La jeune fille aux seins nus
p. 135-155
Texte intégral
N’en riez pas. C’est une affaire sérieuse, peut-être même grave. Elle marque un « tournant décisif » dans l’histoire des mœurs en France.
Le Nouvel Observateur, 1972.
1Le 17 avril 2009, la piscine Vallerey, à Paris, fut le théâtre d’un événement dont il vaut la peine de démêler les fils historiques. En début de soirée, neuf jeunes femmes du collectif Les Tumultueuses investissent l’établissement. Elles sortent des vestiaires, se dirigent vers le bassin, les mains sur la poitrine, puis, apostrophées en vain par le maître-nageur, mettent ostensiblement leurs seins à l’air avant d’entrer dans l’eau. Dans le tiède engourdissement du lieu, le geste ne passe pas inaperçu. Un quart d’heure plus tard, elles sont dehors, délogées, dans le calme, par une douzaine de policiers. Le sens de l’opération, bien qu’éphémère, n’échappa à personne : il s’agissait, pour ces militantes féministes, de faire passer un « message politique », de dénoncer l’inégal traitement social auquel sont soumis les hommes et les femmes, de protester aussi, d’une façon plus précise, contre la « sexualisation permanente du corps des femmes ou de certaines de ses parties1 ». Cette « action piscine » n’est qu’un maillon dans une chaîne plus grande qu’elle. Inspirées de celles menées en Suède et au Danemark par les filles du Bära bröst (Juste des seins), plusieurs autres semblables lui emboîtèrent le pas dans les semaines qui suivirent2. Toutes ont en commun de faire du corps non pas seulement l’horizon politique de la cause (dénoncer la sexuation et le contrôle social des corps), mais bel et bien l’éclatant moyen de la signifier, de la faire advenir concrètement dans l’espace public, ou mieux encore de lui donner corps. Les « seins nus3 », en effet, sont là pour subvertir, en actes, les évidences acceptées le plus naturellement du monde ; ils questionnent, ils dérangent, ils introduisent du jeu dans le tranquille édifice des habitudes ; et par le défi qu’ils lancent gentiment à l’ordre ordinaire des corps, ils visent à le faire apparaître soudain pour ce qu’il est : un arbitraire social. De quel droit les hommes peuvent-ils se baigner torse nu dans les piscines municipales, tandis que la même pratique demeure interdite aux femmes ? Bien sûr, la plupart des « gens qui nagent s’en foutent », notent les militantes. Mais qu’importe, c’est l’animosité des autres qui compte ; elle qui fait exister le débat ; elle qui, en dernier ressort, donne à l’opération toute sa justification.
“C’est choquant, il y a des enfants, c’est interdit dans le règlement.” Ou bien on tombe sur des ultras beaufs sexistes : “Moi, ça ne me dérange pas que vous les montriez vos jolis seins, mais…” Ou ils disent : “Madame, les femmes ne peuvent pas montrer leurs seins”. Alors on répond : “Qui vous dit que je suis une femme4 ?”
2D’ordinaire silencieux, le corps, ici, se met à parler ; il n’est plus la marionnette d’un ordre social qui inscrit sans cesse sa loi en lui ; il forme aussi le moyen éphémère mais efficace de s’en rendre maître.
3Que faire, en historien, de ces manifestations corporelles ? À première vue, il est possible de les insérer sans trop de mal dans la série, déjà plusieurs fois séculaire, des pratiques qui convertissent les corps en instruments symboliques de protestation5. L’enquête la plus superficielle trouverait sans doute son point inaugural dans le cas de Charles Towers, jugé, condamné puis exécuté en 1725 pour avoir fait irruption dans la maison d’un bailli anglais, les cheveux attachés, sans chapeau ni perruque ni chemise, caban ouvert et poitrine à l’air6. Ainsi rangées ensemble, les figures de la subversion par corps prendraient à coup sûr un séduisant air de famille. Seulement, pareil rassemblement a son revers ; il étouffe sous le poids des antécédences l’irréductible historicité de ce qu’elles visaient à faire exister. Comment procéder alors ? Les militantes aux seins nus conduisent elles-mêmes l’historien sur un chemin bien plus intéressant. Dans l’instant où elle prend vie, leur action apparaît en effet déjà gorgée de connotations historiques ; au gré d’une ressemblance formelle qui saute aux yeux, elle évoque le surgissement des seins nus dans les années 1970 ; elle mobilise, soigneusement déposé en eux, l’imaginaire de la libération des mœurs et celui, emboîté, de l’émancipation féminine7. Que cette projection repose sur un raccourci historique un peu trop vite tracé compte peu en réalité. En faisant affleurer dans le présent la puissance passée des corps, les seins nus des piscines parisiennes ne se bornent pas à rappeler que les formes corporelles ont plusieurs vies. Par un va-et-vient qui doit quelque chose au flux mémoriel de l’entreprise proustienne, ils invitent l’historien à retrouver les usages et les projections dont les corps d’antan ont pu être le lieu, mais mieux encore, à la manière de Marc Bloch scrutant le toucher des écrouelles, à déchiffrer, à partir d’eux, la part que pouvaient prendre les corps dans l’organisation des sociétés8.
Apparitions
4De l’apparition des seins nus sur les plages françaises, il est facile de documenter les étapes. L’opération, toutefois, réclame une précaution initiale. Les récits institués à ce sujet, volontiers bornés aux positions les plus nettes et les plus nettement proclamées, ont, à la façon de ceux qui en savent la fin, donné à cette histoire la limpidité des beaux enchaînements logiques. Il faut accepter de la rendre d’abord à la cacophonie des fragments dont elle est en réalité faite.
5On peut dater l’épisode inaugural de l’été 1964. C’est assez facile : il a fait du bruit dans le pays. Né d’une innovation technique – le lancement par un couturier autrichien du « monokini », un nouveau maillot de bain qui, en guise de soutien-gorge, ne comporte que deux bretelles entrecroisées dans le dos –, l’usage doit une bonne part de son éclat à une opération commerciale, qui conduit bien loin de la figure féministe dont les militantes des piscines croiront par la suite réactiver l’esprit. Ici, pas l’ombre d’une revendication. Rien qui s’approche d’une mise en doute de l’ordre ordinaire des corps. Convaincu, en effet, que les potentialités scandaleuses de la pratique ont tout pour satisfaire aux exigences spectaculaires de l’époque, le directeur d’une plage privée de Cannes décide d’en user pour grossir sa clientèle. Il embauche une jeune femme de vingt-et-un ans pour s’exhiber ainsi dévêtue sur sa plage. 7 juillet : contre 35 francs, Claudine Durand, poitrine à l’air, dispute donc une partie de ping-pong qui attire une cinquantaine de badauds sur les trottoirs en surplomb de la plage, avant d’être finalement interrompue par l’intervention d’un agent de police9. Plus tard, la jeune fille aux seins nus et son employeur seront traduits en justice. Mais déjà, l’affaire, reprise dans la presse populaire (la photo de la jeune fille est publiée par France Soir), donne une brusque et sensationnelle consistance aux « seins nus10 ».
France Soir, 9 juillet 1964

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6Face à l’événement, et alors que la pratique demeure résiduelle, les maires des communes balnéaires se hâtent de prendre position. Certains, majoritaires, interdisent. D’autres, celui de Cabourg en tête, choisissent au contraire d’autoriser la pratique pour des motifs variés qui, pour aller vite, se résument à un principe de liberté des conduites individuelles11. Les uns et les autres n’étaient pas infondés à se saisir de la question. Une génération plus tôt, dans l’entre-deux-guerres, c’est aux maires qu’il était revenu de régler le problème des conduites corporelles estivales et tout spécialement de fixer les degrés licites de la dénudation publique. « Il est interdit à toute personne de se baigner, de circuler, ou de s’exposer sur la plage, même sous prétexte de cure d’héliothérapie, sans être revêtue d’un costume de bain ou maillot complet (c’est-à-dire le torse, le bassin et la partie haute des membres inférieurs) ; l’usage du slip ou caleçon court et du maillot d’étoffe transparente est formellement interdit », lit-on dans l’arrêté pris, entre cent autres semblables, par la municipalité de La Rochelle en 193412. L’empressement des ligues de moralité, du clergé local et d’une myriade d’associations de pères de famille, dont la lutte culmine dans le sillage du 6 Février 1934, avait ainsi régulièrement échoué à en faire une préoccupation d’État – à en faire, autrement dit, le lieu d’un scandale public. La façon de tenir les corps et de les (dé) vêtir, avaient estimé les autorités publiques, coincées entre le tassement des pouvoirs de l’État et le regain de l’Église catholique, relève du goût personnel et de la liberté individuelle. Et dès lors qu’elle ne vient pas troubler l’ordre public, elle doit être garantie dans toutes ses réalisations possibles, non pas parce qu’elle est l’expression d’une « moderne » norme morale, mais bien parce que, estimait-on, les lectures morales n’ont pas prioritairement cours à son sujet13.
7Une chose est acquise : en 1964, les seins nus suscitent cette fois l’intervention rapide et ferme de l’État.
8Mi-juillet, dans une circulaire, le ministre de l’Intérieur fait savoir que la pratique « constitue un outrage public à la pudeur » ; que la justice poursuivra les femmes ainsi dévêtus ; et que la chose, jugée suffisamment grave pour dépasser la simple compétence de police des maires, prend bel et bien place dans l’édifice légal national qui garantit la protection des bonnes mœurs14. En réalité, les procès ne furent pas nombreux. Deux, en tout. Celui qui concerna la jeune fille de Cannes mérite attention15. Saisis par le ministère public, les juges du tribunal correctionnel de Grasse condamnèrent cette dernière (et le directeur de la plage) pour « exhibition provocante de nature à offenser la pudeur publique et à blesser le sentiment moral de ceux qui ont pu en être témoin » (et complicité), au motif particulier que la jeune femme, loin de s’être bornée à prendre le soleil, poitrine dénudée, avait, « moyennant rétribution et dans un but publicitaire, cherché à provoquer le scandale en attirant l’attention du public16 ». La Cour d’appel d’Aix-en-Provence infirma ce jugement, estimant pour sa part que « la prévenue s’était mise en monokini par défi, par bravade » et que le ping-pong n’aggravait en rien le port du « deux-pièces moins une ». Elle ajouta un dernier motif qui inscrivait les seins nus dans une histoire bien plus grande qu’eux :
Fréquent à notre époque, pour des raisons de sport, d’hygiène ou d’esthétique, le spectacle de la nudité du corps humain n’a rien en soi, qui puisse outrager une pudeur normale, même délicate, s’il ne s’accompagne pas de l’exhibition des parties sexuelles ou d’attitudes ou gestes lascifs ou obscènes17.
9La Cour de cassation, enfin, sans remettre en cause la matérialité des faits, cassa la décision « dans l’intérêt de la loi » et estima bel et bien constitué le délit d’outrage public à la pudeur18.
10La restitution de ce parcours ne doit rien à un goût tatillon pour les faits. En dévoilant le puzzle interprétatif d’où les seins nus ont surgis, il fait entrevoir l’initial embarras des contemporains à leur donner du sens.
11Quelques étés plus loin, la difficulté a disparu. Passé Mai 68 en particulier, les voix sont nombreuses à décrire, dans leur dissonance même, « l’entrée du sein à découvert dans les familles françaises ». Prenons L’Express :
Des estivantes, de plus en plus nombreuses, ont déposé, avec hésitation, d’abord, puis en toute simplicité, leurs soutiens-gorge, s’enthousiasme le magazine à l’été 70. Devant des enfants rieurs qui jouent à saute-mouton, des familles nombreuses plus ou moins ébahies, des plagistes et des restaurateurs qui se frottent les mains, une théorie de corps nus s’épanouit sur le sable19.
12« Il s’agit d’un événement, confirme Paris-Match qui y consacre sa couverture. Et la nouveauté est que son apparition s’est faite, cette fois-ci, en douceur, sans procès-verbaux ni tapage20 ». Dès lors, il importe peu que la pratique, accordée à la sulfureuse évocation de Saint-Tropez, demeure discrète et cantonnée à quelques plages – « Il faut les chercher pour les trouver, tempèrent certains. On peut passer un mois à Saint-Tropez, draguer dans les ruelles, se prodiguer dans tous les restaurants, cafés et boîtes, se baigner à la plage publique de La Ponche, et repartir sans les avoir aperçus21 ». Une chose est sûre : les seins nus, « petite révolution de mœurs », forment à présent une figure corporelle bien identifiée, fixée dans ses propriétés et offerte au déchiffrement du monde comme il va. Les étés suivants parachèvent ce travail d’institution. Impossible, bien sûr, de suivre à la trace la prolifération effective des seins nus sur le territoire national. On les signale sur la côte Atlantique, puis en Bretagne, puis à Paris (piscine Deligny22). Dans le Var, sur un mode joyeusement folklorisé, les opérations de gendarmerie suggèrent même une « intoxication de poitrines nues23 ». On peut s’en faire une idée plus assurée à la lecture des enquêtes menées à ce propos en 1975 : tandis qu’un sondage national autorise L’Express, catégorique et triomphal, à conclure que « les Français sont pour les seins nus » (davantage les jeunes que les vieux, les hommes que les femmes, et pour les inconnues plutôt que pour leur propre épouse24), les maires décident, en nombre, de grossir la liste des plages qui en tolèrent la présence25. « Laissons faire, résume celui du Lavandou, la vie se chargera de régler ce problème ».
13En une décennie, à suivre ce semblant de récit, les seins nus ont indiscutablement intégré l’horizon des conduites corporelles françaises. Et entourés d’un épais canevas de commentaires, souvent moins destinés à leur trouver des raisons qu’à tirer d’eux des leçons, il se sont aussi gagnés, entre répulsion et fascination, quelque chose comme une réputation nationale.
« L’été extravagant », Paris-Match, 29 août 1970

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Interprétations
14On ne manque pas de motifs pour expliquer l’avènement des seins nus. Pour la plupart, soyons honnêtes, ils se bornent au domaine des possibilités. L’obsessive fascination du sein dans les sociétés occidentales, et toutes les instances imaginaires qui sans cesse se pressent autour de lui, ne comptent sans doute pas pour rien ici. On connaît l’analyse freudienne qui, au seuil du siècle, en a fait l’« objet originel du désir26 ». Point d’appui du travail de différenciation des sexes depuis la Renaissance, lieu soigneusement perpétué des projections érotiques et de leurs dérèglements27, la fascination pour la poitrine féminine est toutefois bien loin de conduire droit aux seins nus qui m’occupent ici. Le mouvement de dénudation des corps qui court tout le long du xxe siècle et plus spécialement les assauts de permissivité qui travaillent la France des décennies de croissance y mènent plus directement. Les poitrines dévoilées en public avouent une certaine contiguïté avec la mini-jupe, qui les précède de peu, mais aussi ce qu’on nomme la « vague pornographique », surestimée sans doute, mais effective dans les manifestations qu’on lui impute.
Depuis un siècle, explique un journaliste en 1970, dont les analyses sont largement partagées, le costume de bain féminin, malgré quelques oscillations dues aux caprices de la mode, n’a cessé de rétrécir sous l’empire du soleil. Il y a plus de vingt ans que les femmes manifestent de l’impatience contre l’étreinte humide du soutien-gorge et s’en débarrassent avec empressement sur les plages écartées ou même à la piscine dans le « compartiment des dames seules », ou encore quand leur position allongée est censée les protéger. Cette année, elles n’ont fait que porter à son terme un mouvement qui venait de loin. Il est normal que cette innovation provoque chez certains de l’hostilité. La mini-jupe, aujourd’hui acceptée, en dénudant les cuisses en pleine ville, violait un tabou aussi grave28.
15Depuis lors, on s’est avisé de ce que le relâchement apparent des postures, dont le dévoilement des seins est une pièce éclatante, ne procède pas d’une sorte d’élan national de permissivité, comme le ressassent en chœur, quoique pour des motifs radicalement opposés, les réformistes et les conservateurs. L’exhibition publique des poitrines est au contraire rendue possible par un sérieux exhaussement des surveillances de soi qui impose un contrôle plus aigu des gestes féminins et des regards masculins29. (En ce sens, si les seins nus ont à être le symptôme de quelque chose, c’est avant tout de l’élévation du niveau de surveillance que les individus exercent sur eux-mêmes et, chemin faisant, de la part que prennent les rapports au corps dans la construction des manières d’être.)
16En tous les cas, une chose est certaine : l’idéologie n’est pas pour grand-chose dans l’avènement des seins nus.
17Contrairement à ce que suggère une vision critique prompte à se donner de la grandeur en scrutant tous les frémissements de mœurs à l’aune du « tout politique », voir en eux le fruit d’une entreprise de subversion de l’ordre établi (qu’elle soit libertaire, féministe ou tout bonnement naturiste), c’est en effet les vêtir d’une histoire trop grande pour eux.
Ils ne sont pas apparus par génération spontanée sur l’ordre de l’Anti-France pour saper les fondements de la société, souligne un magazine populaire à l’été 1970. Certains, poursuit-il, ont cru discerner dans leur apparition une conséquence des émeutes de Mai et de quelque mot d’ordre maoïste, mais, à première vue, il est difficile de distinguer ceux qui sont révolutionnaires de ceux qui sont UDR. Leurs propriétaires les traitent avec une coquetterie parfois provocante mais qui incite peu à la subversion sociale. Le plus souvent, elles sont surtout préoccupées de les faire brunir et cette obsession les occupe bien davantage que l’espoir de fasciner ou de scandaliser leur prochain. Beaucoup ne sont plus du tout conscientes du tabou violé et les portent avec le naturel de leurs sœurs lointaines d’Afrique ou d’Asie30.
Distinctions
18Quitte à paraître couper les cheveux en quatre, l’historien n’est pas mal inspiré, pourtant, de ne pas s’en tenir à ce genre de lecture : soucieuse de désamorcer l’effet subversif des seins nus, elle porte au jour la façon, largement partagée, dont on a alors fait d’eux une pure affaire de goût et mieux encore la figure le plus éclatante de la « libération des corps », cette sorte de force collective, à la fois anonyme, douée d’une vie propre et volontiers tenue pour « démocratique », dont se repaissent en ces années les porte-voix de la modernisation. Or l’interprétation est trompeuse. Faire de la pratique des seins nus le simple fruit de l’humeur du moment, c’est passer sous silence les mécanismes sociaux qui l’ont alors rendue possible. On connaît mal l’exactitude des comportements, des opérations concrètes et des sentiments de celles qui se dénudent31. La controverse publique que se plaît à orchestrer la presse, en revanche, et les manières de justifier la pratique, de la réprouver ou, plus simplement, de parler d’elle qui sont ainsi parvenues jusqu’à nous, permettent de préciser les choses. Les seins nus, sans grande surprise, mobilisent des jugements de valeur tranchés où se mêlent l’éthique, l’esthétique et quelque chose de cette vulgate psychanalytique qui s’insinue alors profondément dans le gouvernement des affaires humaines. Il y a une simplicité flatteuse dans l’opposition qui en surgit. Côté pile : le « bon sens », la décence et la morale, ou plus exactement, s’agissant de femmes, de mères et d’épouses, le répertoire éternel de la morale familiale qui prend le flétrissement des enfants pour témoin – « C’est horrible. Dans un an, est-ce qu’on verra les gens s’accoupler sur les plages ? » ; « C’est vraiment honteux de se mettre dans des tenues comme ça devant des enfants. Voyez, j’ai ma fille qui a dix ans, elle m’a dit “Maman, tu vas pas te mettre comme ça32” ». Côté face : le naturel, le bien-être, la liberté d’aller à son aise et la condamnation des hypocrisies morales – « C’est tellement agréable de pouvoir se mettre à l’aise ».
19Opposer deux France n’a toutefois ici guère de sens. Une génération plus tôt, face aux maillots collants et aux nouvelles impudeurs de plage, la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie traditionnelles (médecins, notaires, professeurs, commerçants, etc.) avaient lancé des centaines de pétitions, imprimé des affiches, organisé des tournées, interpellé le gouvernement et certains, parfois, s’étaient même bagarrés. Dans les années 1970, il faut bien l’admettre, les seins nus peinent à constituer une juste cause d’indignation en ces milieux où se recrutent alors pourtant les opposants à l’union libre, à la pilule ou à l’avortement. Reste l’hostilité d’une parole, individuelle et volatile, populaire, du reste, autant que petite-bourgeoise. Et ce sont les partisans que l’on entend le mieux. Eux, qui parlent et font parler les seins nus avec le plus de volubilité. D’eux, ils font l’insigne d’un corps « sans barricade », vrai, transparent et rendu à sa naïveté originelle. Un corps de gens « biens dans leur peau », en somme. « Cette notion de honte, quelle tartufferie ! C’est bien plus simple, et plus sain, ainsi33 ». Mais surtout, de cette pratique si naturelle que les enfants eux-mêmes, « s’ils sont bien éduqués, n’y verront rien de mal », ils font une épreuve de vérité : les seins nus sont lestés du pouvoir de révéler la nature véritable des êtres et en particulier l’« aliénation petite-bourgeoise », dont on aime alors à découvrir les signes dans les attitudes corporelles. « Le sein dévoilé dévoilera l’imposture », explique le magazine de Françoise Giroud à ses lectrices. Ceux qui s’opposent et ceux qui s’émoustillent ne sont alors pas autre chose que des gens « coincés » et « étroits d’esprit », en un mot des « puritains refoulés34 ». Si bien que face aux mères qui crient au « traumatisme », à celles qui « parlent trop nerveusement de “ces femmes impudiques qui font de l’exhibitionnisme”, on peut se demander si elles-mêmes ne sont pas victimes de certaines inhibitions inavouées35 ».
Femme de commerçant, 36 ans, 3 enfants
« Ces dépoitraillements publics sont malsains. J’ai tout de suite été voir la surveillante des plages pour me plaindre. Qu’est-ce que c’est que cette atteinte à la liberté ? On va à la plage pour se baigner en famille, pas pour voir des femmes nues ni pour faire l’éducation sexuelle de ses enfants. Même ma fille qui a dix-sept ans et qui est très intelligente, est scandalisée. Elle a tout de suite compris ce qu’étaient ces femmes : des p… Ça lui faisait honte et pourtant elle n’est pas spécialement pudique et son maillot est vraiment minuscule. Encore, elle, elle peut juger mais la petite de treize ans et mon garçon de neuf ans ? Je ne peux quand même pas leur bander les yeux. Mon mari m’a dit : “Moi, je n’épouserai jamais une femme qui se montre comme ça”. D’ailleurs, à la maison, mes enfants n’ont jamais vu ni moi ni mon mari nus, ni même en vêtements de dessous. Nous essayons de les élever dans le respect des grandes personnes. Et voilà que des malades exhibitionnistes viennent tout détraquer. Il y a des camps de naturistes. Qu’ils y restent entre eux. Dès que je vois une femme comme ça, je lui demande de se rhabiller. Je fais moi-même une mini-police sur les plages ».
Femme de cadre, 32 ans, 2 enfants
« Les seins sont jolis quand c’est bronzé. C’est naturel. Mes enfants ne sont jamais choqués. Nous les avons élevés très sainement. Les familles puritaines sont composées de gens plus ou moins refoulés. Je suis absolument sûre qu’une paire de seins ne peut pas choquer des enfants. Ce n’est peut-être pas pareil pour le bas du corps à cause des poils que les enfants, eux, n’ont pas. Je mets le moins souvent possible le haut de mon maillot de bain, pas par exhibitionnisme mais pour me sentir mieux. Je peux vous assurer que pas un enfant ne prête attention à moi. Qu’est-ce que vous voulez que ça leur fasse ? »*
* Marie-Thérèse de Brosse, « Les seins nus traumatisent-ils vos enfants ? », Paris-Match, 2 août 1973, p. 73.
20Même forcé, le clivage est instructif. Il met sur la piste d’une interprétation plus assurée. Le long des seins nus court une saisissante ligne de démarcation. Prenant la décontraction et un certain immoralisme bon enfant pour point d’appui, elle a pour effet principal de traduire dans le langage moral de l’aisance et du naturel ce qui, en réalité, relève de différences sociales dans le rapport au corps. Disons, pour aller au plus net, que les seins nus, dans l’ordre des principes du moins, prennent racine dans l’univers de ce qu’il faut bien nommer la « jeune bourgeoisie salariée », celle des cadres jeunes et des classes moyennes diplômées qui s’affairent en ces décennies à la modernisation des mœurs et sont les mieux armés pour s’arroger les profits symboliques qui lui sont attachés. Il suffit d’en juger par la faveur qu’elle s’attire dans L’Express, Elle ou, dans une autre mesure, Le Nouvel Observateur : la pratique est bien faite pour rencontrer l’humeur gentiment anti-institutionnelle de milieux qui, appliqués en ces années à la promotion d’un style de vie « libéré », c’est-à-dire détaché des traditions, des corrections et même des catégories sociales, se montrent aussi plus ouvertement favorables à la libération sexuelle, à l’émancipation de la femme ou à la « mort de la famille », bref à cette forme particulière de domination par le changement que les « élites de la modernité » ont alors érigée en lieu commun.
21Signe d’excellence morale, parce que déprise justement des formes traditionnelles de la morale, la dénudation des poitrines incarne avant tout un nouveau régime des corps et des rapports au corps. Celui-ci est le lieu d’un exigeant savoir-faire qui, l’été tout spécialement, mêle la maîtrise de savoirs médicaux, la compétence à « se voir avec les yeux des autres », mais aussi la psychologisation des relations au corps et cet âpre management des apparences, si conforme à l’obsession de la gestion rationnelle qui triomphe alors dans tous les univers professionnels. Or, de l’anxieuse scrutation de soi à la préparation de la silhouette, dont le « complexe du maillot de bain », codifié dans les années 1950, garantit le bien-fondé, ces techniques du corps n’ont rien de standardisation des conduites que l’on se plaît alors à découvrir à chaque coin de rue. Elles sont le fait des milieux sociaux de la modernité ; ceux justement qui, retrouvant le fil lointain des logiques « bourgeoises », investissent le plus et le plus continûment dans les jeux de l’apparence (et de l’apparence féminine, en particulier36) ; ceux qui, portés à faire montre d’aisance corporelle et de charisme, sont au cœur du processus social de valorisation des mises en scène de soi37. Loin d’une pratique spontanée, loin aussi d’une pure conduite de transgression, les seins nus portent, insinué en eux, quelque chose des luttes sociales livrées alors pour l’imposition des pratiques, des valeurs et des goûts tenus pour légitimes.
Paris-Match, 29 août 1970

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22Le trait n’échappe d’ailleurs pas aux contemporains. Après 1968, en des années où la parole critique se fait profuse, et où la dénonciation des effets de domination qui s’exercent partout forme à la fois un important enjeu démocratique et un bon point sur le marché des profits de lucidité, les voix ne manquent pas pour débusquer, dans les seins nus, le triomphe annoncé d’une nouvelle domination sociale38. L’aliénation du corps féminin est en particulier l’objet de positions virulentes. Emboîtant le pas d’une florissante sociologie critique qui, avec Baudrillard, ne rechigne pas à faire du corps « le plus bel objet de consommation39 », Le Nouvel Observateur s’ouvre aux « analyses » qui font la fortune mondaine du livre de Marc-Alain Descamps, Le Nu vêtu et le nu dévêtu (1972).
C’est la femme surtout qui se met nue, explique le magazine à l’été 1972. Elle offre à l’homme un plaisir du regard qu’il souhaitait. Mais avec ou sans soutien-gorge, les relations entre les gens sont toujours aussi sclérosées. C’est la femme « jolie » selon les critères de la mode qui prend plaisir à se montrer. Elle offre un spectacle de qualité. « Voyez mes seins, ils ne tombent pas ». Celles qui ne peuvent en faire autant sont hargneuses : « Ce sont des exhibitionnistes », disent-elles. Si on se débarrasse du tabou de la nudité pour créer une élite des corps parfaits et un immense prolétariat de femmes ingrates, ce sera une régression dramatique et non davantage de liberté40.
23Et il n’est pas difficile, en effet, de voir combien ces poitrines dénudées, sous couvert de libération et d’égalité sociale par la réduction du monde à la seule présence des corps, poussent à son paroxysme la traditionnelle féminisation du corps féminin qui fait des choses de l’apparence, et tout spécialement de l’apparence estivale, le lieu de réalisation par excellence d’une identité féminine dont la définition prend elle aussi racine dans les milieux sociaux dominants41.
L’instance des corps
24L’analyse ne brille pas par son originalité. Elle a le mérite de souligner combien les dispositions du corps portent l’empreinte historique des jeux sociaux qu’elles servent. Et combien, parce qu’elles sont la traduction en chair de valeurs, de croyances et de goûts plus grands qu’elles, elles permettent à l’historien de produire du savoir sur le fonctionnement passé du monde social. Mais pareille description, excessivement explicative, laisse dans l’ombre un immense continent. Car il ne peut suffire de montrer que l’usage des corps, même sous ses airs de liberté, est toujours le produit d’une construction collective. Il faut envisager les choses dans l’autre sens, scruter la façon dont les corps ont pu, dans l’instant de leur mise en jeu, faire exister un ordre des choses qui ne s’épuise pas dans l’exercice des contraintes collectives. C’est bien simple : si comme tout geste, car c’en est un, la dénudation des poitrines puise son efficacité dans l’univers social où elle a cours, ou plus exactement dans les dispositifs mi-symboliques mi-magiques qui lui sont attachés42, elle a aussi pour particularité d’en infléchir la nature et de faire advenir, singulières, éphémères, des formes de la réalité sociale qui n’en ont pas moins compté dans l’organisation des existences collectives.
25Reprenons : les seins nus font désordre. Pourtant, ils ne tombent pas du ciel. Ils prennent au mot la morale du renversement estival du monde dont l’histoire prend racine trois ou quatre décennies avant eux43. Au creux des ans, depuis ce temps, gît en effet une scène particulière où les corps vivent d’une présence qu’ils n’ont pas d’ordinaire. Réformés dans leur apparence, leur posture, leur éloquence même, ils forment le point de synchronisation des conduites, le diapason, si l’on préfère, à partir duquel, multiples le reste du temps, les repères collectifs se coordonnent en un horizon commun. Plus d’origine, plus d’appartenance, plus de passé. Rien que des corps. Et avec eux, l’illusion de la démocratie enfin touchée du doigt. « Sur les plages d’été, explique-t-on alors sans sourire, il est souvent impossible de déceler la classe sociale d’après l’aspect physique. La milliardaire et l’employée sont à égalité44 ». Il ne serait pas difficile de remiser cette conception dans l’armoire des mythologies trompeuses. Il n’est pas interdit pourtant de prendre au sérieux le sérieux avec lequel, pour des motifs différents, une partie des hommes et des femmes de l’époque pouvait considérer ces choses. Sur les plages des années 1970, les seins nus ne sont pas autre chose que les vacances faites corps. Ils prennent bel et bien sens à partir de cette morale de la permissivité estivale, mais aussi contre elle. Le raisonnement peut sembler tortueux ; il vaut la peine de le suivre, malgré tout. De cette morale, donc, ils perpétuent la logique.
« Au début, je suis un peu gênée, confesse une jeune coiffeuse parisienne, au bout d’une heure plus du tout. Pourquoi je le fais ? Peut-être un peu par provocation ». C’est le fin mot de l’histoire, conclut le magazine qui rapporte ces propos. Tout ce qu’on n’a pas le droit de faire toute l’année, on le fait en vacances45.
26Installé sur les plages, marquant de sa présence le suspens du monde ordinaire, le sein nu fait exister un temps à part, un contexte, ou si l’on préfère un irréductible ici et maintenant, où les conventions s’abolissent et les attentions se condensent, et qui tire précisément une partie de ce qu’il est de cette condensation. Il dessine quelque chose comme un écart, où, dans la discontinuité passagère des existences, tout paraît devoir se résumer à la présence des corps et aux déchirantes potentialités du présent qu’elle fait naître.
27Mais de cette inversion, passablement convenue en ces années, les seins nus ne se bornent pas à reconduire l’emprise. Sans quoi leur irruption n’aurait guère susciter la controverse. Ils font aussi un sérieux pas de côté. En ces lieux (les plages) où les impressions produites par les mises en scène du corps prennent une densité considérable, ils sont bel et bien porteurs d’une intention perturbatrice46. Faisant affleurer le privé dans le public, donnant à voir ce qui jusque-là demeurait soigneusement invisible, camouflé sous le tissu, ils font surgir une situation singulière qui, porteuse en quelque sorte d’une déritualisation, ne trouve pas à se résoudre dans l’ordre institué des conduites. Et suspendant l’évidence de ce qui se fait, ils font brusquement apparaître comme telles les règles rituelles qui, d’ordinaire, même l’été, fixent sans le dire les formes et les propriétés des corps. Et plus encore : ils ne se limitent pas, comme le veut une lecture hâtive, à transgresser les normes. Instrument d’une critique en acte, ils portent à leur façon un mode d’institution de la réalité sociale : faisant apparaître ces normes comme arbitraires, les sommant pour ainsi dire de se justifier, ils font naître un espace démocratique à partir duquel pourrait se refonder l’ordre des conduites possibles47. L’intense activité interprétative dont ces dénudations sont l’objet, poussant certains à en traquer la filiation jusqu’au mythe d’Actéon, l’envergure aussi des mutations dont les uns et les autres l’investissent – « Cette offensive contre la pudeur fait partie d’une entreprise de grande envergure contre la morale de papa » ; « N’en riez pas. C’est une affaire sérieuse, peut-être même grave. Elle marque un “tournant décisif” dans l’histoire des mœurs en France48 » –, sans oublier les analyses sophistiquées qui, comme celles de certains juristes, ne rechignent pas à reprendre à partir d’elles les qualifications de la « pudeur » ou de la « liberté49 », suffisent à faire toucher du doigt le travail, fugitif mais véritable, de construction du monde dont ces mises à nu sont l’instance.
28À coup sûr, les militantes aux seins nus, celles des piscines parisiennes, ignoraient à peu près tout du ressort historique qui se nichait ainsi dans leur geste. Misant sur une brusque désexualisation des corps, elles n’en retrouvaient pas moins une certitude commune : les corps, et les corps féminins en l’occurrence, loin de n’être que le fruit docile des disciplines collectives, peuvent constituer une précieuse ressource pour se manifester, pour contester l’ordre des choses et pour en renégocier les évidences les mieux instituées.
29Et au fond, c’est ce que les seins nus mettent de plus important sous les yeux. À leur façon, ils disent l’autorité sociale nouvelle dont les corps sont porteurs et le rôle qui leur revient dans les formes d’édification de la réalité sociale. Sans doute n’est-on pas infondé, comme le faisait jadis Norbert Elias, de remarquer combien, suivant un fil de longue durée, les corps ont depuis des siècles perdu de leur importance dans la construction de l’ordre social. Sous l’Antiquité, estimait le sociologue, l’apparence et la tenue des corps, situées au-dessus de l’intelligence ou du caractère moral, déterminaient, bien davantage que dans les années 1970, le classement des hommes et l’image qu’on se faisait d’eux50. À suivre les seins nus tels qu’ils travaillent l’espace public en ces décennies, il est du moins possible de proposer une autre lecture. L’épisode est fugace, bien sûr. Et bientôt, il ne sera déjà pas grand-chose de plus qu’une figure pittoresque et gentiment grivoise, que la télévision ressort à intervalles réguliers pour faire toucher du doigt les accès de permissivité d’une époque pas si lointaine. Pourtant, si l’on consent à ne pas les enfermer dans ce rôle, si l’on consent aussi à ne pas faire d’eux une expression du sempiternel « sacre des apparences », les seins nus racontent autre chose. Lieu d’une science des effets corporels, ils disent combien les corps, s’ils sont sans cesse régulés dans leur posture et leur apparence, constituent aussi une manière d’agir dans le monde, combien ils peuvent donner consistance à un contexte, en faire jouer les règles, faire naître une intense activité interprétative qui les dépasse, et combien, enfin, leur mise en jeu peut compter parmi les modes d’organisation et de réorganisation du monde social. La pratique des seins nus, insignifiant détail en apparence, met ainsi l’historien sur la piste des formes corporelles de la vie collective. Invitant à prendre pour objet non pas seulement ce dont étaient faits les corps passés, mais aussi et surtout ce qu’ils faisaient advenir, elle éclaire à sa mesure la promotion, poreuse et circonstanciée, du corps dans les échanges sociaux.
30Posant les jalons d’une histoire par corps, l’étude serrée des seins nus, et c’était tout l’objet de ce livre, fait ainsi entrevoir la possibilité de produire d’autres connaissances historiques. De dégager d’autres modes d’intellection du passé.
Notes de bas de page
1 Sur les faits rapportés ici, voir R. Maruchitch, « Elles veulent se baigner seins nus à la piscine », L’Express, 10 avril 2009.
2 Voir notamment le reportage de G. Bonnet, « Des féministes enlèvent le haut à la piscine », Reportages AFP, 6 mai 2009 (Ina.fr). Sur les actions scandinaves du groupe Bärä bröst, voir « Ne cachez pas ce sein… », L’Express, 10 avril 2008.
3 L’expression « seins nus », à laquelle je me tiens dans ce chapitre, n’est elle-même évidemment pas exempte d’ambiguïté : en attribuant un sexe à la pratique (seins nus pour les femmes ; torse nu pour les hommes), elle reconduit, dans l’ordre des mots, la distinction dont, en tant que telle, la lutte menée dans les piscines, faisait sa raison d’être.
4 Les propos des militantes sont rapportés par P. Molinier, « Tumultueuses, furieuses, tordues, trans, teuff… féministes aujourd’hui. Cinq militant/e/s dans la bataille » (entretiens), Multitudes, n° 42/3, 2010, p. 43-53 (le passage cité se trouve p. 47-48).
5 À ce propos, outre les travaux classiques évoqués par W. Kaschuba, « Culture populaire et culture ouvrière, catégories symboliques. Quelques remarques ethnologiques sur l’histoire du quotidien et l’histoire culturelle », in A. Lüdtke, dir., Histoire du quotidien, Paris, éd. MSH, 1994, p. 175-208, voir en particulier les analyses de D. Memmi, « Le corps protestataire », Sociétés contemporaines, n° 31, juillet 1998 – mais l’ensemble du numéro mérite attention.
6 E. P. Thompson, Whigs and Hunters. The Origins of the Black Act, New York, Pantheon, 1975, p. 247-249. Sur cette généalogie possible, voir A. Hyde, « Suppressing bodily display », Bodies of Law, Princeton, Princeton University Press, 1997, p. 131-147. (On peut songer aussi, quoi que sur un registre différent, à l’usage fameux que John Ludd et, à sa suite, les luddites firent du déguisement, et plus spécialement du travestissement, dans l’Angleterre industrielle du premier xixe siècle.)
7 Peut-être entrait-il aussi dans la préparation de cette action, comme dans les modalités formelles qui sont finalement les siennes, une référence implicite au mythe américain du bra-burning, ces opérations qui consistaient à brûler en public leur soutien-gorge, et dont on sait mieux aujourd’hui que, si certaines militantes féministes en envisagèrent la possibilité, elles relèvent de la légende. Mais je n’en ai trouvé ici aucune trace explicite.
8 Un détail mérite encore d’être signalé : prendre ici pour point de départ vers autre chose la question des seins nus que j’avais prise pour point d’arrivée dans Les Corps d’été. Naissance d’une variation saisonnière (Paris, Autrement, 2009), c’est aussi vouloir réfléchir au fil de continuité qui prétendait les rendre explicables, c’est-à-dire en éteindre l’étrangeté, par la seule magie de la succession chronologique.
9 Sur les faits et le déroulement exact qu’ils ont suivi, l’exposé le plus clair se trouve dans Recueil Dalloz, 1965, p. 417-418. Et plus largement sur cette manière de saisir l’attention, voir C. Granger et P. Goetschel, « Faire l’événement, un enjeu des sociétés contemporaines », Sociétés & Représentations, n° 32, 2011, p. 9-23.
10 France Soir, 9 juillet 1964. Voir aussi le reportage « La vie à Saint-Tropez et le monokini », Les Actualités françaises, 29 juillet 1964 (Ina.fr).
11 Carrefour, 29 juillet 1964 ; Gazette du Palais, 1965, p. 49.
12 Archives municipales de La Rochelle, 2 Fi 4140, arrêté municipal, juillet 1934.
13 Outre les développements consacrés à cette question dans Les Corps d’été, op. cit., p. 70-94, voir, sur un mode plus proprement académique, C. Granger, « Batailles de plage. Nudité et pudeur dans l’entre-deux-guerres », Rives nord-méditerranéennes, n° 30, juin 2008, p. 115-152.
14 C. Laplatte, « Qu’est-ce que l’outrage public à la pudeur ? », Gazette du Palais, 1965, p. 49-54.
15 L’autre concerne, en fait, une jeune fille qui s’était promenée en monokini, lors du festival de Cannes, sur le boulevard de la Croisette à Canne, autrement dit, cette fois, dans les rues de la ville : Semaine juridique (Juris-classeur périodique), 1965, 14323, « Outrage public à la pudeur », tribunal correctionnel de Grasse, 29 mai 1965. « Attendu qu’en France, dans l’état actuel des mœurs, le spectacle d’une femme s’exhibant la poitrine entièrement nue, dans les rues d’une ville, même à proximité d’une plage, est de nature à provoquer le scandale et à offenser la pudeur du plus grand nombre », le tribunal déclara la demoiselle coupable du délit d’outrage public à la pudeur et, faisant application de l’article 330 du Code pénal, la condamna à 300 francs d’amende. Sur l’histoire de la pudeur, ou plus exactement des conceptions juridiques de la pudeur publique, et sur la place qu’y prend l’épisode des seins nus, voir M. Iacub, Par le trou de la serrure. Une histoire de la pudeur publique, xixe-xxie siècle, Paris, Fayard, 2008, p. 167-177.
16 Ministère public c. Claudine Durand et Jean Milanini, Tribunal correctionnel de Grasse, Semaine juridique (Juris-classeur périodique), t. ii, Jurisprudence, 23 septembre 1964.
17 Cour d’appel d’Aix-en-Provence, 20 janvier 1965, Gazette du Palais, 1965, 1.208, et Semaine juridique (Juris-classeur périodique), 1965, t. ii, 13974, note A. Rieg. L’avis prend appui sur un arrêt rendu par la Cour d’appel de Riom en 1938 (Recueil Dalloz, 1938, 109). On trouve un utile aperçu de l’abondante jurisprudence en matière de seins nus (au spectacle, théâtre, music-hall et cirque, en particulier) dans R. Doublier (avocat au barreau de Nice), Le Nudisme devant la loi. L’outrage public à la pudeur, Paris, 1960, p. 52-53, et dans « Le nu au spectacle peut-il outrager la pudeur ? », Revue de sciences criminelles, 1953, p. 362-366.
18 Cour de cassation (chambre criminelle), 22 décembre 1965, Gazette du Palais, 15 mars 1966, p. 167. ainsi que le commentaire d’ensemble paru dans le Recueil de droit pénal, 1965, p. 79.
19 A. Bercoff, « Sein Tropez », L’Express, 31 août-6 septembre 1970, p. 36.
20 Paris-Match, 29 août 1970, p. 24.
21 « Monokini au Lavandou », ORTF, Journal télévisé, 13 h, 8 juillet 1973.
22 « La guerre du sein nu est à son paroxysme. Non pas à Saint-Tropez ou à Cannes mais dans une petite commune du Morbihan, à une trentaine de kilomètres de Lorient, Erdeven », explique ainsi N. Namia, « La guerre du sein nu aussi en Bretagne », Paris-Match, 2 août 1973, p. 18-19. Voir aussi « Les seins nus montent à Paris », ibid., 12 juillet 1973, p. 20-23.
23 J. Mézerette, « J’ai été gendarme à Saint-Tropez », Paris-Match, 26 juillet 1973, p. 41-47.
24 J.-C. Loiseau, « Seins nus : les Français sont pour ! », L’Express, 4-10 août 1975, p. 52-56.
25 Louis de Cambronne, « Ces plages où le nu est toléré », Paris-Match, 19 juillet 1975, p. 7, et L’Express, 4-10 août 1975, p. 52-56.
26 S. Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1987[1905].
27 M. Yalom, Le Sein. Une histoire, Paris, Galaade, 2010 [1998]. Pour un aperçu d’ensemble sur la question, voir D. Jodelet, « Le sein laitier. Plaisir contre pudeur », Communications, n° 46, 1987, et plus récemment la minutieuse histoire proposée par D. Baldin, Histoire du sein. Approche historique du corps des femmes au xixe siècle, Paris, éd. du Sandre, 2005 (tiré d’une maîtrise, Paris 1, 2001). Ajoutons, sur la construction anatomique du « sexe social », encore que les seins n’y prennent qu’une place très résiduelle, les études d’ensemble de T. Laqueur, La Fabrique du sexe. Essai sur le corps et le genre en Occident, Paris, Gallimard, 1992[1990].
28 L’Express, 31 août 1970, p. 36. Sur la minijupe et, plus généralement, la mutation des conduites d’apparence dans les années 1960-1970, voir É. Nowinski, « La minijupe, une révolution de tissu », in P. Artières et M. Zancarini-Fournel, dir., 68, une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, p. 71-75 ; et surtout les pages de C. Bard, Ce que soulève la jupe. Identités, transgressions, résistances, Paris, Autrement, 2010, p. 32-39.
29 Cette explication, qui a le mérite de débusquer des mécanismes autrement intéressants que ce que suggère le constat d’une libération des mœurs, est celle adoptée par J.-C. Kaufmann, Corps de femmes, regards d’hommes. Sociologie des seins nus, Paris, Nathan, 1995, en particulier p. 17-18. Cette lecture, est-il besoin d’y insister ?, a pris racine dans l’univers académique au cours des années 1990, à mesure que s’y insinuaient plus sûrement les théories sociales de Norbert Elias, et en particulier ce qu’il avait désigné, depuis les années 1930, comme un relâchement contrôlé des contrôles. S’agissant notamment des manières et des tenues de plage en honneur ne ces années, et notant qu’« il est impensable qu’une femme ait pu se montrer au xixe siècle en public, sans se faire conspuer par la société, dans un de ces costumes de bain », il proposait ainsi cette explication : « Il s’agit d’un “relâchement” s’inscrivant parfaitement dans le cadre d’un “comportement-standard” civilisé, c’est-à-dire d’une répression et d’une transformation de l’affectivité qui, du fait du “conditionnement”, ont pris le caractère d’une habitude pour ainsi dire automatique », N. Elias, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy, 1973[1939], p. 271-272. Pour une discussion récente et serrée de ces mécanismes et des modalités suivant lesquelles ils ont trouvé à se perpétuer dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, voir notamment C. Wouters, « Comment les processus de civilisation se sont-ils prolongés ? De la “seconde nature” à la “troisième nature” », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 106, avril-juin 2010, p. 161-175 (numéro spécial : « Norbert Elias et le xxe siècle », dirigé par Q. Deluermoz).
30 C. Saint-Laurent, « L’été extravagant », Paris-Match, 29 août 1970, p. 22-27.
31 Sur cet angle mort que constitue l’accès aux expériences féminines de la poitrine, voir, dans une perspective féministe, I. Marion Young, « Breasted experience : the look and the feeling », Throwing Like a Girl and Other Essays in Feminist Philosophy and Social Theory, Bloomington, Indiana University Press, 1990.
32 Propos tirés du reportage télévisé « La mode du monokini à Saint-Tropez », Côte d’Azur Actualités, 27 août 1970.
33 Propos d’un jeune homme de 35 ans, rapporté par A. Bercoff, « Sein Tropez », art. cit., p. 36. Il faudrait prendre le temps de montrer mieux que je ne le fais ici l’emprise, déjà ancienne, du rapport psychologique au corps estival, et notamment du rapport malheureux au corps que soutient le « complexe du maillot de bain », figure inaugurée dans les années 1950, et qui, au prétexte d’un regard objectif sur le corps personnel et sur sa conformation, assure l’intériorisation du rapport légitime au corps. Voir entre autres J. Lyon, « J’ai peur de l’été. J’ai le complexe du maillot de bain », Marie-Claire, mai 1957, p. 51-52.
34 J. Duché, « À quel sein se vouer ? », Elle, 5 octobre 1970, p. 7.
35 M.-T. de Brosse, « Les seins nus traumatisent-ils vos enfants ? », Paris-Match, 2 août 1973, p. 73.
36 Sur tout ceci, voir les analyses classiques et détaillées de L. Boltanski, « Les usages sociaux du corps », Annales ESC, n° 26, janvier-mars 1971, p. 205-233, et plus largement Id., Les Cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982.
37 Sur ce processus, je suis ici bien sûr les développements de P. Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, 1979 : « Le charme et le charisme désignent en fait le pouvoir qui appartient à certains d’imposer comme représentation objective et collective de leur corps et de leur être propres la représentation qu’ils ont d’eux-mêmes, d’obtenir d’autrui, comme dans l’amour ou dans la croyance, qu’il abdique son pouvoir générique d’objectivation pour le déléguer à celui qui en serait l’objet », p. 229-230.
38 On trouve, pour des motifs qu’il vaudrait la peine d’étendre plus systématiquement aux affaires corporelles, d’importantes considérations sur les formes de la critique, sociale et artiste, dans les années qui m’occupent ici, dans L. Boltanski et È. Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 243-255.
39 J. Baudrillard, La Société de consommation. Ses mythes, ses structures, Paris, Denoël, 1970.
40 G. Sitbon, « Le nu et le vêtu », Le Nouvel Observateur, 28 août 1972, p. 30-31. L’ouvrage en question est celui de M.-A. Descamps, Le Nu vêtu et le nu dévêtu, Paris, Gallimard, 1972.
41 « Tandis que pour les hommes, la cosmétique et le vêtement tendent à effacer le corps au profit des signes sociaux de la position sociale (vêtement, décoration, uniforme, etc.), chez les femmes, ils tendent à l’exalter et à en faire un langage de séduction », P. Bourdieu, La Domination masculine, Paris, Le Seuil, 1998, p. 106, et aussi plus spécialement p. 28-35.
42 C’est ici retrouver, par d’autres voies, et pour un contexte historique évidemment très différent, certaines des pistes explorées, à la suite de Marc Bloch et de Marcel Mauss, par J.-C. Schmitt, La Raison des gestes dans l’Occident médiéval, Paris, Gallimard, 1990.
43 Les exemples d’époque sur lesquels s’adosse ce que je ne fais ici qu’effleurer, sont légion ; voir notamment S. Mesnil-Grente, Les Vacances, Paris, 1964. Sur la genèse de cette morale, et tout spécialement la part que les corps ont trouvé à y jouer (bien plus complexe que ne le laissent supposer les discours interminables sur les mutations des tenues et des toilettes), voir notamment C. Granger, « Du relâchement des mœurs en régime tempéré. Corps et civilisation dans l’entre-deux-guerres », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 106, avril-juin 2010, p. 115-125.
44 On trouverait cent autres exemple de ce genre ; ils composent dans les années de croissance une solide mythologie, qui n’est pas étrangère à… pacification des relations sociales par l’exercice de la raison (et notamment de la raison économique, si l’on suit F. Lebaron, La Croyance économique. Les économistes entre science et politique, Paris, Seuil, 2000), voir notamment J. Lyon, La Femme et la beauté, Paris, Hachette, 1965 p. 19, ou encore N. Le Caisne, « En maillot de bain, pas de niveau social », Elle, 8 mai 1972, p. 168-169.
45 G. Sitbon, « Le nu et le vêtu », art. cit., p. 31.
46 Il n’est pas mauvais de remarquer à ce sujet que c’est bien une scène de plage que Erving Goffman (La Mise en scène de la vie quotidienne, I, La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973, p. 14-16) prend pour point d’ouverture de sa grande analytique des interactions. La scène en question, qui met en scène Preedy et son « petit numéro », et notamment l’inspection à laquelle ils soumet la plage et l’indifférence feinte avec laquelle il la traverse, se dressant « lentement pour déployer librement son impressionnante stature », etc., est tirée de W. Sansom, A Contest of Ladies, 1956.
47 On trouve d’importants développements, s’agissant des manières dont la critique intervient dans la construction de la réalité sociale, dans L. Boltanski, « Le pouvoir des institutions », De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009, p. 126-128.
48 Le Nouvel Observateur, 28 août 1972, p. 30.
49 Exemplaire à ce sujet est l’article de C. Laplate, « Qu’est-ce que l’outrage public à la pudeur ? », art. cit., p. 50.
50 N. Elias, « La genèse du sport en tant que problème sociologique » [1971], in N. Elias et E. Dunning, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994, p. 192 : « On n’est pas toujours conscient du caractère relativement récent dans le développement des sociétés de la possibilité qu’un homme handicapé physiquement a de s’élever dans la hiérarchie sociale ou de conserver une positions de dirigeant ou un pouvoir et un rang social élevé. Parce que l’“image du corps” ou l’apparence physique occupe un rang relativement bas – bien plus bas, par exemple, que l’“intelligence” ou le “caractère moral” – dans l’échelle des valeurs qui détermine, au sein des sociétés telles que la nôtre, le classement des hommes et l’image d’ensemble que nous nous faisons d’eux, il nous manque souvent une clé pour comprendre ces sociétés où l’apparence physique déterminait bien plus l’image publique d’un individu ».
Auteur
-
Christophe Granger
Université Paris 1
Historien, actuellement au chômage. Chercheur associé au Centre d’histoire sociale du 20e siècle (Paris 1/CNRS), il a notamment publié : Les Corps d’été. Naissance d’une variation saisonnière (Autrement, 2009) ; co-dirigé : le numéro « Faire l’événement » de la revue Sociétés & Représentations (n° 32, 2011), ainsi que L’Ennui. Histoire d’un état d ’ âme, 19e-20e siècles (Publications de la Sorbonne, 2012) ; et édité : La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés d’Auguste Forel (Autrement, 2012). Depuis 2011, en proie à un tardif éclair de lucidité, il s’emploie subrepticement à quitter l’université.
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