Corneille et Moliére : la rencontre
p. 15-18
Résumé
Malgré leur différence d’âge‚ Corneille et Molière ont été plus complices qu’on ne le dit‚ dans leur activité théâtrale. Il suffit‚ pour s’en persuader‚ de regrouper les moments de leurs rencontres et de les considérer autrement que dans un esprit d’indifférence ou de polémique.
Le simple rassemblement des faits connus concernant les rencontres entre Corneille et Molière infirme la légende longtemps entretenue de leur animosité réciproque. On constate au contraire l’importance et la durée de l’intérêt et de l’aide qu’ils se sont portés. Molière jouait Corneille et Corneille n’a jamais boudé la comédie jusqu’à son avant-dernière pièce‚ Pulchérie‚ sur laquelle plane encore l’ombre de Molière et de sa troupe. Et dans leur amour commun pour le théâtre‚ celui des étoiles féminines d’alors a‚ lui aussi‚ joué son rôle.
Texte intégral
1Les hypothèses hasardeuses de Pierre Louÿs‚ d’Henri Poulaille et de quelques autres n’ont rien à faire ici. Il s’agit simplement de regrouper des faits connus concernant les rencontres de Corneille et de Molière. Ces faits ont été déjà mentionnés rapidement au passage par les différents critiques ou historiens nais de façon toujours occasionnelle sans qu’y soit attachée une attention particulière. Les rassembler en les rapportant à la chronologie permet de revenir en partie sur l’idée largement insinuée d’une indifférence établie ou de sérieuses difficultés séparant les deux auteurs. Racine‚ la chose est reconnue‚ a eu maille à partir avec Corneille et avec Molière. Corneille‚ lui‚ était d’une autre trempe‚ et ses rapports avec l’auteur du Misanthrope ont été beaucoup plus proches et fructueux que le laisse entendre la tradition critique et universitaire.
2Ils étaient pourtant‚ dans le temps et l’espace‚ loin l’un de l’autre au départ‚ l’un à Rouen‚ l’autre à Paris‚ et le provincial de seize ans plus âgé que le parisien Jean-Baptiste. Le futur Molière a tout juste quatorze ans quand triomphe Le Cid au Théâtre du Marais : est-il déraisonnable de penser qu’il l’a vu ou qu’il en a entendu parler ? Ce qui est sûr‚ c’est que‚ beaucoup plus proche de lui par l’âge‚ un autre Corneille‚ Thomas‚ frère de Pierre et futur auteur‚ lui aussi‚ a vu le jour en 1625 à Rouen.
3À tous trois un horizon commun : le théâtre‚ qui va leur tracer une carrière parallèle avant de les amener à se rencontrer. Le jeune Poquelin‚ à peine la vingtaine passée‚ s’épuise à faire vivre à Paris L’Illustre Théâtre‚ puis part avec sa troupe courir la fortune en province. Il a en 1644 pour la première fois‚ semble-t-il‚ signé le nom de « Molière ». Corneille‚ pendant ce temps‚ académicien depuis 1647‚ est toujours solidement installé à Rouen et engrange les succès parisiens de Horace à Nicomède jusqu’au relatif silence qui suit l’échec de Pertharite en 1652 à l’Hôtel de Bourgogne où‚ toujours attentif aux comédiens‚ il a‚ depuis 1648‚ suivi le brillant Floridor.
4Viennent deux années capitales : 1658 et 1659. Molière met un terme à ses pérégrinations provinciales. Il passe l’été de 1658 à Rouen. À l’automne‚ il sera à Paris. À Rouen‚ il a dû rencontrer Corneille. Les poèmes de ce dernier à la Marquise Du Parc ne permettent guère d’en douter. Corneille songe par ailleurs‚ lui aussi‚ à une rentrée théâtrale spectaculaire à Paris‚ et prépare à cet effet son Œdipe dont Floridor sera la vedette. Les voilà donc tous deux‚ à peu près à la même période‚ en passe de devenir parisiens car les Corneille songent de plus à quitter Rouen et à installer leurs deux familles à Paris‚ projet qu’ils vont réaliser en 1662. Pour l’instant‚ Molière va venir à Paris jouer pour la première fois devant le Roi et ce qu’il interprète est naturellement une pièce de Corneille : Nicomède. Comment ne pas rêver à une forme d’entente antérieure entre les deux hommes ? Hypothèse que l’on peut considérer comme confortée par le registre de La Grange qui note que l’année suivante‚ en 1659‚ Molière‚ maintenant établi à Paris‚ n’y a pas joué moins de sept Corneille successifs : Le Cid, Cinna, Héraclius, Horace, Le Menteur, La Mort de Pompée et Rodogune. Il a‚ bien sûr‚ tenté parallèlement de renouveler son répertoire mais sans grand succès. Il essuie au moins deux échecs avec la Zénobie de Magnon et le Pylade et Oreste de Coqueteau de la Clairière. Ce dernier auteur lui avait pourtant été recommandé par les Corneille‚ et Thomas1 s’est indigné dans une lettre du ler décembre à l’abbé de Pure du sort fait à leur protégé. Difficulté passagère qui montre bien en tout cas une proximité entre Molière et les Corneille.
5Les années suivantes 1661-1663 seront en apparence plus animées. Corneille‚ après avoir‚ dans les Discours de 1660‚ définitivement assis sa maîtrise théorique‚ connaît l’année suivante au Marais un éclatant succès avec La Conquête de la Toison d’or. Succès encore‚ et toujours au Marais‚ en 1662 avec Sertorius. Molière‚ pendant ce temps‚ échoue avec Don Garcie de Navarre mais prend en décembre 1662 une revanche elle aussi éclatante avec L’École des femmes. Au cours de la querelle qui a suivi cette dernière comédie‚ même si le nom des Corneille n’apparaît pas ouvertement‚ les commentateurs depuis lors ont invité à l’y voir au moins à deux endroits du texte. D’abord dans les fameux vers 179-182‚ où le Monsieur de l’Isle qui est épinglé pourrait n’être autre que Thomas Corneille2. Mais pourquoi voir une dure flèche satirique à connotation politique dans ce qui a très bien pu n’être qu’une plaisanterie‚ tout au plus au passage un clin d’œil de malice amicale ? Pourquoi interpréter toujours dans le sens de la méchanceté et du sérieux ? Même chose ensuite pour le vers qui termine l’acte II de L’École des femmes : « Je suis maître‚ je parle : allez‚ obéissez » qui est bien effectivement une reprise du vers 1868 de Sertorius représenté quelques mois plus tôt3. Mais‚ là encore‚ pourquoi voir nécessairement une attaque dans une reprise ? Ce phénomène est bien connu au théâtre4. Il peut avoir des sens très différents‚ de complicité aussi bien que de polémique‚ surtout lorsqu’il s’agit de comédiens en train de jouer. Une allusion dans le texte et par le jeu donne du relief et de la vie sans faire obligatoirement figure d’attaque. En tout cas‚ pour Sertorius‚ i1 est établi que c’est la pièce de Corneille que la troupe de Molière a le plus jouée5 : par la reprise d’un vers‚ il est probable que le comédien Molière s’amuse et désigne élogieusement une pièce qu’il aime.
6Le choix de la dramatisation et du dénigrement par les interprétations courantes rend plus difficile à comprendre l’accord final dans lequel Corneille et Molière ont vécu leurs dernières années de travail commun.
7Si Othon et Agésilas sont donnés à l’Hôtel de Bourgogne‚ la magnifique tragédie d’Attila‚ roi des Huns en 1667 est jouée par la troupe de Molière‚ malgré la défection de la Marquise Du Parc‚ et c’est Molière qui‚ contre la Bérénice de Racine‚ joue en 1670 Tite et Bérénice de Corneille‚ pièce pour laquelle la Gazette de Robinet6 donne la distribution complète7 : Armande‚ la femme de Molière‚ est la vedette. Le résultat cependant n’est pas à la hauteur des espérances : Racine l’emporte. Corneille en exprime un certain dépit contre le jeu des comédiens de Molière‚ mais pas toutefois aussi fort que l’a pensé Georges Couton8 puisque Molière‚ pressé par le temps‚ n’hésitera pas‚ dès l’année suivante‚ à faire appel à Corneille pour versifier une partie de Psyché. Corneille en a profité pour écrire les plus beaux vers d’amour du siècle. Fontenelle dira plus tard qu’il a cédé à la mode du temps‚ n’aurait-il pas plutôt une nouvelle fois cédé au charme d’une actrice ? Armande est de nouveau l’étoile du spectacle‚ il n’a d’yeux que pour elle‚ elle n’en a que pour le jeune Baron qui joue le rôle de L’Amour. Si bien que la figure du vieillard vainement amoureux du dernier théâtre de Corneille doit sans doute quelque chose à l’univers de Molière.
8Pareille situation éclaire le problème que pose Pulchérie‚ l’année suivante en 1672. Contre toute attente en effet‚ la dernière pièce de Corneille que Molière a pu connaître et aurait pu jouer‚ n’a pas été représentée dans son théâtre‚ mais dans un Marais déclinant par des interprètes de second ordre. Que s’est-il passé ? Molière‚ jaloux‚ a-t-il voulu prendre ses distances par rapport au trop galant Corneille ? L’hypothèse paraît bien romanesque. Couton lui-même9 fait crédit à Robinet qui‚ détaillant la distribution‚ déclare que la pièce a été écrite pour la troupe de Molière et pour Armande‚ le rôle de 1’impératrice hésitant entre le beau et trop jeune Léon (Baron) et Martian (Corneille)‚ son vieil amoureux. Couverts par leur personnage‚ Armande‚ Baron‚ Molière/Corneille s’identifient d’autant plus aisément que Pulchérie‚ pour finir‚ choisit le plus âgé. La vérité restera toujours cachée. Molière ni Corneille ne pouvaient décemment la dire‚ mais ce silence et cette séparation même témoignent de leur proximité et de leur tâche commune dans ces dernières années de leur existence. Les comédiens qui ont refusé Pulchérie ne sont pas ceux de l’Hôtel de Bourgogne‚ comme on le dit‚ mais ceux de Molière. L’accroc ne sera pas rattrapé. Molière meurt en février 1673. Corneille qui approche maintenant de70 ans‚ doit lui aussi faire une fin. Il écrit et fait jouer Suréna‚ ultime chef-d’œuvre de la tendresse et du malheur‚ dernier écho de ceux qui furent les amoureux du Cid. C’est surtout le thème de l’ingratitude du roi – Hugo le reprendra – qui‚ dans cette pièce a retenu l’attention‚ alors qu’il s’agit tout autant de celui de la mort injuste‚ de toutes les morts injustes qui entourent Corneille‚ celle de son second fils tué à l’armée‚ celles de Du Parc et de Floridor‚ et‚ pourquoi pas ? celle de Molière. Les termes de l’« Avis au Lecteur » de Suréna manifestement ne conviennent pas pour son fils. Corneille n’aurait-il pas une pensée pour le deuil qui les symbolise tous‚ le deuil qu’a subi le théâtre perdant « le plus noble‚ le plus riche‚ le mieux fait et le plus vaillant […] un des premiers hommes de son siècle » ‚ c’est-à-dire Molière ? Suréna‚ thrène en l’honneur de Molière ? – thrène aussi de Corneille sur lui-même.
9Trois ans plus tard‚ Armande confiait à Thomas le soin de revoir Le Festin de pierre.
Notes de bas de page
1 Thomas est lui-même devenu célèbre depuis Timocrate en 1656. 1659 est l’année de son Don Bertrand de Cigaral.
2 Il se faisait en effet appeler ainsi, mais son père avait reçu des lettres de noblesse en 1637.
3 La création de Sertorius pose un petit problème. Molière a commencé de jouer cette pièce quelques jours avant qu’elle soit tombée dans le domaine public. Y aurait-il eu un accord particulier à ce sujet entre Corneille et lui ? Voir Corneille, Œuvres complètes, t. III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1987, p. 1441.
4 Quelques autres exemples sont donnés dans le volume ci-dessus cité, p. 1546, 1552 et 1667.
5 Ibid., p. 1441.
6 Robinet est en général très favorable à Corneille. Il a fait l’éloge de Pulchérie comme auparavant d’Attila et d’Agésilas.
7 Voir Corneille, Œuvres complètes, t. III, op. cit., p. 1605.
8 Ibid., p. 1606 : « Nul doute que Corneille ait été ulcéré et ait attribué l’échec aux comédiens ».
9 Ibid., p. 1657-1658.
Auteur
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