Aux champs
Fictionnalisation et agroéthique de la ruralité dans le roman de la seconde moitié du xviiie siècle
p. 91-98
Texte intégral
1Dans son Histoire de la Révolution française, Michelet ironise sur la sensibilité des seigneurs de l’Ancien Régime, qui versent des pleurs à la lecture des fictions romanesques mais qui manifestent une grande dureté de cœur dans l’exploitation de leurs paysans :
Avec cette faiblesse de cœur, cette facilité de caractère, la main ouverte, incapables de résister aux occasions de dépense, il leur fallait de l’argent, beaucoup d’argent, plus qu’à leurs pères. De là la nécessité de tirer beaucoup des terres, de livrer le paysan aux hommes d’argent, intendants et gens d’affaires. Plus les maîtres avaient bon cœur, plus ils étaient généreux et philanthropes à Paris, plus leurs vassaux mouraient de faim ; ils vivaient moins dans leurs châteaux, pour ne pas voir cette misère, dont leur sensibilité aurait eu trop à souffrir1.
2Il y aurait donc un décalage entre la sensibilité aristocratique, prompte à s’émouvoir aux récits malheureux et les pratiques en usage dans les campagnes. Pourtant, le roman sensible, qui repose sur l’exaltation de la sensibilité, de l’honnêteté et de la vertu en proposant des fictions aux intrigues simples et inscrites dans une production sérielle, s’attache à la mise en scène des vertus rustiques. La représentation du monde paysan dans le roman sensible s’accompagne d’une fictionnalisation de l’idée de vertu dans un environnement rustique, voire rustre.
3Quels sont les moyens et les enjeux de la représentation de la vertu aux champs dans le roman de la seconde moitié du xviiie siècle ? Quelles sont les modalités de l’élaboration de cette agroéthique ?
4L’importance de la paysannerie est une réalité historique dans une société essentiellement rurale. De nombreuses difficultés frappent les paysans : les mauvaises récoltes, les famines qui les suivent, l’insécurité… et surtout les collecteurs d’impôts qui peuvent réduire les familles à la misère, comme les peint Greuze dans La pauvre famille. Laclos utilise l’expulsion d’une famille de paysans endettés pour offrir à Valmont l’occasion d’une générosité intéressée et programmée, qui lui permet d’ironiser sur le pathétique de la situation2. La famille est la cellule de base de l’organisation sociale, mais il subsiste encore quelques exemples de communautés familiales, surtout dans le centre de la France. Aucun acte notarié ne fonde ces communautés, puisqu’il suffit que leurs membres vivent « au même pot et au même feu » pendant un an. Les traditions matrimoniales distinguent ces communautés : pour éviter le paiement des dots, plusieurs membres de deux communautés se marient le même jour. Une survivance de cet usage peut se retrouver dans la célébration des mariages collectifs de L’an 2000 de Rétif.
5S’il n’existe pas d’article « Paysan » dans l’Encyclopédie, on relève un article « Fermier » et un article « Métayer », qui insistent sur la nécessité et la noblesse du travail de la terre, les problèmes des agriculteurs, sur l’intérêt de ne pas les imposer lourdement afin qu’ils puissent vivre de leur travail et améliorer leurs techniques. L’article « Fermier » établit un lien entre le travail de la terre et la pureté des mœurs, à la fois condition et conséquence de l’état rustique, hélas méprisé par la société :
Quelqu’habileté qu’ait un fermier, il est toujours ignoré, souvent il est méprisé. Bien des gens mettent peu de différence entre cette classe d’hommes, et les animaux dont ils se servent pour cultiver nos terres. Cette façon de penser est très ancienne, et vraisemblablement elle subsistera longtemps. […] D’autres écrivains envisagent l’agriculture comme une fonction sacrée, qui ne doit être confiée qu’à des mains pures. Ils disent qu’elle est voisine de la sagesse, et alliée de près à la vertu. Mais il en est de ce goût respectable comme de l’intégrité précieuse, à laquelle les Latins ajoutaient l’épithète d’antique. L’un et l’autre sont relégués ensemble dans les premiers âges, toujours distingués par des regrets, jamais par des égards3 […].
6Dans la seconde moitié du xviiie siècle, les milieux intellectuels et le public se passionnent pour les questions agricoles, les techniques de culture et l’économie rurale, ce qui se traduit par la publication de nombreux ouvrages de vulgarisation. L’élite citadine en mal de nature construit une représentation esthétique4 et éthique des campagnes. L’engouement pour la campagne de la société aristocratique progressiste, qui pense retrouver aux champs la vertu et la simplicité heureuses, construit un mythe rustique et une agroéthique. Ce phénomène se traduit par une fictionnalisation de la réalité, par la création de campagnes idéales, par la conception parallèle d’un autre monde paysan. Le Hameau de la Reine, à Versailles, en constitue un exemple remarquable. Commandé en 1783 par Marie-Antoinette, ce village reconstitué exalte les charmes de la vie rustique. Cinq des onze maisons sont réservées à la reine, les autres sont consacrées à l’exploitation agricole, mais toutes sont entourées de potagers et présentent des rampes et des fenêtres garnies de pots de fleurs de faïence blanche et bleue5. Le Prince de Ligne installe aussi des cabanes de bergers dans son domaine de Belœil, afin de constituer un charmant village, peuplé de bergers et de bergères vêtus d’« un uniforme digne de la beauté et de la simplicité de la nature dont ils sont les grands-prêtres ». Le Prince de Ligne reconnaît s’éloigner parfois de l’exactitude pour faire « du roman, puis de la pastorale » et aimer « mieux alors la bergerie en livre6 ». Il se propose d’ailleurs d’inclure des « citations » dans le paysage :
Au bout de cela […] est la maison du jardinier, traitée à la hollandaise. On lui a donné pour s’amuser, un jardin à la manière de son pays, des magots, des hommes d’or, des fontaines de verre qui serviront à en faire voir le mauvais goût : ce sera en manière de citation et de charge assez plaisante7.
7Il rêve d’un château qui ne serait plus une bâtisse unique mais le regroupement de plusieurs petites habitations dispersées : on passerait alors de l’une à l’autre pour se donner l’illusion de vivre au village. La même confusion entre campagne et jardin, entre réalité rustique et fiction des champs se retrouve sous la plume de Mme Vigée-Le Brun décrivant les campagnes qu’elle traverse8.
8Cet engouement pour une rusticité revisitée explique le succès mondain rencontré par les fêtes campagnardes et en particulier par l’élection de la rosière de Salency. Le 8 juin, le seigneur de Salency choisit, parmi huit jeunes filles, la future rosière à laquelle il remet une dot de vingt-cinq livres. Conduite en procession à l’église, l’heureuse élue est couronnée d’une guirlande de roses, symbole de sa vertu. Des relations imprimées de cette fête circulent à la fin des années 1760 mais c’est Mme de Genlis qui lui donne son véritable éclat. En 1766, Mme de Genlis, en villégiature dans la région, assiste à la fête et joue même de la harpe pour les villageois9. Et lorsque la bonne société ne peut se rendre à Salency, les paysans sont invités à venir rejouer la cérémonie en ville. La campagne fournit ainsi une nouvelle scène pour des jeux de société vertueux et la rusticité devient montrable : on ne voit ce jour-là que des paysans pleins de vertu, bien habillés, partageant les mêmes réjouissances que leurs maîtres. Ainsi présentée, la fête de la rose correspond à la fête vertueuse rêvée par Rousseau dans la Lettre à d’Alembert, et cette proximité contribue sans doute à son adoption par l’aristocratie progressiste, qui tente de légitimer ses privilèges par le mérite, la vertu et la bienfaisance. L’intention ne porte pas sur la moralisation du monde paysan, mais bien sur l’institution d’une nouvelle légitimité pour la noblesse. Au lieu des quatre quartiers de noblesse, Billardon de Sauvigny exige de sa rosière quatre quartiers de vertu, soit quatre générations d’ancêtres à la moralité irréprochable : « Il faut des quatre, des huit, des seize quartiers de noblesse pour entrer dans certains ordres, dans certains chapîtres ; des quartiers de probité, de mérite réel, ne vaudraient-ils pas mieux que ces quartiers de noblesse, mérite de préjugé10 ? »
9La vertu et la simplicité rustiques fondent ainsi la morale collective d’une élite éclairée, qui sait s’attendrir, reconnaître et couronner le mérite dont elle-même est la dépositaire. La fictionnalisation aristocratique de la campagne est patente dans la peinture, les gravures et le Hameau de la Reine, pourvu de bétail et de foin mais décoré par Hubert Robert.
10La campagne est utilisée comme une scène théâtrale, un monde recréé, avec un public paysan qui s’instruit en écoutant les conseils des sages seigneurs ou un public aristocratique qui s’émeut devant la simplicité des mœurs paysannes, qui lui renvoient par spécularité sa propre honnêteté11. La fictionnalisation est d’autant plus aisée que les réalités de la vie à la campagne sont le plus souvent ignorées des lecteurs, ainsi qu’en témoigne La Parisienne en province de Barbé de Marbois. Une marquise découvre les paysages rustiques, les trouve bien rustres tout dépourvus qu’ils sont de boulingrins et de fontaines, et s’extasie devant les labours :
Mais que font ces deux hommes ? l’un tout mouillé de sueur, anime et guide des chevaux harassés ; ils traînent une machine qui m’est inconnue : l’autre, lourdement appuyé sur cette machine, marche dans un sillon qu’elle a tracé. Ils labourent, dit Madame de Mélicourt. – Ah ! ils labourent ! je m’en étais un peu doutée : voilà donc le labourage ! Il y a si longtemps que j’étais curieuse de voir labourer ! […] au fond c’est bien peu de chose que cette agriculture dont on fait tant de fracas, et je n’aurais jamais deviné que le pain venait si naturellement : cependant ces hommes me font peine [… ]12.
11Le sot émerveillement de la marquise remarque cependant les dures conditions de vie des laboureurs. L’éloge de la campagne se construit sur ce paradoxe : si le bonheur est dans le pré, cela relève soit d’une fictionnalisation idéalisante soit d’aménagements aristocratiques dans la fiction. Rousseau oppose très nettement, dans La Nouvelle Héloïse, la misère qui règne dans les champs à la prospérité que peuvent faire naître de bons et sages régisseurs ou seigneurs. Il décrit les « chevaux étiques, prêts d’expirer sous les coups », les « malheureux paysans exténués de jeûne, excédés de fatigue et couverts de haillons », et « les hameaux de masures ». Ce triste spectacle résulte d’une exploitation avide et dévorante de la terre par d’avares propriétaires ; mais, sous l’administration d’hommes bienfaisants, « on se transporte au temps des patriarches », dans l’abondance et la joie13. La nostalgie de l’âge d’or et son ordre patriarcal ne renvoient pas nécessairement à une idéologie conservatrice mais participe de ce désir de régénération d’une élite nobiliaire éclairée, qui souhaite remplacer la tradition guerrière de protection de la paysannerie par une tutelle morale et sociale. Si les auteurs insistent toujours sur l’heureuse simplicité de la campagne, sorte de survivance de l’âge d’or, ils l’enferment dans des espaces circonscrits. Dans Le Prix de la vertu, Bocquillon montre les malheurs de Thémidore, épuisé de travaux et de souffrances, qui ne reçoit la récompense de sa vertu que dans les pâturages et les labours angevins, le dernier séjour de l’humanité garanti par la sage administration du seigneur :
On voyait régner, dans cet endroit, la simplicité des premiers temps ; ses habitants ne connaissaient point les fléaux, enfants de la discorde, de la haine et de l’envie ; une amitié éternelle les unissait tous ; ils aimaient à s’entraider mutuellement. […] Nos retraites sont celles de l’innocence, la simplicité est tout notre bien, et le plus désirable. Le chagrin qui consume les jours des grands, l’envie qui les empoisonne, n’ont jamais pu pénétrer dans notre asile : la vertu y tient son empire, le crime fuit loin de nos demeures, et le remords s’envole avec lui… c’est ici le théâtre du vrai bonheur… contents de notre sort, nous méprisons l’abondance… Nos enfants, en héritant des biens que cultivent nos mains, héritent de cette même façon de penser14.
12Baculard d’Arnaud, dans Henriette et Charlot, envoie ses deux héros en fuite se réfugier chez le fermier Thénot, bon vieillard qui « rappelait les beaux jours du siècle pastoral, cet âge où la vie agreste était la première condition de l’homme, et sans contredit la plus fortunée15 ». Les occurrences illustrant cette thématique sont nombreuses, car les auteurs revendiquent la simplicité comme emblème de la vertu au village. Dans une inspiration très rousseauiste, Loaisel de Tréogate oppose la dénaturation des villes et l’asservissement qui s’ensuit à l’authenticité des campagnes, garantes de notre liberté primitive. Dans la préface de Dolbreuse, il déclare se donner pour but
de faire sentir le prix des plaisirs faciles et trop négligés de la vie libre et innocente des campagnes, et d’arracher au luxe et à la corruption des villes, des hommes nés loin des villes, des hommes nés pour ressentir et inspirer le goût de cette simplicité antique qui nous rapproche de notre état primitif, et peut-être de notre destination16.
13 Aux champs se retrouve la sérénité que viennent chercher les aristocrates, sans pour autant souhaiter devenir paysans, mais en s’efforçant de vivre selon les vertus d’économie et de bienfaisance qu’ils leur prêtent. Ainsi le chevalier de Miran, dans Caractères des femmes de Lesbros de la Versane17, choisit-il une sage retraite loin de l’agitation de la ville. À l’oisiveté et à la vanité urbaines, les habitants des champs opposent leur travail et leur modération. Mathurin, le héros de Louis Charpentier dans L’Orphelin normand, exalte les satisfactions que la nature offre à l’âme sensible, loin des besoins factices et toujours insatisfaits des habitants des villes :
[Les habitants des villes] désirent sans cesse et jouissent rarement. Nous jouissons, nous pauvres villageois, parce que nous ne désirons presque rien. L’ombre d’un buisson, l’eau pure et fraîche d’une fontaine, la verdure des prairies, les bois, les campagnes, nos occupations, tout nous offre des plaisirs18.
14Louis-Sébastien Mercier dote même la campagne d’une puissance régénératrice, qui « entretient la paix de l’âme, et la rétablit même quand elle est troublée19 ».
15La vertu aux champs, l’agroéthique, se fonde sur les valeurs de l’aristocratie progressiste ou de la morale bourgeoise, telle que la définit Robert Mauzi20. Au prix d’un déplacement sociologique, les paysans se voient investis des valeurs d’une classe en mal de régénération.
16Ce système éthique se caractérise avant tout par le respect de l’ordre. Dans L’Orphelin normand, Cormon exhorte Mathurin à respecter les injustes collecteurs d’impôts, eu égard à leur qualité d’émissaires royaux. Cormon est un vieux paysan, mais il se révèle ensuite être le fils d’un noble irlandais exilé et ruiné, ce qui donne une toute autre résonnance à ses discours sur l’amour de l’ordre. La stabilité de l’ordre social passe par le refus des mésalliances, qui contribueraient au changement de condition. Or, ceux qui sont paysans doivent le rester. Le sage Wolmar s’efforce de rendre leur condition plus douce aux paysans, mais « sans jamais leur aider à en sortir »21. Le fermier James, mis en scène par Baculard d’Arnaud, déconseille vivement à sa fille d’épouser un lord : « Rougirais-tu de ton état, de ma pauvreté ? […] Prends un mari de ta sorte si tu veux être aimée et rendre ta famille heureuse22. » Couret de Villeneuve prodigue les mêmes avertissements à une paysanne : « Voyez-vous ce paysan ? Voilà le mari qu’il vous faut. Vous aimeriez trop le second, vous seriez trop aimée du premier, tous deux vous rendraient malheureuse : c’est bien assez que le troisième ne vous batte point23. » La modération, éloignée du luxe ostentatoire des riches citadins, règne à la campagne, d’autant plus aisément que les tentations y sont plus rares, comme le remarque Wolmar24. Sur ce modèle, les champs se peuplent de paysans philosophes ou de nobles « rusticisés », qui choisissent une honnête aisance, aussi éloignée de la richesse que de la pauvreté.
17La rareté des désirs se compense par le travail, puisque l’oisiveté n’engendre plus un ennui qu’il faut distraire à grands coûts. Les champs sont tout naturellement le lieu du travail, d’autant plus zélé qu’il s’accomplit pour des maîtres vertueux et philanthropes. Le travail agricole n’est douloureux que dans l’exploitation et l’asservissement ; mais il épanouit les agriculteurs qui peuvent en vivre dignement. L’aide aux malheureux et la chasteté complètent le catalogue des vertus paysannes, qui reçoivent toujours leurs récompenses. Mathurin, le héros de L’Orphelin normand, est honoré au même titre que le seigneur du village pour ses bienfaits. Le Prix de la vertu se clôt par le couronnement, sur un trône de verdure, du vieux Thémidore. Mais Mathurin suit la voie tracée par le noble Cormon et Thémidore ne doit son triomphe qu’à un gendre titré, la vertu rustique sert de faire-valoir à celle revendiquée par les aristocrates. Le roman de Billardon de Sauvigny, La Rose ou la fête de Salency, en fait la démonstration. L’intrigue, très simple, repose sur des paysans vertueux, dont les amours contrariées vont permettre aux représentants de la noblesse de montrer leur générosité. Bazile est amoureux d’Emée, favorite pour le titre de rosière ; mais Bazile n’est pas originaire de Salency et une loi villageoise interdit le mariage de la rosière avec des étrangers. Emée est élue rosière mais rejette sa couronne quand elle voit son amant s’écrouler de désespoir. Ce nœud gordien de la passion et de la loi est dénoué par Madame de Lisois et le marquis de Gordes, envoyé du roi, qui fléchissent l’assemblée des vieillards et obtiennent l’autorisation de l’union des deux jeunes gens.
18La pureté de mœurs que l’on suppose aux habitants des campagnes correspond à la vision d’un groupe éclairé, qui projette ses valeurs dans un idéal d’harmonie entre le paysan et son maître, comme à Clarens. La Parisienne en province reproduit, avec une grande fidélité aux détails du texte, le modèle rousseauiste d’aménagements qui permettent de passer d’un mode de vie aristocratique et vaniteux à un mode de vie bourgeois et modéré :
[…] M. de Montalban leur fit voir sa maison et ses jardins. On n’y trouvait plus aucune trace du luxe et du faste qui y avaient régné. […] on voyait paître un troupeau à la place qu’occupaient autrefois de vastes bosquets à l’italienne. […] Un kiosque superbe avait été changé en une cabane propre et commode, où le laboureur harassé se réfugiait pendant la grande chaleur du jour, en bénissant le maître bienfaisant qui avait pourvu à ses besoins25.
19Tout est donc en ordre, grâce à l’intervention d’une noblesse éclairée et sensible, qui se plaît à se reconnaître régénérée dans le miroir que lui tendent les fictions de la rusticité. Le goût de la campagne semble confondu avec le goût de la vertu, dans un mouvement qui exclut toute dialectique. Il suffit de se plaire à la campagne et de s’émouvoir aux spectacles agricoles pour se croire et se penser vertueux, et pour en retirer une grande satisfaction morale. La mode de la campagne sert admirablement la vertu à la mode, dans une heureuse et rassurante adéquation entre les champs et la sensibilité morale. On ne s’ennuie plus à la campagne, on s’y régénère. Madame de Genlis, qui consacre plusieurs volumes à la constitution d’une « maison rustique », asile choisi pour abriter une famille noble et méritante, ne manque pas de souligner les bénéfiques effets éthiques de ce type de résidence : « Un poète moderne a dit avec autant de grâce que de vérité : “Qui fait aimer les champs fait aimer la vertu26”. »
20François Charpentier note bien cette complaisance des lecteurs pour des fictions qui leur renvoient une image positive de leur vertu. Le public, écrit-il, a vu « avec plaisirs ces tableaux, tantôt ingénieux et piquants, tantôt simples et naïfs, des beautés naturelles qui ornent les campagnes, et des voluptés pures et innocentes qu’on y goûte au sein de la paix, loin du fracas et du tumulte de nos cités27 ».
21La seconde moitié du xviiie siècle est ainsi une période d’engouement passionné pour la ruralité et de sacralisation de la campagne, refuge d’innocence et de vertu, qui permet de fuir la corruption urbaine et de se régénérer dans la solitude champêtre. L’idéalisation esthétique de la campagne va de pair avec une agroéthique élitaire, qui satisfait la passion philanthropique des nobles, protecteurs moraux d’une paysannerie qu’ils façonnent à leur convenance. Le paysan vertueux est alors une supercherie, une illusion ou le dernier masque d’une société friande de théâtre et de travestissements.
22Il faut attendre la Révolution pour que la vertu paysanne cesse d’être un faire-valoir, s’affranchisse de sa tutelle aristocratique et dénonce violemment la philanthropie intéressée de l’Ancien Régime, comme le fait Henriquez : « Ainsi leur bienfaisance momentanée, leur feinte affabilité, leurs sollicitudes apparentes étaient autant de pièges que leur adroite perfidie tendait au peuple28. »
Notes de bas de page
1 Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, Paris, Chanerot, 1847, vol. I, p. 196.
2 Laclos, Les Liaisons dangereuses, Paris, Garnier, éd. Y. Le Hir, 1961, lettre 21, p. 45 : « Cependant, au milieu des bénédictions bavardes de cette famille, je ne ressemblais pas mal au héros d’un drame, dans la scène du dénouement. »
3 D’Alembert et Diderot, Encyclopédie, Redon, version électronique.
4 Voir Catherine Clavilier, Cérès et le laboureur, la construction d’un mythe historique de l’agriculture au xviiie siècle, Paris, Éd. du Patrimoine, Centre des monuments nationaux, 2009.
5 En revanche, Louis XVI se passionne pour la modernisation des techniques agricoles. En 1786, sur les conseils du comte d’Angiviller, il fait importer d’Espagne un troupeau de mérinos.
6 Prince de Ligne, Coup d’œil sur Belœil, Œuvres III, éd. Roland Mortier, Paris, Éd. Complexe, 2006, p. 63.
7 Ibid., p. 67.
8 Voir par exemple la description enthousiaste que Mme Vigée-Le Brun fait des sites italiens lors de son exil au moment de la Révolution, dans « Les femmes régnaient alors, la Révolution les a détrônées. Souvenirs (1755-1842), éd. Didier Masseau, Paris, Tallandier, 2009.
9 L’élection de la rosière de Salency est reproduite dans de nombreux autres villages. L’aristocratie, séduite par cette vertu paysanne, contribue à son rayonnement : en 1770 le comte d’Artois institue une fête de la rose à Nantes. Dans le village de Canon, en Normandie, on instaure une fête des « bonnes gens », qui couronne « une bonne fille », « une bonne mère », « un bon vieillard » et « un bon père de famille », c’est-à-dire des personnages du drame bourgeois. Sur Salency et sa rosière, voir Sarah Maza, Vies privées, affaires publiques, les causes célèbres de la France prérévolutionnaire, Paris, Fayard, 1997, p. 63 sq.
10 Billardon de Sauvigny, La Rose ou la fête de Salency, Paris, Ruault, 1778, p. 127.
11 Tel est, par exemple, le dispositif initial imaginé par Baculard d’Arnaud dans Les Loisirs utiles, Linville ou les plaisirs de la vertu, Paris, Lepetit, 1795, p. v : « Lorsque la saison le permettait, Linville réunissait sa compagnie dans le parc, sous un platane, à l’ombrage étendu, qu’il appelait son arbre favori. Il se mêlait quelquefois au nombre de ses auditeurs, des groupes de paysans, de femmes, d’enfants, de vieillards qui témoignaient une extrême attention ».
12 Barbé de Marbois, La Parisienne en province, ouvrage national, Amsterdam et Paris, Veuve Duchesne, 1770, p. 49.
13 Rousseau, La Nouvelle Héloïse, Œuvres complètes II, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1961, V, 7, p. 603.
14 Bocquillon, Le Prix de la vertu, roman moral, Amsterdam et Paris, Belin, 1778, p. 85.
15 Henriette et Charlot, dans Baculard d’Arnaud, Les Épreuves du sentiment, Paris, Le Jay, 1785, t. XII, p. 34.
16 Loaisel de Tréogate, Dolbreuse ou l’homme du siècle ramené à la vérité par le sentiment et par la raison, histoire philosophique, Paris, Belin, 1785, préface, p. vii.
17 Lesbros de la Versane, Caractères des femmes, ou Aventures du chevalier de Miran, Londres et Paris, veuve Pierres, 1769, p. 167 : « Je ne sors point de ma campagne […], [le monde] est l’écueil du sage, la campagne en est l’asile ».
18 Louis Charpentier, L’Orphelin normand ou les petites causes et les grands effets, Paris, Des Ventes de La Doué, 1768, I, p. 76.
19 Louis-Sébastien Mercier, Mon Bonnet de nuit, Lausanne, Jean-Pierre Heubach et compagnie, 1788, t. II, p. 88.
20 Robert Mauzi, L’idée de bonheur au xviiie siècle, Paris, A. Colin, 1960, I, 7, p. 269 sq.
21 Rousseau, La Nouvelle Héloïse, op. cit., V, 2, p. 535.
22 Baculard d’Arnaud, Fanny, Les Épreuves du sentiment, Paris, Le Jay, 1785, t. I, p. 27.
23 Couret de Villeneuve, Recueil pour servir de suite aux Lectures pour les enfants et les jeunes gens ou choix de petits contes également propres à les amuser et à leur inspirer le goût de la vertu, Paris, Nyon l’aîné, 1782, p. 231.
24 S’il fallait résider « à la ville, la vie y serait plus chère, il nous faudrait des amusements qui nous coûteraient beaucoup plus que ceux que nous trouvons ici, et nous seraient moins sensibles ». (La Nouvelle Héloïse, op. cit., V, 2, p. 549).
25 Barbé de Marbois, La Parisienne en province, ouvrage national, op. cit., p. 147.
26 Mme de Genlis, Maison rustique, pour servir à l’éducation de la jeunesse ou retour en France d’une famille émigrée [1810], Paris, Lecointe et Durey, 1826, avertissement, p. ix.
27 François Charpentier, Le Voyage du vallon tranquille, nouvelle historique, Paris, 1796, préface, p. iii.
28 Henriquez, Les Aventures de Jérôme Lecocq, Paris, s. d. [1794], impr. de Célère, p. 86.
Auteur
-
Geneviève Goubier
Aix-Marseille Université, CIELAM
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Tiempo e historia en el teatro del Siglo de Oro
Actas selectas del XVI Congreso Internacional
Isabelle Rouane Soupault et Philippe Meunier (dir.)
2015
Écritures dans les Amériques au féminin
Un regard transnational
Dante Barrientos-Tecun et Anne Reynes-Delobel (dir.)
2017
Poésie de l’Ailleurs
Mille ans d’expression de l’Ailleurs dans les cultures romanes
Estrella Massip i Graupera et Yannick Gouchan (dir.)
2014
Transmission and Transgression
Cultural challenges in early modern England
Sophie Chiari et Hélène Palma (dir.)
2014
Théâtres français et vietnamien
Un siècle d’échanges (1900-2008)
Corinne Flicker et Nguyen Phuong Ngoc (dir.)
2014
Les journaux de voyage de James Cook dans le Pacifique
Du parcours au discours
Jean-Stéphane Massiani
2015
