L’écriture cunéiforme
Autour de l’invention de l’écriture en Mésopotamie
The cuneiform writing. About the invention of writing in Mesopotamia
p. 137-149
Résumés
Les conditions et les mécanismes qui présidèrent à l’apparition de l’écriture à la fin du IVe millénaire sont généralement tenus pour acquis : avant de devenir un outil au service de la langue, l’écriture aurait été un simple système d’enregistrement, une sorte d’aide-mémoire à l’usage de quelques scribes dont la seule préoccupation était de conserver la trace d’opérations comptables toujours plus nombreuses et plus complexes, inhérentes à la gestion des premiers grands centres urbains.
Depuis quelques années une telle approche des choses doit être nuancée voire corrigée. Grâce, à la publication récente du corpus des documents archaïques sortis des sables de l’antique Mésopotamie et de son voisinage, il n’est plus possible, en effet, d’accepter l’idée d’un glissement d’une écriture de choses vers une écriture de mots. Telle que nous la saisissons à ses débuts, l’écriture nous apparaît, en effet, organisée sur des principes qui, pour autant que nous les comprenions, n’évoluèrent guère au cours des millénaires suivants. Bien loin de se limiter à un système primitif associant des choses à des nombres, elle révèle, dès ses débuts, l’étroitesse de ses rapports avec la langue et ses implications cognitives dans un vaste mouvement de pensée du monde au sein duquel elle se comprend elle-même comme un objet.
The conditions and mechanisms behind the emergence of writing at the end of the 4th millennium are generally taken for granted: before becoming a tool for language, writing would have been a simple recording system, a sort of memory-aid used by several scribes in order to preserve a trace of the increasingly complex and numerous accounting operations inherent in the organization of the first main urban centres.
This approach now needs to be reviewed and corrected. The recent publication of the corpus of archaic documents extracted from the sands of ancient Mesopotamia and the surrounding areas shows that it is no longer valid to accept the notion of a shift from a writing of things towards a writing of words. From the beginning of writing as we know it, it appears to be organized according to principles that remain the same during the course of the following millennia. Rather than appearing as a primitive system associating things with numbers, from the outset, writing was inextricably linked to language and to the related cognitive implications in a vast movement of world thought, in which it becomes an object in itself.
Entrées d’index
Mots-clés : Mésopotamie, cunéiforme, Uruk, comptabilité
Keywords : Mesopotamia, cuneiform, Uruk, accounts
Texte intégral
1Il n’existe pas à proprement parler de mythe mésopotamien traitant de l’invention de l’écriture. Seules quelques allusions y sont faites dans trois grands textes : Enmerkar et le seigneur d’Aratta, Inanna et Enki ainsi qu’un passage tiré des Babyloniaka de Bérose. Dans tous les cas, aucune de ces allusions ne semble relever d’un récit de référence et à chaque fois la mise au point de l’écriture répond aux exigences de la narration.
2Le premier de ces textes dont la composition remonte probablement à la seconde moitié du IIIe millénaire (Kramer 1952: 3), relate de quelle manière Enmerkar souverain d’Uruk envoya un émissaire auprès du seigneur d’Aratta1, afin de lui réclamer le paiement d’un tribut sous formes de matières précieuses qu’il projetait d’utiliser pour la restauration du temple de la déesse Inanna, patronne de la cité. Alors qu’entre les deux souverains, s’installe une véritable joute où chacun rivalise « d’intelligence technique » (Herrenschmidt 2007: 78) afin de réduire l’autre à ses exigences, Enmerkar mandate une dernière fois son messager auprès de son rival, en lui confiant un message dont la complexité rendait difficile la mémorisation. Le héraut, la « bouche lourde », dit le texte, fut alors dans l’incapacité de le répéter2. Devant les limites mnésiques de son messager, Enmerkar pétrit alors de l’argile et en façonna une tablette où il laissa la trace de ses paroles.
Parce que la bouche du héraut n’était pas capable de le répéter,
Le seigneur de Kullaba façonna l’argile et écrit le message comme sur une tablette.
Auparavant le fait d’écrire un message sur de l’argile ne se faisait pas,
Maintenant, pour le reste des jours apportés par Utu vraiment il en sera ainsi !
Le seigneur de Kullaba inscrivit le message comme sur une tablette, il en fut ainsi.
3Recevant un peu plus loin cette tablette, le seigneur d’Aratta n’y découvrit que des clous qu’il ne sut interpréter et malgré sa colère, accepta la défaite.
Le seigneur d’Aratta regarda l’argile,
Le message transmis était un clou, alors son front exprima la colère.
4Bien que ce récit ne puisse être retenu pour établir les réelles motivations qui présidèrent à l’invention de l’écriture, il n’en demeure pas moins qu’il se fait l’écho d’un certain nombre de points qui s’accordent avec la réalité. On y retrouve, en effet, les deux pôles principaux de cette invention : la cité d’Uruk que le texte désigne sous le nom d’un de ses quartiers, Kullaba et l’Iran où, à l’instar d’Aratta, des villes comme Suse jouèrent un rôle déterminant dans le développement de l’écriture mais aussi certains aspects de la chronologie revoyant les événements dans un contexte mythique que la liste royale sumérienne situe en amont du règne d’Enmebaragesi de Kiš, c’est-à-dire au moment où l’écriture quitte le champ d’une utilisation économique pour couvrir les premières inscriptions royales.
5Le deuxième récit faisant allusion à la naissance de l’écriture est un long poème sumérien intitulé Inanna et Enki. On y raconte que ce dernier, ayant reçu la déesse dans son temple d’Eridu, s’est laissé aller à la boisson et pris par une générosité qu’il regrettera, lui offrit toute une série de savoirs parmi lesquels se trouvait l’écriture. Prévoyant certainement le revirement d’Enki, la déesse Inanna s’en fut aussitôt pour rejoindre son temple dans la ville d’Uruk. Après maintes tentatives pour recouvrer son bien, Enki se résolut à les lui céder.
Par mon prestige ! par mon Apsû,
À la sainte Inanna, ma fille, je vais offrir,
Sans que nul m’en empêche,
Les techniques du bois, du métal, de l’écriture,
De la fonderie, du cuir, des étoffes,
De l’architecture et de la vannerie,
Et Inanna les prit.3
6Bien que fortement laconique quant aux conditions de l’invention de l’écriture, ce poème nous révèle que celle-ci reste considérée comme une technique parmi d’autres, au même titre que l’ébénisterie ou la tannerie. Si Eridu est envisagé, de par ses liens avec Enki qui préside à tous les arts, comme le lieu d’origine d’où proviennent l’ensemble des savoirs, il n’en demeure pas moins que le texte accorde à Uruk une place centrale dans ses liens avec l’écriture.
7Le dernier texte, qui concerne notre propos, n’est pas directement sorti des sables mésopotamiens. Il appartient, en fait, à une histoire de la Babylonie rédigée en grec au début du IIIe siècle avant notre ère, par un prêtre du dieu Mardouk portant le nom de Bérose. Destinée à informer sur les traditions locales les nouveaux maîtres grecs de l’orient, cette oeuvre intitulée Babyloniaka, reprenait pas à pas les grands récits fondateurs ainsi que les principaux événements qui agitèrent cette région du monde jusqu’à la période hellénistique.
1. Carte des sites principaux ayant livré de la documentation archaïque
Map of the main sites having delivered archaic documentation

8Parmi les extraits qui nous sont parvenus4, il est raconté qu’une créature mi-homme, mi-poisson, portant le nom d’Oannes, sortit de la mer pour apporter à une humanité encore fruste, les rudiments de la civilisation en leur enseignant, entre autres techniques, l’agriculture et l’écriture.
« Cet être vivant passe le jour en compagnie des hommes, sans consommer aucune nourriture, il leur transmet la pratique des lettres, des mathématiques et de toutes sortes d’arts, la fondation des cités, la construction des sanctuaires, la promulgation des lois et il enseignait la géométrie, il montrait les semences et les récoltes, en général tout ce qui concerne la vie domestiquée il le transmet aux hommes ».5
9Bien que ce récit ne nous soit pas parvenu dans sa version cunéiforme, il importe, toutefois, d’en faire mention, en rappelant combien les informations de Bérose se révèlent précises et exactes lorsqu’il est possible de les comparer avec les sources originelles. Dans cette assurance, il est tentant, avec Jean Bottéro, de voir dans la trame de ce récit une allusion à l’impact des Sumériens sur le sud de la Mésopotamie et à leurs contributions dans un certain nombre de techniques au compte desquelles, il convient de citer l’écriture (Bottéro & Kramer 1989: 201).
La genèse du système
10Les conditions et les mécanismes qui présidèrent à l’apparition de l’écriture à la fin du ive millénaire sont généralement tenus pour acquis : avant de devenir un outil au service de la langue, l’écriture aurait été un simple système d’enregistrement, une sorte d’aide-mémoire à l’usage de quelques scribes dont la seule préoccupation était de conserver la trace d’opérations comptables toujours plus nombreuses et plus complexes, inhérentes à la gestion des premiers grands centres urbains.
11Pourtant, depuis quelques années une telle approche doit être nuancée voire corrigée. Grâce, à l’achèvement de la publication du corpus6 des documents archaïques sortis des sables d’une quinzaine de sites de l’antique Mésopotamie et de ses marges, il n’est plus possible, en effet, d’accepter l’idée d’un glissement d’une écriture de choses vers une écriture de mots. Telle que nous la saisissons à ses débuts, l’écriture apparaît déjà organisée sur des principes qui, pour autant que nous les comprenions, n’évoluèrent guère au cours des millénaires suivants. Bien loin de se limiter à un système primitif associant des choses à des nombres, elle révèle, dès ses premières traces, l’étroitesse de ses rapports avec la langue et ses implications cognitives dans un vaste mouvement de pensée du monde au sein duquel elle se comprend elle-même comme un objet (fig. 2).
2. Plan de la zone de l’Eanna d’Uruk
Map of the zone of the Uruk’s Eanna

12Pourtant, notre compréhension de la genèse du système est encore loin d’être acquise. À ce jour, l’histoire des débuts de l’écriture en Mésopotamie s’écrit encore en pointillés et les blancs sont encore loin d’être comblés. Conscient de ces difficultés, en les interrogeant dans leur contexte archéologique et historique, nous chercherons donc à présenter ce que nous apprennent les plus anciens documents écrits dont nous disposons.
Le temps et l’espace
13Le premier problème que pose à l’historien le corpus des quelques 6000 tablettes archaïques trouvées à Uruk, Suse, Djemdet Nasr, Kish ou Ur, est avant tout celui de sa datation7 (fig. 3). De manière générale, si la paléographie permet d’en proposer une chronologie relative, il reste toutefois difficile de rattacher celle-ci à la chronologie absolue. Cette difficulté tient essentiellement à des ambiguïtés stratigraphiques (Nissen 1974: 88, Strommenger 1980b: 481). La plupart des documents découverts à Uruk, proviennent en effet de décombres archéologiques ayant servis de remblais lors de la construction de certains bâtiments de l’Eanna (fig. 2) ce qui les rend donc difficile à dater8. En outre, comme nous le révèlent les rapports de fouilles, l’identification du niveau archéologique auquel sont associés ces documents fut justement conditionnée par la présence des tablettes elles-mêmes. Ce qui, de manière tautologique, revient à dire qu’ayant servies de marqueurs chronologiques, les tablettes ont été datées à partir d’elles-mêmes ! En réalité, seules sept d’entre elles ont été découvertes sur leur sol d’origine. Toutes proviennent du « temple rouge » que les archéologues hésitent à dater du niveau IVa ou IVb de l’Eanna9. On comprend donc qu’en toute honnêteté, sans information complémentaire, toute tentative de datation à partir du site d’Uruk reste inexploitable. Par chance, le site de fouilles de l’acropole de Suse nous offre une situation toute différente et permet de contourner les difficultés. Ce site du Khusistan iranien offre, en effet, une chronologie sans hiatus qu’il est possible de raccrocher à celle d’Uruk et par ce biais, d’envisager l’apparition des premiers documents écrits peu après le milieu du ive millénaire ou plus précisément dans une fourchette temporelle oscillant entre 3400 et 3200 av. J.-C. (Lebrun & Viallat 1978) (fig. 3).
3. Dates d’apparition de la documentation archaïque
Date of the emerging of the archaic documentation

Glassner 2000: 65
L’interprétation des premiers documents
14Comprendre pour quelles raisons de tels documents firent leur apparition à ce moment précis de l’histoire pose avant toutes choses le problème de leur interprétation. Malheureusement, leur ancienneté comme leur originalité semblaient reléguer dans le domaine de l’illusoire ou de l’hypothétique toute tentative de déchiffrement. Par chance, un certain nombre de ces textes présentaient des similitudes avec certaines tablettes plus récentes, découvertes sur le site de Tell Fāra, l’ancienne Šuruppak10. Ces dernières, tout à fait intelligibles, constituaient de longues listes de signes, regroupant de manière thématique, des noms de villes, de poissons, d’oiseaux, de vases ou de fonctionnaires11 (fig. 4). Se fondant alors sur les correspondances existant entre ces documents plus récents et les tablettes archaïques, il devint alors possible d’identifier un grand nombre de signes et par là d’appréhender le contenu du reste du corpus. Dès lors, trois grands types de documents purent être identifiés : les listes lexicales dont nous venons de parler, des documents à caractère comptable ou gestionnaire et quelques tablettes « scolaires » présentant des exercices d’écriture.
4. Tableau comparatif entre les différentes entrées des listes de noms de fonctionnaires de l’appareil d’état à l’époque de l’Uruk et du Fāra
Comparative table between the various entries of the lists of names of state employees of the state apparatus at the time of Uruk and of Fāra

15La documentation comptable constitue, de loin, la masse la plus importante de ces textes archaïques. De manière assez générale, on y traite d’opérations gestionnaires concernant des produits céréaliers, des produits laitiers, des inventaires de troupeaux ou de personnel et même de calculs prévisionnels sur les rendements des champs et des cheptels. Si l’identification des différents acteurs de ces opérations reste difficile, les volumes engagés révèlent qu’elles émanent d’importantes structures officielles. En témoigne la tablette MSVO 3, 64 appartenant à un lot provenant d’un grand centre de distribution de produits céréaliers, dirigé par un administrateur dont le nom est lu conventionnellement KU.ŠIM, où il est question de la distribution de lots de céréales à quatre fonctionnaires : l’un de 7776 litres, un autre de 1176 litres un troisième de 1008 et le dernier de 4752 litres.
16Les listes lexicales dont il a été question plus haut, constituent, de leur côté, un ensemble d’environ 670 tablettes formant les duplicata de quatorze listes différentes12. Elles recensent, tout en l’impliquant dans un vaste mouvement cognitif, l’univers des textes à caractère économique en l’organisant suivant un ordre déterminé régi par des considérations hiérarchiques ou typologiques, tout en offrant probablement aux différents acteurs de l’écriture une documentation de référence au sein de laquelle ils puisent des signes en fonction de leurs besoins.
17Si l’on excepte les textes « scolaires » qui témoignent de l’existence d’une instance formatrice des scribes (fig. 5), c’est donc une documentation majoritairement liée à des préoccupations gestionnaires ou économiques qui fait son apparition au cours de la période de l’Uruk Récent (fig. 6 et 7). Dès lors, se pose la question des spécificités socio-économiques de ce moment de l’histoire mésopotamienne qui conditionnèrent l’élaboration de ce nouvel outil que fut l’écriture.
5. Exercice d’apprentissage (BM 128990)
Exercice of learning (BM 128990)

6. Distribution de céréales à divers responsables de l’appareil d’état
Distribution of cereal with different responsibles for the state apparatus

7. Liste de titres de fonctionnaires de l’appareil d’état
List of titles of state employees of the state apparatus

En grisé, les titres de fonctionnaires attestés dans MSVO 3, 64.
Shaded, the titles of state employees been attested in MSVO 3, 64.
Les conditions de la genèse du système
18Ce moment qu’est la culture de l’Uruk s’inscrit dans un large processus qui trouve ses origines dans celle de l’Obeïd (6500-3700 av. J.-C.) pour s’achever au cours de la période dite de Jemdet Nasr (circa 3000-2900 av. J.-C). Avec l’essor de l’agriculture rendu possible par une pratique plus large de l’irrigation, ce qui caractérise au mieux les spécificités de cette époque est certainement la concentration progressive des populations au sein de grands centres urbains. La différentiation croissante entre agglomérations voit alors certaines d’entre elles s’imposer comme de véritables métropoles où le tissu urbain s’organise sur de nouvelles bases : l’habitat y devient plus disparate tandis qu’apparaissent d’immenses ensembles architecturaux à vocation non domestique, trahissant l’émergence d’une société nouvelle dominée par une élite. Au sommet de celle-ci, une figure individualisée qu’il est convenu d’appeler le Roi-prêtre, se laisse entrevoir dans la statuaire et la glyptique, assurant des fonctions religieuses tout en exerçant un pouvoir coercitif s’appuyant inévitablement sur une lourde administration.
19L’extension des voies fluviales et terrestres, l’invention de la roue ou l’utilisation de certaines espèces comme animaux de bat, associés au gigantisme de ce qu’il est alors convenu d’appeler des cités, explique probablement le développement des réseaux économiques interurbains entre la métropole et ses villes vassales. Dès lors, la complexité accrue des opérations gestionnaires liées aux nouvelles dimensions de l’économie ainsi que le souci de garantir l’intégrité de ces opérations dans lesquelles participait un nombre plus grand d’intermédiaires, furent certainement à l’origine de deux innovations techniques : le sceau-cylindre et la bulle à calculi13.
De la bulle à calculi à la tablette
20Utilisés depuis la fin de la culture du Halaf, autour de la première moitié du Ve millénaire, pour le scellement des vases, des ballots voire des pièces enfermant des marchandises, les petits cachets aux formes évoquant celle d’un bouton pourvu d’une face plate ornée d’un motif gravé en négatif font place, vers la fin du IVe millénaire, à de petits cylindres, comportant sur leur surface de révolution un décor incisé au contenu symbolique (fig. 8). La raison de ce remplacement s’explique probablement par la possibilité de ce nouveau support à développer une image plus élaborée et par là de délivrer un message plus détaillé tout en continuant à garantir l’intégrité d’un contenu14.
8. Sceau-cylindre (VA 10537) et son empreinte
Seal-cylinder (VA 10537) and its imprint

21À la même période, apparaissent de petites sphères d’argile traditionnellement appelées bulles à l’intérieur desquelles l’on enfermait des objets aux formes variées : bâtonnets, billes, disques, petits cônes ou grands cônes perforés dont les formes ne sont pas sans évoquer certains signes d’écriture utilisés plus tard pour transcrire des valeurs numérales15. Leur analogie avec les cailloux qui servaient à l’apprentissage du calcul leur valant l’appellation de calculi (fig. 9).
9. Bulle et calculi (d’après Sb 1927)
Bulla and calculi (according to Sb 1927)

22La surface de ces bulles est occupée par des déroulements de sceaux-cylindres tandis que des encoches, obtenues par application d’un calame ou peut-être par impression d’un calculus, signalent à l’extérieur le contenu de l’enveloppe. S’il n’existe pas toujours de correspondances strictes entre les formes imprimées et celles des calculi contenus dans la bulle, il existe néanmoins dans tous les cas une correspondance de nombre.
23L’usage de ces objets reste relativement flou. D’aucuns y voient une sorte de bordereau accompagnant une transaction. Les sceaux garantissant l’intégrité de l’enregistrement tandis que les marques indiqueraient les quantités de biens engagés dans l’opération. Tout laisse penser qu’une fois l’enveloppe d’argile brisée, il suffisait, pour s’assurer de la conformité de la transaction, de confronter les quantités et la nature des biens avec les calculi enfermés dans la bulle et les marques imprimées sur sa surface. Toutefois, vraisemblablement perçu comme redondant, ce double enregistrement fut simplifié en faisant l’économie des calculi. Dès lors, il est pensable que le vide central de la sphère ayant perdu sa raison d’être, les bulles s’aplatirent pour former de petits coussinets à l’origine des premières tablettes. Les plus anciennes tablettes de Suse, appartenant au niveau 18 du sondage de l’Acropole, apparaissent d’ailleurs sous deux formes distinctes, l’une oblongue et l’autre ronde, imitations directes de deux formes d’enveloppes en argile également connues sur le site (Lebrun 1977: 163-216, Vallat 1978: 193-195, Lebrun & Vallat 1978: 11-59).
24Si l’on admet le passage de la bulle à la tablette, ce dont semble témoigner la stratigraphie de Suse, il convient de constater que le système d’enregistrement se fait quant à lui plus complexe. Si à l’instar des bulles, certaines tablettes continuent d’associer un sceau et des marques numérales, d’autres en revanche, associent désormais ces mêmes marques à des signes évoquant, probablement de manière plus ou moins figurative (pictogrammes), la nature des produits impliqués dans l’opération. La coexistence de ces deux types de tablettes reste difficile à comprendre. Il est possible comme le suggère la présence de plusieurs signes différents sur une même tablette « pictographique » que ces dernières mettaient en jeu plusieurs types de produits là où les tablettes « numériques » n’enregistraient qu’une seule marchandise (fig. 10).
10. Tablettes « numérique »et « pictographique »(W 21300, 6)
Numerical and Pictographic Tablet (W 21300, 6)

La nature des signes
25À ce stade, il est tentant de considérer qu’en renvoyant à une réalité, elle-même en relation avec un mot de la langue, chaque signe graphique fut alors naturellement perçu comme l’expression visible de la globalité d’un signifiant linguistique soit en d’autres termes, que ce système ne fut qu’une simple écriture de mots, capable, tout au plus, de rendre les segments d’un discours en relation avec une quelconque activité gestionnaire. En fait, nombre de détails prouvent, tout au contraire, que dès ses débuts le système est capable d’une analyse phonique. L’exemple du signe gi
est de ce point de vue tout à fait révélateur. En effet, dès ses plus anciennes attestations, le signifiant de ce signe représentant un « roseau » est utilisé sur le principe du rébus pour rendre un terme homophone : gi signifiant en sumérien « recette ». En outre, comme l’a montré J.-J. Glassner, quelques signes montrent qu’une analyse en unités phonologiques est également en jeu dans le système. Ainsi, le signe men, désignant une sorte de couronne, est composé de deux signes : ga™ et en dont on peut penser que le dernier constitue une indication phonique précisant la lecture du signe. De même, le signe dub enfermé dans le signe ga™ rappelle un des segments phonologiques de ce composé qui doit être lu åaduba.
26Comme on le voit, si dès l’origine, la dimension phonique constitue très certainement une des caractéristiques du système, il n’en demeure pas moins, qu’à ce jour trop peu d’éléments permettent de penser l’étendue de son champ d’application. Si nous la découvrons, avec beaucoup d’inconnues, dans l’onomastique ou la toponymie, il ne faut pas perdre de vue qu’à ce stade, la transcription fidèle de la langue n’est pas dans la perspective de « l’écriture ». Seuls, en effet, n’ont de raisons d’être pris en compte que les éléments fondamentaux permettant d’appréhender les diverses modalités des opérations comme leur nature, leur moment, leur durée, leur lieu ainsi que les personnes, les choses et les quantités impliquées. La place de l’oralité se laisse d’ailleurs encore sentir dans le système puisque le lecteur, pour comprendre l’exacte teneur du message, doit être au courant de sa signification.
Le développement du système
27Si d’un point de vue paléographique la documentation archaïque révèle des étapes dans l’évolution de l’écriture, les principes qui présidèrent à sa genèse restent pourtant difficiles à apprécier. Le caractère fortement stéréotypé des signes les plus anciens a ainsi encouragé certains à supposer l’existence d’un système symbolique précurseur. Pour D. Schmandt-Besserat, un tel système peut être identifiés dans de petits jetons aux formes diverses dont on connaissait l’existence dans tout le Proche-Orient depuis le Néolithique (Schmandt-Besserat 1977: 31-70, 1992). Si cette théorie connaît encore un large succès dans la communauté scientifique, elle présente néanmoins bon nombre de faiblesses16. S’il est indéniable, en effet, que des similitudes de formes existent entre quelques signes archaïques et certains de ces jetons, force est de constater que leurs ressemblances restent souvent très vagues et presque toujours impossibles à évaluer sur des critères objectifs (fig. 11). En outre, la plupart de ces objets trouvés généralement hors contexte archéologique, constituent un corpus hétéroclite tant du point de vue spatial que temporel dont quelques éléments sont même postérieurs de plusieurs millénaires à la naissance de l’écriture ! De fait, en l’absence de plus de cohérences, toute volonté d’y reconnaître des symboles précurseurs reste donc fragile et largement suspecte. Tout au plus est-il possible d’avancer que les deux systèmes partagent peut-être des sources communes et qu’ils se sont éventuellement enrichis mutuellement au cours des siècles.
11. Jetons
Tokens

28À ce jour, à vrai dire, nos connaissances de la genèse des signes se ramènent seulement à appréhender quelques conventions graphiques voire quelques procédés de création. On découvre ainsi que la tête d’un mammifère renvoie toujours à l’animal tout entier alors qu’une partie de son corps ne désigne rien d’autre que le membre ou l’organe en question. Les signes ABTM
ou ŠAḪ2TM
rendent ainsi respectivement les signifiés de « vache » et de « cochon » tandis que URTM
et GEŠTU
renvoient simplement à ceux de « cuisseau » et d’« oreilles ». En outre, ainsi qu’en témoignent les signes SIG
désignant le « soir » et U4
désignant le « matin », le dessin en miroir d’un signe peut servir à rendre son antonyme17.
29Quoique de manière plus absconse, les signes GIR3
et du
témoignent de leur côté de l’existence d’une véritable conception théorique du système. Ainsi, sans que nous puissions accéder à la logique sous-jacente mise en œuvre dans ces associations, le signe gir£ représentant une tête d’âne est étrangement utilisé pour écrire le mot « pied » alors que le signe du dessinant effectivement un « pied » ne sert jamais pour désigner celui-ci (Durand 1985).
30Au cours du IIe et du Ier millénaire, dans de longs syllabaires, les lettrés babyloniens de l’époque, usant d’une terminologie faite d’un sabir de sumérien et d’akkadien, se font peut-être aussi l’écho de procédés plus anciens ayant également présidé à l’élaboration du système18.
31Parmi les plus représentatifs mentionnons :
le gunû « hachuré », qui consiste à hachurer un signe ou l’une de ses parties d’un certain nombre de traits afin de souligner un aspect sur lequel l’on veut insister ;
GIR3 >
GIR3.gunû
GU4 >
GU4.gunûle tenû « incliné », qui consiste à incliner une partie voire la totalité d’un signe ;
KU6 >
KU6 tenû = (SUKUD)

le nutilû « inachevé », où un signe se présente comme la forme non achevée d’un signe auquel il est comparé ;
KI>
KI.nutilûle minabi « double », qui consiste à doubler un signe ;
![Image 1000000000000157000000647E0DE896025A9F73.png]()
32À ces procédés, il convient également d’ajouter celui de la composition, consistant à juxtaposer des signes simples pour en former un nouveau, tel gu7 composé des signes saĞ et gar,
SAĞ
GAR >
GU7
33Ou encore, celui de l’inscription où un signe est inséré au sein d’un autre, comme sug dont la matrice lagab contient le signe a.
lagab ×
A >
SUG
La langue des premiers documents
34Comme nous l’avons vu, nombres d’indices phoniques tels que le signe GI
, représentant un roseau, utilisé pour rendre l’homophone gi, signifiant « recette » en sumérien, encouragent à penser que cette langue se cache derrière la documentation archaïque. Mais est-il légitime de formuler une telle conclusion, considérant les rares exemples dont nous disposons ? Il est vrai que d’autres arguments viennent étayer cette thèse. Comme l’a suggéré Adam Falkenstein, si l’on admet d’une part que l’ordre de succession des signes ne suit pas encore obligatoirement celui de la séquence parlée et d’autre part que le signe Etm
est interchangeable avec LILtm, il est alors raisonnable de proposer qu’une séquence telle que ETM-EN-TI
attestée dans quelques documents tardifs de l’Uruk Récent puisse être lue EN.LILTM.TI et correspondre, par là, à un anthroponyme sumérien signifiant : « (puisse le dieu) Enlil (donner) la vie » ou « que (le dieu) Enlil vivifie ». Malheureusement, ici encore, les exemples restent trop peu nombreux pour en conclure quoi que ce soit.
Conclusion
35Ainsi, s’il ressort, de l’état des lieux qui vient d’être dressé, que l’écriture s’inscrit dans un long processus dont les ramifications s’enracinent parfois très haut dans le Néolithique, paradoxalement, elle n’en demeure pas moins une invention spécifique de son époque. Le caractère fortement uniformisé et normalisé du système ainsi que l’existence d’une dimension théorique ayant présidée à sa genèse, plaide fortement en la faveur d’une invention mise au point par un petit nombre d’individus sur un laps de temps relativement court.
36Comme on peut s’en rendre compte, les enjeux pour l’avenir sont les mêmes que par le passé : affiner la datation, mieux comprendre l’origine des signes.
Bibliographie
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Format
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Notes de bas de page
1 Cité inconnue, située probablement en Iran.
2 L. 502 : kin-gi4-a ka ni-dugud šu nu-mu-un-da-an-gi4-gi4. « le héraut la bouche lourde fut dans l’incapacité de répéter ».
3 Inanna et Enki III, 8-11 voir traduction de J. Bottéro (Bottéro 1966 : 233-234).
4 Le texte ne nous est connu, en effet, qu’à travers diverses recensions tardives. Sur les Babyloniaka voir Bourlard 2006.
5 « To ; zw’on, th ;n me ;n hJmevran diatrivbein meta tw’n ajnqrwvpwn, oujdemivan trofh ;n prosferovmenon, paradidovnai te toi’" ajnqrwvpoi" grammavtwn kai ; maqhmavtwn kai ; tecnw’n pantodapw’n ejmpeirivan, kai ; povlewn sunoikismou ;" kai ; iJerw’n iJdruvsei", kai ; novmwn eijshghvsei" kai ; gewmetrivan didavskein, kai ; spevrmata kai ; karpw’n sunagwga ;" uJpodeiknuvnai, kai ; sunovlw" pavnta ta ; pro ;" hJmevrwsi ajnhvkonta bivou paradidovnai toi’" ajnqrwvpoi". » Fragmentum 1, § 4, 13-25.
6 Les textes provenant d’Uruk sont publiés dans les cinq volumes des Archaische Texte aus Uruk (ATU). Les autres dans les quatre volumes des Materialien zu den frühen Schriftzeugnissen des Vorderen Orients (MSVO).
7 À ce jour les corpora de sites ayant livré de la documentations archaïque sont : Uruk Larsa et Umma, Jemdet Nasr, Tell Uqair Tell Asmar, Hafadje, Ninive, Habuba Kabira Jebel Haruda, Hacinebi, Tell Brak, Suse, Choga Miš, Godin Tepe, à ces documents s’ajoutent ceux d’origine inconnue.
8 Sur ces problèmes de datations voir tout d’abord Falkenstein 1936 : 3 et 23 et sq. (ainsi que la note 5 : 22). Voir par la suite la correction de cette datation proposée par H. J. Lenzen (Lenzen 1950 : 1-20).
9 Sur ces tablettes W 21300, 1 à W 21300, 7 voir Bottéro 1966 : 59-60.
10 Sur les tablettes de Tell Fara / Shuruppak voir Deimel 1923.
11 Sur ces listes en général voir Cavigneaux 1983 : 609-641 et en particulier pour la période archaïque : 612-616.
12 Sur les listes lexicales en général voir Cavigneaux 1983 : 609-641 et en particulier pour la période archaïque : 612-616, mais aussi Englund & Nissen 1993. On y retrouve des énumérations de lieux, d’animaux, de plantes, de produits manufacturés et de personnes (probablement des fonctions occupées). À cet ensemble s’ajoute ce que l’on désigne sous terme de « Tribute ».
13 Sur la période le passage de la culture de l’Obeid à l’Uruk, voir Butterlin 2003, Forest 1996, Huot et al. 1990.
14 Forest 1996 : 144, 150-152. Sur les sceaux en général voir Brandes 1979, Collon 1987, Gibson & Biggs 1977, Nissen 1977 :15-23.
15 Pour cette sémiotique numérique voir Nissen et al. 1993.
16 Pour les critiques, voir Lieberman 1980 : 339-358, Sampson 1985 : 57-61, Jasim & Oates 1986 : 349-350, Englund 1993 : 1670-1671 , Michalowski 1993 : 996-999 ; Damerow 1993 : 9-35 ; Zimansky 1993 : 513-517 , Frieberg 1994 : 477-502 , Brown 1996 35-43 ,Glassner 2000 : 87-112.
17 Tel est en tout cas la valeur de ces signes à la période historique.
18 Pour une liste plus complète de ces procédés voir Cavigneaux 1983 : 611-612. Voir également Edzard 1980 : 562, § 10.
Auteur
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Remo Mugnaioni
IREMAM - Aix Marseille Université, UMR 7310 - remo.mugnaioni[at]free.fr
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