Les variations formelles d’un moule stylistique : rubrique, texte et image à la charnière du Merlin et de sa Suite Vulgate
p. 337-347
Texte intégral
1L’écriture des rubriques se caractérise par une grande stylisation : elle tend à la concision et recourt à des modes d’expression repérables et passablement formatés. Mais si le style relève de la mise en forme artistique, les rubriques ne constituent-t-elles pas paradoxalement, dans leur caractère répétitif et systématique, un « degré zéro » de l’écriture ? Cet énoncé second et utilitaire qui relève du paratexte est caractérisé par des marques stylistiques distinctes et ne fait pas partie a priori de la création de l’auteur. Les rubriques sont élaborées par une autre instance, le scribe ou le chef d’atelier chargé de superviser la copie et la mise en œuvre manuscrite du texte. Crées au moment de la composition du manuscrit et rédigées à l’encre rouge dans une phase ultérieure à la copie du texte, elles ne font pas partie de l’écrit original, mais articulent les parties du roman, résument ou annoncent les éléments de l’action. Pourtant il existe des similitudes entre la formulation des rubriques et certains énoncés tout aussi stéréotypés caractéristiques de l’entrelacement. La prégnance de ces formules témoigne d’une conception particulière de la création textuelle puisqu’elles sont un lieu privilégié de réécritures et de variations. Mais si les rubriques prennent souvent la forme d’énoncés impersonnels, le texte qui leur succède joue de la référence au « conte » et masque le travail de l’auteur tout en permettant parfois la réapparition de sa voix. J’étudierai dans cette perspective l’inscription manuscrite du passage du Merlin propre à sa Suite Vulgate, espace de suture entre le texte et sa continuation. Il laisse aux compositeurs de l’œuvre une marge d’intervention, au niveau du choix et des modalités de l’entrelacement ainsi que par la présence ou non d’images et de rubriques insistant sur différents aspects de cette transition. Cette dernière est problématique du point de vue diégétique car à la paix annoncée à la fin du Merlin succède le conflit qui oppose le jeune roi Arthur aux barons qui remettent en question la légitimité de son couronnement. Les rubriques et le texte qu’elles introduisent sont alors le lieu privilégié de variations estompées par l’adoption et la reprise de moules stylistiques attendus. Les modifications formelles révèlent alors différents choix narratifs, interprétatifs et idéologiques.
2La délimitation du Merlin et de ses suites ne va pas de soi. La Suite Vulgate accompagne le Merlin propre dans la majorité des manuscrits conservés, ce qui explique en partie cette difficulté (seize manuscrits contiennent seulement le Merlin, trente six le Merlin et sa Suite Vulgate, deux manuscrits le Merlin et la Suite Post Vulgate). On associe en général la fin du Merlin propre avec la formule « Ensi fu Artus esleüs a roi et tint la terre et le regne de Logres lonc tans em pais » (W. 7741). Or le début de la Suite Vulgate n’est pas toujours aussi marqué que l’incipit du Merlin. Dans la plupart du cas, le début de la Suite Vulgate est mis en page avec un degré d’ornement inférieur à celui utilisé pour le frontispice du Merlin propre. Parfois, le passage d’un texte à l’autre est complètement gommé dans la présentation manuscrite ou décalé vers un autre lieu de la narration. Dans le manuscrit de Bonn 526, la suite du Merlin propre est nettement délimitée par les inscriptions marginales « Ici fine de Merlin » et « Ici commence des premiers faiz le roy Artu », mais elle commence uniquement après la première victoire du roi contre les barons rebelles, lors de l’arrivée des rois Ban et Bohort à la cour d’Arthur.
3Un tiers des manuscrits du Merlin et de la Suite Vulgate soit une dizaine au total, sont rubriqués. J’étudierai BnF fr. 105, 9123, et 91, New Haven Yale 227, ainsi que BnF fr. 110, où la présence d’une miniature et d’une rubrique marque le passage d’un texte à l’autre2. Dans plusieurs manuscrits cependant, l’enluminure et la rubrique qui servent de charnière entre ces deux textes sont décalées, en particulier dans Bonn 526, BL Add. 10292, et BnF fr. 117. J’étudierai les variations à l’œuvre d’un manuscrit à l’autre et ce qui détermine ces transformations. Les rubriques accompagnent généralement les miniatures, bien qu’au cours du xve siècle se développent les tituli3 qui détachés de toute illustration servent de repères au sein de l’œuvre manuscrite, à la manière de titres de chapitres parfois rassemblés dans une table des matières en tête de l’ouvrage4 (c’est le cas par exemple pour BL Harley 3640 et Arsenal 3350). BNF fr. 113-116, 9123 et Cologny Bodmer 147 comportent à la fois des tituli et des rubriques accompagnant des images. L’expression des rubriques tend à les distinguer du corps du texte : bien qu’elles reprennent sa matière et parfois certaines de ses formulations, elles constituent un réseau textuel à part, marqué par des spécificités stylistiques, grammaticales et syntaxiques.
La rubrique : un énoncé paratextuel et synthétique, matériellement et stylistiquement distinct
4Dans nos manuscrits de référence, la plupart des rubriques entre le Merlin propre et la Suite Vulgate privilégient la séquence verbale [ « Comment » + Sujet nominal + Groupe verbal]. BnF fr. 110 adopte le même type de construction syntaxique mais avec la locution « ensi com », de même que BL Add. 10292 qui l’emploie en alternance avec « ensi que ». Le sujet de la rubrique est toujours « Arthur » (BnF fr. 110), ou plutôt « le roi Arthur », dénomination qui confirme le personnage dans sa nouvelle position pourtant contestée5. La rubrique se focalise sur le couronnement du roi ou sur les événements qui suivent immédiatement le sacre.
5La rubrique de BNF fr. 110 décrit la composition de la scène du couronnement d’Arthur par l’archevêque Brice devant tout le peuple ; une triple conjonction permet d’énumérer les différentes composantes du tableau : « Ensi come Artus est a jenols devant un autel et met une espee sus et li archeveskes li met une couronne sor son chief et li pules en entour als ». La répétition du verbe « mettre » souligne la réciprocité qui se crée entre la soumission du roi à l’autorité divine, symbolisée par la remise de l’épée sur l’autel, et la reconnaissance ecclésiale du pouvoir d’Arthur qui reçoit sa couronne des mains de l’archevêque [ill. 43]. Rien n’annonce le conflit à venir, si ce n’est le personnage qui tourne le dos au miracle du perron. L’utilisation du présent fige la scène, la donne à voir dans son immédiateté, comme un instantané qui renvoie moins au texte dans son développement narratif et temporel qu’à la composition picturale synthétique de la miniature qui met en valeur le rituel politique et religieux. En cela, cette rubrique contraste avec celles des autres manuscrits qui utilisent le passé simple (les rubriques de BnF fr. 110 font alterner les temps du présent et du passé). Dans BnF fr. 110, le texte suivant les miniatures introduit le plus souvent des compléments circonstanciels de temps (l’énoncé qui suit ici la miniature commence la Suite Vulgate par l’indication temporelle « Et lors porta l’espee entre ses mains »), tandis que l’énoncé des rubriques suit toujours le modèle [ « Ensi com » + Sujet + Verbe]. Il y a donc dans ce codex une nette distinction entre le traitement assez libre du texte et la formulation des rubriques adoptant un moule stylistique plus strict. La rubrique de BNF fr. 9123 souligne également l’importance du couronnement d’Arthur en insistant sur les différentes étapes du rituel. Elle récapitule la cérémonie : la répétition du substantif « roi » et l’utilisation de son dérivé « royaume » semblent marteler dans cet énoncé très condensé la nouvelle position d’Arthur.
6La rubrique d’ouverture de la Suite Vulgate dans New Haven Yale 227 insiste au contraire sur la dureté du conflit qui ressurgit entre Arthur et ses barons en mentionnant l’importance de l’aide procurée par Merlin au jeune roi. Sa formulation, « Ci aprés trouverés coument… » n’est pas représentative des pratiques de ce manuscrit mais met en exergue ce passage. Les lecteurs sont pris à parti à la deuxième personne du pluriel dans un énoncé proleptique se rapportant au texte plus qu’à la miniature et mis en valeur par les jeux sonores qui soulignent le caractère providentiel de l’aide de Merlin. L’emploi traditionnel de l’adverbe « comment » contraste dans ce manuscrit avec l’emploi plus fréquent de rubriques du type « Mes atant laisse li contes a parler de… / Si se taist ore ici li contes de… et retourne a parler de… » qui participent de l’entrelacement de différentes parties du récit. La formulation des rubriques de Bonn 526 est très proche : « Mais atant / or / ici endroit se taist li contes d’aus a parler… et retournera a parler / si vous dirons de… ». L’autorité du conte cède la place dans le dernier cas à l’affirmation de la voix du narrateur engagé dans un dialogue avec son public tandis que se brouille la distinction entre la formule d’entrelacement intégrée au texte et la rubrique qui joue le même rôle. Comme le souligne Colette-Anne Van Coolput, « la généralisation de la rubrique à l’intérieur même d’un texte romanesque et pratiquant elle aussi un découpage de la matière a sans doute été facilitée par la formule conclusive incluant une anticipation6 ». Les rubriques correspondent alors aux passages d’entrelacement d’autres manuscrits, ou pour le dire autrement, les formules d’entrelacement sont dans ces textes écrites à l’encre rouge, ce qui leur donne le statut de rubriques. La limite entre texte et paratexte et n’est donc pas aussi claire que ce que l’on pourrait penser parmi les étapes de la copie et de l’illustration du manuscrit.
7Dans certains manuscrits, l’énoncé de la rubrique est calqué sur celui de l’extrait avant lequel elle est située. C’est généralement le cas de Yale 227, Fr. 9123 et Bonn 526 ainsi que de Chantilly Condé 643 où « Cy devise le conte comment… » introduit le texte « Or dist le conte que… », et « C’est cy endroit si comme… » annonce « Cy endroit dist le conte que… ». Le « conte » est mentionné à la fois dans la rubrique et dans la formule d’ouverture du paragraphe qui suit, la répétition permettant d’insister sur ce passage charnière.
8La rubrique de BnF fr. 105 annonce également la rébellion des barons. Sa dimension formulaire est accentuée par la triple répétition de l’adverbe interrogatif « comment » : « Comment li roys Artus tint sa court aprés ce qu’il fu couronnez et comment li baron se desacorderent a lui par envie de ce qu’il estoit roys et comment li menuz peuples et li baron se combatirent ensamble ». Le retour du même cadre syntaxique permet, comme dans BnF fr. 91 de distinguer et d’énumérer de façon très didactique les actions qui se succèdent de façon chronologique au début de la Suite Vulgate. La rubrique joue bien un rôle de transition entre le récit qui précède immédiatement (« Après ce qu’il fu couronnez ») et le texte qui suit. La rubrique de BnF fr. 91 reprend presque mot à mot ce modèle : BnF fr. 105 qui date du début du xive s. est sans doute l’exemplaire sur lequel a été copié ce manuscrit de la fin du xve s. Si dans fr. 91 toutes les miniatures prévues n’ont pas été réalisées7, leur situation est exactement la même que dans fr. 105 et leurs rubriques sont quasiment identiques à l’exception de légères transformations orthographiques et de modernisations du lexique. L’énoncé précise que le « menu peuple » soutient son roi et dénigre le parti des insurgés puisque « l’envie » est avancée comme leur principale motivation. La légitimité d’Arthur est donc accentuée tandis que la responsabilité de la guerre civile est attribuée à ses barons.
9La rubrique constitue donc un énoncé paratextuel tendu entre le souci de synthétiser les éléments essentiels du récit et l’effort de rapporter fidèlement des étapes importantes de la narration. Entre abbreviatio et amplificatio, les rubriques recourent à différents procédés rhétoriques, parallélismes syntaxiques, jeux rythmiques et effets de répétition. L’effort de condensation y est favorisé par l’emploi de formules stéréotypées qui mettent en valeur les éléments présentés, mais leur caractère lapidaire tient aussi à des contraintes d’ordre matériel telles que l’espace laissé sur la page manuscrite pour la miniature et la rubrique8. Privilégiant l’adverbe interrogatif « comment », quitte à la répéter en introduction de plusieurs propositions, les rubriques à la charnière du Merlin et de la Suite Vulgate témoignent du succès d’un moule stylistique qui sert à marquer et à repérer une articulation importante du texte. Cette formulation permet alors de mettre en exergue le personnage d’Arthur, en insistant soit sur le couronnement qui vient d’avoir lieu soit sur le conflit auquel le jeune roi doit bientôt faire face. Certains manuscrits procèdent aussi à une homogénéisation de la formulation de leurs rubriques et la mention du « conte » en particulier permet de former des systèmes relativement cohérents qui mettent en relation l’énoncé de la rubrique avec celui du texte qui les suit immédiatement9.
La rubrique et l’image : repères et emblèmes textuels
10La plupart du temps, les rubriques vont de pair avec des illustrations qui peuvent varier au gré de la volonté du compositeur du manuscrit, des exigences de son commanditaire, ou encore des moyens financiers à leur disposition. Mais le sujet de la rubrique n’est pas nécessairement celui de l’illustration : la rubrique sert d’intermédiaire entre le texte et l’image et ne se borne pas à décrire cette dernière où à proposer une matière à l’illustrateur. Elle modifie donc le rapport du lecteur au texte, dont la rubrique offre une sélection, une condensation et une interprétation particulière, mais aussi à la peinture, dont elle accompagne et détermine la réception.
11Deux scènes sont privilégiées dans les manuscrits enluminés au début de la Suite Vulgate : soit le couronnement d’Arthur (BnF fr. 110, 105 et 9123), voire ce qui le précède immédiatement, la merveille de l’épée dans l’enclume, signe de son élection divine, soit la rébellion des barons contre Arthur, sous la forme d’un conseil (New Haven Yale 227, ill. 47), ou de façon plus explicite comme le combat qui a lieu entre les deux camps10. Le couronnement du nouveau roi est l’illustration adoptée dans la majorité des cas car les contraintes de l’image amènent à faire un choix alors que le texte des rubriques, bien qu’également soumis à une certaine concision, permet plus facilement d’évoquer simultanément le sacre d’Arthur et la rébellion des barons. L’énoncé de la rubrique ne correspond pas toujours non plus au sujet de l’image : il existe un espace de jeu important entre elles. L’exemple de BnF fr. 105 et 91 montre que deux rubriques identiques peuvent correspondre à deux miniatures assez différentes : alors que leur rubrique développe trois aspects de l’action (la cour plénière d’Arthur, la volte face des barons et leur conflit armé avec Arthur), BnF fr. 105 reprend l’iconographie traditionnelle du couronnement, adoptée dans son manuscrit jumeau BnF fr. 9123, tandis que BnF fr. 91 présente de façon symbolique la réunion de différents ordres de la société autour du nouveau roi [ill. 44]. Il s’agit en fait du réemploi d’une peinture montrant Alexandre et son précepteur Aristote dans un manuscrit du Secret des secrets (BnF Naf. 18219)11, un miroir du prince dont le caractère didactique et politique est encore plus accentué. Dans BNF fr. 91, Arthur siège majestueusement sur un trône surmonté d’un dais, tenant à la main son sceptre fleurdelisé, tandis qu’à sa droite se tient un riche personnage, les mains jointes, luxueusement vêtu : c’est sans doute un des futurs barons rebelles qui prend place auprès du roi à la place d’Aristote auprès d’Alexandre. À gauche du roi, un chevalier en armes porte un bouclier orné d’une croix et en face du souverain se trouve un paysan tenant une houe et portant un couteau à la ceinture. La nudité de la pièce contraste avec la représentation détaillée de chacun des personnages. Malgré l’absence de représentant du monde clérical ou de la figure de Merlin, la miniature présente une image d’unité et d’harmonie sociale autour de la figure du roi. Cela contraste de façon implicite avec le désordre que va provoquer la rébellion des grands du royaume. Dans le contexte du Merlin, la figure. La disjonction de la figure du riche seigneur et de celle du combattant suggère que malgré la défection et l’hostilité de ses puissants barons, Arthur saura mobiliser les forces armées nécessaires à l’affirmation de son pouvoir politique et militaire12. L’image, comme le texte, favorise donc ici la personne du roi.
12BnF fr. 105 et 9123 sont considérés comme des manuscrits jumeaux car ils ont été réalisés au même moment, dans les années 1320-1330, par la même équipe de scribes et d’artistes autour de l’atelier du maître de Fauvel13 et ils présentent une version du texte du Merlin et de la Suite Vulgate très similaire. Or si quelques-unes de leurs miniatures manifestent des ressemblances frappantes de style et de composition, elles sont de format différent (celles de fr. 105 s’étendent sur la largeur de deux colonnes contre une seule pour fr. 9123), de sujet souvent distinct, et elles ne sont pas systématiquement placées au même endroit. Si les deux manuscrits présentent des rubriques, celles-ci, quand bien même elles sont insérées en compagnie de miniatures situées au même endroit et traitent du même sujet, adoptent des formulations très variées. Au début de la Suite Vulgate, la rubrique de BnF fr. 105 évoque la réunion de la première cour arthurienne et annonce le conflit du roi et des barons rebelles, tandis que celle de BnF fr. 9123 se focalise sur le couronnement dont elle récapitule les étapes de façon lapidaire, au moyen d’une énumération (« Comment li roys Artus fu couronnés, sacrés et enoins a roy du royame Logres »). Or dans les deux cas c’est bien la cérémonie du sacre qui est représentée. Le traitement de ce motif diffère cependant : tandis que BnF fr. 9123 donne à voir une scène de composition symétrique où deux évêques, chacun accompagné d’un clerc, de part et d’autre du roi assis sur son trône, le bénissent et placent sur sa tête la couronne, fr. 105 contextualise davantage l’événement [ill. 45-46]. Du côté droit de l’image, l’archevêque Brice, accompagné d’un moine, remet à Arthur ses regalia, la couronne et le sceptre orné d’une fleur de lys, mais à gauche de la scène, un groupe de laïcs discute du couronnement, ce qui exprime les réserves opposées par les barons au sacre d’Arthur et peut, comme dans fr. 110, annoncer leur rébellion à venir.
13Le décalage fréquent entre la miniature et la rubrique apparaît dans Yale 227 dont la rubrique évoque le conflit armé entre Arthur et ses barons et, avec un effet de rupture discursif, syntaxique et rythmique, l’aide que procure Merlin au jeune roi : « Ci aprés trouverés coument li rois Artus si deffendi contre les barons dou païs qui ne voloit pas qu’il fust rois. Mes Melins li aida moult durement sa guere a maintenir », tandis que la miniature qui suit représente le conseil des barons rebelles. La référence à Merlin anticipe le développement du conflit en atténuant sa gravité, congédiant tout effet de suspense pour le lecteur censé adopter le parti du nouveau roi et s’identifier avec ses intérêts. La « trahison » des barons rebelles est ainsi largement dévalorisée car elle remet en cause l’élection divine d’Arthur qui a pourtant été confirmée par les autorités ecclésiastiques, approuvée par le peuple, et confortée par le comportement humble, raisonnable et généreux du nouveau roi. L’intervention de Merlin, le témoignage d’Ulfin et d’Antor, et la lecture de la lettre d’Uterpandragon qui révèle les origines d’Arthur ne suffisent pas à dissiper l’hostilité des barons14.
De la rubrique au texte : les modes et les lieux d’une insertion stratégique
14À la transition du Merlin à la Suite Vulgate, les rubriques sont le plus souvent moulées sur une forme adoptée de façon relativement homogène dans le même manuscrit mais qui varie d’un codex à l’autre. Le rôle charnière de ce passage entre l’image et le texte est manifesté par l’emploi d’initiales filigrannées, champies ou ornées de plusieurs unités de réglure. Le texte qui suit la miniature et la rubrique, c’est-à-dire généralement la première phrase de la Suite Vulgate, fait également l’objet d’assez peu de variations. La formule privilégiée est [ « Ci endroit dit li contes que » + complément circonstanciel de temps + proposition principale]. Le texte de BnF fr. 105, « Ci endroit dist li contes que aprés la mi aoust que li rois Artus fu couronnez que il tint grant court et merveilleuse », a été repris en chiasme dans la rubrique « Comment li roys Artus tint sa court aprés ce qu’il fu couronnez », qui met en avant la figure du nouveau roi en déplaçant le complément circonstanciel de temps. Après le couronnement d’Arthur, la réunion solennelle de sa cour est la première initiative du nouveau roi.
15Dans BnF fr. 110 la rubrique et la miniature sont décalées quelques lignes avant le passage habituel du Merlin à la Suite Vulgate. L’expression « Tant qu’a un jour fist asavoir a toute sa tere qu’il tenroit cour enforcie » (très proche de celle adoptée dans BL Add. 10292 f. 102 : « Et tant qu’il fit un jor asavoir par toute sa terre qu’il tenroit court enforcie ») est assez emblématique des choix de ce manuscrit où les paragraphes suivant une enluminure commencent très souvent par des énoncés à caractère temporel dont la formulation est très variée. Dans BL Add. 10292 également, les phrases d’ouverture du paragraphe qui suit la miniature sont peu homogènes, faisant alterner le tour « Or / chi endroit dist li contes » avec des indications temporelles (« Quant, Lors, Atant »). L’utilisation d’adverbes et de conjonctions à valeur temporelle permet cependant de délimiter une nouvelle section du récit tout en tissant une trame chronologique qui lui donne sa cohérence.
16L’expression « Or dit li contes » ou « Ci endroit dit li contes » marque donc le début de la Suite Vulgate mais aussi de nombreux paragraphes situés après une miniature, et peut à l’occasion influencer la formulation de la rubrique elle-même. L’utilisation de ces formules est plus marquée dans la Suite Vulgate que dans le Merlin propre dont la rédaction est antérieure. À l’échelle d’un manuscrit, les rubriques sont généralement plus formatées et plus homogènes que la formule d’ouverture du texte qu’elles introduisent mais dont elles peuvent s’inspirer.
Du texte à la rubrique : la conclusion problématique du Merlin
17Dans la majorité des manuscrits qui contiennent le Merlin propre sans continuation, la phrase « Ainsi Arthur fut-il élu roi et il tint la terre et le royaume de Logres longtemps en paix » marque la fin du texte. Certains manuscrits omettent cependant les compléments circonstanciels « long temps en paix » (Florence Bibl. Ricardiana 2759), ou « en paix » (BnF fr. 113), ce qui transforme ou élude la caractérisation du début de règne du jeune roi Arthur.
18Dans les manuscrits qui présentent le Merlin et sa Suite Vulgate, la dernière phrase du Merlin propre est aussi l’objet de transformations. Le rétablissement d’une certaine cohérence sémantique suscite des transformations textuelles qui peuvent résulter dans une certaine maladresse d’expression. Parfois, le dernier fragment de phrase a été supprimé : c’est le cas dans BnF fr. 98. Une autre pratique consiste à annuler par une formulation négative plus visible l’énoncé de référence. Dans BerKeley BU 106 II par exemple, la dernière phrase du Merlin est « En tel maniere fu Artus esleu a rois et tint le roiaume de Logres, mais ce ne fu mie longuement en pes », de même que dans New Haven Yale 227, Paris Arsenal 3482, BnF Fr. 105 et 9123.
19BnF fr. 91 adopte la modalisation « En telle magniere fut Artus eslu a roy et tind le royaume de Logres bien pou en pais ». Environs un tiers des manuscrits du Merlin et de la Suite Vulgate rectifient donc ou abrègent de façon plus ou moins adroite la phrase qui sert de transition entre les deux textes. Cela permet d’éviter la contradiction entre l’évocation de cette longue période de paix et la mention du conflit avec les barons qui surgit au début de la Suite Vulgate, alors que du point de vue de la diégèse, peu de temps semble s’être écoulé.
20La modification de la dernière phrase du Merlin n’est pas un phénomène tardif ni marginal. Elle n’est pas exclusivement caractéristique des manuscrits où la Suite Vulgate suit le Merlin ni propre à la constitution des compilations romanesques du cycle du Graal. La correction assez lourde du modèle considéré comme problématique est alors un moyen d’assurer le déroulement logique de la narration. L’évocation des difficultés rencontrées par Arthur au début de son règne à la fin du Merlin propre ne détermine pourtant pas une orientation similaire de la rubrique ou de la miniature : si dans New Haven Yale 227 la convergence est totale, BnF fr. 9123 corrige la phrase finale du Merlin tout en présentant une rubrique et une peinture concentrées sur le couronnement du roi. La tension entre reprise des mêmes formes et variation des configurations, à différents niveaux du texte et de l’image témoigne donc de l’imbrication complexe des déterminations sémantiques, stylistiques, esthétiques et idéologiques qui affectent la mise en œuvre manuscrite.
21À l’échelle d’un manuscrit, la rubrique suit généralement un modèle stylistique stable : sa forme marquée, concise et efficace (même si une tendance à la surenchère et à l’accumulation contredit parfois cet effort de concentration) distingue cet énoncé paratextuel destiné à faciliter la lecture en faisant ressortir la structuration de l’œuvre. Les rubriques introduisent un passage de l’œuvre qui peut également être soumis à des modes de formulations stéréotypées, en particulier dans Suite Vulgate, rédigée après le Merlin et les textes du Lancelot-Graal, qui bénéficie donc de l’expérience accumulée depuis le début du xiiie siècle en matière d’écriture en prose et d’entrelacement. La référence au conte dans les rubriques semble ainsi résulter de la projection d’un modèle d’expression textuel sur cette matière paratextelle. Ces jeux d’échos et de répétition relèvent d’un souci didactique d’organisation de la matière romanesque mais contribuent aussi à façonner le style et l’esthétique de l’œuvre manuscrite. Entre redondance et effort de synthèse, souci de clarification et lourdeur de la formulation, les rubriques sont des énoncés rhétoriques qui entretiennent avec le texte et l’image à laquelle elles sont souvent associées une dialectique complexe. Les rubriques mettent en avant des passages signifiants du roman qui sont le lieu privilégié d’un travail stylistique qui les distingue du reste de la narration. Or le contexte manuscrit est déterminant pour voir ce qui entre en jeu dans leur élaboration et approcher les causes et les conséquences de cette mise en forme.
22La question de l’affirmation politique de la souveraineté du jeune Arthur s’exprime ainsi de façon très variée à travers les formulations adoptées dans le corps du texte et la rubrique mais aussi les images situées à la fin du Merlin propre et au début de la Suite Vulgate. Comparer minutieusement les rubriques et le texte et prendre en compte la situation de la rubrique sur la page manuscrite et son caractère paratextuel manifestent la variété des solutions adoptées. Si le couronnement du jeune roi est privilégié, certains manuscrits insistent sur les contestations qu’il suscite, pour mieux les condamner. La rubrique entretient ainsi une relation complexe avec le texte mais aussi l’image, et c’est également par rapport à elle qu’elle doit être située. L’étude de ces variations, focalisée pour cette étude sur un point stratégique du texte, permet en recoupant d’autres informations textuelles, codicologiques et historiques d’affiner notre compréhension des relations entre les manuscrits et de la transmission de l’œuvre. La formalisation particulière des rubriques et leur mise en page soulignent le caractère spécifique de cet énoncé paratextuel et déterminent sa réception. La reconnaissance formelle des rubriques, et leur constitution en système plus ou moins fixe créent ainsi une familiarité du lecteur avec ces énoncés dont la fonction varie subtilement à l’échelle d’un ou de plusieurs manuscrits. La rubrique s’impose après le texte original : elle est, comme l’image, la marque d’une réception ultérieure à partir de la sélection qu’elle opère dans la matière textuelle. Sa couleur la rapproche de l’image et la différencie du corps du texte dont elle extrait la substance. Reprenant souvent des termes et des formulations très proches de celles employées dans le roman, elle en propose non seulement une récapitulation mais aussi une interprétation.
Notes de bas de page
1 Le livre du Graal. I, Joseph d’Arimathie, Merlin, Les premiers faits du roi Arthur. Éd. Daniel Poirion et Philippe Walter ; Anne Berthelot, Robert Deschaux, Irène Freire-Nunes et al., Paris, Gallimard, Pléiade, 476, 2001 (= W).
L’édition du Merlin de Micha utilise comme manuscrit de base BNF fr. 747 et comprend un prologue où apparaît le nom de Robert de Boron. La distinction entre le Merlin et la Suite Vulgate est très nette, car le second texte ne commence qu’au folio suivant, après un espace blanc d’une colonne et demi. La question des limites du Merlin se pose aussi pour les deux manuscrits du cycle du pseudo Robert de Boron, Modène Estense E39 et Paris BNF Naf. 4166 (ex Didot), où le Perceval succède au Joseph et au Merlin avec dans chaque cas une transition différente. Robert de Boron. Merlin, roman du xiiie siècle. Éd. Alexandre Micha, Genève, Droz, TLF, 281, 1979 ; The Didot Perceval, according to the manuscripts of Modena and Paris. Ed. William Roach, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1941.
2 Les manuscrits du Merlin comprenant des initiales historiée, souvent les plus anciens, ne comportent pas de rubriques (contrairement au manuscrit du Conte du Graal et de ses Continuations, Mons BU 331-206, cf. Janet Doner, « Illuminating Romance, Narrative, Rubric, and Image in Mons, BU 331/206, Paris, BN, fr. 1453, and Paris, BN, fr. 12577 », Arthuriana, 9 (3), 1999, p. 3-26 et Keith Busby « Text, miniature and rubric in the Continuations of Chrétien’s Perceval ». Les manuscrits de Chrétien de Troyes, The manuscripts of Chrétien de Troyes. Ed. Keith Busby, Terry Nixon, Alison Stones et Lori Walters, 2 vol. Amsterdam, Atlanta, Rodopi, Faux-Titre, 71, p. 365-76. BNF Arsenal 3479-80, un manuscrit du début du xve s. comprend ainsi des rubriques mais pas au début du Merlin et de la Suite Vulgate où la miniature est suivie d’une initiale historiée. Au début du Merlin et de la Suite Vulgate de Cologny Bodmer 147 se trouve une miniature suivie d’une initiale historiée mais pas de rubrique, contrairement au début de l’Estoire del saint Graal et de la Mort le roi Artu dans la même compilation.
3 Sur la distinction entre rubriques et tituli, voir Keith Busby, Codex and context : reading old French verse narrative in manuscript. Amsterdam ; New York : Rodopi, Faux titre, 221-222, 2002, 2 vol.
4 Cf. Emmanuèle Baumgartner « Espace du texte, espace du manuscrit : les manuscrits du Lancelot-Graal », Ecritures II. Paris, Le Sycomore, 1985, p. 95-116 ; Maria Colombo-Timelli, « Pour une “défense et illustration” des titres de chapitres : analyse d’un corpus de romans mis en prose au XVe siècle, Du roman courtois au roman baroque : actes du colloque des 2-5 juillet 2002. Dir. Emmanuel Bury et Francine Mora. Paris, Les Belles lettres, 2004, p. 209-32 ; Keith Busby, « Absence de l’image dans le ms Montpellier BIU, sect. méd. H 252 », Mouvances et jointures : du manuscrit au texte médiéval. Ed. Milena Mikhaïlova, Orléans, Paradigme (Medievalia, 55), 2005, p. 19-27.
5 La formulation et le fonctionnement de ces rubriquesssont donc distincts des tours nominaux du type [De + nom + complément] que l’on trouve dans d’autres manuscrits. Fondésssur un syntagme nominal, ces derniers ne représentent pas à l’origine une action mais un état, même si la séquence peut être développée par l’introduction de syntagmes verbaux. Ils sont utilisés de façon privilégiée comme tituli dans des textes composés de sections ou de récits distincts, des Miracles de Notre Dame de Gautier de Coinci (cf. Sarah Chennaf, « La rubrique, une unité littéraire », Médiévales, 2, 1982, p. 76-85) à la Vie des pères et au Roman de Renart (cf. Keith Busby, op. cit. p. 201 s.).
6 Colette-Anne Van Coolput. « Por deviser comment : l’évolution de la formule dans le Tristan en prose », Tristania, 11 (1), 1985-86, p. 13.
7 Le Merlin de BNF fr. 91 va de pair avec l’Estoire de Bruxelles BR 9246, une adaptation en prose réalisée par Guillaume de La Pierre, qui a entrepris en 1480 la rédaction d’une histoire de la Table Ronde pour l’évêque de Genève Jean-Louis de Savoie dont la mort en 1482 interrompt le projet et explique son inachèvement (les armes du commanditaire figurent dans un détail de l’image du f. 7 de fr. 91).
8 Janet Doner, art. cit., p. 6 vs.
9 Pour Emmanuelle Poulain-Gautret, l’insertion des éléments paratextuels dans la version en prose d’Ogier le Danois éditée par Vérard en 1498 révèle une logique conservatrice « qui n’est ni celle de la rigoureuse clarté de la mise en valeur, ni celle de l’instauration du suspens », mais qui relève de la stéréotypie : « aussi bien dans les résumés titulaires que dans les gravures, l’effet de répétition est évident », qui insiste sur les passages de transition et qui privilégie une thématique épique traditionnelle. Pour l’auteur, ces éléments perpétuent dans la prose des fonctions auparavant assumées par la forme poétique. « Bandeaux, images, chapitres : l’organisation du récit dans un incunable épique », Texte et image, Ateliers, 30, Cahiers de la maison de la recherche Lille 3, 2003, p. 53-61.
10 Chaque manuscrit peut privilégier un écart différent entre le point d’insertion de l’enluminure dans le texte et la situation du passage précis auquel elle se réfère. Cf. Elspeth Kennedy, « The Placing of miniatures in relation to the pattern of interlace in two manuscripts of the Prose Lancelot », Por le soi amisté. Essays in Honor of Norris J. Lacy, ed. Keith Busby et Catherine M. Jones. Amsterdam et Atlanta, Rodopi, Faux Titre, 183, 2000, p. 175.
11 Avril, François et Reynaud, Nicole, Les manuscrits à peintures en France : 1440-1520, Paris, Bibliothèque nationale, Flammarion, 1993, p. 163.
12 Ce choix iconographique peut évoquer la situation à la cour de France à une époque où justement se pose la question de l’unité des trois états autour du roi (Arthur devenant implicitement une représentation du roi de France), dans la lignée des textes qui déplorent le manque d’union et recommandent le retour à l’unité, comme le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier, dont le succès est attesté par la conservation de plus de quarante exemplaires manuscrits. Cette allégorie politique où la France supplie ses enfants, le Peuple, le Chevalier et le Clergé, de se réconcilier, a été écrite à la cour de Bourges en 1422, dans le contexte de la guerre de Cent Ans. Charles VII, comme Arthur, est couronné dans des circonstances particulièrement difficiles.
13 Cf. Stones, Alison. « The Artistic Context of le Roman de Fauvel », Fauvel studies : allegory, chronicle, music, and image in Paris, Bibliothèque nationale de France, MS français 146, ed. Margaret Bent et Andrew Wathey, Oxford, Clarendon press, 1998, p. 529-567.
14 Cf. mon article « De rappels en prédictions, savoir convaincre et savoir agir : le rôle ambigu de Merlin, de la naissance d’Arthur à son accès au trône de Bretagne (dans le Merlin en prose et la Suite Vulgate) », L’Esplumoir, 6, 2007, p. 15-23.
Auteur
-
Irène Fabry
Université Paris III – Sorbonne Nouvelle
Le texte seul est utilisable sous licence Licence OpenEdition Books. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Fantasmagories du Moyen Âge
Entre médiéval et moyen-âgeux
Élodie Burle-Errecade et Valérie Naudet (dir.)
2010
Par la fenestre
Études de littérature et de civilisation médiévales
Chantal Connochie-Bourgne (dir.)
2003
