Lettre XXIV
p. 179-181
Texte intégral
1Mon logement à Altona est assez confortable‚ bien qu’il ne vaille absolument pas la somme que je paie ; mais étant donné les circonstances actuelles, tous les biens de première nécessité atteignent ici des prix exorbitants. Je considère ce logement comme une résidence temporaire à laquelle je suis tentée de reprocher un inconvénient principal : Marguerite et l’enfant doivent en effet parcourir des rues au sol accidenté avant de pouvoir rejoindre une route plane.
2Les abords de la ville offrent d’agréables points de vue sur l’Elbe, d’autant plus que les paysages sont si monotones par ici. J’ai essayé de descendre marcher au bord du fleuve, mais il n’y avait pas de sentier, et je fus extrêmement gênée par l’odeur de colle provenant des peaux que l’on avait suspendues pour les faire sécher, une grande manufacture étant située près de la plage. Mais tout doit céder devant le commerce, le profit et encore le profit, voilà les seules spéculations que l’on a à l’esprit : « double, double, peine et trouble1 ». J’ai rarement eu l’occasion de m’engager sur une allée ombragée sans me retrouver bientôt obligée de m’écarter pour céder le passage aux cordiers, et je n’ai vu qu’un seul arbre qui m’ait semblé planté par un homme de goût : je l’ai trouvé dans le cimetière, projetant son ombre sur la tombe de l’épouse du poète Klopstock2.
3La plupart des marchands possèdent des maisons de campagne dans lesquelles ils se retirent durant l’été, et nombre d’entre elles sont situées sur les rives de l’Elbe où leurs résidents ont le plaisir de voir l’arrivée des malles qui constitue pour eux l’événement le plus marquant de la semaine.
4L’image mouvante de grands vaisseaux et de petites embarcations changeant continuellement de place au gré des marées rend très intéressant ce noble fleuve3 qui constitue pour Hambourg un flux vital. Et les méandres sont quelquefois du plus bel effet, lorsque l’on aperçoit d’un même coup d’œil deux ou trois sinuosités qui entrecoupent la surface plane des prairies : une courbe imprévue accroît souvent l’importance du fleuve, et l’étendue argentée qui avance à peine alors qu’elle porte sur son sein tant de trésors, ressemble un instant à un paisible lac.
5Rien ne fait plus forte impression que le contraste qu’offre ce plat pays et cette grève lorsqu’on les compare aux montagnes et à la côte rocheuse parmi lesquelles j’ai si longuement séjourné ces derniers temps. Dans mes songes, je retourne en un lieu qui reste l’un de mes préférés, où j’avais l’impression de m’être retirée loin des hommes et du chagrin, mais le tumulte du commerce me contraint à retrouver tous les soucis que j’avais laissés derrière moi, lorsque j’étais absorbée par des émotions sublimes. J’étais entourée de rochers qui aspiraient à atteindre les cieux et paraissaient faire rempart à la peine, tandis que la paix semblait se déplacer à pas feutrés le long du lac dans le but de calmer mon cœur, en modulant le vent qui agitait le feuillage des peupliers alentour. À présent, quand je n’entends pas parler des duperies du commerce, c’est pour écouter l’histoire affligeante de quelque victime de l’ambition.
6L’hospitalité hambourgeoise se limite à convier le dimanche quelques invités dans les maisons de campagne que j’ai déjà mentionnées : alors, les plats fumants se succèdent sur la table en bois, et la conversation suivant toujours le cours fangeux du commerce, il n’est pas facile d’obtenir des renseignements dignes d’intérêt. Si j’avais prévu de rester ici quelque temps, ou si mon esprit avait été plus enclin à s’informer de sujets d’ordre général, je me serais efforcée d’être présentée à quelques personnages qui ne fussent pas à ce point immergés dans le négoce. Cependant, dans ce tourbillon du profit, il n’est pas très facile de rencontrer des personnes autres que des émigrants misérables ou orgueilleux, qui ne soient pas engagés dans des projets à mes yeux aussi déshonorants que les jeux de hasard. Les marchands troquent l’intérêt des nations pour servir leurs propres spéculations. Mon Dieu ! Avec quel sang-froid d’habiles corruptions successives ne conduisent-elles pas de lucratives commissions dans les mains de particuliers, au mépris de la situation relative des différents pays ! Et peut-on s’attendre à trouver beaucoup d’honnêteté dans le versement de commissions obtenues par imposture ? Mais que ceci reste entre nous.
7Pendant le présent voyage et durant mon séjour en France, j’ai eu l’occasion de jeter un coup d’œil dans les coulisses de ce que l’on appelle vulgairement les grandes affaires, et j’ai découvert les rouages minables qui ont présidé à de nombreuses transactions de haute importance. L’épée s’est montrée clémente en comparaison des ravages qu’ont fait subir à bien des vies humaines les entrepreneurs et les nuées de sauterelles qui se sont gavées de la vermine qu’ils ont répandu autour d’eux. Comme les propriétaires des bateaux négriers4, ces hommes ne sentent jamais sur leur argent l’odeur du sang qui leur a permis de l’acquérir. Ils dorment en paix dans leur lit, qualifient leur activité de « métier reconnu par la loi », et pourtant l’éclair ne désigne pas leur toit pour les condamner par des coups de tonnerre « et justifier l’attitude de Dieu à l’égard des hommes5 ».
8Pourquoi devrais-je pleurer sur mon sort ? « Prends, ô monde ! la larme qui t’est si justement due6 ! ».
9Adieu !
Notes de bas de page
1 Mary Wollstonecraft cite fidèlement Shakespeare ici : « Double, double, toil and trouble », (William Shakespeare, Macbeth, Paris, Aubier, Éditions Montaigne, 1977, IV.i, p. 105). La traduction mentionnée est tirée de Shakespeare, Macbeth, texte français de François-Victor Hugo, Paris, Librairie Générale Française, 1984, p. 344.
2 Friedrich Gottlieb Klopstock (1724-1803), poète lyrique allemand, épousa en 1754 Margarethe Möller qui inspira certaines de ses odes. Elle mourut quatre ans plus tard.
3 Les paysages des bords de l’Elbe furent souvent représentés par les peintres allemands.
4 Dans l’esprit de ses revendications pour l’émancipation des femmes, Mary Wollstonecraft défendait la cause des opprimés, dont les esclaves. Dans sa lettre du 23 septembre 1794, par exemple, l’auteur fait référence à l’ouvrage de Gilbert Imlay, A Topographical Description of the Western Territory of North America (1792), qui prône l’abolition de l’esclavage.
5 Il s’agit d’une citation légèrement inexacte de Paradis perdu de Milton : « And justifie the wayes of God to men » (John Milton, Paradise Lost, texte français de Pierre Messiaen, Paris, Aubier, 1971, I 26, p. 60), « Et justifier les voies de Dieu envers les hommes » (p. 61).
6 Mary Wollstonecraft emprunte ici au long poème mélancolique de Young The Complaint : or, Night Thoughts : « Take then, O world ! thy much-indebted fear » (Young’s Night Thoughts with Life and Critical Dissertation by the Reverend George Gilfillan, edited by Charles Lowden Clarke, London, James Nisbet & Co., 1863, p. 14), « Recevez, ô mes semblables, la part que je vous dois dans mes larmes » (Les nuits d’Young suivies des tombeaux et des méditations d’Hervey etc., texte français de le Tourneur, nouvelle édition, tome premier, Paris, Étienne Ledoux librairie, 1827, p. 40).
Voir également la note 17, Lettre V.
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