Archéologie au présent
Les découvertes de l’archéologie préventive dans les médias
p. 7-9
Texte intégral
1« Auriez-vous une gravure de cette époque pour que les spectateurs puissent se rendre compte ? » Cette question banale m’a été posée par une journaliste d’une chaine de télévision nationale au printemps 2005. Je venais pourtant de passer de longues minutes au téléphone avec elle, à décrire un site archéologique. Il s’agissait alors de la découverte de niveaux archaïques au cours d’un chantier de fouilles archéologiques préventives, situé derrière l’Hôtel de ville à Marseille. Responsable régionale de la communication d’un institut archéologique, je désirais susciter l’intérêt de cette journaliste et espérais un reportage au journal télévisé du soir. J’étais bien incapable de montrer « une gravure » et d’ailleurs de quelle époque pouvait-il s’agir alors qu’on savait que le site était contemporain des colonisateurs phocéens occupés à construire les premières maisons et les bâtiments publics de Massalia ? Comment cette journaliste convaincrait-elle son rédacteur en chef chargé de hiérarchiser les informations sur les conflits sociaux, les inondations catastrophiques et autres marées noires à l’autre bout du monde, les inaugurations de crèches municipales, mais aussi, la découverte archéologique du jour : les premières maisons des Grecs de Marseille ?
2En guise d’introduction je voudrais reprendre les termes qui ont guidé ma réflexion au fil de la rédaction de cet ouvrage.
Médiatiser les découvertes de l’archéologie préventive
3Le verbe « médiatiser » tout d’abord qui, pris dans son sens historique primitif signifiait « placer un vassal sous la suzeraineté de l’Empereur (à l’époque du Saint Empire romain germanique) ». Au sens didactique et plus actuel, qui nous intéresse ici, ce verbe veut dire « rendre média ». Bien avant que la médiatisation ne soit appliquée au travail des journalistes, celle-ci consiste donc à mettre en place un médiateur, un intermédiaire entre deux opinions. Le média, ou encore mass-média, est entré en janvier 2012 dans le dictionnaire de l’Académie française. Il désigne communément un instrument de diffusion d’un message à l’intention d’un groupe.
4Déjà en 1964, pour le sociologue canadien Marshall McLuhan1, la communication elle-même et ses médias comptaient plus que le message communiqué. Pour illustrer son propos il prenait l’exemple de la lumière électrique qui représente un médium à l’état pur. Un médium sans message, tant que l’on ne l’a pas utilisé pour faire, par exemple, de la publicité. Ainsi, un médium quel qu’il soit, contient toujours un autre médium. La parole est le contenu de l’écriture, qui elle-même est le contenu de l’imprimé et ce dernier celui du télégraphe. Tous les médias ne sont donc pas des médias de masse. Ils ne le deviennent qu’en donnant accès au plus grand nombre au même message ou à un ensemble de messages2. Le paradigme « Macluhanien », cité encore par Neil Postman3, ne nous renvoit-il pas à la simple notion de « packaging » ?
5Le médium « trouve donc sa définition dans l’articulation d’une technique, d’un mode de financement et d’un contenu4 ». Il s’agit d’un procédé de traitement de l’information, d’un support de diffusion, d’un fond et d’une mise en forme. Classés par ordre d’ancienneté les quatre principaux médias sont l’affichage, la presse écrite, la radio et la télévision relayés désormais par des rendez-vous sur « la toile » ou tout autre mode de communication individuelle, que l’on qualifie aujourd’hui de « quatrième pouvoir5 ». La médiatisation pourrait se définir comme la mise à disposition des médias, de leurs savoir-faire et de leurs techniques de communication, à un public désireux d’être tenu au courant de l’actualité. Marchandise « fragile et périssable », son stock exige d’être rafraîchi en permanence. Les journalistes, professionnels de la communication, sont les acteurs principaux de la médiatisation. « Pontifes » au sens étymologique, ils composent leurs programmes d’informations, de débats et de reportages, en fonction de la spécificité de chacun de leurs supports : musique, culture, variétés, sports, politique, en respectant les horaires d’écoute et en traitant les sujets qui sont susceptibles de retenir l’intérêt des auditeurs et des téléspectateurs. Le « chiffre d’audience » est en effet mesurable et mesuré et la concurrence est vive pour acquérir des « parts de marché », argument de négociation pour obtenir des campagnes publicitaires et donc des financements médiatiques.
6Pour cette étude, en amont du média de presse, il y a le site archéologique, que nous avons choisi d’appeler au fil des pages « la découverte archéologique » – ce qui constitue déjà un abus de langage –. Et, en aval, se trouvent les récepteurs du « message médiatisé », les publics qui n’appartiennent pas à la petite communauté scientifique concernée par l’archéologie. Au centre, les journalistes servent de médiateurs pour faire circuler l’information. Or qui sont-ils dans les rédactions, ces journalistes qui s’intéressent à l’actualité de l’archéologie ? Comment travaillent-ils lorsqu’ils sont avisés d’une découverte ? Cherchent-ils d’abord à connaître l’intérêt qu’elle présente pour leurs lecteurs ? Les inconvénients éventuels pour le voisinage ou le propriétaire du terrain ?
7Le terme « média », fait déjà apparaître toutes les dimensions du propos et met en relief les écueils. Les passeurs d’information pris en compte ici seront exclusivement les journalistes, les médiateurs.
8Sont-ils à l’initiative de l’information ? Vont-ils visiter les sites qui sont souvent en plein centre ville, sous leurs yeux ? Puisque « la presse est libre », les journalistes peuvent accéder à tout chantier pour demander des précisions ou même rédiger un article à partir d’un simple panneau d’information affiché sur une palissade et, selon le droit français, ils peuvent même prendre la photo du chantier depuis l’extérieur du site, sans avoir à demander d’autorisation, lorsqu’il s’agit d’illustrer un « fait d’actualité ». Faut-il une actualité indépendante de celle de la recherche, comme la sortie en salle d’un film, pour relancer le débat sur l’origine de l’espèce humaine ? Les journalistes cherchent-ils alors à l’alimenter par des exemples de découvertes récentes de l’archéologie ? Les réponses à toutes ces questions sont-elles si variables en fonction des rédactions, des éditions, des supports, des spécialités des médias ? Quelles sont les informations reprises et pourquoi ? Pourquoi les archéologues ne se reconnaissent-ils pas toujours dans les propos des journalistes et parfois les redoutent-ils ? Ou comment, au contraire, utilisent-ils les médias pour légitimer leur travail ? Telles sont les questions qui se sont posées dès le début de notre étude. Comme un fil qui s’échappe d’une pelote, les premières réponses ont fait naître d’autres problématiques.
9Dans le même temps, l’accès à l’information archéologique semble aussi s’être démocratisé. Tout comme l’actualité qui a été servie par les innovations technologiques, l’information archéologique, anecdotique il y a trente ans, est désormais quotidienne.
10Le terme de découverte semble avoir été inventé pour l’archéologie : on dé-couvre ce qui avait disparu de la surface, ce qui n’était plus sous nos yeux. Et c’est ici que l’archéologie prend sa dimension fantastique, réalise un tour de magie. L’archéologue remet au jour l’état antérieur oublié de tous. C’est à ce moment qu’intervient la musique d’ambiance palpitante dans les reportages, au moment où les images de synthèses restituent murs, piliers, arcades et voûtes, le rythme s’accélère, les spectateurs comprennent les vestiges, ils entrent dans la dimension de la découverte et s’identifient au chercheur qui leur a raconté l’Histoire et voient le monument avec ses yeux.
11Comment créer une « découverte » ? Comment est-elle mise en scène ? Qui porte son invention et le discours qui l’accompagne ? Pourquoi ne se concentrer dans ce livre que sur l’archéologie préventive ?
12Car cette archéologie s’inscrit dans l’immédiateté qui est peu conciliable avec la démarche habituelle des archéologues et que ce contexte d’intervention a changé en profondeur l’ensemble de la profession et surtout son image.
13L’archéologie préventive est par définition soumise à trois contraintes qui rappellent les unités imposées au théâtre du Grand Siècle. C’est le calendrier qui pose la première contrainte, celle du temps, en lien avec les projets de travaux qui ont fait mettre en place l’intervention des archéologues. La fouille en second lieu concerne une parcelle strictement définie. C’est l’unité de lieu. Enfin les recherches sont soumises à un cahier des charges. C’est l’unité d’action. Il ne peut être question de travailler une semaine sur une même sépulture, les ratios habituels de réponse aux appels d’offres, imposent de traiter au moins une tombe par jour de fouille (terrain et post-fouille). Il est inenvisageable de passer sous la maison de la parcelle mitoyenne pour suivre un mur, dégager entièrement un sol de mosaïque ou une sépulture entr’aperçue. De plus, en milieu urbain, les paliers de sécurités sont tels que le sol archéologique apparaît parfois comme au fond d’un entonnoir, réduisant d’autant les surfaces fouillées. Dernière contrainte et pas des moindres, l’archéologie préventive est financée par l’État et/ou l’aménageur du site. Dans les deux cas, les cordons de la bourse sont tenus par des donneurs d’ordre extérieurs et, chaque année, le budget de l’archéologie préventive est réévalué et soumis au législateur avec tous les aléas que cela comporte.
14Dans le contexte général ainsi défini, nous avons choisi de nous intéresser plus spécifiquement sur la médiatisation des chantiers de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), issu de l’Association pour les fouilles archéologiques nationales (Afan), car c’est le premier employeur de la discipline. La taille de l’Institut l’impose aussi comme le principal acteur de la communication archéologique en France.
15La première question qui se pose est de savoir comment exister dans les médias pour prouver aux élus que l’archéologie préventive les concerne aussi dans leurs circonscriptions électorales. Or, la phase de communication et la visite de presse en particulier, se déroulent assez logiquement le plus souvent au moment où les vestiges sont les plus faciles à comprendre, les plus visuels : le chargé de communication choisit nécessairement la phase du chantier où il y a encore des structures en place. Mais ce moment présente des difficultés pour l’archéologue lui-même, alors encore dans l’étape la plus délicate, celle des hypothèses et des doutes. Ceux-ci ne seront levés qu’au moment où l’on aura pu détruire les structures, débarrasser les éléments adventices et surajoutés, afin de comprendre leur mode de construction et fouiller les tranchées de fondation qui livreront, peut-être, les indicateurs chronologiques tant attendus. Il y a donc objectivement une possibilité de conflit ou du moins d’incompréhension entre l’archéologue et le communicant sur le choix du moment le plus favorable à la médiatisation.
16Un site complètement fouillé est un site « purgé de ses vestiges », où plus rien n’est visible. La fin de la fouille, toujours dans la nécessité de tenir les délais et le travail de post-fouille vont alors confirmer ou infirmer les hypothèses émises sur le terrain, notamment au moment de la médiatisation. Jamais un astrophysicien ne fait une conférence de presse sans avoir consolidé ses hypothèses, sans avoir nommé et défini la nouvelle étoile découverte et repéré l’ensemble de la constellation à laquelle elle appartient. La découverte peut prendre des années avant d’être relayée dans la presse, le temps n’est pas compté. Alors qu’en archéologie préventive le responsable de la fouille est mis devant une caméra, sans possibilité d’avoir eu confirmation des datations qu’il propose sur des premières impressions, parfois sans l’avis de ses pairs et avant d’avoir mis au propre ses relevés. C’est une éternelle course contre la montre, entre la nécessité de montrer des éléments compréhensibles par le public et celle de valider les hypothèses.
17Nous allons nous efforcer de retracer le conflit qui, en archéologie préventive a existé entre la science et la médiatisation avant la fondation et la mise en place d’une véritable politique de communication et dans un espace géographique limité : la région méditerranéenne6.
18Car, entre archéologie préventive et médias s’agit-il d’un mariage de raison ou d’une alliance d’intérêt ? Peut-on envisager une troisième voie ; une attirance mutuelle qui serait le meilleur moyen de passer de la science à la vulgarisation ?
Notes de bas de page
1 Mc Luhan Marshall, 1964, Pour comprendre les médias, Points, Paris, Seuil, 404 p.
2 Eliséo Véron, Martine Levasseur, 1989, Ethnographie de l’exposition, Centre Georges Pompidou, p. 23.
3 Neil Postman, Michel Rocard, réedition de 2010, Se distraire à en mourir. Trad. par Thérèsa de Cherisey, Ed. Nova, 255 p.
4 Patrice Flichy, 1993, « Industries culturelles », in : Lucien Sfez : Dictionnaire critique de la communication, t. 2, Paris, PUF, p. 976.
5 L’expression « quatrième pouvoir » est passée dans le langage courant pour désigner les médias. Par extension, il comprend tous les moyens de communication qui peuvent servir de contre-pouvoir face aux trois pouvoirs incarnant historiquement et idéologiquement l’État (pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire).
6 Les départements du sud de la France, de la frontière espagnole à la frontière italienne et en Corse.
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