Une juste amitié m’excite le courage
L’amitié comme espace littéraire chez Théophile de Viau
p. 223-237
Texte intégral
« L’amitié mène sa ronde autour du monde »
Épicure
1Le thème de l’amitié parcourt l’œuvre de Théophile de Viau. Dans ses poésies d’éloge ou d’amour, dans ses épîtres en vers, dans ses pièces satiriques ou dans ses élégies, mais aussi dans sa production en prose, de la traduction du Phédon à la Première journée, mais surtout dans ses lettres publiées posthumes, la notion d’amitié paraît tenir l’écrivain en haleine. Amicitia res plurimas continet1. Mais qu’est-ce que l’amitié selon Théophile ? Un concept philosophique, hérité d’Aristote et discuté par Cicéron à la lumière d’Épicure, que le poète réinvestirait dans une quête libertine ? Un motif d’éthique, qui aurait pour vertu de légitimer l’écriture à la moderne en la plaçant dans la perspective des sagesses antiques, à la faveur d’une lecture admirative des Essais ? Une posture de l’aristocratie littéraire, assez peu préoccupée de philosophie, mais soucieuse de voir converger la pratique de l’amicitia latine (tradition des alliances politiques au nom de l’amitié) et la théorie de l’amitié cicéronienne (restreignant le « lien de société » de l’amitié naturelle à une relation parfaite entre deux ou quelques personnes2) ? Or, cette série d’hésitations rend suspecte l’existence d’une théorie unifiée de l’amitié chez Théophile3. Au contraire, la polysémie du terme invite à prendre acte de la variété des emplois et des contextes de l’amitié, qui, avec plus ou moins de bonheur, désigne un frère secourable ou un fidèle compagnon, une maîtresse adorée ou un généreux protecteur, mais aussi tout bienfaiteur potentiel et la foule de ceux qui se déclarèrent en son temps amateurs de « Théophile ». Chez lui, l’amitié ressortit à la pratique sociale des lettres : engagée dans le mouvement centrifuge de la vie sociale, elle pose une question sur l’efficacité du langage poétique. Le discours de l’affection véritable est-il un pot-pourri conceptuel qui signale la faiblesse des mots de l’amitié, distribués au tout venant, l’échec d’une stratégie de conquête sociale par la littérature et donc l’inaboutissement de l’amitié vertueuse dans le sens de Cicéron ? Au contraire, en raison même de sa polysémie, la notion d’amitié constitue-t-elle un matériau linguistique particulièrement fructueux pour penser et agir, pour durer dans le monde et traverser la vie ? Bref, symbole de l’activité lettrée, l’amitié constitua-t-elle pour Théophile une force ou une faiblesse ?
Amitié de Théophile, Idée d’une œuvre
2Chez Théophile de Viau, la notion d’amitié réunit des éléments philosophiques et poétiques, des faits éditoriaux et des données d’ordre biographique. À ce titre, elle constitue le champ de définition de son œuvre. En effet, dans chacun des recueils parus à partir de 1621 sous le titre des « œuvres du sieur Théophile », l’amitié occupe une place primordiale, même si son sens et sa fonction fluctuent considérablement d’une édition à une autre. En 1621, à l’orée du premier recueil, l’amitié porte une signature philosophique. La figure de Socrate, vivant ses derniers moments en compagnie d’excellents compagnons, donne de l’amitié une image sublime : placé au frontispice des œuvres du sieur Théophile, la traduction du Phédon fait office de seuil éthique, susceptible de référer à l’existence tortueuse de Théophile. Outre qu’il autorise un rapprochement entre le destin du philosophe et de celui du poète exilé de la Cour, le testament de Socrate transmis par Phédon glorifie la philia et permet d’ériger la poésie d’un moderne au rang des sagesses antiques.
3Ce mouvement d’universalisation de la parole poétique est pris en charge par les péritextes : ainsi, dans une lettre à valeur de préface, le poète s’adresse à son plus cher ami Des Barreaux, afin d’engager le lecteur mondain dans une relation d’exigence et d’intransigeance. À cette époque, le prestige de l’étroite amitié entre particuliers semble intact, parce que, d’une part, il suppose une adéquation parfaite entre le modèle philosophique, le cadre de la confidence sans entraves et sa mise en lumière éditoriale. D’autre part, cette religion de l’otium s’accommode d’amitiés prestigieuses : parmi ceux que le poète désigne comme ses familiers comptent les plus grands noms du royaume, parachevant ainsi le tableau de la civilité poétique. En ceci Théophile est fidèle à la leçon de Du Perron dans Le Tableau de la parfaite amitié (1624), selon qui le sentiment naturel s’allie à l’affection du service pour le Prince. À partir de 1623, cette confiance dans la puissance de l’amitié (qui a valu au poète les faveurs de quelques seigneurs influents de la cour), paraît largement écornée par l’expérience de l’inimitié publique, de la prison et du procès. Dans les œuvres de 1623, des élégies à Pyrame et Thisbé, Théophile orchestre d’une main de maître un repli vers la force du lien privé et des amours secrètes. Pourtant, le temps de l’immunité poétique est révolu. Le livre des œuvres de 1625, qui relate différents aspects de sa vie carcérale, marque le temps de l’action pour la liberté : en s’ouvrant sur le constat d’une désillusion amicale, le recueil met en exergue une vision meurtrie de la relation sociale. Source d’erreur, la fausse amitié, sans bénéfices sociaux ni utilité morale, est dénoncée : abandonné, le poète se blâme « d’avoir si mal connu qui [il] devai[t] aimer4. » Et le volume s’achève sur une série de portraits d’amis véritables, aussi chers que rares : d’abord, à côté de Chiron et de Coridon, Sylvie orchestre à Chantilly un retour aux valeurs pastorales associées à l’amitié. Ensuite, au cœur de La Maison de Sylvie, se trouve Damon qui, dans le roulis d’une aube funeste, voit dérouler les malheurs futurs de Théophile. Et enfin il y a Paul, le frère secourable, le rare ami : grâce à lui, le poète sous les fers se déplace en pensée vers le sol d’origine, où il fonde un absolu amical en acte défini par la parenté et la nature5.
4Une protectrice, un compagnon, un frère : trois formes de fidélité prises dans le pli de l’infini amical6, qui est un monde bien suffisant pour ceux qui s’aiment. Ces figures tutélaires érigent donc l’amitié au rang de valeur-refuge. Elles marquent une orientation majeure de l’œuvre de Théophile, conçue comme une série de variations éthiques et pathétiques autour du thème de l’amitié. Conçues dans le creuset de son existence, ces figures rappellent aussi combien l’amitié repose sur une figure personnelle de l’auteur dans son œuvre. Offerte en spectacle à quelques amis véritables, véritables lecteurs s’il en est, l’amitié fonde l’imaginaire d’une œuvre modelée sur une existence dramatique, polarisée entre les inimitiés tenaces et l’affection durable, et mise en scène à travers les grandes étapes d’une martyrologie libertine (l’exil, le procès, la prison et la mort).
5Les éditeurs ne s’y trompèrent guère : nombreux furent ceux à considérer l’amitié comme un environnement naturel pour la poésie de Théophile. Pour Gilbert Vernoy, éditeur en 1622 à Bordeaux d’un recueil de poésies de Théophile, l’amitié est garante de mondanité. Dans l’épître dédicatoire du Nouveau recueil, elle justifie l’impression de l’ouvrage puisqu’elle permet de décrire les multiples interactions sociales que la publication met en lumière, entre le poète, ses amis à qui il « bailla » d’abord ses poèmes, le libraire, à qui il confia ensuite le soin de recueillir et « d’imprimer ses pièces », et le dédicataire du recueil, « amateur » du poète et « ami » du libraire. Mais l’amitié est surtout une affaire de symbolique littéraire, puisque Théophile exilé devient ici un Ovide des Salons. Exporté dans les provinces lettrées du royaume, le fantasme de la sociabilité poétique deviendra un instrument de combat, deux ans plus tard, tout autant qu’une manne commerciale. En effet, en 1624, ce modèle du recueil amical permit de conjuguer les ambitions marchandes et les velléités polémiques auxquelles la réputation libertine de Théophile prêtait le flanc. En réponse à « La Plainte à un sien amy » parue à la suite d’une réédition du recueil Vernoy à Rouen en 16247, des éditeurs parisiens recueillent, selon le titre qui désignera désormais les œuvres de prison, « toutes les pieces faites par Théophile depuis sa prise jusques à present » ; ils y adjoignent des pamphlets parus pour la défense du poète incarcéré, comme dans cette édition anonyme de 1624 où l’on trouvera « Ensemble plusieurs autres pieces faictes par ses amis à sa faveur8 ». Symbole d’une confidentialité aristocratique au départ, l’amitié appartient désormais à la sphère du débat public. On ne devra donc guère s’étonner que, dans une seconde phase de l’édition des œuvres de Théophile au xviie siècle, l’amitié soit devenue la condition de survie et de transmission de sa mémoire. En 1632, réunissant l’ensemble de ses œuvres, Scudéry se présente comme le fidèle ami du « divin Théophile9 ». En 1641, Mairet, en sa qualité de témoin des « deux dernières années de cet Excellent Homme10 » recueille la quintessence de ses « dernières productions », comme Phédon le fit pour Socrate. La boucle est ainsi bouclée. Pour Mairet, l’amitié mêle les livres et la vie : il raconte l’histoire d’un introuvable recueil manuscrit offert à Montmorency, où, parmi de nombreuses lettres et diverses œuvres du poète, figurait une traduction du traité De l’Amitié de Cicéron. Avec Mairet, la trame biographique se fond dans le paysage textuel : l’amitié est devenue un horizon d’attente.
6En effet, si ce lieu de l’amitié revêt autant d’importance pour qualifier à la fois l’œuvre et la vie de Théophile, c’est parce que celui-ci en fit une vertu cardinale du discours qu’il livrait à ses contemporains. Dans l’épître introduisant au recueil de 1621, originellement destinée à son complice Des Barreaux, et savamment remaniée pour donner l’illusion que les œuvres publiées tiennent de la pure confidence à quelques familiers, l’amitié sert à transmettre des valeurs, elle est aussi une valeur à transmettre. Récusée pour le commun des mortels au nom d’un constat sceptique11, elle promeut un ethos frondeur qui ne cache pas son goût pour le secret à la mode néo-épicurienne12. Matinée de machiavélisme libertin, cette topique satirique est reprise et amplifiée dans la pièce destinée au lecteur des œuvres de 1623 :
Ma société n’est bonne qu’à ceux qui ont la hardiesse de vivre sans artifice. Le fonds de mon âme a des amorces assez puissantes pour ceux qui osent vivre librement avec moi, et qui se peut aventurer de me connaître ne se saurait défendre de m’aimer13.
7Vivre entre amis, en liberté, en vérité, en sécurité, sans négliger d’être courageux, priser le plaisir et la sagesse, en un mot aimer ses amis et se connaître soi-même, l’origine épicurienne du loisir lettré ne fait pas de doute. Cette conception parcourt l’œuvre, elle structure sa progression dans le temps et, comme ici, rend compte d’un programme de lecture provocateur. L’amitié permet de repousser vers le dehors, dans un regard de fier dédain, tout contradicteur et tout ennemi potentiels ; elle permet d’attirer vers le for intérieur la figure de l’ami véritable, au nom d’un récit à la première personne, de la Première journée aux lettres latines. Mais cette unicité polémique de l’amitié fait problème, puisqu’elle repose sur une mise en récit de la vie aventureuse du poète qui ne répond pas exactement à la polysémie du terme dans l’œuvre.
L’amitié, entre illusion et idéal
8Chez Théophile, les amitiés ne sont ni monotones ni univoques. Un balayage rapide des textes poétiques montre que la notion fait l’objet d’un traitement en demi-teinte. En effet, tout au long des œuvres, de l’épître au lecteur en 1621 jusqu’à la « Plainte à Tircis » à l’orée des œuvres de 1625, l’amitié fait l’objet de constats désabusés, comme autant de contrepoints à l’éloge de l’absolu amical. L’aventure personnelle du poète a sans doute altéré ses idéaux d’amitié, nés de la rencontre d’une lecture très apte de l’Antiquité, d’une solide culture de la fraternité et d’un sens aigu de la sociabilité poétique. Cependant, en dépit de cette compétence affective qui lui permit de voir sa carrière évoluer rapidement à la Cour, Théophile ne parvint pas à contracter d’alliances assez solides semble-t-il pour se protéger en cas de coup dur. Parce qu’elle est source de pouvoir politique et intellectuel, l’amitié fascine l’écrivain : elle « excite » son sens de l’action, au risque parfois de l’aveugler. Il a trop cru aux gains de l’amitié, pas assez à sa perte : pour lui, et l’amour et la haine font preuve de son « bruit ». De fait, tant que sa plume lui permettait de faire alliance et d’évoluer, peu lui importait les forces d’inertie de la médisance. En 1619, le poète subit de plein fouet l’inimitié des « luynards ». Quand il s’adresse à Monsieur de Lauzières, qui les a en horreur, Théophile fait de ce défaut d’amitié la preuve de son honorabilité :
Mon Dieu que la franchise est rare !
Qu’on trouve peu d’honnêtes gens !
Que la Fortune et ses régents
Sont pour moi d’une humeur avare !
[…]
Et l’ami le plus secourable
Ne m’assiste que lâchement14.
9Mais l’ennemi d’un ennemi ne devient jamais un fidèle. Aux yeux de Théophile, l’amitié possède donc une valeur relative : cet amer constat, qui combine la pose satirique et la nostalgie élégiaque, sert à mettre en cause la fidélité de l’interlocuteur dans « La Plainte à Tircis », rédigée pendant l’été 1623, quand Théophile tentait d’échapper à l’opprobre publique. Alors qu’il trouve refuge à Chantilly, il dénonce en Tircis le lâche usage du mot « amitié », si répandu à la Cour. Car Tircis est représentatif de ces courtisans montés sur un ressort :
Avant la disgrâce où tu me vois soumis,
Tu faisais vanité d’être de mes amis15.
10Cette critique de l’ingratitude repose sur une distinction claire entre les relations fondées sur le seul intérêt et « la sainte amitié ». Or, chez Théophile, le motif de l’amitié outragée n’invalide pas l’éloge de ses vertus, loin s’en faut. D’une part, elle cautionne une lucidité philosophique où l’affection ne résiste ni à l’amour-propre ni au péril de nos âmes après la mort :
Chacun s’aime un peu mieux toujours que son ami ;
On les suit rarement dedans la sépulture ;
Le droit d’amitié cède aux lois de la nature16.
11D’autre part, cette philosophie négative n’empêche pas l’exercice d’une éthique vertueuse, définie par les règles en usage entre les « honnêtes gens ». Dans la « Requête au roi », le poète se dit délaissé de tous. La réalité de cette situation importe moins ici que la volonté manifeste de rappeler, au nom du roi de justice, que le secours aux amis est une règle transcendante. Les chrétiens l’appellent charité…
Mes amis changèrent de face
Ils furent tous muets et sourds,
Et je ne vis en ma disgrâce
Rien que moi-même à mon secours17.
12Le tableau de l’injustice renvoie donc à un idéal pratique de la juste amitié, défini par la durée18, par le courage moral, et surtout par une réciprocité sacrée : « Je ne saurais aimer si je ne vois qu’on m’aime19. »
13Prétendant incarner de façon exemplaire cet idéal socratique et syncrétique de la saine et « sainte amitié20 », le poète fait de l’amitié une « cellule idéelle » qui s’adapte à tout terrain littéraire : elle essaimera dans les textes d’amour ou de consolation, dans les écrits encomiastiques ou pamphlétaires, dans des productions destinées à une clientèle restreinte, ou au contraire orientées vers un plus large public. En conséquence, cette polyvalence facilite, d’une part, l’extension de l’amitié à l’amour (pour une femme ou un ami, pour un frère ou un père, mais aussi pour un maître et pour tout interlocuteur21) ; d’autre part, elle restreint l’universalité amoureuse à une singularité amicale (l’amitié requalifie l’amour). Au nom d’une réciprocité maîtrisée des passions, dans un langage volontiers érotique, l’amitié disqualifie les effets aliénants et nocifs de la mélancolie amoureuse et dresse le portrait de l’affection véritable. À l’image de Cycnos et Phaéton, « les gens de bien qui viennent à s’aimer parfaitement22 » sont en adéquation avec les forces de la nature :
Que ce feu que nature a mis
Dans le cœur de deux vrais amis
A des ravissements étranges !
Nature a fondé cet amour23.
14D’un caractère transcendant, d’une ardeur supérieure à l’inspiration amoureuse ou poétique, le portrait de l’amitié invite à s’interroger sur ses fondements théoriques. L’évocation d’une amitié parfaite (« teleia philia24 ») qui a pour origine la nature et non l’intérêt fait évidemment penser à Cicéron25. En effet, le système de la « pitié » amicale si fré quemment évoqué dans les poésies ou dans les lettres ne repose pas tant sur une définition utilitariste de l’amitié (souvent reprochée à Épicure par Cicéron ou Sénèque26) que sur l’idéal cicéronien de l’alter ego vertueux : « celui qui a devant les yeux un ami véritable a devant soi comme sa propre image idéale27 », celui-là même qui pousse Phédon à « admire[r] » Socrate28. Dans l’ode centrale de La Maison de Sylvie, Tircis fait aussi cette expérience du miroir, inspirée d’Aristote29 : partageant les plaisirs et les peines de son ami Théophile, il lui ravit la parole pour lui annoncer ses malheurs futurs. Bouleversé par les images « affreuses » d’un songe prophétique, son témoignage laisse transparaître le visage de la vraie amitié. Le temps d’un rêve érotique et morbide, le corps mélancolique de Tircis est traversé par l’ombre de Théophile :
Je retins si bien ses accents,
Et son image dans les sens
Demeura tellement empreinte,
Que ton corps mort entre mes bras
Et ton sang versé dans mes draps
Ne m’eussent pas fait plus de crainte30.
15Cette théâtralisation pathétique des malheurs de l’auteur a tendance à masquer la lisibilité philosophique de son propos. Assurément, Théophile est cicéronien : dans sa correspondance, une lettre à Liancourt indique clairement que le conseil de « franchise » repose sur « l’affection parfaite » et non sur le calcul intéressé, posture cicéronienne s’il en est31. Mais cette lettre indique également qu’aucun appareil conceptuel en particulier n’emporte la préférence de ce papillon libertin : s’amusant de l’époque où il révoquait « la race, la grandeur, l’argent, la renommée32 », le poète rappelle à son destinataire qu’il s’est fait une spécialité d’enseigner le « repos de la vie » et l’art du loisir entre amis, dans le sens d’Épicure. Pourtant, il lui indique aussi la nécessité d’accommoder ces « sentences véritables » aux contraintes d’une existence publique, non pour l’inciter à vivre caché mais pour l’enjoindre à vivre pleinement33. Tel est le paradoxe de l’épicurisme théophilien : alors qu’il s’annonce assez clairement, il s’énonce souvent par le relais d’autres traditions philosophiques ou sous les auspices de la fiction poétique, rendant difficile l’identification d’un corps de pensée. Par exemple, dans la traduction du Phédon, le poète fait la brillante démonstration d’un Socrate plus adepte de naturalisme lucrétien que de théologie platonicienne. Les juges auront pourtant du mal à démontrer la présence d’Épicure dans un texte où le traducteur ne s’interdit pas quelque excursus néo-testamentaire. Mais le discours sur l’amitié n’est pas toujours l’occasion de détourner un propos philosophique de sa direction dogmatique ; il permet parfois d’en restituer les harmonies profondes34 : le jeu de l’écriture poétique s’attache alors à accorder la voix d’Épicure à celle de Socrate et de Cicéron. Il en va de la sorte dans une élégie d’exil, où le regard de l’ami qui souffre pour nous nous offre meilleure connaissance de nous-même :
Moi, voyant mon désastre avec votre amitié,
J’eus un peu de douleur et beaucoup de pitié ;
Je sentis mon malheur35 […].
16Ainsi, chez Théophile, la philia n’est pas réductible à la somme des traditions philosophiques qu’elle convoque dans le jeu mi-savant, mi-négligent du patchwork. Éthique et pathétique, elle figure un idéal de sagesse mondaine que l’auteur entend incarner en son nom propre, spectacle à lui seul des aléas de l’amitié. Car, mode de connaissance esthétique, elle ouvre l’action « d’aimer » à une multiplicité d’objets : au nom de cette esthétique, le narrateur de la Première journée entend jouer le rôle de modération et de démystification prêté aux philosophies antiques36. De fait, même si elle repose sur une série d’injonctions épicuriennes (le partage constant entre les vraies et fausses amitiés, le dédain de la gloire, des richesses et de l’honneur, au profit des biens secrets de l’amitié, la nécessité de vivre entre nous pour atteindre au repos), l’amitié selon Théophile n’est pas gouvernée par une force philosophique centripète.
De l’extensibilité de l’amitié
17De la tradition épicurienne, Théophile tire plutôt une énergie inverse, assurément critique, mais susceptible surtout de s’ouvrir à d’autres champs de discours et d’action. Dans une lettre au comte de Bouteville, le poète prétend avoir tardé à répondre à son interlocuteur pour des raisons de « conscience » ; pourtant, il tient à cet instant un discours très proche « des épicuriens plus récents » (horum recentiorum) évoqués par Cicéron : « Si le mérite du nom illustre que vous portez m’a convié premièrement à vous honorer, celui de votre propre personne m’y forcera désormais impérieusement37 ». À une époque où Théophile fait publiquement témoignage de sa foi, l’écart entre la posture de dévotion et ses sources philosophiques peut surprendre ; ce qui retient surtout l’attention, c’est que le poète a choisi un passage du traité De finibus où Cicéron s’accorde à la pensée épicurienne. En considérant l’amour d’autrui comme l’accomplissement d’une relation fondée sur l’utilité, Cicéron rejoint Épicure et le transcende : comme effet et non comme cause, l’intérêt est partie prenante de l’amitié38. Ces harmoniques épicuriennes sont d’un immense intérêt pour Théophile : elles lui permettent de quitter les poncifs théoriques associées à la tradition épicurienne pour mettre en œuvre une vision pragmatique de l’amitié, fondée sur l’extensibilité de l’amitié. Habituellement, on considère le caractère impolitique de l’héritage épicurien : ainsi, souvent, Théophile dit tourner le dos aux dures fatigues de l’ambition39 et analyse la limitation des désirs dans l’otium comme une nécessité existentielle. Pourtant, en un siècle où le mot d’amitié embrasse une très large gamme de relations sociales, des rapports privés aux engagements politiques, le nom d’Épicure est dépositaire d’un principe de « philanthropie universelle40 » auquel le poète n’est pas insensible. D’Épicure, Diogène Laërce déclarait : « Le nombre de ses amis est tel qu’on pourrait les compter par villes entières41 » ; de lui-même, un rien fanfaron, Théophile prétend : « Si on me presse à sortir de France, quelque part de l’Europe où je veuille aller, mon nom m’y a fait des connaissances42 ». Cette dimension « cosmopolitique » de l’amitié selon Théophile mériterait une grande étude : elle constitue le soubassement d’une véritable politique de l’amitié dans les écrits du poète.
18L’amitié est un concept extensible. Les latins en avaient restreint la portée, Théophile le redéploie. Idéalement réservée au cercle étroit des intimes, l’amitié s’ouvre chez lui aux « gens du dehors », qui deviennent rapidement, par la force d’exemplarité du discours poétique, des acteurs indispensables du « repas » philosophique dont les amis véritables font partage, sur le modèle de la cène socratique. Comment écrire cette extension de l’amitié ? Tout d’abord, l’ami particulier n’est jamais vraiment seul. Au contraire, l’idée de convivialité fait de lui le représentant d’un groupe ami. On en veut pour preuve une épître composée pendant l’exil de 1619, où le poète s’adresse à Des Barreaux, et à d’autres. Le tutoiement est de rigueur, et le choix du prosaïque alexandrin rejoue, sur la scène de l’exil ovidien, une suave héroïde :
Et si, comme tu dis, vous avez tous envie
De me faire passer un jour de douce vie,
Apprête de bons vins, mais n’en prends point d’autrui,
Car je sais que ton père en a de bons chez lui.
Il m’a bien obligé du salut qu’il m’envoie ;
Dis-lui que cet honneur m’a tout comblé de joie43.
19« Il est plus plaisant de donner que de recevoir » (Plutarque) : le refus de prendre chez autrui, et d’en prendre exemple, pour se concentrer sur l’amour de soi, est à la base de l’hédonisme épicurien dont Théophile se fait le portevoix dans ses épîtres en vers à la fin des années 1610. Pour autant, l’amitié qui fait d’autrui un autre nous-même n’obéit pas à un principe solipsiste ; au contraire, l’amitié est générosité, comme en fait preuve l’argument de convivialité ici mobilisé. En effet, Des Barreaux, souvent désigné comme ami privilégié par Théophile, ne possède pas le privilège de l’amitié. Dans l’épître, son rôle d’intercesseur le flatte sans doute d’être le dépositaire des œuvres de Théophile (il représenta le poète auprès de Billaine en 1620) ; sa qualification d’ami lui octroie aussi une fonction au sein d’un groupe de sociabilité restreinte où, par son truchement, Théophile démultiplie les liens d’amitié. La relation amicale la plus explicite se joue ici entre Des Barreaux et son père (les parents sont amis au xviie siècle), et avec le poète, qui sacralise cette relation en sa qualité d’intercesseur entre les générations (le poète a le rôle d’élever le fils aux bonnes lettres de son père magistrat). En outre, l’épître fait signe vers un monde affectif plus large : dans le « vous », on entend « la bande des amis », fréquemment évoquée dans les lettres latines, « bande des joyeux convives » que l’amour de la bonne chère n’empêcha jamais d’être fidèle à Théophile dans les moments de vaches maigres. Ici, l’ami préféré est inclus dans un groupe restreint (la table de famille ou du cabaret) : son évocation rend compte de la densité des interactions dans un univers symboliquement clos ; dans d’autres cas, le glissement de l’individu vers un groupe d’amitié permet de diversifier les relations de fidélité au sein d’un ensemble socialement plus disparate. Il est alors très clair que l’amitié est le symbole privilégié par l’écriture littéraire.
20Les exemples sont nombreux dans les lettres latines. Dans une lettre à Des Barreaux, le poète ne loue plus le souci de son ami, mais son indifférence. Au reproche des viles amitiés publiques (« Tu m’as abandonné dans mon exil44 ») se superpose le discours de l’amitié amoureuse, insatiable et frustrée : « Oui, tu m’aimes sans doute, cela est bien clair mais tu es trop assuré d’être aimé45. » À un premier niveau, cette nouvelle plainte à Tircis ne met pas en cause la solidité du lien entre les deux hommes ; elle précise plutôt sa nature, homosexuel peut-être, littéraire évidemment, puisque cette variation en prose autour des Héroïdes s’inscrit dans la fable des amitiés héroïques, autre ligne de crête de l’œuvre théophilienne. Mais, derrière le lamento privé et les reproches de veuve échevelée, que Socrate excluait d’emblée de la table, le poète fait l’éloge d’une amitié unique et multiple — unique parce qu’étroitement solidaire de l’ego, multiple parce qu’elle déroule sa ronde autour du monde :
Beaucoup de mes amis ne se détournent pas de mon malheur comme tu le fais. Monseigneur de Liancourt presse instamment et le Roi et mes juges, et notre ami, Monsieur Luillier, en m’invitant à ses soupers, m’offre les consolations que tu aurais dû, toi, m’offrir46.
21Surtout, qu’elle mette en scène la confusion des sentiments ou les difficultés de l’homme de lettres, la passion de l’amitié débouche sur une action de l’amitié. D’une part, le discours de l’amitié exclusive ne s’applique pas à un seul, mais il instrumente la relation à plusieurs ; d’autre part, il ne concerne pas qu’un groupe d’intime, mais il se prolonge dans la vie publique. Au cœur d’un aveu érotique, la théorie stoïcienne de l’oikeiôsis réapparaît : elle permet au poète de définir l’amitié comme unité d’action individuelle et comme multiplicité d’échanges possibles. Dans cet extrait, on notera que l’amitié est polysémique à trois titres : d’abord, il est possible de glisser d’un ami à un autre (Phidias, s’il perd une statue, en fera sur-le-champ une autre47) ; ensuite, ce glissement implique une hiérarchisation des relations, selon les rôles tenus et les actions menées en faveur de Théophile (amis de jour, amis de nuit) ; enfin, ce mouvement de répartition n’est pas unidirectionnel, puisque une relation de privauté peut être publique (Des Barreaux épinglé dans le rôle du lâche courtisan), puisqu’une amitié mondaine peut cacher un trésor d’amitié : l’exemple de Liancourt nous en informe.
22Présenté ici selon ses fonctions officielles à la Cour (par opposition au rôle nocturne joué par Luillier et Des Barreaux, fils de parlementaires et camarades), Liancourt n’exerce pas non plus auprès de Théophile le rôle d’ami au même titre que Buckingham ou d’autres, remerciés dans les lettres pour avoir fait ou dit du bien de lui publiquement48. Entre Liancourt et le poète, l’amitié n’a pas de lieu propre, pour des raisons matérielles d’abord : le premier gentilhomme de la chambre du roi fut longtemps contraint par son entourage et par ses hautes fonctions à n’entretenir avec Théophile que des relations évasivement privées. Pour des raisons symboliques également, Liancourt n’est ni un intime, ni un protecteur. Tous ces lieux de l’amitié, il les occupe, Liancourt est le nom d’une amitié illimitée :
Comme je n’ai nulle mesure
En l’amitié que je te jure,
J’ai peine de me retenir
En un service qui te plaise :
Car c’est le comble de mon aise
Que l’honneur de t’entretenir49.
23Dans la fréquentation de cet homme, « le seul au monde » qu’il disait avoir « servi avec une affection parfaite et sans divertissement50 », Théophile va élaborer une théorie de la privauté amicale (le discours cicéronien de l’affection naturelle) qui ne le coupe pas de l’univers relationnel de la Cour mais qui, au contraire, accroît sa force d’influence et son attractivité (le discours du dévouement utile). Réservée à un seul, l’amitié est offerte à plusieurs.
24Cinq années ont passé. À sa sortie de prison, le chantre de La Maison de Sylvie doit payer sa dette au clan des Montmorency, principal ouvrier de sa libération. Mais appartenance n’est pas dépendance, et Théophile estime avoir le droit de renouer avec ses anciens « amis » sans faire d’ombre à son principal protecteur. Cette situation d’emploi multiple n’est pas des plus aisées. Ainsi, les obligations de service dues à Montmorency retardent l’exécution d’un juste remerciement dû à Liancourt, auprès de qui Théophile a contracté d’autres dettes. Or les lettres soulignent combien Théophile n’est pas écartelé entre divers créanciers, mais bien plutôt débiteur d’un discours d’amitié à même de transformer les contraintes statutaires en liberté d’action individuelle :
Puisque ma condition me laisse toujours en licence d’errer partout, j’espère de participer au plaisir de me promener avec vous après que je me serai acquitté du voyage de Monseigneur [Montmorency] dont l’affection et la courtoisie m’engagent si fort qu’il n’y a que cette nécessité des astres qui m’a donné à vous51.
25Parce qu’elle individualise et cloisonne les échanges, notamment en contexte manuscrit, l’offre d’amitié par la communication lettrée a pu donner l’illusion que Théophile, recherchant les occasions de se garantir, agissait en opportuniste. Développant des relations avec des hommes et des groupes politiquement incompatibles ou socialement concurrents, le poète creuserait le lit de ses déroutes futures. En fait, les lettres de 1625 indiquent qu’il n’y a ni dissimulation ni contradiction à solliciter plusieurs « amis » à la fois, à condition que les nécessaires distorsions générées par le service multiple soient sublimées par le discours de l’amitié.
26L’amitié résout les contradictions. Polysémique, elle est aussi hétérotopique. D’une part, elle relocalise une relation spécifique (c’est le cas typique de Paul, sieur de Boussères, devenu l’« ami ferme, ardent, généreux » aux abords du cachot) ; d’autre part, elle se délocalise, d’une relation à une autre. À l’œuvre dans la plupart des lettres de 1625, le motif sénéquien permet à Théophile de traduire les effets d’inertie engendrés par son incarcération en une recherche de stabilité géographique.
27Les contraintes du patronage obligèrent Théophile à ne pas se satisfaire d’un seul maître. Multipliant les offres de service, le poète ne cherchait pas à tirer profit d’engagements successifs (comme un Dom Juan récidiviste) mais à participer simultanément à diverses sphères de la vie mondaine. Selon cette vision capitalistique de la fraternité, la force de l’amitié ne tient pas seulement au fait qu’elle qualifie plusieurs rôles (ceux de conseiller, de maître à penser, de confident, d’intercesseur et de secrétaire), elle repose aussi sur ses vertus économiques. Exemplaire et équitable, l’amitié offerte par le poète à ses différents interlocuteurs devient un objet de partage, circulant de l’un à l’autre des protagonistes, pour le profit de tous. Ainsi, dans une lettre française, Théophile souligne que le fait d’être au service de Montmorency n’altère en rien sa dévotion pour Liancourt, que le poète sert en toute occasion : « Monseigneur m’a parlé de vous avec tant d’estime et d’affection que je suis ravi de vous en communiquer ma joie, et vous préparer au ressentiment de l’amitié témoignée52 ». En se dévouant à Montmorency, Théophile risquait-il de perdre les grâces de Liancourt ? À la faveur d’une confidence, le poète fait oublier d’éventuelles compromissions en se donnant le rôle de l’homme du compromis, détaché de préoccupations individuelles. En effet, au nom de l’intérêt collectif, le témoignage d’amitié permet de transiter de l’entretien entre particuliers (il m’a parlé de vous, je vous communique ma joie) à un espace d’échange de réputation (l’estime, l’affection, l’amitié témoignée). Tel est le pouvoir véritable de l’écriture : celui de régir les interactions amicales, d’en transmettre l’information, et de tirer bénéfice d’un tel rôle. Cette force spectaculaire de l’échange lettré rejaillit sur le poète, qui entend ainsi transformer une position intérimaire en une position d’intermédiaire. Au nom d’un aveu d’amitié, Théophile se déclare fondé à multiplier ouvertement les déclarations de fidélité : « Cette profession ouverte et généreuse qu’il fait de vous chérir m’attache encore à lui plus étroitement, et je suis bien heureux de connaître par là qu’il me peut aimer sans m’obliger à vous être ingrat53. »
28La liberté d’aimer et d’être aimé par plusieurs maîtres n’est donc pas un signe de faiblesse. Si, un rien tête brûlée, le poète n’a pas regardé à la dépense pour « mille de ses amis » qui lui demandaient des vers, il a aussi pensé à capitaliser sur l’amitié, objet de fascination sociale sans cesse réinvesti par l’exercice des lettres. En effet, au gré des relations, la théorie de l’amitié s’affine, elle s’uniformise aussi, pour devenir un modèle de comportement social. Le premier, le duc de Candale offrit une liberté nécessaire à Théophile ; on se réjouissait d’une vie de loisirs éphémères et marginaux. Liancourt lui offrit une amitié suffisante, qui repoussa au-dehors de l’échange lettré la relation sociale habituellement désignée par les lettres. En effet, alors qu’il révoquait le caractère asservissant de la relation encomiastique, Théophile réhabilitait la noblesse du service de plume, qui est engouement total pour le sujet de l’écriture (« Si vous êtes malade jusqu’à ne sentir plus votre mal, je m’en veux ressentir pour moi, et m’en plaindre au moins pour tous deux54 ») et pure force d’adhésion :
Je quitterai tous mes amis,
Et, quelque maître que je serve,
Mon service est avec réserve
De celui que je t’ai promis55.
29Dans le style rudoyant qui plaisait tant à ces amateurs de poèmes et d’épée, le rapport d’autorité et d’exemplarité est transcendé par l’imaginaire de la franchise entre camarades. L’on mêle les vrais livres et la bonne vie, l’ardeur au combat et la douceur des lettres, l’ordre et l’équité :
Sans toi, le ciel m’avait fait naître
Incapable d’avoir un maître :
Prends garde de ne maltraiter
Ma volontaire servitude,
Et jamais ton ingratitude,
Ne te la fasse regretter56.
30Prétendant se donner entièrement sans s’assujettir individuellement, l’écrivain fait de l’amitié sans limite la pierre angulaire, sinon de son pouvoir, du moins de sa puissance sociale.
Pour une politique de l’amitié chez Théophile de Viau
31Pour Théophile, l’amitié a donc un sens politique. En effet, son discours lui permet de transcender les contraintes inhérentes au service littéraire, pour penser une action par les lettres. Cette action se réclame de la passion du service, souvent confondu, quand il est juste, à l’amitié. Ainsi, avec Montmorency, le poète réclame l’exclusivité, afin de mettre un terme à d’encomiastiques béatitudes. En retour, malgré la déférence nécessaire, il paye son maître de mots d’amour :
En attendant votre censure je ferai vanité en moi-même de m’être trouvé si passionné pour vous que je n’ai jamais eu maîtresse pour qui ma veine se soit ouverte si facilement. Vous souffrirez, s’il vous plaît, Monseigneur, cette comparaison puisque vous êtes en état de croire que chacun tient sa maîtresse pour sa divinité visible. Je laisse évanouir tout le souvenir des miennes, et m’étant trouvé si heureux que de rencontrer en vous un Maître si aimant et si digne d’être aimé, toutes les passions de mon âme seront désormais employées à lui témoigner que je suis son serviteur57.
32Contrairement à d’autres cas de figure58, il n’entre ici aucune considération sensuelle dans ce tableau de l’amitié passionnée. Par le langage pointu qu’elle convoque, l’amitié constitue avant tout un modèle d’action et de pénétration sociale. On pourrait l’analyser en diachronie, et comprendre comment ce discours permet de choisir un maître et d’en être choisi, de promettre à autrui ce qu’on avait donné à un seul, de changer de protecteur tout en ne s’aliénant pas ses anciens amis, du moins pas toujours. À défaut d’être valable de tout temps, cette force d’occupation de l’amitié a pour vertu d’effacer l’absence, de rattraper le temps perdu et de compenser les distances sociales. Ce modèle s’étudie également en synchronie. Perçues dans la constellation mouvante d’une clientèle (les Montmorency), les déclarations d’amitié sont d’une très grande efficacité, puisqu’elles épousent la variété des rapports sociaux et qu’elles s’inscrivent dans le jeu complexe des médiations qui ont nécessairement lieu au sein d’une maison. Loin d’autoriser seulement des relations privilégiées avec le maître, l’amitié permet surtout de multiplier les privilèges d’une position sans statut au sein d’une maisonnée. Ainsi, dans ses lettres françaises, Théophile exploite sa position d’homme de lettres connecté à divers mondes sociaux pour faire valoir une position individuelle dans le groupe des Montmorency. Le principe du service rendu, donné ou requis, pour soi ou pour autrui, est présenté comme un témoignage d’amitié, qu’il s’agisse de se rappeler aux bonnes grâces de son protecteur par le truchement d’un intermédiaire avec lequel l’on peut prétendre à de véritables relations d’équité, ou qu’il s’agisse de rendre service à son tour, dans le rôle non plus du destinataire des bienfaits, mais du dispensateur désormais. Donnant une image idyllique des échanges clientélaires, l’amitié est l’autre nom d’une pratique de l’altruisme symbolique, la littérature. Pour un homme comme Théophile, elle permet de constituer un capital littéraire à partir duquel toute action sociale est envisagée. L’amitié nous protège et nous engage et, sur le frêle esquif du style personnel, nous partons à la conquête de mondes inconnus :
À moins que de m’engager d’amitié, personne ne se doit assurer de la mienne. Si ceux de qui je reçois pension ne me donnaient point autre chose, leur libéralité ne serait utile qu’à moi ; et s’ils ne me faisaient du bien pour ce qu’ils m’aiment, je ne les aimerais jamais pour le bien qu’ils me font. […] Tous ceux de votre sorte que je trouverai assez sociables pour ne rebuter point ma liberté, ne me trouveront jamais si fort attaché au service d’un maître que je ne puisse témoigner à un honnête homme que rien ne me commande que la vertu59.
Notes de bas de page
1 Cicéron, Laelius, De Amicitia, éd. Robert Combès et François Prost, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Classiques en poche », VI, 22, p. 28.
2 Cicéron, De Amicitia, ibid., V, 20, p. 26.
3 Comme Guido Saba le suggérait, Théophile de Viau : un poète rebelle, Paris, Puf, 1999, p. 32.
4 « La Plainte de Théophile à son ami Tircis », Œuvres complètes, Guido Saba, éd., Paris, Champion, 1999, t. II. Le titre sera désormais désigné OC.
5 En désaccord avec Cicéron, qui oppose amicitia et propinquitas (De Amicitia, éd. cit., V, 19-20, p. 24-26).
6 Dans le sens de Gilles Deleuze, Le Pli, Leibniz et le Baroque, Paris, Minuit, 1988.
7 Nouveau Recueil de diverses poesies. Du Sieur Theophile, La pluspart faictes durant son Exil. Avec sa plainte à un sien Amy, pendant son absence, Rouen, Claude Le Vilain, 1624.
8 BnF : Ye 7633 ; Res-Ye-2131 ; 8-BL 9050 ; Mazarine : 22792.
9 Les Œuvres de Théophile, Rouen, Jean de La Mare, 1632.
10 Nouvelles Œuvres de feu M. Théophile, dans OC, éd. cit., t. III, p. 5.
11 « Depuis qu’il me souvient d’avoir vécu parmi les hommes, je n’en ai jamais pratiqué qui ne me soient encore amis », OC, éd. cit., t. I, p. 5.
12 « Tous ceux qui parlent mal de moi ne sont ni de ma conversation, ni de ma connaissance », ibid.
13 « Au lecteur », OC, éd. cit., t. II, p. 7.
14 « À feu Monsieur de Lauzières. Ode », OC, éd. cit., t. I, v. 1-4 et 9-10, p. 149.
15 « La Plainte de Théophile à son ami Tircis », OC, éd. cit., t. II, v. 39-40, p. 144.
16 « Élégie », OC, ibid., v. 32-34, p. 42.
17 « Requête de Théophile au roi », OC, ibid., v. 17-20, p. 152.
18 Voir par exemple les Stances XXX de 1621, intitulées « Protestation d’amitié » par Gilbert Vernoy (Nouveau Recueil de diverses poésies du sieur Théophile […], Lyon, Antoine Soubron, 1622, p. 32).
19 « Élégie », OC, éd. cit., t. II, v. 144, p. 36.
20 Voir par exemple l’ode XVII de 1621. (OC, ibid., p. 176-177).
21 Voir Théophraste Bouju, « De la morale ou Éthique, livre sizième, Auquel il est traicté de l’Amitié », dans Corps de toute la philosophie. Seconde partie, s. l., s. n., 1614, p. 158 sqq.
22 Première journée, dans OC, éd. cit., t. II, p. 14.
23 La Maison de Sylvie, « Ode IV », OC, ibid., v. 55-58, p. 213.
24 Aristote, Éthique à Nicomaque, éd. Alfredo Gomez-Muller, Paris, Le Livre de Poche, coll. « Les Classiques de la philosophie », 2012, Livre VIII, Chapitre 6, 2, 1158 a 11.
25 Voir Cicéron, De Amicitia, éd. cit., VII, 23 et XVI, 58, p. 30 et p. 72.
26 Voir par exemple Sénèque, Lettres à Lucilius, éd. Paul Veyne, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », Livre I, IX, 17, p. 620.
27 Cicéron, éd. cit., VII, 23, p. 31.
28 Le Traicté de l’immortalité de l’âme, OC, éd. cit., t. I, p. 57.
29 Aristote, Magna Moralia, éd. Gérard Roussel et Giorgio Valla, Paris, S. Colinaei, 1522, Livre II, chapitre 15, p. 113 r°-v°.
30 La Maison de Sylvie, OC, éd. cit., « Ode V », v. 45-50, p. 216.
31 « Lettre VIII. À Monseigneur de L. », Nouvelles Œuvres, dans OC, éd. cit., t. III, p. 17-21. Cicéron, De Amicitia, éd. cit., XIII, 44, p. 56.
32 Ibid., p. 20.
33 Ibid.
34 Voir Jean Salem, « Tel un Dieu parmi les hommes », L’Éthique d’Épicure, Paris, Vrin, 1994, p. 152.
35 Élégie, « Dans ce climat barbare... », OC, éd. cit., t. II, v. 11-13, p. 50.
36 Première journée, dans OC, éd. cit., t. II, p. 14.
37 « Lettre LVII. À Monseigneur le Comte de Bouteville », Nouvelles Œuvres, éd. cit., p. 60. Voir Cicéron, De finibus bonorum & malorum, Venise, Philippe Condam Petri, 1480, Livre II, XXVI, 82, n. p.
38 Cicéron, De Amicitia, éd. cit., XIV, 51, p. 64.
39 Lucrèce, De rerum natura, éd. José Kany-Turpin, Paris, GF-Flammarion, 1998, Livre III, 999, p. 236.
40 Jean Salem, op. cit., p. 157 sq.
41 Cit. par Geneviève Rodis-Lewis, Épicure et son école, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1975, p. 68.
42 Première journée, dans OC, éd. cit., t. II, p. 14.
43 XXXV, « Je pensais au repos... », OC, éd. cit., t. I, v. 47-52, p. 207.
44 « Lettre II. Théophile à son cher Vallée », OC, éd. cit., t. III, p. 196, trad. Juliette Desjardin.
45 Ibid.
46 Ibid.
47 Sénèque, Lettres à Lucilius, éd. cit., Livre I, IX, 6, p. 618.
48 « Vous parlâtes ouvertement pour ma liberté […] j’ai mérité […] non pas de vous cette amitié. », « Lettre II. À Monseigneur le duc de Buckingham », OC, éd. cit., t. III, p. 12. Voir aussi la déclaration de la Lettre XII au Président de Bellièvre, ibid., p. 24.
49 « À Monsieur de Liancourt », OC, éd. cit., t. III, v. 145-150, p. 172.
50 « Lettre VIII », OC, ibid., p. 18.
51 « Lettre XI. À Monseigneur de Liancourt », ibid., p. 23.
52 « Lettre XI. À Monseigneur de Liancourt », ibid., p. 26.
53 Ibid.
54 « Lettre VIII. À Monsieur de L. », ibid., p. 18.
55 « À Monsieur de Liancourt », OC, éd. cit., t. III, v. 26-30, p. 169.
56 Ibid., 35-40.
57 « Lettre XXXXIX. À Montmorency », Nouvelles œuvres, éd. cit., p. 46.
58 Voir par exemple la « Lettre XXV, À Monsieur Duret », ibid., p. 35.
59 « Lettre XXVII. À Monsieur le comte de Béthune », ibid., p. 36.
Auteurs
- Melaine Folliard
-
Sylvie Requemora-Gros
Aix-Marseille Université, CIELAM
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