 1999.

    9 Dans le but de rencontrer Patrick j’ai été contrainte de rencontrer au préalable Tony qui m’a interrogé sur mon travail et mes intentions avant de prendre la décision de me permettre de participer aux extases de Patrick.

    10 Philippe Boutry, « Marie, la grande consolatrice de la France au xixe siècle », L’Histoire, n° 50, 1982.

    11 Né aux États-Unis en 1967, le mouvement du Renouveau catholique charismatique a été introduit au Liban dès les années 1970.

    12 Père Saliba El Qozeh réside actuellement à Deir El Ahmar, un village de la Bekaa nord-ouest et s’occupe d’une paroisse. Il est lui-même sujet à des visions et il a toujours été très proche des visionnaires. Son nom revient systématiquement dans tous les entretiens de ces extatiques et même dans le cadre des extases. Lui-même affirme qu’avant que ces personnes n’aient leurs extases, il est mis au courant de ces manifestations.

    13 William Christian, « L’œil de l’esprit : Les visionnaires basques en transe 1931 », Terrain, 1998, p. 5-22.

    14 Depuis 2001, tous les jeudis une croix apparaît et se creuse sur le front de Nevrik et elle peut recevoir des messages dans la matinée du vendredi avant que la cicatrice ne se referme naturellement. Le guide spirituel et le prêtre de sa paroisse l’on invitée à avoir ses ravissements dans l’église en présence de nombreux fidèles qui peuvent atteindre la centaine des fois.

    15 Patrick avait ouvert sa maison suite à ses premières extases mais c’est le prêtre de la paroisse qui l’a invité à avoir ses ravissements dans l’église de Kfarchima, chaque mardi après la messe. Quand l’évêque de Beyrouth, Mgr Boulos Matar a interdit la tenue des extases dans l’église en août 2010, un proche de Patrick, a ouvert sa propre maison à Hadeth (banlieue Sud Est de Beyrouth) pour accueillir les fidèles désireux de suivre Patrick. Jusqu’aujourd’hui sa maison accueille une communauté réduite à une vingtaine de personnes alors que les extases dans l’église regroupaient entre 50 et 100 personnes d’après le Père Charbel Dib, prêtre de la Paroisse de Kfarshima.

    16 Même Nevrik et Patrick à leur début avaient ouvert la porte de leur maison aux fidèles avant d’être encadrés par le prêtre de leur paroisse qui leur a proposé d’organiser les extases dans l’église. Suite aux recommandations de son guide spirituel, Père Paul Nahed, Nevrik a fermé la porte de sa maison aux visiteurs curieux.

    17 Il arrive que des personnes de l’assemblée prétendent aussi être « enlevées » par des saints.

    18 Joseph Goudard (R.P.), La sainte Vierge au Liban, Beyrouth, 3e édition refondue par H. Jalabert (R. P), Beyrouth, Dar El Machreq, 1993.

    19 Bertrand Hell, « Le corps du possédé : entre jeu théâtralisé et expérience du sensible », IREMA, 2000, sensorialité et addictions, p. 13-17.

    20 Gilbert Rouget, La musique et la transe. Esquisse d’une théorie générale des relations de la musique et de la possession, Paris, Gallimard, 1990.

    21 Meyroun : huile particulièrement odorante connue en orient pour être le mélange de 3 genres d’huiles d’olive mélangées à du baume et des essences de parfums. Sa préparation nécessite des rituels religieux particuliers.

    22 Élisabeth Claverie, Les guerres de la Vierge, une anthropologie des apparitions, Paris, Gallimard, 2003.

    23 William Christian, op. cit.

    24 Suzanne Baalbaki, « Nevrik “C’est un Dieu d’amour que j’ai découvert” », Noun, avril 2009, p. 110-115.

    25 Marcelle Irani, « El Qeddis […] : yazour kanisat El Wardiyah fi Kfarchima masa‘ kol thoulatha‘ oua ya‘ez el mou‘minin » (St Charbel […] : Il visite l’église de N.D. du Rosaire à Kfarchima chaque mardi et prêche les croyants, El Nachra, 17 Juillet 2010. Consulté le 20-4-2011, http://arts.elnashra.com/articles-1-21675.html.

    26 Consulté le 20-4-2011, http://fr-fr.facebook.com/note.php?note_id=176649269021553.

    27 Le site de la visionnaire Marsallah, Consulté le 21-2-2011, www.holy-mary-family-jeita.org.

    28 Profil de Kamil Makhoul sur Facebook, un membre actif de sa communauté.

    29 Par Baraka nous entendons l’influx spirituel, marque visible de la sainteté, les bénédictions envoyées par Dieu. Cet influx peut émaner d’un lieu, d’un saint ou d’un objet.

    30 Mathieu, 10 : 7-8.

    31 Élisabeth Claverie, art. cit., p. 145.

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