Préface
p. 5-6
Texte intégral
1Les thèmes explorés dans les pages qui suivent s’inscrivent à plein titre dans l’actualité économique, politique et sociale. Les questions concernant la portée et la signification des services publics sont souvent évoquées dans les débats contemporains, aussi bien à l’échelle hexagonale qu’à celle européenne. À partir des dernières décennies du xxe siècle, on a assisté à une montée en puissance des critiques et des remises en question du service public, encouragées par l’influence croissante d’un libéralisme obsédé par la limitation des budgets et des compétences de l’État. Cela s’est traduit, entre autres, par une série de dispositions législatives qui ont considérablement modifié le cadre et les règles des activités jadis liées à cette sphère, dont les contours sont devenus souvent plus étroits et généralement plus incertains.
2Le rôle crucial joué à cet égard par l’Union européenne est sous les yeux de tous. La législation et la jurisprudence européenne se sont efforcées d’éviter, autant que possible, le recours à l’expression « service public », en lui préférant celle de « services d’intérêt général » (SIG). Dans ce domaine, les institutions européennes se sont concentrées surtout sur la sous-catégorie des « services économiques d’intérêt général » (SIEG), c’est-à-dire les activités de service public relevant du secteur marchand. Ces dernières ont fait l’objet de maintes décisions de la Commission, du Parlement et de la Cour de Justice, visant à concilier les missions de service public avec le respect du principe phare de la libre concurrence. On pourrait facilement énumérer les traités, les arrêts et les « paquets » qui se sont succédés au cours des dernières décennies pour réglementer ce domaine. Dans l’ensemble, ces dispositions ont encouragé une politique de libéralisation des « services économiques d’intérêt général » au sein des pays membres, qu’il s’agisse des transports, de l’énergie, de l’eau, de la poste ou des télécommunications.
3Les marges de manœuvre des États quant à l’organisation et à la gestion des services publics sont également rongées par les pressions d’autres organismes internationaux, tels le FMI ou la Banque mondiale. Mais on assiste aussi à un processus complémentaire. La diffusion d’une sensibilité écologique, par exemple en relation au thème du développement durable, confère une valeur ajoutée d’intérêt général à des activités qui autrefois relevaient purement de la sphère de l’intérêt privé. C’est parfois cette dimension qui assure une rentabilité économique à des secteurs en crise, grâce aux subventions dont on peut bénéficier.
4Ce livre explore le brouillage contemporain de la notion de service public avec des outils méthodologiques qui pourraient sembler, à première vue, surprenants. Il réunit, en effet, un ensemble d’études ethnographiques qui se situent à une échelle microanalytique, celle couramment adoptée par les ethnologues. Comme l’a remarqué Clifford Geertz, ces derniers peuvent être définis comme les miniaturistes des sciences sociales. Ils affectionnent un regard rapproché, porté sur une réalité sociale circonscrite qui est ainsi scrutée dans ses moindres détails et restituée dans toute son épaisseur. Or, une démarche de ce type apporte des éléments de connaissance qui échappent à d’autres regards, opérant à des échelles plus englobantes. Le lecteur trouvera donc ici une série de radiographies des effets locaux produits par les mutations contemporaines de l’économie.
5Naturellement, une combinaison de plusieurs démarches est nécessaire pour saisir, dans toute leur complexité, les dynamiques économiques, sociales et politiques liées aux transformations du service public. Et, bien entendu, d’autres spécialistes – les économistes, les sociologues, les politologues – ont sans aucun doute un rôle crucial (et central) à jouer dans un effort collectif visant à saisir ces processus. Les contributions réunies dans ce livre ont cependant le mérite de montrer que les ethnologues ont toute leur place dans la construction d’un tel point de vue inter- ou transdisciplinaire. Grâce à la boite à outils qui leur est propre, ils sont à même de restituer le vécu des acteurs touchés à plusieurs titres par les processus de transformation contemporains ; car ce vécu ils l’ont connu de manière intime, à travers un dialogue serré, nourri d’une participation active à la vie des personnes étudiées.
6Plusieurs dimensions profitent de l’éclairage venant de la description dense mise en œuvre par les ethnographies rassemblées dans ce livre. Ici, je voudrais au moins en retenir une, qui me semble d’importance capitale. Il s’agit des transformations dans la vie des travailleurs induites par le brouillage des distinctions entre la sphère publique et celle privée et, plus généralement, par les changements dans l’organisation (et la conception même) du travail. La minutie du regard rapproché des ethnologues est particulièrement efficace, dans ce cas, pour capturer les détails des différentes situations et montrer les contradictions et les paradoxes auxquels un nombre croissant de travailleurs se trouve confronté.
7Comme le souligne déjà son titre, l’horizon comparatif de ce livre coïncide avec la Méditerranée. Cette orientation découle du contexte dans lequel cet ouvrage est né, vu que les textes sont issus du travail effectué au sein d’un des axes de recherche (Entreprises et territoires : une dialectique des mutations contemporaines, dirigé par Ghislaine Gallenga) de l’Institut d’ethnologie méditerranéenne européenne et comparative (IDEMEC), à la Maison méditerranéenne des sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence. Bien évidemment, ce choix ne suppose aucun penchant culturaliste : il n’est pas question d’ériger la Méditerranée en une aire qui serait dotée d’une uniformité sociale et culturelle. En syntonie avec les recherches que notre Institut consacre depuis plusieurs années au monde méditerranéen, ce livre tend plutôt à considérer la Méditerranée comme un laboratoire heuristiquement fécond, où sont concentrées des situations proches et éloignées en même temps, et de plus en plus soumises à des pressions similaires, émanant des dynamiques induites par la mondialisation.
Auteur
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