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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral I. Prodigues en paroles, avares de gestes II. Parler avec les mains III. Joindre ou non le geste à la parole Notes de bas de page Auteur

    Le geste et les gestes au Moyen Âge

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Jeux de mains, jeux de vilains. Le geste et la parole dans les fabliaux

    Marie-Thérèse Lorcin

    p. 369-382

    Texte intégral I. Prodigues en paroles, avares de gestes II. Parler avec les mains III. Joindre ou non le geste à la parole Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Le fabliau intitulé « Dame Jouenne » ou « do pré tondu » clôt le récit par un geste qui est une des meilleures trouvailles du folklore antiféministe. Un homme regarde un pré et constate qu'il a été bien fauché. Il n'est pas fauché, rétorque sa femme, il est bertodé (mal tondu). Chacun d'eux persiste dans son appréciation. Le ton monte ; le mari irrité finit par rouer de coups l'épouse contredisante. À demi assommée, incapable d'articuler un mot, celle-ci pourtant n'en démord point et le fait savoir avec la main :

    « Là ne pot ele mot soner ;
    Convient c'à ses doiz à motrer
    Qu'il est bertodez et tonduz.
    Mout fut li prodom esparduz ;
    Sa main lieve, si s'est seigniez
    Mout s'est durement merveilliez. »1

    2Le geste de Dame Jouenne est lourd de signification... C'est un geste « technique », de ceux auxquels les savants du xiiie siècle, comme l'a montré J.-Cl. Schmitt, portent un intérêt que n'avaient pas leurs prédécesseurs2. C'est surtout un moyen de communication qui supplée, bon gré mal gré, à la parole. Il correspond à l'orthodoxe définition donnée par nos actuels dictionnaires, témoins le Petit Robert :

    3« Geste : mouvement du corps (principalement des bras, des mains, de la tête) volontaire ou involontaire, révélant un état psychologique ou visant à exprimer ou à exécuter quelque chose. »

    4Le cas de Dame Jouenne invite à chercher d'autres gestes dans le corpus des fabliaux. Tentation d'autant plus justifiée que les contes mettent en scène non pas la seule élite, à qui les éducateurs conseillent de contrôler ses réactions, mais une humanité bigarée, formée en grande partie de travailleurs manuels. De plus, les scènes sont empruntées à la vie quotidienne. Les lieux, les occupations, les soucis sont chaque fois ceux du milieu social représenté3. Enfin les conteurs franchissent allègrement tous les tabous de langage. On peut donc espérer quêter dans les contes à rire les gestes les plus variés.

    5Variés mais pas nécessairement abondants. Les personnages des fabliaux sont en effet d'incorrigibles bavards et la parole est sans conteste leur moyen préféré de communiquer. La vivacité du récit est due pour une bonne part aux scènes de ménage rapportées en style direct, aux conversations, pacifiques ou belliqueuses, aux soliloques, apostrophes et exclamations. De ce fait, les paroles occupent 40 à 60 % des vers dans la majorité des contes. Les gestes sont loins de tenir une si grande place. Il n'en est jamais mentionné plus d'une vingtaine, le plus souvent beaucoup moins, voire pas du tout.

    6Le geste et la parole, pas plus que dans les genres littéraires plus prestigieux, n'ont le même statut. Mais le corollaire est que dans ces récits brefs où les poètes vont habilement à l'essentiel, les rares gestes signalés ne sont pas introduits au hasard. Ils sont choisis avec soin.

    7La manière dont s'articulent les deux moyens de communication est évidemment l'essentiel. Paroles et gestes en effet collaborent, se relaient ou se contredisent selon le cas. C'est là un thème de recherche ambitieux que ces quelques pages ne sauraient explorer comme il mériterait de l'être. Je me bornerai à suggérer quelques pistes.

    8En premier lieu, il faut tenter de préciser quelle est, confrontée à celle que tiennent les paroles, la place des gestes. Le nombre des vers a moins d'importance que le rôle qui leur est dévolu dans le scénario.

    9En second lieu, il convient de passer rapidement en revue les gestes mentionnés. Sont-ils faits avec les membres, la tête, le corps entier ? Que veulent exprimer ces gestes, l'amitié, l'hostilité, la peur ?...

    10Le geste signifiant nous ramènera au propos initial. Rares sont en effet les gestes qui se suffisent à eux-mêmes. Le geste est en général associé à la parole et il lui est subordonné. C'est dans les scènes érotiques et dans les scènes de meurtre qu'apparaît le mieux le rôle valorisant de la voix.

    11Mais comme nous allons le voir, il n'est pas toujours facile de repérer dans un conte ce que l'on peut considérer comme geste. Bien souvent, il s'agit simplement d'action ; les gestes que celle-ci suppose sont sous-entendus.

    I. Prodigues en paroles, avares de gestes

    12Les fabliaux sont des récits alertes où l'action est vivement menée. Dans Estormi, le Prestre qu'on porte, Constans du Hamel et bien d'autres, les péripéties se succèdent à un rythme si rapide que l'on pense en les lisant aux premiers films de Chariot. Pourtant les contes mentionnent peu de gestes.

    13Prenons l'exemple du Mire de Brai, dont les mésaventures occupent 378 vers. 47 % de ceux-ci rapportent les propos échangés entre le vilain et sa femme, le roi, les serviteurs et les malades, les soliloques du médecin malgré lui et de sa femme. Cinq vers sont consacrés aux gestes.

    « [...] de sa main qu'il ot grant et lee
    fiert si sa feme en la face
    que des doiz i parut la trace. (vers 74-76)
    [...] au pié sa feme se chaoit (vers 97)
    [...] bien s'est gratez et aïsié. » (vers 253)4.

    14Le contraste entre l'impression que laisse la première lecture et le comptage méticuleux des occurrences est dû à ce que la plupart des gestes des personnages sont implicites. Ils sont suggérés par les verbes d'action (battre, rire, venir, sortir, etc.) et dans les péripéties racontées. C'est le cas par exemple dans Barat, Haimet et Travers. Les démêlés de ces trois voleurs tiennent le lecteur en haleine tout au long de 525 vers. Mais grimper en haut d'un arbre, en redescendre sans briser les œufs de la pie, s'introduire dans la maison pour voler le bacon, se poursuivre dans l'obscurité, allumer le feu sous la marmite, etc. sont des actes et non des gestes. C'est au lecteur de complèter à son gré la mise en scène en imaginant les mouvements que font les personnages. L'auteur en effet n'a jugé bon de mentionner qu'une demi-douzaine de gestes.

    15Certes il n'est pas toujours possible de poser des bornes entre l'action « pure » et l'action décomposée en gestes. Les scènes de pugilat, de correction infligée à quelques héros malchanceux, de transport de cadavres, peuvent laisser dans l'hésitation. Les verbes embrasser, accoler, saillir sus, s'asseoir et bien d'autres désignent à la fois une façon d'agir et une façon de se mouvoir. Quoi qu'il en soit, la balance penchera toujours fortement du côté de la parole.

    16Car donner la parole aux personnages n'est pas seulement un moyen de rendre le récit plus vivant. Le sujet du conte peut lui-même inciter à le faire. Dans le Povre clerc, le héros improvise, pour avoir un repas plus succulent, une histoire que le maître de maison écoute avec un intérêt croissant ; 62 % des vers sont en discours direct. Autre exemple : le conte du Vilain qui conquist paradis par plait, véritable apothéose de l'art oratoire. Le héros l'emporte sur les trois apôtres par la seule puissance du verbe. Le seul geste signalé en 160 vers est celui, peu glorieux, de saint Thomas qui « baissa le col »5.

    17Enfin rappelons que si nombre de fabliaux tirent leurs effets comiques d'un mot ou d'une expression mal interprété (Estula, La viele qui oint), il est très peu de contes bâtis à partir d'un geste. On ne peut guère citer que du Preudom qui rescolt son compere de noyer, La gageure et Celui qui bota la pierre. Dans ce dernier récit, le geste machinal de pousser du pied un caillou sert de prétexte aux scènes qui se déroulent entre la femme et l'amant prêtre, puis entre l'enfant et son père, puis entre celui-ci et l'épouse infidèle. Ce type de sujet est exceptionnel. Mais quel que soit le sujet du conte, les gestes font partie des détails que le poète sait habilement glisser au bon endroit sans jamais en alourdir la narration. C'est l'art même des fabliaux, comme chacun sait.

    18Ainsi lorsqu'une bataille dure longtemps, le poète ne détaille pas chacun des coups ni ne décrit les mains des antagonistes. Mais la giffle unique, reçue puis restituée, qui est le thème du Vilain au buffet mérite que l'on s'attarde.

    « La paume hauce, une grant buffe
    Li done, puis fet i sifflet :
    Or sié, fet il, sor cest buffet
    Que je te preste, or te sié sus. »
    [...] « Et li vilains la paume estent
    Qu'il ot dure et plaine de gales ;
    [...] En la joe un grant cop li frape [...]
    Puis dist : “Vo buffet et vo nape
    Vous rent, ja ne l'en quier porter”. »6

    19Le conte de La dame qui fist batre son mari a connu diverses rédactions. Toutes mentionnent le geste que fait le mari pour éviter d'être reconnu de son épouse. Précaution inutile, bien entendu, puisque la femme intriguée fait de même :

    « Bessa le vis et le menton [...] »7
    « Mais il tint mout la chiere encline
    et la borgoise un pou s'acline. »8

    20Peu nombreux mais choisis avec soin : ainsi peut-on définir les gestes explicitement signalés dans les fabliaux.

    II. Parler avec les mains

    21Les personnages des fabliaux s'expriment en gestes du haut du corps. Les membres inférieurs et le corps entier interviennent rarement.

    22Les gestes accomplis avec le corps entier sont en général suggérés, de façon laconique, par des verbes tels que s'asseoir, se dresser, s'accroupir, etc. Le poète ne précise que si le personnage se prosterne de tout son long ou, au contraire, se met à sauter et danser.

    23Tancé par ses hôtes, le franciscain coupable tombe face contre terre et les bras en croix.

    « Et Frere Simons toz adens
    Leis la dame se crucefie. »
    [...] « Quant celui vit en croiz estendre
    Suz l'en leva par la main destre. »9

    24On ne rencontre guère que dans Aubérée une posture semblable, peu pratiquée par les laïcs. Encore plus rare est le comportement opposé, sauter et danser comme le fait l'écuyer dans Du prestre et du chevalier. Manifester sa joie de la sorte fait partie des comportements que les conteurs réservent aux serviteurs, aux marginaux et aux personnages qui jouent le mauvais rôle.

    « Dont ot l'escuiers grant joie
    Si saut, et bale, et tous se ploie
    Et chante clerc comme seraine ;
    IIII saus fait a une alainne. »10

    25Les gestes des bras sont, comme ceux du corps entier, souvent suggérés, sans plus, par les verbes embrasser, accoler, frapper, battre, largement distribués dans le corpus. La veuve, comme il se doit, se frappe la poitrine. Tout cela donne une impression de routine. Il en va autrement des gestes de la tête.

    26Quand un personnage hoche la tête, c'est qu'il a pris une décision : nous sommes à un tournant du récit.

    27« Iréement le chief crolla. »11 et le mari confesseur éclate, révélant ce qu'il a sur le cœur. La femme peut dès lors renverser la situation et l'aventure trouve sa conclusion.

    « Son chief dreça, si a parlé [...] »12.

    28Après avoir bien réfléchi, Guillaume a décidé d'attirer le sacristain dans un piège, et les péripéties vont s'accumuler. Comme l'espèce humaine n'a pas le privilège de la mobilité, la jument sur laquelle on vient de jucher subrepticement le cadavre du prêtre « crolle » et réveille ainsi son maître, ce qui déclenche un nouvel épisode dans l'histoire du mort encombrant.

    29Quant aux gestes du visage, mimiques et grimaces, ils n'apparaissent qu'en deux contes, Boivin dont il sera question plus loin, et la Sorisete des estopes. Dans ce dernier fabliau, ils soulignent la bestialité du héros.

    « Qui li veïst fere la lipe
    au vilain et tordre la joe
    Manbrer li poïst de la moe
    Que li singes fait quant il rist. »13

    30Les gestes des mains sont de loin les plus nombreux que les poètes prennent soin de mentionner. Il en est trois qui l'emportent nettement : se signer, frapper, prendre quelqu'un par la main.

    31Se signer est le geste machinal que l'on fait avant de dormir (Gombert), avant de sortir dans la rue (Aubérée), avant de répondre à un grand personnage (Vilain au buffet) et surtout lorsqu'il se produit un fait étonnant, inquiétant. C'est le cas lorsqu'en ouvrant le sac où ils avaient mis le bacon volé, les larrons trouvent à sa place un cadavre.

    « Et cil qui aporté l'avoit
    S'est ne sai quantes foiz seigniez. »14

    32Le geste de frapper est parfois décrit avec une précision « technique », tel celui du pêcheur qui voit de sa barque un homme qui se noie :

    « Sus ses piez salt, un croq a pris,
    Lieve, si fiert celui el vis. »15

    33Les coups pleuvent dans les contes à rire, occasions de dire comment on se sert des mains nues, d'une arme ou d'un outil qui en tient lieu. La massue n'est pas en principe destinée à éliminer les ecclésiastiques mais dans les fabliaux on ne la voit servir qu'à cela. Le motif devait plaire puisqu'il se rencontre plusieurs fois :

    « Le mache lieve a ses II mains... »
    « A II mains prent tout aatis
    Sa machue qui forment poise
    De grant vigor fiert et entoise [...] »16
    « Le fiert a II mains en la teste »17.

    34Les gestes des mains expriment aussi une forme plus pacifique de relations humaines. On prend par la main pour accueillir un ami de passage, pour guider un hôte dans la maison, pour le raccompagner jusqu'à la porte... L'auteur anonyme de Du prestre et d'Alison ne connaît que ce geste-là et le répète sans craindre de lasser :

    « La Dame par la mein le prant [...] (v. 252)
    Aelison prist par le poing [...] (v. 286)
    Si a pris par la main Maret [...] (v. 309)
    Cela qu'il tint par la main nue [...] (v. 413) »18.

    35Les autres conteurs sont plus habiles et savent illustrer diverses nuances d'affection ou de bon-vouloir par ce simple geste. Bon vouloir qui peut être réel ou feint. Dans les Trois aveugles de Compiègne, le clerc facétieux auteur de la farce fait preuve tout au long d'une exquise courtoisie :

    « A pris son oste par le doit
    Si l'a fet delez lui assir [...] (v. 217-218) »19.

    36Dans la scène finale, le prêtre fait appel aux assistants pour maintenir l'hôtelier qu'il croit malade de la tête. Tous, pleins de compassion, s'empressent :

    « Li paroschien sanz contredit
    Le vont tantost mout fort prenant ;
    Les mains li vont trestuit tenant, (v. 312-314) »20.

    37Enfin prendre par la main est le geste traditionnel du marieur :

    « Li chevaliers tout main a main
    Saisi sa fille par la main,
    Si l'a au bachelier donée. »21

    III. Joindre ou non le geste à la parole

    38Rares sont les gestes sans parole. On n'en rencontre guère que dans quelques scènes où un personnage est seul (Perdrix, Prestre teint) ou lorsqu'un autre l'empêche de parler, telle la mégère indomptée du Pré tondu.

    39Il arrive que le geste contredise la parole, comme dans Boivin de Provins. La voix n'exprime que de bons sentiments : Boivin est heureux de retrouver la nièce perdue de vue depuis longtemps, Mabile se réjouit de retrouver son oncle et le reçoit somptueusement... Tout cela est mensonge puisqu'ils ne sont point parents, mais feignent de l'être et que chacun essaie de duper l'autre. Les véritables intentions s'expriment par toute une mimique de part et d'autre.

    « Vers aus se retorne un petit
    Et trait la langue et tuert la joe,
    Et li houlier refont la moe. » (v. 150-152)
    « Et Boivin lor a fet les moes
    En tant comme il se sont tornez. » (v. 178-179)
    « Adonc font au vilain le lorgne,
    Et voit li vilains, qui n'ert borgne. » (v. 207-208)22.

    40Ces grimaces sont le langage codé du milieu peu recommandable où Boivin, déguisé en paysan, s'est introduit. Lorsque se met en route l'entôlage (si le mot n'existe, la ruse est ancienne), point n'est besoin de paroles, il suffit d'un signe de Mabile :

    « A Ysane cluingne de l'ueil,
    Que la borse li soit copee. » (v. 256-257)23.

    41Il y a là deux systèmes d'échanges parallèles : les paroles qui affichent de bons sentiments, les signes qui expriment la vérité, une vérité peu honorable. Le scénario est des plus soignés, et ce fabliau est l'un des plus proches du théâtre24.

    42Dans la majorité des cas, paroles et gestes vont ensemble. Le geste parfois précède la parole, comme on l'a vu plus haut dans le Vilain au buffet. Dans d'autres cas la parole surgit d'abord et le geste suit, comme dans bon nombre de querelles où l'on en vient aux mains. Tels les héros d'Homère, les personnages des contes aiment apostropher l'adversaire avant de frapper.

    43Pourtant tous ne le font pas. Dans deux versions sur quatre du prêtre qu'on porte, celui-ci est assommé ou étranglé par le mari qui ne dit pas un mot. Il en est de même dans Estormi où l'homme assomme trois prêtres à la file, le tout sans parler. Ces scènes-là ne semblent pas particulièrement comiques. Ce sont en quelque sorte de simples préludes aux bonnes histoires qui vont suivre. En revanche, l'épisode tourne au comique si le meurtrier est bavard. Le porteur qui tue le quatrième bossu, Estormi qui frappe le troisième et le quatrième prêtre, le vilain qui croit qu'on lui vole sa jument, l'évêque qui croit voir un chien couché sur son lit, se comportent selon le même modèle : interpeller, puis frapper, puis commenter. Paroles et gestes alternent, et cela devient amusant

    « Alés, fait il, fuiés vescha
    Que vis diables vous emport !
    [...] Dehait qui vous tant laisse vivre
    [...] Mais grant cos iffiert et entoise
    De la machue, ki mout poise.
    [...] Hé ! Dieus, fait il, ke che puet estre ?
    [...] Mais dolans sui ke n'i voi goute :
    Dehait ki estaint la candelle ! »25

    44Les fabliaux qui racontent la première expérience sexuelle d'une fille sont aussi de deux types différents. Si la scène se passe sans un mot, elle est rapide et brutale ; c'est un viol, par exemple dans La grue. Si la fille est consentante, paroles et gestes alternent et la scène est très différente.

    « Bien taste tot o la main destre
    Puis demande que ce puet estre. »26

    ***

    45Le geste, c'est la vie. Très caractéristique est le passage où le cadavre du moine est installé sur le siège des latrines de l'abbaye. Pour qu'on le croie simplement endormi, celui qui l'a rapporté :

    « En seant met le moine jus
    Puis a pris un torcon de fain
    Et se li a mis en la main. »27

    46Mais comme nous l'avons vu, un récit palpitant n'est pas nécessairement ponctué de gestes. Les conteurs connaissent bien d'autres recettes pour tenir leur public en baleine. Dans la plupart des cas, le geste est sous-entendu, comme s'il manquait au texte les indications de mise en scène. Nous voici revenus à la théâtralité de la littérature du xiiie siècle. Les gestes font partie de ce non-écrit que le récitant et l'illustrateur se chargent d'ajouter pour le plaisir du public passé, présent et futur.

    47Dans la mesure où le poète mentionne les gestes, cela peut servir à souligner un motif essentiel aussi bien qu'à préciser le caractère d'un personnage, que ce dernier soit ou non stéréotypé.

    48Il ne semble pas y avoir sur ce point de fossé entre les sexes. On ne peut affirmer que l'homme gesticule plus que la femme, ou vice-versa. L'opposition semble être marquée plutôt entre le meneur de jeu et les exécutants.

    49Le meneur de jeu peut être un homme, par exemple dans Du prestre et du chevalier, ou une femme comme dans La borgoise d'Orliens ou Constans du Hamel.

    50La nature des gestes mentionnés souligne une autre hiérarchie, beaucoup plus « classique ». Les chevaliers et dames, les bourgeois, les artisans, ne se grattent point. Encore moins font-ils des grimaces. Ce n'est pas une question d'intelligence : le futur médecin malgré lui est cent fois plus astucieux que tous ces châtelains qui se laissent mener par le bout du nez par leur épouse. C'est une question d'éducation, de naissance. Le conformisme social est un des solides fondements des fabliaux.

    Notes de bas de page

    1 Do pré tondu, dans Montaiglon (A. de) et Raynaud (G.), Recueil général et complet des fabliaux des xiiie et xive siècles, Paris, 1872-1890, 6 vol. [Slatkine Reprints, 1973], t IV, p. 155 (indiqué désormais RG).

    2 Schmitt (J.-Cl.), La raison des gestes dans l'Occident médiéval, Paris, 1990.

    3 Postface de Bloch (M.) à Fabliaux érotiques, éd. par Rossi (L.), Paris, coll. Lettres gothiques, 1992 (indiqué désormais Rossi).

    4 Fabliaux français du Moyen Âge, éd. critique par Ménard (Ph.), Genève, Droz, 1979, t. I, p. 83-94 (indiqué Ménard).

    5 RG, t. III. p. 211.

    6 RG, t. III, p. 203 et 205.

    7 RG, t. II, p. 215.

    8 De la borgoise d'Orliens, Ménard, p. 21.

    9 Frere Denise, RG, t. III, p. 272.

    10 RG, t. II, p. 84.

    11 Du chevalier qui fist sa feme confesse, RG, t. I, p. 230.

    12 Du segretain moine, RG, t. V, p. 227.

    13 RG, t. IV, p. 162.

    14 RG, t. V, p. 236.

    15 Du preudom qui rescolt son compere de noier, RG, t. I, p. 301.

    16 RG, t. V, p. 115 et t. IV, p. 18.

    17 D'Estormi, Ménard, p. 34, v. 182.

    18 Du prestre et d'Alison, Ménard, p. 59-72.

    19 Ibid., p. 115.

    20 Ibid., p. 118.

    21 La houce partie, RG, t. I, p. 82.

    22 De Boivin de Provins, Ménard, p. 47-57.

    23 Ibid.

    24 Voir à ce sujet les travaux de Michel Zink.

    25 Du prestre qu'on porte, RG, t. IV, p. 36-37.

    26 De la damoiselle qui ne povoit oïr..., Rossi, p. 100.

    27 Du segretain ou du moine, RG, t. V, p. 122.

    Auteur

    • Marie-Thérèse Lorcin

      Professeur émérite à l'université Lumière-Lyon II.

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    2003

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    Chantal Connochie-Bourgne (dir.)

    2007

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    1987

    La geste de Garin de Monglane en prose

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    Hans-Erich Keller (éd.)

    1994

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    1995

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    XIIe-XIIIe siècles

    2001

    La digression dans la littérature et l’art du Moyen Âge

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    Chantal Connochie-Bourgne (dir.)

    2005

    Le diable au Moyen Âge

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    1979

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    1 Do pré tondu, dans Montaiglon (A. de) et Raynaud (G.), Recueil général et complet des fabliaux des xiiie et xive siècles, Paris, 1872-1890, 6 vol. [Slatkine Reprints, 1973], t IV, p. 155 (indiqué désormais RG).

    2 Schmitt (J.-Cl.), La raison des gestes dans l'Occident médiéval, Paris, 1990.

    3 Postface de Bloch (M.) à Fabliaux érotiques, éd. par Rossi (L.), Paris, coll. Lettres gothiques, 1992 (indiqué désormais Rossi).

    4 Fabliaux français du Moyen Âge, éd. critique par Ménard (Ph.), Genève, Droz, 1979, t. I, p. 83-94 (indiqué Ménard).

    5 RG, t. III. p. 211.

    6 RG, t. III, p. 203 et 205.

    7 RG, t. II, p. 215.

    8 De la borgoise d'Orliens, Ménard, p. 21.

    9 Frere Denise, RG, t. III, p. 272.

    10 RG, t. II, p. 84.

    11 Du chevalier qui fist sa feme confesse, RG, t. I, p. 230.

    12 Du segretain moine, RG, t. V, p. 227.

    13 RG, t. IV, p. 162.

    14 RG, t. V, p. 236.

    15 Du preudom qui rescolt son compere de noier, RG, t. I, p. 301.

    16 RG, t. V, p. 115 et t. IV, p. 18.

    17 D'Estormi, Ménard, p. 34, v. 182.

    18 Du prestre et d'Alison, Ménard, p. 59-72.

    19 Ibid., p. 115.

    20 Ibid., p. 118.

    21 La houce partie, RG, t. I, p. 82.

    22 De Boivin de Provins, Ménard, p. 47-57.

    23 Ibid.

    24 Voir à ce sujet les travaux de Michel Zink.

    25 Du prestre qu'on porte, RG, t. IV, p. 36-37.

    26 De la damoiselle qui ne povoit oïr..., Rossi, p. 100.

    27 Du segretain ou du moine, RG, t. V, p. 122.

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    Lorcin, M.-T. (1998). Jeux de mains, jeux de vilains. Le geste et la parole dans les fabliaux. In Le geste et les gestes au Moyen Âge. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence. https://doi.org/10.4000/books.pup.3518
    Lorcin, Marie-Thérèse. « Jeux de mains, jeux de vilains. Le geste et la parole dans les fabliaux ». In Le geste et les gestes au Moyen Âge. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence, 1998. doi:10.4000/books.pup.3518.
    Lorcin, Marie-Thérèse. « Jeux de mains, jeux de vilains. Le geste et la parole dans les fabliaux ». Le geste et les gestes au Moyen Âge, Presses universitaires de Provence, 1998, https://doi.org/10.4000/books.pup.3518.

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    Akkari, H., Arrouye, J., Baudry, R., Bellon, R., Beys, B., Bibolet, J.-C., … Collomp, D. (1998). Le geste et les gestes au Moyen Âge. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence. https://doi.org/10.4000/books.pup.3486
    Akkari, Hatem, Jean Arrouye, Robert Baudry, Roger Bellon, Béatrice Beys, Jean-Claude Bibolet, Carine Bouillot, et al. Le geste et les gestes au Moyen Âge. Aix-en-Provence: Presses universitaires de Provence, 1998. doi:10.4000/books.pup.3486.
    Akkari, Hatem, et al. Le geste et les gestes au Moyen Âge. Presses universitaires de Provence, 1998, https://doi.org/10.4000/books.pup.3486.
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