Pratiquer le dialogue interreligieux au Liban
La célébration de la fête de l’Annonciation
p. 97-107
Texte intégral
125 mars 2009 : le premier ministre libanais Fouad Siniora signe un décret promulguant l’Annonciation « fête nationale islamo-chrétienne, chômée ». La décision est fortement relayée dans les médias nationaux et internationaux. L’année suivante, dans un lieu hautement symbolique, parce que situé sur l’ancienne ligne verte qui divisa Beyrouth pendant la guerre civile (1975-1990), en face du musée national, sur un terre-plein rebaptisé « Place de Marie » une cérémonie est organisée en présence de Lech Walesa, invité spécialement pour l’occasion. Les plus hautes sphères de l’État sont impliquées dans l’événement : le président de la République Michel Sleiman et le président du conseil des ministres Saad Hariri.
225 mars 2011 : la stèle déposée devant le musée national, arborant une image stylisée de la Vierge au-dessus de l’inscription « Ensemble autour de Marie » semble abandonnée. Quelques rues plus loin, trois personnes discutent devant les portes cadenassées d’un bureau de poste. « C’est fermé ! Mais pourquoi ? » demande l’une d’elles à un homme assis devant une petite guérite. « On est en vacances aujourd’hui. Pourquoi ? J’en sais rien » répond ce dernier. Les administrations, écoles et universités sont closes, mais les Libanais paraissent avoir oublié jusqu’au libellé de ce nouveau jour férié. Les médias, si prolixes et laudatifs sur le sujet l’année précédente, n’ont consacré aucun article ni aucune émission au sujet. L’intérêt est ailleurs, tourné vers ces centaines de manifestants qui depuis trois semaines sillonnent chaque dimanche le centre de Beyrouth en réclamant « la fin du système confessionnel » et le « départ des leaders communautaires ». Telle est la forme prise localement par la vague de protestations qui ébranle le monde arabe depuis quelques mois. Une révolution au pays des Cèdres ? Personne n’y croit, mais toutes les attentions sont dirigées vers les bouleversements qui se succèdent en Libye, au Yémen, au Bahreïn et surtout en Syrie, ce pays voisin qui, bien qu’il ait mis fin à son occupation du Liban en 2005, continue de jouer un rôle essentiel sur la scène politique nationale. De plus, les maronites, qui forment la communauté chrétienne libanaise la plus nombreuse, célèbrent, en ce jour, l’intronisation de leur 77e Patriarche, Mgr Béchara Raï. Une célébration « officielle et populaire », un « pèlerinage »1 auquel l’ensemble de la communauté est invité à participer. Au regard de ces événements qui se bousculent, l’Annonciation « fête nationale islamo-chrétienne » fait peu de poids. Elle se déroule en comité extrêmement restreint dans le collège jésuite de Jamhour, à quelques kilomètres de Beyrouth.
La fabrique par le haut d’une fête islamo-chrétienne
Une action de dialogue
3L’Annonciation, fête nationale islamo-chrétienne, constitue l’aboutissement d’un projet porté depuis 2007 par trois personnalités, à la fois spécialistes de l’interreligieux et militants engagés dans le vivre-ensemble, réunies au sein d’une association appelée « Ensemble autour de Marie, Notre-Dame ». Cheikh Muhammad Nokkari, actuellement juge sunnite au tribunal de Beyrouth, fut chef de cabinet du Mufti de la République. Le docteur Ibrahim Shams al-Din, fils du cheikh Muhammad Mehdi2, est le directeur de l’Institut Shams al-Din pour le dialogue et fut, de 2008 à 2010, ministre pour la Réforme administrative. Nagy Khoury, quant à lui, est le président de la Fédération des amicales des anciens élèves des écoles catholiques au Liban. Un « sunnite », un « chiite » et un « maronite » donc. Cette distribution résonne comme une redite en miniature du système politique confessionnel3 en vigueur au Liban depuis 1943.
4Depuis 2007, ce trio organise chaque année une Annonciation islamo-chrétienne dans le collège jésuite Notre-Dame de Jamhour. La fête nationale fondée en 2009 est donc une extension de cette première célébration. Elle fait partie d’un ensemble que l’on nomme au Liban le « Dialogue » (hiwâr). Ce terme élastique désigne les actions menées en faveur d’un rapprochement interreligieux qui, dans les années 1990 et 2000, se sont multipliées sous la houlette d’associations ou de formations politiques et universitaires si nombreuses que certains observateurs de la scène politique libanaise parlent d’une « industrie florissante »4 : le Comité national pour le dialogue ; le congrès permanent pour le dialogue libanais ; Adyân, la fondation libanaise pour les études interreligieuses et la solidarité spirituelle ; Darb Maryâm « le chemin de Marie » Mouvement islamo-chrétien de dialogue et d’échange ; Ma’ân hawla sayyidetnâ Maryâm « Ensemble autour de Marie, Notre Dame » fondée par Nagy Khoury, Muhammad Nokkari et Ibrahim Shams al-Din5.
5Ces différentes associations reprennent à leur compte la formule du « Liban message » énoncée par le pape Jean Paul II dans une exhortation apostolique prononcée en 1997 au Liban. Le souverain pontife, fervent défenseur du dialogue entre les religions, a développé le thème du Liban comme message de liberté et exemple de pluralisme pour l’Orient et l’Occident. De plus, il a su définir un cadre précis pour les rencontres interreligieuses, excluant toute forme de mélange ou de syncrétisme. Les rencontres d’Assise qu’il convoqua en 1986 en constituent le prototype. C’est sur ce modèle que se fonde l’Annonciation islamo-chrétienne.
L’architecture d’une célébration islamo-chrétienne
6L’Annonciation islamo-chrétienne constitue un « rituel de communication ». Cette notion élaborée par Peter Van der Veer6 désigne les performances rituelles qui connaissent une large diffusion dans les médias et sont donc consommées comme des « images » qui représentent une religion donnée. Dans le contexte du Proche-Orient, la ‘âshûrâ’ et la Passion constituent des exemples de ce phénomène, synthétisant en quelque sorte le chiisme d’une part et le catholicisme de l’autre. L’Annonciation s’impose, quant à elle, comme l’image du Dialogue que certains spécialistes de l’interreligieux voudraient voir institué comme religion civile7.
Cette initiative a donné lieu à une nouvelle culture […] qui inspire de nombreux artistes, écrivains, poètes et hommes de lettres », annonce le communiqué de presse rédigé en mars 2010 par les membres de l’association « Ensemble autour de Marie, Notre Dame ». Avec efficacité, la « culture mariale islamo-chrétienne » est objectivée à travers des discours repris d’une année sur l’autre, des symboles et des emblèmes. Ces artefacts participent à l’architecture de l’événement, à la construction de son univers iconique et discursif. Efficaces, ils provoquent une expérience particulière chez leurs consommateurs, faite de sensations corporelles et d’émotions fortes. Ces quelques phrases publiées dans L’Orient-Le Jour au sujet d’un Ave Maria chanté par Tania Kassis lors de la célébration de 2010 le montrent bien : « Voilà que cette jeune et captivante diva chante son fabuleux Ave Maria islamo-chrétien, debout entre ces deux muezzins Maen Zakaria et Muhammad Chaar […]. Des Larmes coulent, de chaudes larmes surgies d’un passé qui n’est plus et que beaucoup de Libanais espèrent ne reviendra plus. Ces larmes, enfouies au plus profond de moi-même durant quinze longues années de guerre, me parlent d’une blessure que seule la voix de Tania Kassis a pu cicatriser. […] Merci pour ce message d’amour qui sera lancé le 25 mars de Jamhour, commémorant la fête de l’Annonciation de la Vierge Marie, cette fête porteuse de promesses en des jours meilleurs. Le Liban […] naîtra sous le ciel de la liberté et de la croyance en un seul Dieu, le Dieu d’amour8.
7Les organisateurs de l’Annonciation insistent avec force sur ce point paradoxal : une figure (la Vierge) et un thème (l’Annonciation) religieux ont été choisis comme catalyseurs, mais la célébration « ne saurait en aucun cas être religieuse pour ne pas heurter les sentiments des Musulmans et des Chrétiens. Il s’agit avant tout d’une fête populaire et nationale » (entretien avec M. Nokkari, octobre 2009). Cette aporie est en grande partie due à la crainte de voir la célébration assimilée à une tentative de syncrétisme religieux. Cependant, bien que non assumée, la dimension religieuse domine la célébration. Un rite hybride à la fois religieux et national a été construit. Il est composé d’éléments qui doivent fonctionner à l’intérieur de chacun des groupes en présence. Une description de la célébration permettra de mieux saisir la dynamique à l’œuvre.
825 mars 2011. La plupart des deux cents personnes qui se pressent à l’entrée de l’église a reçu la veille, par courriel, une invitation précisant l’heure – 15 h - et le lieu du rassemblement : l’église du collège de Jamhour. « La cérémonie ne durera pas plus d’une heure trente. Tous ceux qui le désirent pourront ensuite se rendre à Bkerké9 pour assister à l’intronisation du Patriarche » précise une organisatrice. « Nagy Khoury impose à tous les intervenants des temps de paroles précis. Tout est réglé comme sur du papier à musique » poursuit-elle en aparté.
9« Fidèles », « pèlerins » ou « spectateurs » ? Comment qualifier ces femmes et ces hommes endimanchés qui ont choisi de prendre la route de Jamhour ce vendredi après-midi ? « Spectateurs » constitue le terme le plus approprié tant la cérémonie s’apparente à un spectacle bien réglé dont chacune des parties sera poliment applaudie. Pour les accueillir, deux longues files de scouts se sont déployées le long de l’allée menant à l’édifice religieux. À l’entrée, des jeunes filles distribuent une affiche cartonnée, une icône et un livret. Ce lot de trois objets constitue un élément essentiel du rituel-spectacle à venir : il l’objective tout en posant d’emblée sa dimension interreligieuse. Sur l’affiche, on trouve l’emblème de l’Annonciation islamo-chrétienne. Il est constitué de l’image stylisée d’une Vierge sous laquelle on peut lire « Ensemble, autour de Marie, Notre-Dame ». Étudié dans ses moindres détails, il représente « le visage de Marie de profil en bleu clair, couleur de son voile ». De plus, poursuit un communiqué de presse, « la courbure de ce visage symbolise dans le même temps, le croissant de l’islam et la position de la mère protégeant et bordant l’ensemble de l’humanité ». L’icône, spécialement créée pour l’occasion, reprend le motif byzantin de l’archange Gabriel apparaissant à Marie assise sur un trône et filant la pourpre pour le voile du Temple. Elle est encadrée par un extrait de la sourate coranique Âl ‘Imrân (III, 45-47) et un passage de l’Évangile de Luc (1, 27-35). Le livret, quant à lui, révèle dans le détail le programme de l’événement, il consigne au mot près les discours, les chants et les poésies qui seront entendus, ainsi que les noms et les fonctions des intervenants. À l’instar d’une œuvre théâtrale, il rassemble les textes et la didascalie, la position scénographique des acteurs.
10À l’intérieur, la nef de forme circulaire est aménagée comme un auditorium : sur l’estrade, l’autel, débarrassé de ses insignes catholiques, est recouvert d’un tissu bleu. Une statue de la Vierge, seule représentation religieuse, surplombe la scène. Son regard protecteur semble s’adresser aux visages souriants des femmes exposés pour la circonstance sur les murs de l’édifice. Les identités religieuses et ethniques de ces dernières sont indiquées par la disposition et la couleur des voiles qui recouvrent leurs têtes : un long drapé blanc pour la druze ; le tulle carré pour la maronite ; l’étoffe noire et serrée de la religieuse orthodoxe ; le fichu coloré de la bédouine ; le strict foulard blanc de la citadine sunnite ; le long tchador de la chiite.
11La cérémonie s’ouvre par la récitation du Notre Père et de la Fatiha, immédiatement suivie d’un « Ave, Ave, Ave Maria… » islamo-chrétien chanté par un muezzin et un prêtre grec-catholique. Le chant spécialement composé pour l’occasion reprend la mélodie de l’hymne des pèlerins de Lourdes tout en mêlant louanges et supplications adressées à Marie par un « nous » recouvrant deux collectifs : le « Liban » et les « Chrétiens et Musulmans ».
12Cette séquence est suivie par une longue série d’allocutions entrecoupées de chants et de poèmes célébrant la Vierge. Dans l’ensemble, on retrouve les thèmes et les motifs portés sur scène les années précédentes. Dans leurs discours, les différents intervenants rappellent que le « vivre ensemble », la « convivialité », le « dialogue », le « respect » et la « compréhension » entre les différentes communautés religieuses sont possibles dans et par la religion. Dès lors, le « musulman est invité à se renforcer dans son islam, et le chrétien à vivre authentiquement son christianisme »10. Car seule « l’expérience de la présence miséricordieuse de Dieu » permet « d’éloigner les menaces de l’inimitié et du péché, ainsi que les risques de la guerre », seule « la main de Dieu » permet de « renforcer les liens de l’amitié entre les croyants »11. Les acteurs sont ici engagés dans un régime eschatologique, de révélation de la « paix déjà là » immanente aux traditions religieuses12. Une « paix déjà là » proposée non pas à la cité terrestre dans son entier, mais à une nation : le Liban. En 2011, les bouleversements sociopolitiques qui ébranlent le monde arabe entraînent une très nette accentuation de la tonalité à la fois nationaliste et eschatologique des discours. Appel est lancé à une « révolution » sous le regard de Marie, « annonciatrice du renouveau de notre Liban et de la mutation de tout cet Orient » : « Déclarons, sous le regard de Marie, en sa Fête, une révolution culturelle et sociale, une révolution d’ouverture vers l’autre, de respect de l’autre, une révolution qui appelle à l’amour, à la justice et à l’édification d’une nation ». Le « Liban message » est investi d’un rôle messianique : il devient un « phare illuminant cet Orient d’amour et de justice » et le guide « vers le chemin du salut »13.
13La célébration se poursuit par une « prière commune à Marie, Notre Dame ». Ici, nous retrouvons les deux « logiques » mises en exergue par Anne-Sophie Lamine dans son travail sur la pluralité religieuse en France. Se croisent et se nourrissent une logique « inspirée », qui fait référence à la Vierge pour inviter à la rencontre et à l’action interreligieuse et une logique « civique » qui met au centre la citoyenneté, la solidarité et la paix14. Officiellement, la célébration de l’Annonciation reprend l’architecture des Rencontres d’Assise. Dans les deux cas, le dialogue n’est pas théologique, mais éthique15. On observe également une même eschato-logique de la « paix-déjà-là » qui aboutit à l’évacuation d’une anthropologie constructiviste dans laquelle les singularités religieuses s’exposeraient au débat16. Cependant, la cérémonie de Jamhour fait l’économie des discussions sur « les problèmes contemporains » qui sont chaque année organisées à Assise. Ces échanges potentiellement agonistiques17 n’ont aucune place dans une mise en scène lisse et bien réglée.
La Vierge symbole du dialogue
Marie : passerelle et/ou barrière théologique
14Les actions de dialogue au Liban réservent généralement une position éminente à la Vierge, figure commune au christianisme et à l’islam et donc symbole d’un rapprochement possible. Cependant, ce rôle de « trait d’union » ou de « lieu commun » qu’on prête volontiers à la mère de Jésus ne s’inscrit pas dans une continuité. Il s’agit d’une construction de circonstance, éminemment problématique.
15Bien que les Évangiles canoniques et le proto-évangile de Jacques constituent les sources principales du récit coranique sur la mère de Jésus18, « Marie la musulmane »19 n’est pas un calque de la Vierge chrétienne. Dans le Coran où une sourate porte son nom20, Marie est déclarée « choisie de préférence à toutes les femmes de l’univers21 ». Elle est considérée comme un signe de Dieu destiné aux hommes, annonciateur de la future mission divine de Muhammad22. La tradition rappelle qu’elle a été, seule de l’espèce humaine avec son fils, préservée du contact de Satan lors de sa naissance et qu’elle sera la première à entrer au Paradis. De plus, rapportant cette parole du Prophète : « Plus que tout autre, je me réclame de Jésus, fils de Marie, car il n’y a entre nous aucun autre prophète », elle insiste sur la relation étroite qui lie Jésus et Muhammad23. En outre, des théologiens établissent un parallèle entre la sainteté de Marie et celle du Prophète de l’islam : tous deux étant définis comme « réceptacle du Verbe » sous la forme de Jésus pour la première et sous celle du Coran pour le second24. La tradition scripturaire musulmane consacre triplement Marie : en tant que véridique (siddîqa), vierge (batûl) et mère du prophète annonciateur de la future mission de Muhammad. Cependant, en complète contradiction avec le christianisme, elle refuse d’accoler à Dieu un acte de génération25 et exclut en conséquence l’idée selon laquelle Jésus est fils de Dieu et Marie mère de Dieu26. Le Coran réfute également l’épisode de la crucifixion comme « mensonge »27. Selon la tradition musulmane, Jésus fut mis en présence de Dieu sans avoir à souffrir la mort et reviendra en ce monde à la fin des temps pour annoncer l’apocalypse et le Jugement dernier.
16La Vierge et Jésus font donc à la fois l’objet d’un solide consensus et d’un profond désaccord entre le christianisme et l’islam. La controverse, qui concerne la nature divine du Christ et la crucifixion, peut être passée sous silence pour permettre une valorisation de l’accord dont la Vierge est le centre. Parfois, au contraire, elle est relancée pour mieux marquer la différence entre les deux religions. Selon les circonstances, Marie est considérée comme une « passerelle » ou, au contraire, comme une « grande barrière théologique »28.
Une Vierge solitaire
Nous organisions au sein de l’Amicale (des anciens élèves des écoles catholiques) des journées spirituelles islamo-chrétiennes. En 2006, nous avons décidé d’aller plus loin. Nous nous sommes dits : quel est le dénominateur commun entre les Chrétiens et les Musulmans ? La Vierge en est un, mais même là les points de divergence sont nombreux. Au niveau dogmatique, pour nous [Chrétiens] la Vierge est la mère de Dieu, pour eux [Musulmans], c’est la mère d’un très grand prophète. Nous nous sommes dit qu’il ne fallait pas entrer dans le domaine dogmatique. Nous avons choisi l’épisode de l’Annonciation parce qu’il fait l’unanimité. Cette histoire est racontée dans les mêmes termes dans le Nouveau Testament et dans le Coran » (entretien, avril 2007).
17Dans ces propos de Nagy Khoury transparaissent clairement les limites et la vulnérabilité du projet d’ériger la Vierge en symbole islamo-chrétien : prenant acte de l’écart établi par les deux grammaires théologiques entre la theotokos chrétienne (mère de Dieu) et Marie la musulmane (mère d’un grand prophète), l’accord ne pouvait se faire sur la figure de la Vierge, mais sur un « épisode » de sa vie. Cependant, l’Annonciation est pour les Chrétiens la scène où se réalise l’Incarnation. Dans Luc 1. 35, l’Ange Gabriel annonce à Marie : « le saint enfant qui naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu ». Le récit rapporté dans cet Évangile s’inspire des premiers versets de la Genèse : Il « semble évoquer la création du monde : les parallèles entre la création et l’Annonciation suggèrent que la seconde est une récapitulation de la première. […] Jésus-Christ est lui-même la nouvelle création dans laquelle l’univers est restauré et accompli »29. Dans le Coran, l’histoire de la rencontre entre Marie et l’Ange (XIX, 16-35 et III, 42-49) exprime, comme dans les Évangiles, la puissance créatrice de Dieu, mais pour mieux réfuter la définition du Christ « Homme-Dieu » et rappeler que le seul nom qui convienne à cette création est « Jésus, fils de Marie » : « Celui-ci est Jésus, fils de Marie. Parole de vérité dont ils doutent encore. Il ne convient pas que Dieu se donne un fils ; mais Gloire à lui. Lorsqu’il a décrété une chose, il lui dit : « Sois ! »… et elle est » (XIX, 34-35). De plus, rappelant que Jésus est « au nombre de ceux qui sont proches de Dieu » (III, 45) le texte coranique atténue son statut d’exception.
18C’est donc en tant que « simple » histoire, dépouillée de ses implications théologiques et dogmatiques, que l’Annonciation est mobilisée. Surtout, le récit qui est valorisé est entièrement centré sur une Vierge « solitaire » désolidarisée de son fils Jésus dont les définitions offertes par le christianisme et l’islam, par trop contradictoires, ne permettent pas la mise en place d’un accord. Ainsi, au dos de l’icône distribuée lors de la cérémonie, on trouve l’inscription suivante : « l’icône de l’Annonciation est le symbole expressif par l’écrit et l’image de l’ampleur du rapprochement de Dieu et de l’homme. Une présence spirituelle et angélique annonçant glorieusement l’Immaculée Conception ». Pourtant, dans le christianisme, l’Annonciation est le moment où le divin s’incarne dans l’homme et constitue l’origine de la croyance en une conception virginale de Jésus. Ce dernier dogme est distinct de celui de l’Immaculée Conception30. Ici je ne pointe pas une erreur, mais une utilisation et une reformulation des images, des dogmes et des textes qui permettent avant tout de revenir à la Vierge, plus précisément de revenir et d’en rester à une Vierge réduite à quelques-uns de ses attributs pour pouvoir faire « lien ». Il s’agit finalement d’éviter d’aller vers ce qui fâche, ce qui sépare : le mystère chrétien de l’Incarnation rejeté par l’islam.
Une construction fragile
19L’Annonciation islamo-chrétienne est l’occasion d’une mise en scène donnant à voir une complète domestication des différends. Centrée sur une Vierge « passerelle », détachée du Fils, elle valorise un « nous » plurireligieux. Comme la plupart des actions de dialogue, elle fait l’objet d’une diffusion intégrale ou partielle sur les chaînes de télévision locales. La presse écrite s’en fait également systématiquement l’écho. Le « Dialogue », dont la Vierge est le principal symbole, est devenu un sujet quotidien dont chacun s’empare et constitue, à ce titre, un cadre de références commun.
20Pour autant, le dispositif n’en reste pas moins précaire : à tout moment, il peut être mis à mal par la sensible question des régimes concurrents de vérités religieuses. C’est précisément ce que révèle la séquence de clôture de l’Annonciation de mars 2008. Les participants debout sur l’estrade, se tenant par la main, adressèrent une invocation au « Seigneur » (rabb) supplié de « sauver » un collectif : un « nous » rassemblant l’ensemble des participants, eux-mêmes « citoyens » de leur « patrie », le « pays de tous les Libanais », « fussent-ils Musulmans ou Chrétiens ». Tout élément susceptible de faire débat semblait évacué. Le texte mêlait étroitement expressions coraniques et extraits des Évangiles ; rhétoriques chrétienne et musulmane. Mais un scandale s’y logeait néanmoins. Il résidait dans le mot « ammatun » qui sert à désigner la Vierge. Ce terme peu usité signifie « humble servante ». Quasi homonyme de « umm » (mère), il peut se confondre avec ce dernier terme et, associé au mot « rabb », être compris dans le sens de « mère de Dieu »31. En conséquence, certains Musulmans, mal à l’aise, refusèrent de réciter la prière. L’anicroche passa inaperçue à la plupart des participants. Cependant, elle révèle une tension entre reconnaissance de l’autre et défense de l’identité religieuse.
21Cette tension se retrouve dans d’autres contextes de rencontres interreligieuses32, car la crainte que « la reconnaissance de l’autre ne mène à une relativisation des croyances et à une perte d’identité »33 ne disparaît jamais complètement, même chez ceux qui sont engagés dans le dialogue interreligieux.
22De plus, les actions de dialogue au Liban s’inscrivent généralement dans la continuité de l’exhortation apostolique prononcée par le pape Jean Paul II en 1997. Elles ont repris la formule du « Liban message » comme slogan. Au cours de l’Annonciation, de longs extraits du texte du souverain pontife sont lus. L’empreinte catholique reste jusqu’à aujourd’hui très forte. Sur scène, les interventions chrétiennes et musulmanes s’équilibrent parfaitement : au discours prononcé par un « Chrétien » répond une allocution délivrée par un « Musulman » ; l’appel du muezzin fait écho au chant d’un prêtre grec catholique, la chorale chrétienne est suivie d’un ensemble soufi, etc. Cependant, en ce lieu – le collège jésuite de Jamhour –, les « Musulmans » invités en tant qu’acteurs de leurs propres traditions religieuses font face à un public majoritairement chrétien.
23L’Annonciation est avant tout organisée par et pour une élite de théologiens, journalistes et universitaires. Le statut et le capital socioculturel de ces derniers leur permettent de jouer le rôle d’intervenants-médiateurs, d’investir « l’écart » entre christianisme et islam pour faire apparaître une communauté de biens ou d’intérêts34. Pour autant, le dialogue formel qu’ils tentent de créer reste une construction complexe et ambiguë. « En tant que Musulman je voue un culte à la pluralité » explique Ibrahim Shams al-Din en poursuivant :
La première umma, celle de Médine, comptait des Musulmans, des Chrétiens et des Juifs. La umma à laquelle nous voulons aboutir ne saurait être une umma pure. Le Liban est passé par trois phases de dialogue : le dialogue de l’épée, le dialogue théologique et enfin le dialogue de vie. En tant que défenseur du dialogue de vie, nous disons ceci : en tant que Chrétiens, en tant que Musulmans nous nous respectons les uns les autres sans essayer de nous convertir les uns les autres (entretien octobre 2009).
24Avec les deux autres initiateurs du projet de transformer l’Annonciation en fête islamo-chrétienne, Ibrahim Shams al-Din défend sans relâche l’idée que la tolérance à la différence serait un des principes premiers des religions musulmane et chrétienne. Cependant, le Dialogue fondé sur cet axiome tend à essentialiser « l’autre » dans sa différence. Il transforme l’appartenance religieuse en « noyau d’une altérité immuable »35. De plus, « un dialogue n’est un dialogue que s’il se fonde sur un jeu de question-réponse et sur le risque d’un changement radical pour soi et pour l’autre » énonce le théologien américain David Tracy36. Lors des cérémonies de l’Annonciation, il n’y a ni jeu de question-réponse ni risque de changement. Dans le cadre d’une mise en scène bien réglée, des points de vue sont juxtaposés, chacun se doit de rester cantonné à son identité religieuse qui, de ce fait, loin d’être sublimée se trouve renforcée, renforcée sans nuance et en bloc : les acteurs sont généralement considérés comme « Chrétiens » ou « Musulmans » sans prendre en compte les déclinaisons confessionnelles existant au sein de ces deux groupes37.
L’année écoulée nous a amené (un) événement de taille : l’élection d’un nouveau patriarche d’Antioche et de tout l’Orient pour la communauté maronite qui porte dans son nom et dans ses attributs l’esprit même de l’Annonciation : son excellence le Patriarche Béchara Raï. Nous espérons […] qu’il nous assistera et portera l’étendard de l’Annonciation afin qu’elle devienne un événement mondial et réjouisse tous ceux qui croient dans la pureté de notre mère la Vierge Marie.
25Par ces quelques mots prononcés lors de la célébration de mars 2011, Muhammad Nokkari relie la cérémonie de Jamhour à l’intronisation du nouveau patriarche maronite. Pour établir ce lien, il s’appuie sur le prénom du prélat – Béchara (bichâra) – qui, en arabe, signifie « Annonciation ». Une heure plus tard, au patriarcat de Bkerké, devant une foule de personnalités politiques et religieuses, le nouveau chef spirituel de la communauté en appelle solennellement à l’intercession de « Notre mère, la Vierge Marie, Notre-Dame de l’Annonciation et Notre-Dame du Liban » pour l’Église et le Liban. Il consacre une longue partie de son homélie à la fête nationale islamo-chrétienne, allant jusqu’à lire des versets des deux sourates Âl ‘Imrân et Maryâm. Dans un Liban en proie à une instabilité politique endémique, la communauté maronite profondément affaiblie, inquiète et divisée se dote d’un nouveau chef spirituel qui se présente sur la scène nationale et internationale comme le parangon du Dialogue. En jouant sur l’homonymie entre son nom et la fête, il fait de l’Annonciation islamo-chrétienne une affaire personnelle et privatise en quelque sorte la Vierge « passerelle ». Cette mainmise aboutira-t-elle à une amplification de la célébration ou, au contraire, en renforçant son caractère catholique et maronite, la réduira-t-elle à un événement organisé par et pour une seule des dix-huit communautés confessionnelles reconnues au Liban ?
Notes de bas de page
1 L’Orient-Le jour, 25 mars 2011, p 4.
2 Le cheikh Muhammad Mehdi Shams al-Din fut le président du Conseil islamique chiite supérieur jusqu’en 2005 et s’engagea personnellement dans le dialogue islamo-chrétien.
3 Le Liban est une République parlementaire « à démocratie confessionnelle » : le pouvoir est partagé entre les différentes communautés religieuses notamment maronite, chiite et sunnite. Le Président doit être maronite, le Premier ministre sunnite et le Président de l’Assemblée nationale chiite.
4 Anne-Françoise Weber, Le Cèdre islamo-chrétien. Des libanais à la recherche de l’unité nationale, Baden-Baden, Nomos, 2007, p. 71.
5 Pour plus de détails sur ces diverses associations et formations politiques, voir l’ouvrage d’Anne-Françoise Weber, ibid., p. 69-73.
6 Peter Van Der Veer, Religious nationalism : Hindus and Muslims in India, 1994, Berkeley, Los Angeles, Londres, University of California Press.
7 Anne-Françoise Weber, Le Cèdre islamo-chrétien. Des libanais à la recherche de l’unité nationale, Baden-Baden, Nomos, 2007.
8 Lina Samir Mukheiber, « Tania Kassis, nouvelle icône du dialogue des religions », L’Orient-Le Jour, jeudi 25 mars 2010, p. 5.
9 Siège du Patriarcat maronite.
10 Nagy Khoury, « Marie et le Liban message » in Rencontre islamo-chrétienne. Ensemble autour de Marie, Notre-Dame. Jamhour, 2007, p. 11.
11 Salim Daccache, « Pour un dialogue de la vie et de l’action », Rencontre islamo-chrétienne. Ensemble autour de Marie, Notre-Dame. Jamhour, 2008, p. 13-14.
12 Marie Balas, « Un pluralisme sans conflits », Terrain, n° 51, 2008, p. 55.
13 Nagy Khoury, « Notre révolution est une révolution d’amour » in Ensemble autour de Marie Notre-Dame, Jamhour, 2011, p. 10-11.
14 Anne-Sophie Lamine, La cohabitation des Dieux. Pluralité religieuse et laïcité, Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2004, p. 117.
15 Marie Balas, « Un pluralisme sans conflits », Terrain, n° 51, 2008, p. 58.
16 Marie Balas, ibid., p. 55-57.
17 Marie Balas, ibid., p. 56.
18 Tim Winter, « Mary in Islam » in Boss Sarah Jane, Mary. The complete Ressource, Londres, Continuum, 2007, p. 479-502.
19 Michel Dousse, Marie la musulmane. Paris, Albin Michel, Coll. « Islam des Lumières », 2005, 268 p.
20 La sourate XIX.
21 Coran, III, 42.
22 Coran, XXIII, 50.
23 Faouzi Skali, Jésus dans la tradition soufie, Paris, Albin Michel, Coll. « spiritualités », 2004, p. 56.
24 Mahmoud Ayoub, A Muslim View of Christianity. Essays on dialogue, Maryknoll, New York, Orbis Books, 2007, p. 113.
25 Coran, CXII, 3.
26 Coran, III, 47.
27 Coran, IV, 156-157.
28 Mahmoud Ayoub, ibid., p. 117.
29 Sarah Jane Boss, « Introduction » in Boss Sarah Jane, Mary. The complete Ressource, Londres, Continuum, 2007, p. 3.
30 Précisons que l’Immaculée Conception est propre au catholicisme moderne : pour les Orthodoxes et les Protestants, le seul être humain conçu hors du péché originel est Jésus.
31 Notons que c’est par l’expression « ta mère » que « ammatuka » a été traduit en français dans le livret diffusé après les célébrations de 2008. Le déterminant « ta » renvoyant à rabb (maître). Une « erreur » qui sera, les années suivantes, rectifiée.
32 Anne-Sophie Lamine, La cohabitation des Dieux. Pluralité religieuse et laïcité, Paris, PUF, coll. « Le lien social », 2004.
33 Anne-Sophie Lamine, ibid., p. 67.
34 Marie Balas, « Un pluralisme sans conflits », Terrain, n° 51, 2008, p. 51-61.
35 Anne-Françoise Weber, Le Cèdre islamo-chrétien. Des libanais à la recherche de l’unité nationale, Baden-Baden, Nomos, 2007, p. 209.
36 Conférence inaugurale intitulée « Dialogue in fragments » délivrée à l’occasion du colloque « Deconstructing dialogue : New perspectives on Religious Encounters. Ancient, Medieval and Modern » 21-23 janvier 2010, Université de Chicago, Divinity School.
37 Dix-huit communautés religieuses différentes coexistent sur le territoire libanais. Parmi les Chrétiens, on compte les Maronites, les Grecs-orthodoxes, les Grecs-catholiques (melkites), les Arméniens apostoliques, les Arméniens-catholiques, les Syriaques-orthodoxes, les Syriaques-catholiques, les Protestants, les Coptes, les Assyriens, les Chaldéens, les Catholiques de rite latin. Parmi les Musulmans, on trouve les communautés sunnite, chiite, druze, alaouite et ismaélienne.
Auteur
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Emma Aubin-Boltanski
EHESS – CEIFR, Paris
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