Conclusion
p. 95-101
Texte intégral
1L’archéologie n’est pas une et indivisible. Sa complexité provient du nombre des disciplines qu’elle renseigne, auxquelles elle fait appel et qui semblent se multiplier à l’infini suivant la nature des vestiges, les périodes historiques, les spécificités locales, régionales, nationales.
2Mais cette complexité résulte aussi de la diversité des professionnels qui s’en revendiquent et qui, malgré des collaborations régulières, sont éclatés entre plusieurs institutions1. Le prisme des médias tend à lisser toutes ces aspérités : nous l’avons vu dans les exemples de référence, les journalistes parlent « des archéologues ».
3C’est à eux que cette conclusion est consacrée, ainsi qu’à l’évolution de leur métier qui s’est faite sous et, en partie, grâce aux objectifs des médias et qui doit désormais entamer une nouvelle phase. Il faudrait consacrer une étude complète aux conditions à réunir pour briguer la qualité d’archéologue. Qui peut la revendiquer ? Du technicien de fouille au directeur de l’Inrap, de l’enseignant chercheur au responsable de laboratoire universitaire, de l’employé territorial au conservateur de site, quel est celui qui n’utilise que des techniques de l’archéologie et qui a le titre d’archéologue ? La question peut paraître naïve et même provocatrice, alors que de la réponse dépend des nouveaux usages et des modalités renouvelées de transmission des connaissances archéologiques.
4Dans cette étude nous avons considéré l’archéologue comme le responsable d’une opération de fouille, celui qui est désormais l’interlocuteur régulier du journaliste. Tel ne fut pas toujours le cas. La presse n’a longtemps été sollicitée que pour dénoncer les scandales comme s’en souvient Michel Clément, directeur de l’architecture et du patrimoine au ministère de la Culture et de la Communication en 2009 en évoquant dans les années 1970 :
Le Campo Santo à Orléans où les sépultures partaient en camions (bennes) à l’occasion de la construction du parking souterrain ; des scandales de Lyon, Capitale des Gaules. Je me souviens également du scandale à Bourbonne-les-Bains. Il y avait eu dans la revue Archéologia une couverture sur laquelle on montrait une photo d’une très belle tête gauloise en bois, découverte en milieu humide, qui était conservée et, à côté, celle du Préfet du département. Le titre était : cette tête envoyait l’autre à la décharge. On avait détruit un sanctuaire gaulois, probablement, et toutes ses magnifiques œuvres gauloises étaient parties à la décharge publique. C’était un scandale qui avait fait pas mal de bruit2.
5Le processus de validation de l’information à diffuser se faisait alors en milieu fermé et ne donnait lieu qu’à une communication « confinée » et des débats entre professionnels. Les publications scientifiques ne paraissaient que plusieurs années après la fin des chantiers et encore étaient-elles réservées aux spécialistes et aux « comités de lectures ». Si cette procédure n’avait pas été respectée et les conclusions validées par les autorités compétentes, les résultats étaient tenus pour suspects, leurs intérêts limités, voire leurs auteurs discrédités.
6Aujourd’hui, même si l’actualité de l’archéologie préventive reste cantonnée à des brèves en fin de journal télévisé, presque au même titre qu’une proposition de loisir de week-end, elle est désormais dans le « fil » de l’actualité. On n’est plus dans l’indignation d’un saccage des années 1970-1980, dans l’annonce d’une grève des années 1990 et l’on guette désormais l’information d’une découverte « près de chez nous ». Une émission « grand public » régulière comme Des racines et des ailes sur France 2, fait figure d’exception, en y consacrant de temps en temps des reportages entiers mais qui ne sont pas liés à des découvertes récentes.
7La nouveauté est venue de la chaîne de la télévision franco-allemande Arte qui a programmé pour la première fois en juin 2010 une série d’émissions dans le cadre de « la journée nationale de l’archéologie ». On peut cependant regretter qu’aux heures de plus grande écoute, ce ne soient que des rediffusions d’émissions, consacrées à l’archéologie de sauvetage à l’étranger qui aient été proposées3. Pourquoi n’y avait-il pas, ce jour-là, de débat avec des archéologues, ni en plateau, ni sur aucun des 128 sites et musées archéologiques qui accueillaient du public ? L’année suivante, Arte n’a pas renouvelé sa journée de diffusion de reportages, tandis que le ministère de la Culture et de la Communication « labélisait » la manifestation, qui a été reconduite chaque année depuis 2011.
Fouille d’un urne en laboratoire à Perpignan, préparation d’un reportage télévisé. 2009, Cl. C. Dureuil, Inrap

8On peut se souvenir du témoignage de Jacques Lasfargues, conservateur du Musée gallo-romain de Lyon-Fourvière et ancien directeur des Antiquités de la région Rhônes-Alpes, qui en 2008 évoquait :
« L’évolution de la PQR est très positive. Mais ne rêvons pas, ce n’est pas parce que la PQR s’est imprégnée d’une culture archéologique. Elle fonctionne toujours de la même manière ; c’est quand on a la chance d’avoir un papier dans la presse nationale que l’on observe une déferlante de la presse locale : TV locales, journaux locaux. Le mouvement est toujours un suivi des grands médias. Il n’en demeure pas moins vrai que l’information, depuis 3 ou 4 ans, sur l’archéologie, a changé d’échelle et de qualité et de nature. De moins en moins sur l’agitation, mais on parle de fond, de découverte. Il y a un progrès considérable. »
9Quant à Marc Gauthier, inspecteur général honoraire de l’Archéologie, il enchaîne :
« La polémique (dans les) articles de presse ne touche pas que l’archéologie. C’est la polémique qui fait vendre. On a l’impression que la situation des archéologues est réglée pour la presse, même si c’est faux. Mais on ne commence plus les reportages par des mouvements sociaux, des grands conflits4 ».
10Souhaitons que le passage progressif du professionnel de l’arrière-plan vers l’avant-scène, sera à l’image de la place que prendra progressivement l’archéologie préventive dans le processus d’aménagement du territoire. Si l’archéologue est le principal acteur de la montée en puissance d’une nouvelle profession qui, depuis les années 2000 a « revisité l’histoire de France de fond en comble » il lui reste encore pourtant quelques étapes à franchir pour acquérir une place de chercheur à part entière aux yeux des médias.
La prise de parole
11L’archéologie préventive alimente l’actualité sans dramatiser, le ton et le « climat » des interventions ont naturellement évolué, la passion a laissé place à une présentation objective des résultats de recherches. Dans ce contexte, tous les responsables d’opération devraient être tour à tour invités à se saisir d’un micro. Or tel n’est pas encore le cas.
12S’il n’existe pas d’étude indiquant le nombre des responsables d’opérations archéologiques cités chaque année dans les médias en France, on sait en revanche qu’en 2007, date de clôture de notre corpus de référence, l’Inrap a réalisé 277 fouilles (sachant que l’on ne communique pas, en général, sur les résultats de diagnostics) et que 1 929 communes ont été « concernées par des interventions archéologiques »5. Or, il n’y avait en moyenne que 15 communiqués de presse par an, relayés à l’échelle nationale et mis en ligne sur le site internet institutionnel. Si l’on considère qu’en moyenne deux archéologues sont interviewés à cette occasion par les journalistes et même si, bien entendu, il y a des responsables de chantiers et des spécialistes qui répondent à la presse en dehors des visites « officielles » (conférences, journées portes ouvertes…), on peut conclure que l’immense majorité des agents n’apparaît jamais à l’écran et leurs noms ne sont jamais cités dans les journaux.
13C’est donc sur un nombre infime de professionnels que notre étude a porté. La majorité se donne entièrement à ses travaux de terrain et ses recherches, sans la moindre tentation d’attirer sur eux l’attention des journalistes. Au contraire, ils s’effacent discrètement derrière les « spécialistes ». S’ils se taisent c’est, disent-ils, parce qu’ils n’ont pas été formés pour parler à la presse, qu’ils n’ont pas le temps et que cela ne les intéresse pas.
14Ils craignent aussi des approximations citées entre guillemets, des erreurs d’interprétation de leurs propos ou, tout simplement, que les journalistes n’écrivent pas ce qu’ils aimeraient lire.
La visite de presse avant l’achèvement du chantier
15Lorsqu’il y a une visite de presse, il est d’usage d’inviter les journalistes sur le chantier au moment où les fouilles sont bien avancées et qu’il est possible d’en mesurer l’importance. Cette visite, qui consacre en quelque sorte la bonne exécution de leur mission, est pour les archéologues du plus grand intérêt. Ils évoluent alors sur « leur » site et donne l’information « brute » : contexte de l’intervention, périodes historiques abordées, nature de l’occupation, perspectives. Ce rendez-vous programmé se fait en présence de l’élu local et/ou de l’aménageur qui, au vu des résultats, en retirent la certitude qu’ils ont eu raison de supporter cette contrainte, même si les médias n’en profitent pas pour parler de l’aménagement à venir dans le détail. Les autres membres de l’équipe de fouille sont filmés en train de travailler pour faire des images « d’ambiance de chantier ». Les journalistes vont à leur rencontre pour se faire expliquer une méthode et les mêmes questions reviennent toujours, sur la pratique « Comment fouillez-vous une tombe ? Avec un pinceau ? » ou pour saisir un sentiment : « Qu’est-ce que vous éprouvez quand vous fouillez ? »
16Peu d’archéologues travaillent la médiatisation des découvertes en amont du chantier. Tout les en dissuade, l’inconnu du déroulement de la fouille, l’état des vestiges, les relations avec tous les partenaires de l’opération, le temps pour mettre en place un plan de communication et le sentiment que c’est une action accessoire par rapport aux aspects scientifique, sécuritaire ou administratif. C’est regrettable. Les archéologues qui connaissent l’environnement médiatique de leur site sont maîtres de l’image qu’ils peuvent transmettre de leur découverte. Se rendant disponibles aux sollicitations, ils sont souvent interrogés de façon transversale sur l’histoire et sur les sociétés et prennent un statut « d’experts » pour commenter à chaud une découverte, pour la rendre plus abordable au public. Ceux-là ne sont pas (encore) des archéologues du secteur préventif, sauf le cas de Jean-Paul Demoule, mais c’est sans doute car il est, par ailleurs, professeur à l’université de Paris. En effet, le crédit apporté à un titre universitaire est capital et la production bibliographique, un gage de sérieux. L’archéologue préventif n’avait jusque là pas toujours la possibilité de publier aussi facilement que ses confrères universitaires, le « contrat » étant, à l’Afan puis au début de l’Inrap, d’enchaîner les opérations et les rapports. Ce qui n’est heureusement plus le cas aujourd’hui, la direction scientifique ayant une programmation très dense (projets d’activités scientifiques, collaborations avec d’autres instituts, partenariats au sein des laboratoires universitaires etc.).
17Il n’y a pas que les archéologues qui fuient la presse, la plupart des chercheurs en sciences sociales « subissent » des invitations en fonction de l’actualité et ne sont pas directement à l’initiative du rendez-vous, même s’ils peuvent parfois l’anticiper, comme par exemple, les directeurs d’instituts de sondage pendant les périodes électorales, les directeurs de laboratoires de génétique pendant les week-end de Téléthon ou Sidaction. C’est déjà moins vrai pour les chercheurs en sciences exactes comme les physiciens pendant les catastrophes nucléaires, ou les sismologues, mais une actualité archéologique n’est jamais à ce point « brûlante » qu’elle donne lieu à un changement de dernière heure dans les programmes de télévision. Quand elle nécessite une prise de parole rapide, c’est le plus souvent sur un support papier, une « tribune » dont s’empareront universitaires ou dirigeants d’instituts6. Elle échappera au responsable de l’opération qui avait signalé le problème et ce malgré le fait que depuis une dizaine d’années, les rapports entre journalistes et archéologues de terrains sont beaucoup plus réguliers7.
Une nouvelle image de l’archéologue
18Pour avoir un instantané de l’état de la profession faisons référence aux chiffres de la direction des ressources humaines de l’Inrap8, les autres organismes archéologiques ne publiant pas leurs bilans sociaux. Dans les effectifs permanents de la filière scientifique et technique, entre 2004 et 2009, l’âge moyen est de 41,8 ans pour les agents permanents. C’est donc logiquement un effectif plutôt jeune, ce qui paraît normal pour exercer ce métier physique et lourd en contraintes de déplacements.
19Les agents des filières scientifiques et techniques sont plus diplômés (75 % sont entre le niveau bac + 2 et le doctorat) que ceux de la filière administrative (50 % ont un niveau bac + 2 et plus).
20Ce sont donc des agents de terrain qui ont une bonne formation universitaire ou qui ont validé des cycles d’études supérieures (39 % ont un bac + 5 ou un doctorat en filière scientifique). Dans les niveaux de formation les plus hauts, la répartition des hommes et des femmes est à peu près équilibrée.
21De plus, l’Inrap a investi près d’un million d’euros dans la formation de ses agents en 2009, dont 7 % pour « la gestion, le droit et la communication ». Les responsables d’opérations sont donc majoritairement ces cadres, qui ont souvent un solide bagage universitaire et qui suivent des formations continues. Cela a forcément eu un impact sur les modalités de la médiatisation des recherches.
22Parce qu’il est le principal employeur en archéologie, le secteur préventif dispose du budget de fonctionnement le plus important de la discipline. Il a ainsi pu être précurseur dans la mise en valeur de la valorisation archéologique via les nouveaux médias. Si cette dernière s’est développée de façon exponentielle, elle est encore en dessous du niveau d’information auquel elle pourrait prétendre. Pire, la présence des chantiers au cœur du développement urbain ou d’un territoire peut aussi générer des situations « d’incommunication » qui prendront alors plus de temps à être résolues. En effet, le déroulement du chantier complique la vie quotidienne des habitants et, pour atténuer les inconvénients dont ils ne manqueront pas de se plaindre, plus efficace sera celui qui leur fournira à temps, un maximum d’informations pour les désarmer. Reste à pouvoir anticiper. Ainsi l’archéologie dans les villes s’est accompagnée d’équipements valorisants : la charte graphique de l’Inrap (rouge, blanche et noire), dérivée des couleurs de la mire des topographes, s’est vue déclinée de la papeterie au parc de véhicules de l’établissement, de la signalétique informative des chantiers à l’équipement vestimentaire des agents en passant par le site internet institutionnel.
23L’identité visuelle créée en 2006 est adoptée en 2007. À l’origine, les vêtements siglés « Recherches archéologiques » étaient donnés aux agents participants à des opérations de communication : portes ouvertes, manifestations culturelles ou scientifiques, afin de les repérer dans la foule. Mais très vite, les personnels de terrain ont souhaité récupérer des tee-shirts et autres « gilets rouges ». Si bien qu’au même titre qu’ils recevaient des chaussures de sécurité et des pantalons de chantier, l’Inrap les a équipés de tee-shirts d’été et d’hiver, ainsi que de parkas de sécurité sérigraphiés.
24Si le but était de montrer le professionnalisme des agents, il était aussi de revendiquer une appartenance institutionnelle, tout en évitant les récupérations d’équipements publicitaires – parasols siglés de marques de sodas sur les chantiers par exemple – et en dissuadant l’utilisation des véhicules à des fins non professionnelles.
25S’attaquer à l’apparence vestimentaire des archéologues est moins anecdotique qu’il n’y paraît et « l’uniforme », même s’il n’est pas du tout obligatoire, a été bien accepté. Adapté à la protection corporelle bien entendu, il est surtout un moyen de reconnaissance, un positionnement et une appartenance professionnelle. Ainsi les avocats préfèrent être en robe pour répondre aux interviews et les médecins en blouse, car ils entendent être reconnus comme tels. Les tenues de chantier ont aussi été insidieusement normalisées par les choix des photos données à la presse. L’image de l’archéologue y est travaillée, de préférence en vêtement siglé du logo institutionnel et respectant les consignes de sécurité (casques avec logo, chaussures de sécurité, gants etc.). La tenue fait l’archéologue et l’on voit désormais du premier coup d’œil la différence entre un chantier conduit par des professionnels et un chantier de bénévoles.
Archéologues versus journalistes ?
26À première vue, ils se ressemblent, dans leur travail d’investigations, dans la recherche d’un résultat qui dépasse les apparences, dans leur quête de l’authenticité des témoignages. Mais en réalité, leurs pratiques et le but qu’ils poursuivent présentent, de grandes différences. Le premier procède par découvertes successives, le second demande « des scoops ». Le scientifique travaille en équipe, revendique la solidarité et souhaite se fondre dans un groupe ; le journaliste, lui, recherche des vedettes, des personnages charismatiques.
27Il arrive cependant que les intérêts des archéologues et des journalistes parviennent à se rejoindre. C’est le cas lorsqu’est annoncée au public la découverte « d’une ville sous la ville » à Nîmes, d’une nécropole datant de deux mille ans qui livre des centaines de tombes et les offrandes des familles endeuillées à Perpignan, d’un monument antique dans une ville qui se pensait médiévale en Corse. Tout le monde y trouve son compte : archéologues, journalistes, aussi bien que riverains et public...
28Mais le cours de la science archéologique n’est pas un long fleuve tranquille. Il est souvent perturbé par des découvertes plus ou moins sensationnelles, qui font naître parfois querelles et passions. Toutes n’ont pas l’importance des trouvailles faites par Carter dans la Vallée des Rois en 1922, mais certaines comme à Glozel dans l’Allier firent l’objet, en leur temps, de polémiques qui intéressèrent les profanes au point qu’ils se divisaient entre « glozéliens » et « anti-glozéliens ». L’histoire débute en 1924. On crut que le site qui venait d’être mis au jour remontait au Paléolithique. Après d’innombrables expertises et autant de procès, on finit par conclure, en 1995, qu’il n’était que médiéval. Mais la bataille, dont la presse rendait compte quotidiennement, a été mémorable. Lorsque surviennent de pareilles découvertes qui font « la une » des journaux, les journalistes n’ont d’autre choix que d’appeler les chercheurs en aide pour « nourrir » leurs « papiers » et donner un avis qui sera reproduit – bien sûr entre guillemets – dans les colonnes de leurs quotidiens à gros tirages. En retour, il faut que les chercheurs puissent compter sur les journalistes pour les aider à faire croître leur « capital de confiance », voire leurs crédits.
29Dans ce couple archéologue-journaliste, des crises et des dysfonctionnements ne manquent pas de se produire.
30À leurs sources, des éthiques profondément divergentes et un manque de prise en compte des contraintes de l’autre.
31Pourtant les archéologues ont été parfois contraints d’emprunter aux journalistes leurs méthodes pour « exister » dans un monde où règnent la compétition et la logique économique. Ce fut le cas lorsque survinrent les « scandales » dont on a dit qu’ils furent à l’origine de l’archéologie préventive. Les journalistes ont alors montré aux archéologues comment donner à leur discipline, plutôt austère, un côté un peu plus séduisant, avec de l’insolite, du rêve, de la magie, des personnages hors du commun, qui se battaient contre l’irréversible. Les journalistes ont alors trouvé l’occasion de prêter assistance aux archéologues, en leur offrant une tribune. Leurs articles donnaient une portée nationale aux indignations locales, contribuant à faciliter les négociations, notamment avec les aménageurs. Ces derniers redoutent encore la médiatisation des découvertes.
32Mais le mariage, s’il fut d’intérêt, reste malgré tout fragile, tant sont différents les buts que les protagonistes poursuivent chacun à son rythme : le journaliste est toujours en quête de nouvelles à sensation pour en faire part à ses lecteurs, dans l’immédiat, tandis que l’archéologue travaille sur le long terme ; il lui conviendrait de prendre son temps pour informer le public des résultats de ses recherches.
33L’un travaille dans le présent, l’autre sur le passé.
34Tous ces paramètres permettent de concevoir la chaîne de l’information. Qu’en conclure ? En matière d’archéologie préventive, le champ médiatique et le champ scientifique gardent chacun leur spécificité et il en est de même pour les journalistes et pour les chercheurs qui y consacrent leurs travaux. Mais la pratique démontre que leurs intérêts ne sont cependant pas inconciliables. C’est pourquoi, plutôt que de présenter ces professionnels comme des concurrents et d’opposer le « bon chercheur » au « rusé reporter », mieux vaudrait faciliter l’interpénétration entre leurs deux activités et donner à ceux qui les exercent les moyens de se comprendre. La « greffe » entre les deux milieux a déjà pris et bourgeonne de façon remarquable dans les médias sérieux de vulgarisation scientifique. Ainsi, l’ancien rédacteur en chef de Pour la science, Philippe Boulanger nous confiait que les articles sur des sujets archéologiques sont presque les seuls à être lus par tous ses lecteurs ! C’est sans doute la raison pour laquelle l’archéologie est désormais présente dans tous les numéros de ce journal.
Enjeu de pouvoir
35Maîtriser l’information est un enjeu qui reste vital pour l’archéologie préventive. Ce n’est qu’à partir de la première décennie du xxie siècle, au moment où l’Inrap a mis en place sa communication, avec des professionnels intégrés à l’Institut, que dans les coulisses, les tensions pour prendre la parole ont été les plus violentes. Mais la discipline est entrée dans le quotidien des gens, en écornant par là même l’image d’Épinal, un peu utopique et exotique, de l’archéologue. En effet, ni le ministère de la Culture, ni les Drac, ni les autres institutions archéologiques n’avaient su faire ce travail de proximité. L’Inrap est venu combler un vide – que l’on avait bien voulu entretenir si l’on en croit les propos de Pierre Leman9.
36C’est d’ailleurs une volonté revendiquée que l’on ne cesse de reprocher à l’Institut. Ainsi seule la découverte du César d’Arles revenait régulièrement dans les discours de la ministre de la Culture de l’époque : exemplarité d’une communication maîtrisée pendant un an. Un délai qui ne peut pas être concevable pour une opération préventive, nous l’avons vu.
Pourquoi faut-il continuer à médiatiser les découvertes de l’archéologie préventives ?
37Parce qu’au-delà de la diffusion de l’actualité, cette contrainte a permis de préparer les sites aux visites, de faire des photos « non scientifiques » ou de réfléchir à des présentations des découvertes mieux adaptées aux attentes des différents publics. Ce travail s’est révélé également fondamental pour la valorisation des découvertes (expositions, publications…). Les journalistes, plus systématiquement invités, ont donc parlé moins souvent de « trésors », de « secrets » et plus jamais d’Indiana Jones. Au contraire, ils évoquent des scientifiques qui, par l’histoire qu’ils racontent, rendent les découvertes plus concrètes, plus vivantes et apportent une connaissance renouvelée de l’évolution des terroirs et des sociétés.
38Ce bilan, sur les dix premières années de vie de l’archéologie de prévention, se referme avec la certitude que le schéma consensuel qui voudrait que l’archéologue donne l’information au journaliste, qui lui-même la transmet au public, est désormais obsolète.
39Les actualités ne sont pas diffusées uniquement par les médias de presse et le public veut désormais être à la source de l’information qui l’intéresse : 30 000 personnes sont abonnées à la lettre d’information de l’Inrap et 100 000 « visites » ont été enregistrées sur le site internet de l’Institut en juin 2012 à l’occasion des journées de l’archéologie… 11000 connections sur ce site ont été générées par des URL externes provenant de sites affluents et c’est « Facebook » qui a été le meilleur de ces relais, en aiguillant 2 063 visiteurs vers lui. Si les pages « offres d’emplois » ont de plus en plus de succès, les pages consacrées aux actualités des chantiers restent les plus souvent consultées.
40Lorsque notre passé fait partie de notre présent, nous sommes libres d’en disposer. Ceux qui en font un avoir, le confisquent bien souvent et oublient sa fonction de relais, d’appel et d’histoire, de point d’appui, de transmission.
Mise en place de l’affichage informatif pour le public du chantier du Boulevard Jean Jaurès à Nimes, 2007, Cl.C. Dureuil, Inrap

Notes de bas de page
1 L’Inrap, le CNRS, l’université, les collectivités territoriales, les écoles françaises à l’étranger, les opérateurs privés français ou étrangers agréés, les « établissements de coopération interdépartementale » décidés par des Conseils généraux…
2 L’archéologie préventive : compte-rendu de la table ronde organisée le 25 novembre 2009 au Sénat http://www.senat.fr/noticerapport/2009/r09-241-notice.html, [consulté en juin 2012].
3 13h10 : Allianoi, la Pompéi thermale à nouveau submergée / 14h00 : Xenius, Quels étaient les secrets des ingénieurs du passé ? / 14h30 : L’archéologue et le bulldozer/ 14h45 : Reims la Romaine / 15h15 : Comment les archéologues reconstituent les grands drames de l’histoire ? / 15h40 : L’autoroute à remonter le temps / 16h35 : Les premiers Européens (épisodes 1 et 2) / 20h45 : Les derniers jours de Zeugma / 21h40 : Alerte au pillage des royaumes de Saba.
4 Interventions de la table ronde « les combats de l’archéologie » du 14 février 2008, lors du colloque « la Fabrique de l’Histoire » à l’INHA, dont les actes ont permis la rédaction de : Jean-Paul Demoule, Christian Landes, La fabrique de l’archéologie en France, Paris, 2009, Éditions La découverte.
5 Rapport d’activités de 2007 de l’Inrap, « les chiffres clés » p. 10.
6 Le Monde.fr du 24 décembre 2010 publie une tribune de Jean-Paul Jacob consacrée au pillage « un trésor archéologique maltraité ».
7 En 2010, on compte 4 590 articles, reportages, mentions de l’Inrap dans la presse écrite et les médias audiovisuels (Inrap, Rapport d’activités, 2010, p. 10).
8 Le nombre de cadres intermédiaire (catégorie 4) est stable, 19-20 %, malgré l’augmentation du personnel (de 283 agents en 2004 à 363 en 2009), celui des cadres supérieurs (catégorie 5), accuse une petite baisse de 9 % de l’effectif total en 2004 il passe à 7 %, même si les embauches ou les promotions internes ont là encore permis de grossir les rangs (de 125 à 142 salariés). Enfin, les postes de direction scientifique (hors catégorie) sont eux aussi stationnaires voire légèrement à la hausse de 2 % à 3 % (33 agents en 2004 contre 60 en 2009). In Rapports d’activités 2008 de l’Inrap, p. 80 et Rapports d’activités 2009 de l’Inrap, p. 82.
9 Pierre Leman, 1972.
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Peupler et habiter l’Italie et le monde romain
Stéphane Bourdin, Julien Dubouloz et Emmanuelle Rosso (dir.)
2014
Archéologie au présent
Les découvertes de l’archéologie préventive dans les médias
Catherine Dureuil-Bourachau
2015
Sarta Tecta
De l’entretien à la conservation des édifices. Antiquité, Moyen Âge, début de la période moderne
Charles Davoine, Maxime L’Héritier et Ambre Péron d’Harcourt (dir.)
2019
Gérer l’eau en Méditerranée au premier millénaire avant J.-C.
Sophie Bouffier, Oscar Belvedere et Stefano Vassalo (dir.)
2019
Le village de la Capelière en Camargue
Du début du ve siècle avant notre ère à l’Antiquité tardive
Corinne Landuré, Patrice Arcelin et Gilles Arnaud-Fasseta (dir.)
2019
Les métaux précieux en Méditerranée médiévale
Exploitations, transformations, circulations
Nicolas Minvielle Larousse, Marie-Christine Bailly-Maitre et Giovanna Bianchi (dir.)
2019
L’Homme et l’Animal au Maghreb, de la Préhistoire au Moyen Âge
Explorations d’une relation complexe
Véronique Blanc-Bijon, Jean-Pierre Bracco, Marie-Brigitte Carre et al. (dir.)
2021
