1944 : la répression dans tous ses états
L’exemple breton*
p. 177-187
Texte intégral
1Longtemps l’historiographie française et anglo-saxonne s’est centrée plus volontiers sur l’attitude des Français pendant la guerre (résistants, collaborationnistes, vichyssois, etc.) que sur l’occupant allemand ou italien. Certes, en Bretagne1, les mémoires des résistants, les témoins faisaient référence aux « Allemands, à la « Gestapo », aux SS, à « l’armée Vlassov », aux nationalistes bretons, etc. mais sans réelle précision, tout comme en Provence2. Plusieurs raisons sont en cause : les témoins ont du mal à distinguer les acteurs, les historiens sont confrontés à la complexité des services de répression allemands tandis que les sources ont disparu ou sont très dispersées, voire inaccessibles. Pour l’ensemble de la France, la seule étude parue dès 1968 en français est celle d’Eberhard Jäckel3 qui n’a pas eu l’écho qu’elle méritait. Depuis une quinzaine d’années, l’accessibilité des archives4 permet de reprendre ce dossier tant en France qu’en Europe5, afin de mieux cerner les évolutions de la répression et de mettre en perspective sa montée en puissance.
2 À la lumière de ces travaux récents, des éclairages qu’ils apportent, ce texte tente de revisiter les mois précédant la Libération en Bretagne et de la resituer dans le paysage répressif allemand et français6, en partant d’un état des forces en présence et en essayant d’analyser la nature et les motifs de l’évolution de la répression avant et après le 6 juin 1944.
Des forces en présence déséquilibrées
3Occupée par la Wehrmacht depuis juin 1940, la Bretagne a une position géostratégique clé pour l’invasion du Royaume-Uni, nouvelle cible du IIIe Reich, et pour la surveillance de l’Atlantique et de la Manche. L’existence des deux bases navales (Brest et Lorient7) explique la forte présence allemande, menace directe pour les Britanniques.
Les forces allemandes
4Dès son arrivée en Bretagne, la Wehrmacht investit les principales villes, les côtes et les aérodromes. Brest et Lorient sont occupées par la Kriegsmarine et, à l’automne 1940, l’amiral Dönitz8, commandant en chef de la flotte sous-marine, installe son quartier général à Lorient. Quant à la Luftwaffe, elle met en service les terrains d’aviation disponibles (12 à 13 selon les périodes) ; les plus nombreux sont dans le Finistère (4 à 5) qui dispose aussi d’une base aéronavale, les autres terrains se répartissent à peu près également entre les trois autres départements9.
5Si l’emplacement des principales troupes et installations allemandes est connu, les effectifs réels le sont moins. Ils ont beaucoup varié dans le temps et dans l’espace ; l’obstacle majeur est l’extrême mobilité des troupes allemandes, surtout à partir de la défaite de Stalingrad et plus encore à partir du débarquement de Normandie. Les quelques chiffres existant ne précisent que rarement ce qu’ils englobent10.
6Ainsi, la Kriegsmarine dispose de flottilles de dragueurs de mine (1 500 hommes environ), de patrouilleurs éparpillés dans les ports bretons sur la côte nord comme sur la côte sud ; à ces flottilles s’ajoutent des éléments au sol tels que l’artillerie, la Flak, les services sanitaires, administratifs, etc. Enfin, au gré des mouvements de navires, les équipages viennent grossir les effectifs ; même si leur mission n’est pas celle du maintien de l’ordre, ils peuvent être amenés à intervenir. Il en est de même pour la Luftwaffe. Si les escadrilles changent d’affectation assez fréquemment, surtout après le 6 juin 1944, le personnel au sol est assez constant sans doute entre 3 600 et 3 700 hommes au minimum sur l’ensemble de la région11.
7Enfin, deux corps d’armée (CA) sont stationnés en Bretagne : le XXVe CA et le LXXIVe CA. Si le premier est concentré sur la région, le second s’étend jusqu’à la Manche. Suite à « l’instruction no 51 » d’Hitler du 3 novembre 1943 qui vise à consolider le front de l’Ouest et particulièrement les côtes dans la perspective d’un débarquement allié12, les troupes d’occupation, en particulier celles de l’armée de terre, se renforcent13. En décembre 1943, les deux corps d’armée ont à leur disposition leurs unités propres14 et obtiennent deux DI supplémentaires. Enfin, au 15 mai 1944, six DI sont stationnées dans la région soit 90 à 100 000 hommes environ auxquelles s’ajoutent la 3e division de parachutistes implantée près de Brest, deux régiments de forteresse15, statiques comme celles des Feldkommandanturen (FK) et Kreiskommandanturen (KK), ainsi que des unités du Sipo-SD (Sicherheitspolizei-Sicherheitsdienst)16 et de la Feldgendarmerie.
8Si l’on prend en compte l’ensemble des forces d’occupation en Bretagne, ce sont sans doute plus de 120 000 hommes qui sont présents dans la région, soit un peu moins que les 150 000 hommes habituellement admis à la veille du jour J17. Cette pesante présence militaire est aggravée par la construction du mur de l’Atlantique qui mobilise depuis juin 1943 environ 82 000 hommes de toutes nationalités avec un encadrement allemand18.
9Certaines unités jouent un rôle clé dans la répression de la Résistance. Les plus récemment arrivées (fin 1943), sont les Osttruppen ou « troupes de l’Est19 » ; le XXVe CA en compte 5 bataillons et un groupe cycliste, utilisés dans la lutte contre « les bandes », mais le pivot de la répression est le Sipo-SD. Le KdS du Sipo-SD de Rennes est créé en 1941 et dépend d’Angers ; il a des antennes dans les principales villes, mais aussi dans des localités plus petites, stratégiquement bien placées pour lutter contre les FTPF/FFI. À Rennes, le Sipo-SD compte 70 fonctionnaires et une douzaine de secrétaires, allemandes pour la plupart20 ; dans les antennes, un officier ou sous-officier et quelques hommes sont en poste. Jusqu’en 1943, la répression est menée essentiellement par le Sipo-SD et la Feldgendarmerie. Quand, au début de novembre 1943, Hitler décide de privilégier le front Ouest, la place et le rôle du MBF (Militärbefehlshaber in Frankreich) sont redéfinis et renforcés pour « le maintien de l’ordre et de la sécurité », en particulier à l’arrière du secteur des armées21. Le 31 janvier 1944, la zone côtière interdite devient zone de combat sur une profondeur de 10 à 30 km ; vu l’échancrure des côtes bretonnes, cela revient à définir comme zone de combat une grande partie de la péninsule. À l’arrière de celle-ci, dans la zone de protection (Sicherungsgebiet), le MBF peut réquisitionner toutes les forces allemandes. Toutes les Feldkommandanturen (FK) ont pour tâche d’« assainir et maintenir leurs secteurs libres de bandes22 ». Le terme « bandes » recouvre principalement les maquisards, mais au-delà il s’agit bien d’une lutte sans merci contre les Résistants ou « terroristes » et ceci dans la perspective du débarquement très clairement envisagé dès mars 194423.
10Après le 6 juin 1944, les mouvements de troupe se multiplient en direction de la Normandie voisine et les accrochages sont nombreux avec les groupes FFI qui redoublent d’activité. Dans ce contexte, la répression se durcit. Les tribunaux militaires allemands des Feldkommandanturen continuent de fonctionner, mais à condition que les peines prononcées soient suffisamment sévères, et le 1er juillet 1944 le haut commandement de la Wehrmacht systématise cette décision. Enfin, un décret d’Hitler du 30 juillet 1944 précise que les « terroristes » pris en flagrant délit doivent être fusillés sur le champ, tandis que depuis le 3 février 1944, l’ordonnance Sperrle précise que les maisons abritant des partisans doivent être incendiées24.
11Cet enchevêtrement de directives signifie une répression accrue en 1944. Mais les forces allemandes auraient été nettement moins « efficaces » sans l’apport de collaborateurs français ou d’indépendantistes bretons.
Auxiliaires français et bretons
12Ces auxiliaires appartiennent souvent aux partis collaborationnistes, principalement le PPF (Parti populaire français)25. Ils sont appointés par le Sipo-SD, ponctuellement ou de manière permanente et agissent dans le cadre des groupes d’action pour la justice sociale (GAJS). Si la Milice française n’apparaît en Bretagne qu’en avril 1944, certains indépendantistes bretons, issus du PNB (Parti national breton) constituent la formation Perrot (ou bezenn Perrot). En effet, Célestin Lainé et Olier Mordrel, dirigeants du PNB avant la guerre, collaborent avec les nazis par idéologie et pour obtenir l’indépendance de la Bretagne26. En créant cette organisation de protection armée27 à la fin de 1943, Célestin Lainé veut qu’elle combatte contre la Résistance, sous un uniforme breton, ce que refusèrent les Allemands28 ; ses membres sont rattachés au Sipo-SD. Adhérant totalement à l’idéologie nationale-socialiste, rejetant toute appartenance à la France, peu nombreux (pas plus de 80)29, ils jouent un rôle crucial en 1944 dans la lutte contre les maquis, commettant nombre d’exactions.
13Aux côtés du Sipo-SD et des troupes allemandes en 1944, ces forces auxiliaires sont essentielles dans la répression. Bien que peu nombreuses, leur intervention est décisive en infiltrant mouvements de résistance et maquis à un moment, surtout après le 6 juin, où les Allemands se méfient – à juste titre – de la gendarmerie et de la police française30, constatant même la défection de nombre de gendarmes : « Dans la nuit de l’invasion, beaucoup de membres de la gendarmerie nationale ont abandonné leur service et se sont joints aux terroristes qui ont déployé une activité intense31. »
Une Résistance bien structurée32
14Si des actions isolées, des réseaux de renseignement existent dès l’été 1940, à la fin de l’année 1943, toutes les formes de la Résistance sont présentes et s’organisent dans la perspective du débarquement et de la Libération : les mouvements de zone nord avec une prédilection pour Défense de la France, Libération-nord et Front national ; apparaissent en 1943 les réseaux d’action et les réseaux d’évasion par voie maritime. En vue de la Libération, le commissaire de la République est désigné par le général de Gaulle en octobre 1943 : Victor Le Gorgeu33 rejoint Rennes au début de 1944 ; quant aux CDL (Comités départementaux de Libération), ils sont créés à l’automne 1943.
15La lutte armée est animée par les FTPF (Francs-tireurs et partisans français) qui pratiquent attentats et sabotages et déplacent peu à peu leur champ d’action vers le monde rural. L’Armée secrète (AS) se structure et les brigades de gendarmerie sont souvent partie prenante, voire en constituent l’ossature comme dans le Morbihan sous l’égide du commandant de la Légion de gendarmerie Maurice Guillaudot. Quant aux maquis, ce sont de petites unités très dispersées. Cependant, avant même le débarquement, la répression a effectué des ravages.
Avant le 6 juin, des arrestations lourdes de conséquences
16Le Sipo-SD, implanté depuis 1941, a une solide connaissance du terrain. Ses officiers et sous-officiers sont des SS, ayant souvent fait des études universitaires34 comme Fritz Barnekow, Hans Grimm ou le chef de l’antenne de Landerneau, l’adjudant-chef Schaad. Barnekow est un commissaire de police qui a exercé pendant la République de Weimar, Schaad a étudié à la Sorbonne et soutenu une thèse sur Jean-Jacques Rousseau. Ce sont ces hommes qui ordonnent les principales arrestations et mènent les interrogatoires, aidés par les auxiliaires français.
17Les derniers mois de l’année 1943 voient l’arrestation, le 11 octobre à Rennes, de Jean-Claude Camors, responsable national du réseau d’évasion « Bordeaux-Loupiac », reconnu par un agent français du SD. En novembre, le radio du réseau CND (Confrérie Notre-Dame) est arrêté et livre le réseau ; le même mois, un réseau du SOE (Parson) est démantelé. Quant au commandant Guillaudot, il est arrêté par le Sipo-SD le 10 décembre. Ces arrestations dues à des dénonciations, des infiltrations de membres de la formation Perrot ou d’agents français du SD, préludent à celles de 1944 au moment où l’occupant donne clairement la priorité à la recherche des « terroristes » et des « bandes ». Le travail policier est réalisé par le Sipo-SD et ses auxiliaires. Face à des spécialistes, les résistants, même prudents, ne sont que des « amateurs », a fortiori en cette période d’effervescence, et en paient le prix fort.
18Pendant les trois premiers mois de 1944, plus d’une cinquantaine de responsables de l’AS sont arrêtés et in fine le 17 mars 1944, le général Audibert, responsable pour l’AS de la région M35. Sur les cinq membres du comité directeur régional de Libération-nord, quatre sont arrêtés entre décembre 1943 et février 1944. Quant aux CDL, aucun n’arrive intact au jour J. Plus spectaculaire, véritable « jour noir » pour la Résistance, est l’arrestation le 25 avril 1944 à Rennes, de responsables régionaux du BOA (Bureau des opérations aériennes), du Service national Maquis, de l’adjoint du DMR (Délégué militaire régional) et de Jean Gosset, responsable national de Cohors-Asturies. En mai, c’est au tour de Défense de la France de subir plusieurs arrestations après une dénonciation ; et, le 10 mai 1944, à Rennes, trois membres de la formation Perrot arrêtent Maurice Prestaut, responsable régional36. Enfin, le 31 mai 1944, le DMR, Valentin Abeille, est mortellement blessé au cours de son arrestation à Paris, désorganisant la résistance régionale à un moment crucial.
19Parallèlement, la lutte armée (dont deux attaques de prison37) menée par les FTPF ne cesse de croître. Le rapport d’activité allemand d’avril 1944 en tire les conséquences :
L’activité terroriste s’est rapidement accentuée en Bretagne en avril […]. Les attaques par surprise et attentats contre membres et organismes (sic) de la Wehrmacht, surtout dans la région de Baud-Locminé [Morbihan], se sont tellement accumulées que le GT [groupement technique] Heintz a dû être engagé dans cette région38.
20Toujours pour avril, le même rapport dénombre 18 attaques contre des Allemands ayant entraîné la mort de huit d’entre eux.
21Le compte rendu d’activité du GT39 témoigne d’une bonne connaissance du mode opératoire des FTPF. Il précise qu’à cette date, ce sont les réfractaires qui se réfugient dans les bois, les FTPF gardant le plus longtemps possible leur couverture légale. Le GT effectue des rafles entraînant des centaines d’arrestations de civils40 ; les uns sont « mis au travail » (les réfractaires), les autres moins nombreux remis au Sipo-SD. Pour les Allemands, les patrouilles ne donnent rien car les « terroristes ont de bons faux papiers »… Ils préconisent la méthode des commandos de chasse41 qui interviennent sur des renseignements précis fournis le plus souvent par des membres de la formation Perrot ou du GAJS. Si les résistants non armés sont encore jugés par le tribunal militaire de la Feldkommandantur, les « terroristes » (résistants armés) sont jugés en principe par les tribunaux militaires des divisions, soit sur le lieu d’arrestation, soit, dans l’attente du jugement, incarcérés non plus dans les maisons d’arrêt, peu sûres, mais dans des forts gardés par les troupes de forteresse allemandes42. Ils sont le plus souvent condamnés à mort, tels le 6 mai 1944, 19 FTPF, jugés par un tribunal de division, exécutés près de St Brieuc43. Après l’attaque de la prison de Dinan le 12 avril 1944, onze FTPF sont arrêtés début mai par les Allemands, torturés, jugés le 30 mai par le tribunal militaire de la FK de Rennes et neuf sont fusillés le lendemain près de Rennes44.
22L’action du Sipo-SD et de la formation Perrot pendant les mois précédant le débarquement exerce des ravages dans la résistance bretonne, et, contrairement à ce que l’on a longtemps pensé, la mise en œuvre de la radicalisation de la répression est conforme aux directives officielles.
Une répression tous azimuts après le 6 juin 1944
23Avec le débarquement en Normandie, la résistance bretonne se retrouve en première ligne face aux forces allemandes et à ses auxiliaires. Jusqu’à la libération de la région, fin septembre 1944 (excepté les poches de l’Atlantique), la Wehrmacht tente de gagner le front de Normandie, tandis que les FTPF/FFI ne cessent de la harceler.
La riposte allemande
24La première, le 7 juin, sur ordre du Sipo-SD45, est l’arrestation de notables, au total 74 venant de toute la région ; 21 sont libérés le 14 juin et les derniers le 1er août sur ordre de la Wehrmacht, malgré l’opposition du SD replié à Angers46. Le lendemain, 8 juin, 32 résistants, venant de toute la Bretagne, détenus à Rennes, sont exécutés ; parmi eux, neuf républicains espagnols résistants, des FTPF et le chef régional de Défense de la France, Maurice Prestaut qui fit usage de son arme lors de son arrestation et qui est donc considéré comme un « terroriste ». Le lendemain de l’arrestation des 74 notables et le surlendemain du débarquement, l’exécution de ces 32 résistants est une démonstration de force de l’occupant qui entend signifier que le débarquement n’est pas la fin de l’occupation, ni la Libération.
25Les trois mois qui suivent, sont marquées par l’aggravation des représailles vis-à-vis des civils. Cette montée paroxystique de la répression s’accentue fin juillet avec la percée américaine.
Les conséquences de Saint-Marcel47
26Dans la nuit du 5 au 6 juin 1944, quatre sticks du 2e RCP/4e SAS du commandant Bourgoin sont parachutés avec mission de créer deux bases : Samwest, dans la forêt de Duault48 et Dingson dans le Morbihan, le reste de l’unité devant être largué plus tard. Parachutés « blind » certes, mais la forêt de Duault est au cœur d’une zone où les FTPF sont très présents. Le contact s’établit, mais découverts le 12 juin, les SAS réussissent à décrocher49 et gagner Saint-Marcel. Les représailles ne se font pas attendre menées par des unités de la 2e division de parachutistes50 en concertation avec le Sipo-SD, la Feldgendarmerie et la formation Perrot : fermes incendiées, otages fusillés, maquisards torturés et exécutés. Depuis l’ordonnance Sperrle, les directives sont claires : toute habitation qui abrite un « terroriste » ou sur qui pèse le soupçon, voit ses habitants soit déportés, soit exécutés et l’habitation et ses dépendances incendiées.
27À la base Dingson dans le Morbihan près de Saint-Marcel, les parachutages d’armes incessants attirent l’attention ; la base est attaquée le matin du 18 juin 1944. Environ 750 à 850 hommes y sont retranchés dans un camp de 400 ha51. Les affrontements durent toute la journée ; un détachement de la 2e division de parachutistes intervient, puis des renforts sont envoyés dont une compagnie de Géorgiens52 et deux bataillons d’une DI qui devait aller initialement sur le front de Normandie, ce qui, en soi, est une victoire pour les résistants et les SAS. Le combat cesse avec la nuit, les résistants en profitent pour décrocher. Les représailles prennent plusieurs formes. Dès le lendemain, les maquisards qui n’ont pu se replier, sont soit tués lors des escarmouches qui suivent, soit faits prisonniers et exécutés. À Saint-Marcel, le 20 juin, les Allemands fusillent 6 hommes. Vis-à-vis des civils non armés, certains sont abattus aveuglément, d’autres, à l’évidence résistants, sont arrêtés, torturés, puis déportés, leur habitation incendiée ; le 27 juin, c’est au tour des fermes du camp et du bourg de Saint-Marcel, sauf l’église et les écoles. La répression est menée par la Wehrmacht, en particulier le 798e bataillon de Géorgiens ; la formation Perrot sous la direction du Sipo-SD recherche des renseignements, interroge et le SD décide du sort des personnes arrêtées. Au cours de la semaine qui suit la bataille de Saint-Marcel, une quarantaine de personnes est tuée ou déportée.
Centralité de la lutte contre les FFI et les résistants
28Les officiers allemands se plaignent dans leurs rapports d’activité de l’interruption des communications, de la difficulté à acheminer les troupes vers le front de Normandie, de la perte de « matériel précieux53 », etc., si bien que les arrestations suivies de jugements par les tribunaux militaires de division se multiplient comme à Lesconil (Finistère) où 15 maquisards sont jugés, condamnés à mort, puis fusillés54. D’autres jeunes pris dans la même rafle, mais non identifiés comme résistants, sont envoyés travailler en Allemagne55. Si, en juin, une différence est faite selon le degré d’implication des personnes arrêtées, elle est de plus en plus ténue, voire inexistante par la suite.
29La formation Perrot, les Osttruppen, la milice française, le Sipo-SD participent à la répression, et, si un décret du 4 mai 1944 confie à la Wehrmacht l’autorité sur les mesures à prendre dans la lutte contre les « bandes » et les « terroristes », le Sipo-SD est seul à décider du sort des individus, une fois l’opération terminée56. Dans le centre de la région et dans un rayon d’environ 50 km, le Sipo-SD a mis en place depuis le début de 1944, 4 antennes57. Des prisons temporaires y sont installées comme à Locminé. Cette petite ville58 est le théâtre de représailles sanglantes du 11 au 28 juillet 1944, contrecoup de l’activité des FTPF/FFI. Le 12 juillet, sous la conduite du Sipo-SD, des membres de la formation Perrot et des Osttruppen rassemblent tous les hommes de 18 à 45 ans dans la cour de l’école, vérifient leur identité et si les papiers sont douteux, ils sont interrogés, torturés. D’autres, maquisards, sont amenés pour être interrogés, torturés à Locminé, puis fusillés : quatorze le 18 juillet, treize autres le 22 juillet. En même temps, entre le 11 et le 16 juillet, sur ordre du Sipo-SD, 50 résistants/FFI sont exécutés au fort de Penthièvre ; 25 viennent de Locminé : aucun n’a été jugé. Les exécutions sont confiées une nouvelle fois aux Osttruppen. D’un bout à l’autre de la région, le processus est le même : intervention des troupes allemandes, renseignements et interrogatoires par la formation Perrot, les GAJS ou la milice française. S’il existe des jugements par des tribunaux militaires de division, les exécutions sans jugement se multiplient : les ordres centraux ne sont pas toujours respectés.
30Après la percée américaine du 31 juillet 1944, il s’écoule près de deux mois avant la libération quasi totale de la région. Pendant ces deux mois, la population est prise entre les troupes américaines qui avancent vers l’Ouest et les troupes allemandes qui vont vers l’Est pour combattre les Américains et éviter le piège du cul-de-sac breton. Harcelées, non ravitaillées, elles subissent ordres et contrordres en fonction de l’évolution de la situation militaire globale. Si les troupes cantonnées à Rennes et ses environs réussissent à faire mouvement vers l’Est, il n’en est pas de même pour celles situées plus à l’intérieur de la région. Ainsi, la 2e division de parachutistes a d’abord eu pour ordre de gagner la Normandie, puis d’aller au-devant des Américains pour contrer leur avance ; elle continue alors de prendre une part active aux représailles du centre de la Bretagne.
31Le sentiment d’insécurité des troupes allemandes est renforcé par la peur du franc-tireur, quasi ancestrale dans l’armée allemande et par l’expérience des combats à l’Est. Quant à la population, si elle attend la Libération avec impatience, elle subit de plein fouet les conséquences des allers et retours des troupes allemandes contraintes de se replier vers l’ouest (Brest) ou le sud (Lorient). La population peut se croire libérée pendant quelques heures comme à Saint-Pol-de-Léon le 3 août, mais lors du repli des Osttruppen, 26 otages sont exécutés dont le maire Alain de Guébriant59. Ailleurs, les accrochages se multiplient, telle cette embuscade contre une colonne allemande tendue par les FFI le 3 août ; en représailles les Allemands incendient maisons et fermes des hameaux les plus proches : 17 civils sont fusillés sur-le-champ60.
32L’essentiel de la 2e division de parachutistes se replie à Brest et se rend le 19 septembre, mais nombre d’unités de toutes les armes ont pu gagner Lorient et y restent jusqu’à leur reddition le 10 mai 1945. En revanche, conscients du sort qui leur est réservé, les membres de la formation Perrot et les auxiliaires français fuient vers l’Est, tout en poursuivant leurs exactions.
33La répression en Bretagne en 1944 est liée comme en Provence au rôle du Sipo-SD et aux directives d’Hitler et de l’OKW, non sans des décalages chronologiques. Les Osttruppen et la 2e division de parachutistes exercent la répression la plus brutale, tandis que l’ensemble du système de répression se durcit. Toutefois, la spécificité bretonne, outre la densité d’occupation, est le rôle répressif d’indépendantistes bretons se réclamant du nazisme, regroupés dans la formation Perrot, marquant durablement la mémoire des Bretons.
Notes de bas de page
1 Il s’agit de la Bretagne administrative.
2 Jean-Marie Guillon, Guillaume Vieira, « La 8e Compagnie de la Division Brandebourg, une pièce essentielle et méconnue de la lutte contre la Résistance », dans Provence historique, t. LXIII, fasc. 252, avril 2013, p. 195-211.
3 La France dans l’Europe de Hitler, Paris, Fayard, 1968, préface d’Alfred Grosser, 554 p.
4 25 ans après la chute du mur de Berlin, est souvent sous-estimé l’apport considérable des archives détenues dans les « pays de l’Est » en particulier par l’ex-RDA et l’ex-URSS. En France même, le classement fait, l’évolution de la législation a pu faciliter le travail du chercheur.
5 Ces travaux sont nombreux tant pour la guerre à l’Est que pour la France ; citons seulement les études rassemblées par Gaël Eismann et Stefan Martens, Occupation et répression militaire allemandes. La politique du « maintien de l’ordre » en Europe occupée, 1939-1945, Paris, éd. Autrement, 2007, 259 p. ; pour la France, Gaël Eismann, Hôtel Majestic. Ordre et sécurité en France occupée (1940-1944), Paris, Tallandier, 2010, 591 p. ; récemment Laurent Thiéry, La répression allemande dans le Nord de la France, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2013, 366 p.
6 Tout en appelant à une étude plus approfondie sur ce thème, car celle-ci n’est qu’une esquisse.
7 Bombardées par les Britanniques : Lorient dès le 22 août 1940 et Brest à partir du 25 septembre 1940.
8 Contre-amiral, puis vice-amiral en septembre 1940.
9 Alain Floch, L’occupation allemande dans le Finistère et dans une partie du Morbihan et des Côtes d’Armor (1940-1944). Localisation et poste aux armées (Feldpost), tapuscrit, 2009, 283 p. On se reportera aussi au site http://www.ww2.dk/lwairfields.html
10 À ma connaissance pour la zone occupée, une seule étude régionale existe qui a les mêmes difficultés : Valentin Schneider, « Les divisions allemandes en Basse-Normandie pendant l’occupation : étude quantitative et qualitative (19 juin 1940-5 juin 1944) », dans Annales de Normandie, 2005/5, p. 427-458.
11 Alain Floch, op. cit., p. 195-216.
12 Texte intégral dans Valentin Schneider, op. cit., p. 449.
13 Il est vrai que la ponction du front de l’Est a été énorme puisqu’en octobre 1942, le XXVe CA avait 8 divisions d’infanterie (DI) et une division blindée. En juillet 1943, il n’avait plus qu’une DI !
14 Ce sont des unités d’intendance, d’artillerie, de maintien de l’ordre dont dispose en permanence le général de corps d’armée.
15 Saint-Malo, Brest, Lorient.
16 Sicherungspolizei et Sicherheitsdienst. Les deux organismes coopèrent étroitement depuis 1939.
17 Ce chiffre de 150 000 a été repris (y compris par moi) sans qu’il y ait eu d’études précises. L’estimation à laquelle j’arrive ici, mériterait une étude plus fine et plus précise.
18 Il représente à peu près 5 % de l’effectif des travailleurs, cf. Rémy Desquesnes, « L’organisation Todt en France (1940-1944) », dans Histoire, économie et société, 1992, 11-3, p. 535-550.
19 Elles sont composées pour partie de volontaires, anciens prisonniers de guerre ; il s’agit ici d’hommes originaires d’Asie centrale.
20 Gérard Le Marec, La Bretagne dans la Résistance, Rennes, éd. Ouest-France, 1983, p. 232.
21 Pour tout ce passage, voir Gaël Eismann, Hôtel Majestic, op. cit., p. 419 et suivantes ainsi que Peter Lieb, « Wehrmacht, Waffen-SS, Sipo-SD : la répression allemande en France, 1943-1944 », dans La répression en France à l’été 1944, Actes du colloque de Saint-Amand Montrond, éd. électroniques, Fondation de la Résistance, 2007, p. 6-18 et du même auteur, « Répression et massacres. L’occupant allemand face à la Résistance, 1943-1944 », dans Gaël Eismann et Stefan Martens, op. cit., p. 169-185.
22 Gaël Eismann, Hôtel Majestic, op. cit., p. 419-420.
23 Rapport du XXVe CA du mois de mars, dans Rapports d’activité du XXVe corps d’armée allemand en occupation en Bretagne (13 décembre 1940-20 novembre 1944), édité par le Service Historique de l’Armée de Terre, Vincennes, trad. par le commandant Even, 1978, p. 240.
24 Sur ces points, voir Gaël Eismann, « L’escalade d’une répression à visage légal. Les pratiques judiciaires des tribunaux du Militärbefehlshaber in Frankreich, 1940-1944 » dans Occupation et répression op. cit., p. 127-168 et Hôtel Majestic, op. cit., p. 436 ; Peter Lieb, « Répression… op. cit.
25 Ce qui est proche de la situation en Provence. Voir la thèse de Guillaume Vieira, op. cit., et les travaux de Jean-Marie Guillon.
26 Ils ont des contacts avec l’Abwehr dès 1937-1938 et en reçoivent clandestinement des armes au début d’août 1939 ; Ces armes ne servirent pas. Voir Alain Déniel, Le mouvement breton, 1919- 1945, Paris, éd. François Maspéro, coll. « Textes à l’appui », 1976, p. 211-212.
27 Suite à l’exécution en septembre 1943 par des résistants, de Yann Bricler, cousin de Mordrel et membre du PNB, et, en décembre 1943, de l’abbé Perrot.
28 Ils reçoivent un uniforme de Waffen-SS, sans que cette appartenance soit avérée, stricto sensu. Voir Kristian Hamon, Les nationalistes bretons sous l’occupation, Ar Releg-Kerhuon, éd. an Here, 2001, p. 197.
29 66 ont pu être identifiés, cf. Kristian Hamon, op. cit., p. 208.
30 Dès 1943 d’après les rapports d’activité allemands et les rapports des préfets.
31 Rapport d’activité no 14 du 6 juin au 31 juillet 1944, XXVe CA, 2e bureau, dans Rapports d’activité op. cit., p. 283.
32 Sur ce point, voir Jacqueline Sainclivier, La Bretagne dans la guerre, 1939-1945, Rennes, éd. Ouest-France/Mémorial de Caen, 1994, p. 125-212.
33 Sénateur-maire radical-socialiste de Brest, il a voté non le 10 juillet 1940 et est révoqué de ses fonctions de maire en 1941.
34 Comme l’a démontré Christian Ingrao, Croire et détruire. Les intellectuels dans la machine de guerre SS, Paris, Fayard, 2010, 521 p.
35 En son absence, sa femme et sa fille sont arrêtées en janvier à leur domicile et déportées ; sa femme meurt en déportation.
36 Kristian Hamon, op. cit., p. 202.
37 Les FTPF libèrent deux résistants de la prison de Dinan le 12 avril 1944 et 46 à Vitré le 30 avril 1944. Voir Jacqueline Sainclivier, op. cit., p. 189.
38 Rapport d’activité XXVe CA – État-major 2e bureau – avril 1944, dans op. cit., p. 257. Le GT a l’effectif d’un régiment !
39 Ibidem, no 1027/44/S, 19 mai 1944, p. 274.
40 Christian Bougeard évoque 350 arrestations en deux mois uniquement dans l’ouest des Côtes-du-Nord ; Voir Le choc de la guerre dans les Côtes-du-Nord, 1939-1945, Paris, éd. Jean-Paul Gisserot, 1995, p. 100.
41 Ils regroupent un effectif qui varie d’une section à plusieurs compagnies en fonction de l’objectif.
42 Il s’agit des forts de Penthièvre et de Port-Louis (Morbihan).
43 Occupation-Résistance-Libération en Bretagne. Intersecteur-Est des Côtes-du-Nord. Front de Lorient. Témoignages, Fréhel, éd. Club 35, 1993, p. 217.
44 Deux sont sauvés in extremis du poteau d’exécution par leurs avocats et sont déportés ; ils peuvent s’échapper du train. Voir Eugène Briand (général), « Avril 1944 : l’évasion des résistants de la maison d’arrêt de Dinan », dans Le pays de Dinan, 2002, tome XXII, p. 33-66.
45 Rapport d’activité du XXVe CA, 2e bureau, période du 6 juin au 31 juillet 1944, dans op. cit., p. 283.
46 Yves Rannou, « Les otages bretons de la baraque XIV (Rennes 7 juin-1er août 1944) », dans Bulletin et mémoires de la Société archéologique et historique d’Ille-et-Vilaine, t. CIII, 2000, p. 389- 397.
47 Pour une description détaillée, voir Roger Leroux, Le Morbihan en guerre, 1939-1945, Mayenne, impr./éd. Floch, 1978, p. 443 et suivantes.
48 Au sud-ouest des Côtes-du-Nord, à une quinzaine de kilomètres au nord de Carhaix (Finistère)
49 Christian Bougeard, op. cit., p. 112. 4 SAS et 9 FTPF sont tués, 7 SAS blessés.
50 Elle remplace le 12 juin la 3e division envoyée en Normandie dès le 7 juin. Elle est commandée par le général Ramcke qui plus tard se replie à Brest.
51 Rapport émanant de l’État-major du XXVe CA, 2e bureau, 1525/44/S, 22 juin 1944, op. cit., p. 284-285. Roger Leroux, évoque 2 500 hommes et 500 ha, dans op. cit., p. 462-463.
52 Elle appartient au 798e bataillon de Géorgiens. Voir Journal de marche no 14 du XXVe CA, section Opérations, du 6 juin au 30 juin 1944, dans Rapports d’activité…, op. cit., p. 310.
53 Par exemple, Journal de marche no 14, op. cit., 8 juin 1944, p. 301.
54 9 le 15 juin et 6 le 22 juin sur la dune de la Torche en Ploemeur.
55 Alain Legrand et Georges-Michel Thomas, Le Finistère dans la guerre, 1939-1945, t. 2 : La Libération, Brest-Paris, éd. de la Cité, 1981, p. 322.
56 Gaël Eismann, Hôtel Majestic op. cit., p. 420.
57 Pontivy, Locminé dans le Morbihan, Bourbriac et Uzel dans les Côtes-du-Nord.
58 2 400 habitants au recensement de 1936.
59 Fils d’Hervé de Guébriant de la Corporation paysanne.
60 Alain Legrand et Georges-Michel Thomas, op. cit., p. 216-217.
Notes de fin
* L’idée de cette contribution est née de la soutenance de thèse de Guillaume Vieira, La répression de la Résistance par les Allemands à Marseille et dans sa région (1942-1944), 2013, à laquelle Jean-Marie Guillon m’avait invitée, thèse mettant en évidence une force de répression originale : la 8e Compagnie de la Division Brandebourg.
Auteur
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Jacqueline Sainclivier
Université Rennes 2, UMR CNRS6258 CERHIO
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